L'ABBE DE BROGLIE
Moins de quinze jours se sont écoulés depuis le stupide attentat qui a mis fin à l'une des plus nobles et des plus fécondes existences de ce temps si pauvre en hommes- Le M mai dans l'après-midi, un bruit se répandait, qui ne trouvait d'abord à Paris que des incrédules : M. i'abbé de Broglie venait de tomber sous les coups d'une folle ou d'une égarée. Le doute, hélas ! ne dura pas longtemps. Dès le soir de ce jour, les journaux confirmaient la sinistre nouvelle et fournissaient aux lecteurs atterrés les premiers détails du crime. On sut que le charitable prêtre, poursuivi par la haine d'une femme à qui il n'avait fait que du bien, accusé par elle de la diffamer alors qu'il s'était fait trop longtemps son avocat auprès de ceux que rebutait sa méchante nature, s'était rendu chez elle pour lui parler le langage de la raison; que mis en demeure de rétracter par écrit des calomnies imaginaires, il s'y était naturellement refusé ; et que, pour toute réponse, la mégère, saisissant un revolver qu'elle tenait caché, en avait déchargé les cinq coups sur sa victime. Bien que l'arme fût du plus petit calibre, la dernière balle, frappant les vertèbres cervicales, l'avait étendu mort sur le coup.
Il est donc trop tard aujourd'hui pour rien apprendre au public sur les circonstances de ce drame; il est trop tôt, d'autre part, pour raconter en détail une vie si belle
•1. Extrait du Correspondant, 11° du 2o mai 189o.
et si bien remplie. Mais le nom que portait ce prêtre admirable est trop cher aux lecteurs de cette Revue, pour qu'il soit permis de leur faire attendre longtemps encore les renseignements que leur pieuse curiosité réclame. Il convient de leur faire connaître sans délai l'homme et son œuvre.
Pour tracer, sous le coup d'une poignante émotion et parmi les soucis que nous cause ce terrible événement, le tableau raccourci que chacun demande, bien des choses manquent en ce moment à celui qui écrit ces lignes : le loisir, le calme de l'esprit, les matériaux euxmêmes. Mais il n'a pu décliner la mission que lui confiait une amitié dont il sent vivement et l'honneur et le prix. J'écrirai donc de mémoire, et sous la dictée de mon cœur, ce qui s'offrira à mes souvenirs. Cette ébauche hâtive ne sera qu'un premier hommage rendu à l'ami disparu. Nul doute que le dépouillement de ses papiers ne permette à ceux qui le pleurent avec nous d'élever plus tard à sa mémoire un monument moins indigne de son talent et de ses vertus.
Quelques mots d'abord sur l'homme. Cette partie de mon travail sera nécessairement incomplète. C'est seulement en 1867, au moment où le prince Paul de Broglie s'apprêtait à entrer au séminaire de Saint-Sulpice, que commencèrent mes relations avec lui. Pour raconter sa vie dans le monde, il me faudrait interroger les siens, compulser sa correspondance, et le temps me fait défaut. Je rappellerai donc seulement ce que ses amis savent, mais ce que le public ignore.
Auguste-Théodore-Paul de Broglie était le dernier des trois enfants du duc Victor, qui fut, à plusieurs reprises.
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ministre du roi Louis-Philippe. Son frère aîné était le duc Albert de Broglie qui, par un privilège unique, privilègedu talent et du labeur, fut, durant plusieurs années, le collègue de son père à l'Académie française. Sa sœur était la comtesse d'Haussonviile, mère de l'écrivain qui s'est fait l'historien ému des déshérités de ce monde, et qui,bien jeune encore, a mérité de prendre place à côté de son oncle sur les bancs de notre Sénat littéraire.
Sa mère, fille de la grande M™^ de Staël, appartenait à la communion protestante; mais elle a laissé à tous ceux qui l'ont connue le souvenir d'une des plus belles âmes et des plus religieuses de ce siècle. Dernier enfant de cette femme d'élite, Paul de Broglie, né le 18 juin 1834^ n'avait que quatre ans quand elle mourut. Il ne connut donc jamais sa mère, ou du moins ne put conserver d'elle qu'un souvenir indistinct. Mais le bienfait d'une affection maternelle ne devait pas manquer à son éducation. 11 la trouva dans le cœur de sa tante par alliance, M"'*' de Staël,, né^ Vernet, belle-fille de Tillustre écrivain de ce nom et belle-sœur de la duchesse de Broglie. Ici, je puis parler de ce que je sais, car ma mère était liée d'amitié avec cette femme d'un si grand esprit et d'un si grand cœur. Originaire de Suisse et protestante convaincue, elle avait au plus haut degré le respect de la conscience religieuse. Elle joua, auprès de son enfant d'adoption, le rôle de la duchesse d'Orléans auprès du comte de Paris. Ne pouvant élever Paul dans sa communion, elle voulut du moins faire de lui, dans l'Eglise à laquelle elle n'appartenait pas, un généreux chrétien; et la suite a montré comment elle avait su s'acquitter d'une tâche aussi délicate. J'ai connu d'assez près l'abbé de Broglie pour pouvoir affirmer que dans sa religion, à la fois si éclairée et si tendre, il a'entra jamais le plus petit élément d'esprit huguenot. Il était de cœur et d'instinct avec l'Eglise; il
avait au plus haut degré le sens catholique; mais il avait emprunté à sa tante la délicatesse et la profondeur du sentiment religieux. Et dans son testament, nous trouvons un double hommage rendu, en termes touchants, aux deux influences qui avaient formé son âme. « Je remercie Dieu, dit-il, de m'avoir fait naître et grandir dans le sein de la véritable Eglise, et d'avoir placé auprès de mon berceau la tendresse de ma tante de Staël. »
Lorsque, plus tard, une vocation impérieuse et longtemps mûrie entraîna l'officier de marine à quitter le monde pour entrer dans les ordres, M™^ de Staël en ressentit un profond chagrin; mais, respectueuse de l'appel d'en Haut et des droits de la conscience, elle ne souhaila plus qu'une chose : voir le nouveau prêtre donner, au service de Dieu et des âmes, toute la mesure de ce qu'il valait devant les hommes; et je n'oublierai jamais l'entretien que j'eus un jour avec elle à ce sujet. Déjà avancée en âge et minée par la maladie, elle s'inquiétait de voir son cher Paul user ses forces dans un ministère dévorant, où ses talents et son savoir ne trouvaient pas leur emploi : « Je sais, me dit-elle, combien vous l'aimez; vous connaissez comme moi les trésors qui sont en lui et vous n'ignorez pas qu'il en fait trop peu de cas. Je ne lui souhaite pas le repos, ni le bien-être, ni les honneurs; mais faites, je vous en prie, qu'il soit appelé à des fonctions où rien de ce que Dieu lui a donné ne soit perdu pour les âmes. »
A côté de M'"^ de Staël, nous trouvons auprès de Paul, dans sa jeunesse, une figure bien différente : c'est celle d'un homme que son attachement personnel au duc de Broglie avait engagé dans la politique, mais que l'amour des lettres posséda tout entier : j'ai nommé M. Doudan. Les quatre volumes de sa correspondance, publiés il y a quinze ans, ont fait les délices des lettrés et des délicats.
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11 se prit, pour le dernier enfant de son noble ami, d'une affection quasi paternelle. C'est dans les lettres de Doudau qu'il nous est donné de suivre la carrière de Paul. îl nous fait assister au développement de son talent; il nous montre, dans un milieu exclusivement littéraire et politique, l'éclosion spontanée d'une vocation scientifique, qui devait conduire son élève, avec les seules ressources d'un cours de lycée suivi en externe, jusqu'au seuil de l'Ecole polytechnique, le porter aux premiers rangs dans le classement de sortie, le mettre à même enfin d'opter pour la marine et de rajeunir, sous l'uniforme de l'officier de vaisseau, les traditions militaires de sa famille. Et si nous vouions avoir des nouvelles du jeune voyageur, surprendre quelques-uns des secrets que nous eût cachés la modestie du brillant enseigne, c'est encore sous la plume attendrie de M. Doudan que nous trouverons ces révélations. îl est fier de celui qu'il peut appeler son élève; mais son admiration n'a rien de commun avec l'adulation et ne vous laisse pas ignorer les distractions légendaires d'un esprit aussi éminent dans la spéculation que rebelle aux exigences de la pratique, plus capable de découvrir une nouvelle méthode pour (aire le point au milieu des mers que d'appliquer à propos les procédés réglementaires lorsque le service de quart le rend responsable de la marche du navire.
Cette touchante intimité dura autant que la vie du vieux maitre Quand Doudan mourut, Paul était prêtre. Il n'eut pas la joie de réconcilier ostensiblement avec l'Église cet homme de bien que la trempe de son esprit et son éducation avaient éloigné de la foi. Agenouillé près du mourant, il ne cessa pas, durant les longues heures de l'agonie, de recommander cette âme droite à la miséricorde de Celui qui lit la bonne foi môme au fond des consciences aveuglées ; un geste suppliant, un appel in •
distinct à la bonté divine, exhalé avec les derniers soupirs, apportèrent aux angoisses du prêtre et de l'ami la consolation d'un suprême espoir.
J'ai dit quelle profonde empreinte de foi et de religion Fâme de Paul avait reçue de son éducation première. C'en était assez pour faire de lui, à travers les épreuves de la vie de marin, un chrétien solide, sans respect humain et sans faiblesse. C'était trop peu pour linitier à ce christianisme intérieur qui prend l'homme par les fibres les plus délicates de son être et intéresse son cœur au service de Dieu. La Providence lui réservait, dans les rencontres de sa vie errante, l'occasion décisive qui devait fixer sa destinée. Durant une longue station à la Nouvelle-Calédonie, le jeune officier se lia avec un missionnaire qui, découvrant bientôt les dons admirables de nature et de grâce cachés dans cette âme, lui apprit à répondre aux avances du Ciel. C'est de là que date ce que Paul, empruntant le langage des saints, appelait sa conversion. Conversion véritable, en effet, puisqu'elle retourna sa vie et le fit passer, non, sans doute, du mal au bien, mais du bien au meilleur, d'une existence où Dieu avait sa part à cette abdication héroïque qui livre tout pour la possession de Dieu seul.
Jusque-là, le Jeune chrétien avait vécu surtout par l'esprit. Il avait consacre les longs loisirs du bord à une revision sévère des fondements de la croyance. C'était l'époque où le positivisme d'Auguste Comte et de Littré en France, de Stuart Mill en Angleterre, affichait le plus haut ses prétentions superbes à renouveler la philosophie par la science et à ruiner les fondement de toute religion.
Avec cette sûreté de coup d'œil qui caractérisait son génie, Paul de Broglie vit bien que la lutte décisive devait s'engager avec ce nouvel ennemi qui, dédaignant de lutter contre le détail des dogmes, se flattait den saper le
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fondement métaphysique. Et c'est alors, dans le silence de sa cabine, qu'il écrivit les premiers chapitres du grand ouvrage où, plus tard, il devait condenser toute sa pensée philosophique sous ce titre : Le Positivisme et la science expérimentale.
Sous la conduite de son nouveau guide, il comprit que la raison n'est pas la seule, ni même la principale voie d'accès ouverte à l'homme, pour entrer en commerce avec son Créateur ; que le cœur, où vient se résumer toute la vie de l'être moral, n'est pas fait pour vibrer seulement au contact des affections terrestres ; que Celui qui nous a faits aimants n'est pas incapable de se faire aimer, et qu'une âme de qui le Souverain Bien s'est laissé entrevoir ou seulement désirer, ne peut plus se payer d'un autre amour.
Quand il revint de sa lointaine croisière, le lieutenant de vaisseau n'était plus le même homme. Attaché à l'étatmajor de l'amiral Bouët-^N'uillaumez, à Toulon, il commença une existence nouvelle, plus semblable à celle d'un ascète qu'à celle d'un offîcieret d'un grand seigneur. Il entra dans le tiers ordre de Saint-François et emprunta aux disciples du patriarche d'Assise leur vie pauvre et pénitente. Ses jeunes étaient fréquents, plus austères que discrets, et sa santé s'en ressentit longtemps. Etranger à tout respect humain, il ne connaissait plus du monde que les obligations du service. Toutes ses heures de libertés appartenaient à la prière et aux œuvres de zèle ou de charité. Faire le catéchisme aux mousses, réunir les vagabonds, présider à leurs jeux, les instruire et les préparer à la première communion, ce furent là désormais ses seuls passe-temps. Pour consolider son œuvre, il fallait lui assurer un local ; il acheta une maison et engagea dans cette fondation, cédée depuis à une congrégation de prêtres, une partie de son capital.
Les congés à Paris ne changeaient ni ses occupations ni sa manière de vivre. Sa famille le voyait peu et le monde ne le voyait pas du tout. Il passait le meilleur de son temps au milieu des apprentis, dans cette maison du patronage de Sainte-Mélanie d'où sont sorties tant de vocations sacerdotales et religieuses, mûries au soleil de la grâce dans les exercices d'un volontaire apostolat ^ Ce fut lui qui construisit à ses frais la chapelle de Tœuvre, et fournit, pendant de longues années, une rente de 3.000 francs pour son entretien.
Quand un homme se fait ainsi l'ouvrier de Dieu, il est rare que l'élan d'un zèle inspiré par l'amour ne le porte pas jusqu'au sacerdoce. Paul de Broglie connut cet entraînement surnaturel. Il n'y céda pas sans réflexions et sans conseils, mais enfin il y céda. Au commencement de l'année 1867, après douze années passées dans la marine. il donna sa démission, et c'est alors que je le rencontrai. J'étais prêtre depuis dix-huit mois et attaché comme vicaire à la paroisse de Saint-Ambroise, dans le quartier Popincourt. Il me fit part de sa résolution et aussi de ses doutes sur la meilleure façon de l'exécuter. Trop jeune pour lui donner un conseil, je me permis cependant de lui exprimer cette pensée : que, si son âge et sa situation dans le monde semblaient l'autoriser à rechercher des voies abrégées pour parvenir aux ordres, l'intérêt de son ministère futur devait l'incliner à suivre la voie commune
1. Citons au hasard quelques noms entre plus de trente : l'abbé Thenon ; Msi" de Kernaeret; les RR. PP.de Falvelly, Morineau, Henry, Jésuites; le R. P. Morot, capucin: les deux frères Bailly, des Augustins de l'Assomption; les RR. PP. Larabey et Gilbert, des Oblats de Saint-François de Sales ; le R. P. Gaudet, de l'Oratoire; les RR. PP. Backès et Pillu, du Saint-Esprit ; le R. P. Le Camus, des Frères de Saint-Vincent de Paul ; dans le clergé séculier : M. le chanoine Roussillon, chancellier de l'évêché de Chartres : M. Le Roy, ancien vicaire général d'Amiens ; MM. Bour et Salmon, du clergé de Paris ; MM. Pisani, professeur à l'Institut catholique de Paris ; Taponnier, curé dé Carouge, etc., etc.