‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 35 sur 54 · On peut faire partie à la fois de l'un et de l'autre · texte numérisé non relu

On peut faire partie à la fois de l'un et de l'autre

et regretté docteur de ce nom. L'aumônier demeure au Cercle et^ de concert avec le président, étend sa sollicitude sur tous les intérêts moraux, intellectuels et matériels des étudiants. Chaque dimanche, une messe, suivie d'une courte instruction est dite dans la chapelle du Cercle. La maison, construite exprès pour cette destination, contient un salon de lecture, où Ton trouve les journaux et les revues, une salle de travail, une bibliothèque, des salles de jeux, une grande salle des séances où tour à tour la musique, la littérature, l'art dramatique, les joutes oratoires offrent aux loisirs des étudiants le plus agréable emploi. Une conférence littéraire connue sous le nom de Conférence Ozanam, une conférence d'enseignement mutuel, spéciale aux étudiants en médecine, complètent l'ensemble des ressources propres au Cercle, sans parler des séances pleines d'intérêt où ils trouvent le meilleur accueil dans les réunions hebdomadaires du Salon des œuvres.

Une conférence de Saint-Vincent de Paul, composée d'étudiants, se réunit au Cercle une fois par semaine.

La Réunion de la rue de Sèvres est à la fois une conférence d'études, appelée Conférence Olivaint, et une association de piété. Celle-ci se réunit de deux dimanches l'un, dans une chapelle intérieure. La conférence littéraire tient ses séances dans les salles créées spécialement à l'usage des jeunes gens, le mercredi de huit à dix heures et demie du soir. La politique en est toujours sévèrement exclue, mais tous les autres sujets, qui sont toujours écrits, peuvent y être traités. Une discussion libre et générale complète, s'il y a lieu, le travail des conférenciers. La Conférence termine ses travaux au mois de juin par une séance solennelle de clôture. Les membres de ta Réunion sont de droit membres de la Conférence.

Une bibliothèque, en rapport avec leurs études et leurs

besoins, leur est exclusivement réservée; ils peuvent y venir travailler tous les jours.

C'est dans le même local que la Conférence de Saint- Vincent- de-Paul, dite Conférence de Saint-Pierre-Saini- Paul, tient ses séances. Elle a, à son tour, fondé une conférence suburbaine dans la commune de Malakoff, près Vanves.

Une Association amicale des anciens élèves de l'Institut catholique s'est aussi formée, dans le but de créer un lien entre les anciens étudiants et les nouveaux et de maintenir entre eux un centre de relations amicales.

Les étudiants y sont admis dès la fin de leur troisième année.

Tous les ans, cette Association tient une assemblée générale et fait célébrer une messe pour les anciens élèves décédés.

Elle a fondé en 1883 un prix annuel destiné à l'élève de troisième année qui aura remporté, pendant ses trois ans de licence, le plus de succès dans, les concours de la faculté libre.

Citons enfin l'œuvre dite de Notre-Dame des Étudiants^ qui réunit chaque dimanche, à 9 heures, dans une chapelle de l'église Saint-Sulpice, un groupe de jeunes gens, formé, en majeure partie, mais non exclusivement, d'étudiants des facultés de l'Etat. L'exercice se compose d'une messe basse et d'une conférence faite sur un plan suivi d'enseignement dogmatique.

Le Recteur est à la disposition des étudiants, spécialement le samedi soir et le dimanche matin, pour les voir en particulier. Tous les jeudis soir, son salon leur est ouvert ainsi qu'aux professeurs, aux amis et aux protecteurs de l'Institut catholique.

Telles sont, dans leur ensemble, les mesures prises parj la direction de l'Institut catholique pour fortifier chez les

étudiants les habitudes chrétiennes. Aucun de ces moyens, no'is le savons, n'est efficace par lui-même. Les barrières morales, pas plus que les barrières physiques, ne peuvent arrêter les volontés rebelles. Mais les barrières morales retiennent plus aisément les volontés hères que la contrainte irrite et qu'attire, au contraire, la libre provocation du bien.

Jeunes g«^ns chrétiens, parents chrétiens, vous connaissez maintenant notre œuvre. Fondée par l'initiative de l'épiscopat, soutenue par la générosité des catholiques, forte de quinze années de succès, elle attend de vous, de votre confiance, de votre fidélité à une cause qui est la vôtre, les développements que commandent et la grandeur de l'idée et l'importance des services.

Paris, 15 juin 1891.

L'ABBÉ FRANÇOIS GOURTADE '

Le dernier numéro de la Revue reproduisait une allocution de notre bien-aimé confrère, l'abbé François Courtade, chargé; il y a six mois, d'aller représenter le Bureau Central à l'inauguration du Patronage de Douai. A peine revenu de ce voyage, notre ami tomba malade ; bientôt il dut quitter Paris, théâtre de son zèle ; nous vécûmes, depuis son départ, entre la crainte et l'espérance : aujourd'hui nous nous retrouvons, sous le poids d'une douleur commune, devant la place qu'il laisse vide.

C'était une vaillante âme que cette âme de prêtre. Elle se mirait tout entière dans ce regard limpide, ardent, profond, dans ces traits fortement accusés, dans cette physionomie sympathique, qui tout d'abord attirait l'attention et gagnait la confiance. Quatorze années d'intimité ont permis à celui qui trace ces lignes de pénétrer au fond de cette riche nature, encore enrichie par la grâce, et lui font maintenant un devoir de dire à ses frères dans la charité du Christ ce que Dieu avait caché là de trésors.

François Courtade était né en 1838, àQuillan, petite ville gracieusement assise sur les bords de lAude, au milieu des montagnes qui relient les Corbières aux Pyrénées, là même où Dieu l'a ramené pour y mourir. Sa nombreuse et patriarcale famille compte encore, grâce à Dieu, trop de membres vivants pour que je puisse m'exprimer à l'aise sur les vertus domestiques^ sur les qualités de lin-

1. Extrait de la Revue des Associations catholiques pour la classe ouvrière, livraison de juillet 1873.

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telligence et du cœur, qui formaient à l'avance le patrimoine héréditaire duquel notre ami devait être, en naissant, si largement doté. A peine âgé de six mois, François quittait le sol natal avec ses parents, qui venaient s'établir à Paris. Cette circonstance eut une influence décisive sur la destinée de celui que nous pleurons : elle sert à définir son caractère en expliquant ce mélange, si remarquable en lui, des qualités de la nature méridionale et des avantages de la culture parisienne. Par la profondeur de la foi, par le sérieux implacable qu'il apportait partout où la conscience semblait engagée, François était un homme antique, et, si j'ose employer ici un terme devenu honorable depuis que les méchants en ont fait une injure, un vrai rural. Mais c'était le rural du Midi, vif, alerte, pénétrant, ouvert à toutes choses, curieux de vérité, et non moins curieux de beauté, artiste jusqu'au fond de l'âme, enfant du pays du soleil. Il y a plus: cette plante des chauds climats, transportée de bonne heure dans l'atmosphère de la grande ville, s'était assimilée tous les éléments de vraie supériorité qu'elle contient. Nul n'aimait Paris plus que lui, nul ne le comprenait mieux que lui, nul, en le flattant moins, ne savait le mieux servir. Il fallait le voir, prêtre, au milieu de ces enfants, de ces jeunes gens parisiens qui ont dévoré sa vie : comme il saisissait les nuances de leurs natures délicates et légères, sensibles et inconstantes, capables à la fois de lâcheté et d'héroïsme ! Et comme, doucement d'abord, puis fortement, il les élevait au-dessus d'eux-mêmes, les faisant rougir de leur égoïsme, ne reprochant rien, mais faisant jaillir de la conscience le reproche spontané qui relève et prépare la transformation de l'âme ! Cher et digne ami, vous étiez ce jeune homme que Jésus a regardé, qu'il a aimé ; mais, plus docile que celui de FÉvangile, vous avez tout quitté pour suivre le divin Maître ; et en

récompense, il vous a donné les âmes les plus chères et les plus disputées de son bercail, les âmes des jeunes gens !

François Courtade fit ses études au collège de Sainte- Marie, aux Ternes. Dans cette maison, où l'enseignement libre faisait ses premiers essais, et qu'entourait la sympathie des plus grands noms catholiques d'il y a vingtcinq ans, François rencontra une grâce dechoix qui devait décider de sa vie : un ami chrétien. Pourquoi ne nommerais-je pas ici langélique Jules Hugo, neveu du poète, que depuis longtemps, hélas ! il faut pleurer? Jules Hugo, l'une des plus belles intelligences et des âmes les plus tendres qu'il soit donné de rencontrer ici-bas! Lui aussi, il n'a fait que traverser ce monde ! Lui aussi, il est parti à trente ans, les mains déjà pleines du bien qu'il avait fait aux jeunes gens, laissant derrière lui trois ou quatre jeunes prêtres qui devaient à sa douce et vigoureuse influence leur vertu, leur vocation, leur zèle.

C'était une chose étrange et vraiment unique que cette petite académie littéraire du collège de Sainte-Marie, transformée par Jules Hugo, son président, en une sorte d'académie mystique, où des écoliers de quinze ans s'enflammaient pour les beautés de la spiritualité chrétienne et contractaient pour toute leur vie le besoin, l'habitude et la facilité du commerce avec Dieu.

n ne fallait rien moins que ce noble attrait pour conquérir l'âme ardente de François. A son arrivée au collège, c'était un enfant bruyant, remuant, et quelque peu frondeur. L'impétuosité de sa nature se traduisait en espiègleries de toute sorte, parfois en mutineries et en résistances ouvertes. Le châtiment était impuissant à le dompter; la grâce fut plus forte : François apprit à obéir pour l'amour de Dieu. Le converti devint du même coup un apôtre et l'un des membres les plus actifs de la petite

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académie. C'est là qu'il acquit de bonne heure cette connaissance des caractères, cette habitude de manier les esprits, cette application à discerner les dispositions morales, qui devaient le préparer à son rôle d'éducateur.

Quelques années séparèrent pour François la sortie du collège 'de l'entrée au séminaire. Sa vocation sacerdotale n'était pas, comme chez quelques-uns, le fruit spontané d'une piété précoce ; elle était la conséquence raisonnée des désirs de zèle conçus en commun avec ses amis des Ternes. Amener les jeunes gens à Jésus-Christ, tel était le but de sa vie; pour cela devenir un saint prêtre, tel était le moyen mûrement médité et résolument adopté. Cette façon d'envi sa^^er le sacerdoce n'est pas celle qui ménage à l'élève du sanctuaire les émotions les plus douces, mais c'est celle qui prépare les plus viriles et les plus fécondes résolutions. En entrant à Issy pour y faire sa philosophie, François voyait clairement devant lui son but : en se préparant de loin à l'atteindre, il y travaillait déjà de près, renouvelant, en faveur de ses confrères du séminaire, le dessein poursuivi au collège pour la sanctification de ses camarades. Ceux qui le rencontrèrent alors, ceux qui eurent la bonne fortune de commencer avec lui leur préparation sacerdotale, ne me démentiront pas, si je me fais ici l'interprète de leur reconnaissance pour le bien qu'il nous a fait à tous.

Et maintenant, que dirai-je de sa vie de prêtre ? Elle fut courte et pleine, Consummatus ia brevi explevit tempora multa. Mais surtout elle fut admirablement fidèle au plan que, tout jeune encore, il s'était tracé. Appelé, aussitôt après son ordination, par M. l'abbé Langénieux, alors curé de Saint-Ambroise, au soin des jeunes gens de sa paroisse, il se trouvait d'emblée en pleine vocation, et se montrait du premier coup un maître en l'art d'attirer et de retenir ces jeunes âmes au service du divin Maître. Je

connais telle école dont il fut pendant neuf ans le confesseur, je devrais dire Vaumônier, car c'était là son expression : il estimait qu'un vicaire de paroisse, chargé de la confession d'une école, doit en faire son œuvre et s'y appliquer comme ayant charge d'âmes. La première année de son ministère, le Saint-Père ayant accordé un jubilé, il y prépara tous les élèves de cette école, depuis les plus petits jusqu'aux plus grands, parla confession et Y absolution. Pour arriver à ce résultat auprès des plus jeunes, il n'était fatigue qu'il ne s'imposât. C'était la passion de son cœur, mais aussi le martyre de son corps, que ce laborieux ministère; plus d'une fois, le voyant revenir de ces longues séances, où il avait lutté contre sa faiblesse physique pour ne pas négliger ses petils enfants, je fus le confident des coûteux efforts qu'il avait dû offrir à Dieu pour aller jusqu'au bout. Mais, à ce prix, il devenait le maître des âmes; il avait des persévérants, qui, pendant plusieurs années après leur première communion, se confessaient tous les huit jours. C'était sa consolation et sa couronne.

Son ministère n'était pas moins fructueux auprès des apprentis et des jeunes ouvriers; soit qu'il réunît, le soir, les enfants arriérés, esclaves précoces de l'industrie, arrachés par l'appât du gain aux saines influences de l'école pour être livrés à l'usine, et que, à force de patience, de charité, d'esprit de foi, il parvînt à les catéchiser, à les convertir, à les préparer à la communion; soit que, le dimanche, dans ces belles salles du Patronage de la rue Servan, il fût tour à tour le prédicateur, le confesseur, le confident, l'ami, le compagnon des jeunes gens qui avaient quitté l'école pour l'atelier, on le retrouvait semblable à lui-même, affable, sympathique, plein de son sujet, qui était toujours la conquête et la conservation des jeunes âmes.

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En même temps qu'il donnait ainsi tout son cœur, son esprit travaillait. Il se demandait s'il n'y aurait pas quelque chose de plus à faire pour la formation chrétienne de l'enfance ouvrière. Une double pensée le frappait : le milieu industriel est nécessaire à l'éducation de l'ouvrier; le milieu industriel est fatal à l'éducation du chrétien. Comment faire des ouvriers chrétiens, si tout ce qui est nécessaire à faire l'ouvrier aboutit presque infailliblement à défaire le chrétien? Sous le poids de cette préoccupation douloureuse, l'abbé Courtadene perdit pas courage : il tenta un grand effort. Vers la fin de l'année 1868, avec le concours généreux et les encouragements paternels de M. l'abbé Chevojon, curé de Saint- Ambroise, il ouvrit un petit pensionnat d'apprentis ; là, des enfants choisis avec soin devaient trouver une maison de famille, une éducation paternelle et fortement chrétienne; le soir, le matin, la journée du dimanche appartenaient à cette formation normale et religieuse; les journées ordinaires appartenaient à la formation professionnelle. C'était dans de vrais ateliers, au milieu de tous les contacts, de toutes les expériences, disons-le aussi, de tous les périls du monde ouvrier, que les enfants devaient apprendre un état sans désapprendre la foi et les mœurs. Pour opérer ce miracle moral, l'abbé Courtade estimait que ce n'est pas trop de toutes les ressources de la grâce; c'est à force de piété qu'il espérait sauver dans ces jeunes âmes le nécessaire de la vie chrétienne. Avec quel cœur il se donnait à cette tâche! Il fallait le voir, le soir, à l'heure où le travail cesse, lorsqu'il attendait ses apprentis! Son visage s'épanouissait d'avance comme celui d'une mère qui veut faire bonne mine à ses enfants. Enfin les voici qui rentrent de l'atelier; ils arrivent un à un, caries distances sont inégales; un regard scrutateur et sévère est jeté sur le livret.

pour voir si l'on a bien travaillé, si l'on n'a point perdu de temps en chemin. Puis la physionomie du Père s'adoucit et s'éclaire d'un sourire; c'est une conversation qui commence : on parle des menus détails de l'atelier; l'enfant s'épanche^ parfois il pleure, il a entendu de si tristes choses! Il y a des jours où sa foi même a été déconcertée; il y a des objections, des railleries, des calomnies qui Pont troublé. Mais il a pris l'habitude de tout dire, son cœur se soulage par ces aveux; puis la réponse arrive, le nuage se dissipe, la vérité triomphe; décidément, et quoi qu'on en dise à latelier, mon enfant, vous avez ici un vrai père, et ce cœur qui vous aime n'est à son tour qu'une image du Cœur de Jésus-Christ qu'il faut aimer!

C'était un commencement plein de promesses que ce petit internat d'apprentis. La Providence a d'impénétrables desseins : elle ne permit pas que le germe se développât. L'OEuvre avait deux ans à peine ; elle comptait vicgt-cinq enfants. Voici la guerre qiii éclate, voici les ateliers qui chôment, voici le siège qui commence; voici, après deux mois de sacrifices sans compensation, la famine qui disperse le petit troupeau. Après la guerre, c'est la Commune ; après la Commune, bien des choses ont changé : l'abbé Courtade n'a pas renoncé au désir de reprendre et de développer son Œuvre, mais il faut ajourner ce dessein; la maison qui devait être construite pour recevoir les apprentis n'est pas sortie de terre, et les ressources prévues avant la guerre font défaut. Une modeste chapelle s'élèvera seule, et l'ami des enfants et des pauvres se logera tout à côté, avec quelques enfants, pour se consacrer au service et à l'instruction des pauvres. Hélas ! ici encore, dans cette première année d'un ministère nouveau, comment ne pas saluer une aurore, une espérance? Il parait si heureux au milieu des âmes simples! Il a tant de bonheur à semer la divine parole, à

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réunir, le soir, ceux qui ont travaillé tout le jour, autour de l'autel où veille le Cœur de Jésus! Il leur apprend si bien comment ce Cœur a aimé les hommes! Ce Carême de 1872, cette neuvaine à saint Joseph, ce mois de Marie, cette neuvaine au Sacré-Cœur, cette octave des Morts, toutes ces occasions, j'allais dire tous ces prétextes que notre ami cherchait pour parler de Dieu aux ouvriers, et pour bénir les ouvriers au nom de Dieu, tout cela était si plein de grâce, de simplicité, de cordialité chrétienne!

Humble chapelle de Saint-Hippolyte ! au sein de votre pauvreté vous avez connu de beaux jours, de douces fêtes! Mais voici des jours de deuil! Noël approche, la saison est dure. L'abbé Courtade contracte, dans Texercice même de son ministère, une maladie qui s'annonce tout d'abord sérieuse et alarmante. Toutefois c'est un mal aigu, nous espérons qu'il sera passager. La pneumonie passe en effet, mais elle laisse derrière elle une trace mortelle; la phtisie se déclare : il faut quitter Paris, il faut renoncer au travail, le repos sauvera tout peut-être... Le repos ne sauve rien. La langueur consume ce pauvre corps sans abattre l'âme qui l'anime.

Je l'ai vu à Pâques une dernière fois. Un secret instinct m'avertissait qu'il fallait faire ce voyage, si je voulais encore contempler le visage et serrer la main du meilleur des amis.

Longtemps il continua, de son lit de souffrance, à tracer des lettres où se peignait toute sa sollicitude pour les OEuvres qu'il avait laissées. Mais enfin il sent que l'heure est venue de se recueillir; il renonce à rien diriger en ce monde, il parle peu, il n'écrit plus, il ne dit rien de lui, il s'affaiblit en silence, il prie, il communie, il laisse s'égarer autour de lui la tendresse et les illusions qu'elle suggère, il accueille avec reconnaissance le dévouement qu'elle inspire. Le 10 juin, il demande à recevoir le len-

demain le Corps du Seigneur : il tient à le recevoir à jeun. On le lui porte à minuit : il entrait en agonie. LEucharistie et rOnction sainte consacrent une dernière fois le temple vivant du bon Dieu. Une heure après il n'est plus. ■ — François, notre ami, notre modèle, nous prions tous pour vous, priez pour nous !

J'ai dit trop de paroles, et j'ai laissé beaucoup de choses. J'aurais dû marquer sa place dans V Union des Œuvres ouvrières, rappeler l'autorité de sa parole, la maturité de son jugement, la sûreté de ses appréciationS; la fermeté de ses conseils. J'aurais dû montrer le soin que cet homme surnaturel mettait à cultiver, parmi les connaissances naturelles, celles qui pouvaient servir à l'extension du règne de Dieu. L'économie politique, envisagée du point de vue moral, était de ce nombre, et notre ami portait là l'application patiente qui faisait la force de son caractère, et la pénétration qui distinguait son intelligence. C'est à ces utiles et graves études qu'il consacrait des loisirs ménagés avec un soin jaloux, et disputés par une conscience délicate aux études artistiques et littéraires, vers lesquelles le portait avec force un attrait justifié par les plus rares aptitudes. Confident de ses pensées durant quatorze ans, je sais bien ce que sa conversation contenait d'aperçus frappants, de jours ouverts sur tous les horizons, sur tous les mondes; je sais bien ce qu'il y avait dans son esprit de généreuses curiosités, de nobles désirs de connaître ; mais je sais mieux encore ce que la rectitude inflexible de sa conscience et le sentiment délicat du devoir lui inspiraient à ce sujet de renoncements méritoires et d'austères sacrifices.

Toutefois, il était un ordre de connaissances qui l'attirait puissamment, sans qu'il eût à se défendre, au nom du devoir, contre le charme de cet attrait : je veux parler de la spiritualité chrétienne. François Courtade avait

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horreur plus que personne de la mysticité fausse et sentimentale; il était impitoyable pour les petits livres qui discréditent la piété par l'inanité du fond et le ridicule de la forme. Mais il n'avait garde de faire rejaillir ce discrédit sur la théologie mystique, celte partie essentielle, cette partie supérieure de la science sacrée. Porté dès sa première jeunesse vers l'étude des maîtres de la spiritualité, il avait acquis dans cet ordre de recherches une expérience précoce, guidée par un tact sûr et délicat. Ses préférences étaient pour les docteurs qui avaient porté le plus loin les exigences de la vie surnaturelle sans jamais tomber dans les exagérations de doctrines.

Admirateur des vues élevées et des sentiments généreux qui avaient inspiré l'École française du xvn^ siècle, il réservait sa confiance et son adhésion à des maîtres plus sûrs, à des interprètes plus fidèles de la sainte théologie, à saint Jean de la Croix, à sainte Thérèse, au P. Lalleraand, au P. Surin. Il ne cessait de lire et d'annoter leurs ouvrages, il se composait peu à peu une petite bibliothèque mystique dont le choix était vraiment remarquable. Au moment où la maladie lui a fait tomber la plume des mains, il s'occupait à préparer une édition de ses maîtres chéris, afin de réveiller le zèle des âmes pieuses pour ces graves et fortifiantes études. C'était encore là pour lui une des formes du zèle, une des expressions de cet amour des âmes qui l'avait conduit au sacerdoce et qui inspirait toute sa vie sacerdotale.

Et maintenant, comment mieux finir ces pages consacrées à la mémoire de François Courtade que par l'expression d'un vœu qui fut toujours, et jusqu'au dernier soupir (j'en ai la preuve), le fond même de son âme : Seigneur Jésus, donnez-nous des prêtres qui aiment les âmes que vous aimez, qui se donnent à elles et se sanctifient pour elles!

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