L ABBE DE BROGLIE
et à ne se dispenser d'aucune des épreuves et des préparations que l'Eglise a disposées sur le chemin du sacerdoce. C'était aussi son avis. Il entra donc au séminaire de Saint-Sulpice dont il suivit pendant trois ans tous les exercices, édifiant ses condisciples par son humilité et sa ferveur, étonnant ses maîtres par la pénétration de son esprit promptement acclimaté à l'almosphère, si nouvelle pour lui, des discussions théologiques.
Il venait d'achever sa théologie, îorsqu'éclala la fatale guerre de 1870. Paris était déjà assiégé depuis un mois lorsque, le 18 octobre 18T0, en la fête de saint Luc, évangéiiste, il reçut l'ordination sacerdotale des mains de M^"" Chigi, nonce apostolique. Il célébra le lendemain sa première messe, avec beaucoup de larmes, dans une des chapelles de catéchisme de la paroisse Saint-Sulpice, devant les enfants qu'il avait catéchisés étant encore au séminaire.
Ms'' Darboy voulait le nommer vicaire à la paroisse de Sai nt- Augustin.Mais labbé deBroglie,tout en remerciant l'archevêque, lui répondit qu'il s'étaitfait prêtre pour s'occuper des pauvres. Il était depuis longtemps en rapport avec la Congrégation des Frères de Sain t-Yincent de Paul, fondée par le vénérable abbé Le Prévost pour Tapostolat de la classe ouvrière. Une de leurs œuvres les plus pauvres et les plus difficilesétait le patronage de Sainte-Anne, à Charonne,où le saint abbé Planchât dépensait sa vie dans les labeurs d'un ministère héroïque, en attendant qu'il la couronnât parle martyre. C'est là que le nouveau prêtre alla porter les prémices de son sacerdoce et les premières ardeurs du feu de l'autel.
Je dois au privilège de l'amitié et du voisinage de pouvoir parler en témoin de ses débuts dans l'apostolat. La paroisse où je travaillais était contiguë à celle de Charonne ; les œuvres dont je m'occupais étaient analogues
aux. siennes. Nous nous visitions souvent et nous rendions de mu^els services. Jamais je ne revenais de la maison de la rue des Bois ^ sans un sentiment d'admiration qui me faisait rougir de moi-même. J'avais vu deux saints :
L'un déjà blrnchi^ moins par l'âge que par les travaux, véritable chasseur d'âmes, comme dit l'Eglise dans Toffice de saint Gaétan de Thienne^ ; toujours en courses dans ce misérable quartier; entrant dans une maison pour visiter un malade ou relancer un apprenti, mais n'en pouvant sortir qu'au bout de trois heures.appelé qu'il était, d'étages en étages et d'escaliers en escaliers, par une femme qui l'implorait pour un mari malade, par une mère qui lui recommandait un orphelin; se mêlant lui-même aux entretiens de ces pauvres gens, surprenant dans la conversation le secret de leurs misères temporelles et spirituelles, et ne se retirant pas qu'il n'eût mis en train le règlement de quelqu'une de leurs affaires, la réhabilitation d'une union irrégulière, la réconciliation d'une âme ou d'une famille entière avec Dieu.
L'autre était plus novice, mais non moins généreux; trop prompt à ouvrir sa bourse au risque d'être €*xploité, à donner sa confiance au risque d'être dupe, mais prêt surtout à répandre sur les boiis et sur les mauvais des trésors de foi, de dévouement et de pitié. Certes, on ne disait pas alors aussi haut qu'aujourd'hui : « Allons au peuple » ; mais il me semble qu'on y allait déjà, comme l'Église y est allée dans tous les temps. On ne parlait pas autant de substituer la justice à la charité ; mais, que ce fût justice ou charité, on donnait autre chose de soi-même que des paroles et des programmes; et l'abbé de Broglie avait bien choisi son terrain pour faire ses premières armes : la
1. Aujourd'hui rue Planchât, en souvenir du saint prêtre tombé vic- 'time de son dévouement aux ouvriers.