‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 42 sur 54 · LABBE DE BROGLIE · texte numérisé non relu

LABBE DE BROGLIE

tière. Plus tard, la suite de la procédure amena cette affaire devant la cour d'assises; le condamné revint en France pour purger sa contumace et fut acquitté par le jury. L'aumônier, personnellement étranger aux faits de la cause, avait cru remplir un devoir en les signalant aux autorités compétentes. M. Menu de Saint-Mesmin ne lui pardonna pas cette ingérence et, plus tard, après son acquittement par le jury, profita du déplacement des influences gouvernementales pour se donner comme une victime des rancunes politiques d'un prêtre réactionnaire. Les rancunes, s'il y en a eu, doivent être cherchées du côté du fonctionnaire disgracié : et la trace en était facile à reconnaître dans les articles odieusement malveillants que deux ou trois journaux d'extrême gauche consacraient naguère à la mémoire du prêtre tombé victime d'un lâche attentat.

Ici encore, je puis parler en connaissance de cause ; car au moment où ces événements se passèrent, je faisais partie, comme délégué de l'archevêque de Paris, du Conseil de surveillance de l'Ecole normale, et je puis attester que l'aumônier ne mérita pas d'autre reproche que celui d'un zèle peut-être intempérant, mais entièrement désintéressé, pour le bon ordre et le bon renom d'un établissement auquel l'attachait son ministère.

C'est pendant son séjour àAuteuil que l'abbé de Broglie rédigea son grand ouvrage philosophique. Dirigé contre le positivisme, ce livre dépasse de beaucoup la portée d'une œuvre de controverse ; il embrasse tout le domaine delà philosophie à l'exception de la morale; il représente l'effort d'une pensée puissamment originale mis au service du bon sens et des vérités traditionnelles qui servent de base au spiritualisme. Ainsi le désir de M'"^ de Staël avait reçu une satisfaction partielle. Son enfant, devenu prêtre, avait commencé d'exercer un apostolat intellec-

tuel. Toutefois, les fonctions qu'il exerçait ne le plaçaient pas encore au seul niveau qui pût convenir à un esprit né pour les sommets. La loi du 12 juillet 1875, en substituant, pour renseignement supérieur, le régime de la liberté à celui du monopole, allait bientôt lui ouvrir de nouveaux horizons.

Chargé par le cardinal Guibert de travailler à la fondation d'une université libre à Paris, je pensai tout de suite au prêtre éminent que tant de titres désignaient pour prendre part à cette entreprise. Des circonstances diverses retardèrent son entrée dans le corps professoral des nouvelles Facultés. Enfin, en 1879, l'assemblée générale des évêques fondateurs le nomma professeur d'apologétique chrétienne. Il en a conservé le titre et exercé les fonctions jusqu'à sa mort.

L'Apologétique a pour objet la vérification des fondements de la croyance. Elle serait plus justement appelée: la. théologie critique^ car elle ne s'enferme pas dans le rôle purement défensif que semblerait lui assigner le mot d'apologie.

Le nouveau professeur se fit tout d'abord de sa tâche une conception très large. Il savait que la façon là plus efficace de combattre le christianisme n'est plus aujourd'hui de l'insulter ou de le railler, comme au temps de Voltaire, mais de le présenter comme une phase temporaire de l'évolution intellectuelle et morale de l'humanité. C'est, dit-on, une forme respectable de la culturehumaine, mais respectable au même titre que toutes les grandes croyances qui se sont partagé l'espace etle temps, et destinée, comme elles, à disparaître. La vérité absolue est une chimère; il n'y a que des vérités historiques. C'est sur le terrain de l'histoire que la pensée moderne donne rendez-vous à la religion, ou plutôt aux religions. L'abbé de Broglie accepta le rendez -vous. Il commença

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son enseignement par une étude approfondie et sereine des grandes religions; celles de l'Inde, de la Perse, de l'Egypte, del'Hellade, de la Chine, celle de Mahomet, enfin la Révélation mosaïque et l'Évangile.

Ce voyage d'exploration dura plusieurs années. Chaque année, à la reprise des cours, il inaugurait son enseignement par une leçon d'ouverture où il traitait quelque grande question d'intérêt général. Plusieurs de ces leçons ont été publiées à part : celle qui servit de préface au cours de 1 88 1 est un véritable chef d'œuvre : sous ce titre un peu abstrait : la Définition de lareligion, elle ouvre à l'esprit ravi des horizons d'une surprenante étendue et éclaire d'une vive lumière les problèmes qu'elle pose, parla seule façon de les poser.

Au travail de l'enseignement, il commençait de joindre celui de la prédication. Dans les premières années de son ministère, il n'était monté que rarement en chaire, pour prêcher des sermons de charité. Il se contentait le plus souvent de catéchiser et d'exhorter les enfants et les pauvres dans la chapelle du patronage de Charonne, ou les futurs instituteurs dans la chapelle de l'École normale. Un an avant d'être appelé comme professeur à l'Université catholique, il avait abordé pour la première fois un genre plus relevé dans la chapelle de Sainte-Valère. Ses conférences sur la Vie surnaturelle pendant les stations de Carême de 1878 et 1879 avaient vivement frappé un auditoire d'élite où les hommes formaient la majorité. Beaucoup de choses manquaient au conférencier de ce qui fait l'orateur : une prononciation nette, des gestes appropriés, une élocution facile, le mouvement et la vie. Il lui fallait racheter par la valeur du fond l'absence de ces qualités si justement appréciées de tous et qui, pour le grand nombre, résument à peu près toute l'éloquence. Vaincre sans de telles armes paraissait impossible : il y réussit par

l'élévation des pensées, la nouveauté des aperçus, la sereine beauté du style, la sincérité de raceent, et surtout par l'art vraiment original avec lequel il savait, dans un même discours, exposer le dogme, le justifier, l'approfondir, puis en faire sortir des conséquences morales qui s'épanouissaient enfin dans les effusions de la piété. Sans effort apparent, il fondait dans un harmonieux ensemble l'enseignement catéchistique, la critique défensive, la discussion théologique, l'exhortation morale et l'initiation mystique. On fermait les yeux pour l'entendre, on s'isolait des défauts de son débit, peu à peu on les oubliait, et c'était alors comme une communication d'esprit à esprit entre lui et ses auditeurs.

Mais ni la chaire du professeur, ni celle du prédicateur, ni le bureau de l'écrivain, ne pouvaient retenir longtemps captives les ardeurs apostoliques de son cœur. Prêtre, il avait besoin de manier les âmes et, entre toutes les âmes, celles des petits et des pauvres. Il ne fuyait pas le ministère auprès des riches; mais il ne le recherchait pas, et, il faut bien le dire, ce ministère ne venait guère au-devant de lui, hors le cas où des besoins intellectuels portaient les esprits cultivés à rechercher ses lumières. Plus d'une fois, des protestants, attirés vers le catholicisme, vinrent lui demander la solution de leurs doutes. En dehors de ces circonstances particulières, il trouva peu de clients parmi les gens du monde, ces grands enfants gâtés, désireux qu'on leur plaise d'abord pour avoir ensuite le droit de leur faire du bien. Une certaine gaucherie naturelle, encore aggravée par ses étonnantes distractions, éloignait de lui cette clientèle. J'ai cru parfois surprendre chez le saint prêtre une impression de tristesse devant cet insuccès; mais c'était comme une ombre fugitive qui passait sur son âme ; bien vite, il se reprenait à préférer les humbles. Et de quel cœur il se sa-

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crifiait pour eux.' Bien qu'un lever très matinal fût contraire à sa santé, il se faisait une loi d'être au confessionnal, plusieurs fois par semaine, une heure avant sa messe pour confesser de pauvres femmes. Ayant entendu dire que, pour quelques-unes, la première messe du dimanche, célébrée dans l'église des Carmes à six heures, était encore trop tardive, il s'assujettit, pendant plusieurs années, à dire lui-même une messe à 5 h. J/4.

Dans ses rapports avec les petites gens il mettait toute son âme. Sa distraction habituelle faisait place à une attention fortement concentrée sur leurs besoins spirituels et temporels. Décrire sa façon d'agir avec eux, c'est faire tout ensemble l'éloge de ses vertus et la critique de ses défauts. Car ses deux éléments se retrouvaient dans toutes ses charitables entreprises : les vertus fournissaient la raison d'agir; les défauts rendaient Texéculion souvent maladroite et nuisaient à Texcellencedu résultat.

D'une conliance naïve, crédule à toutes les tromperies, mais rebelle aux avertissements de ses amis, l'abbé de Broglie se précipitait dans le bien aperçu et ne savait pas reconnaître à temps qu'il avait fait fausse route. Loyal, il ne voulait pas croire à la fraude ; chevaleresque, il fonçait sur l'obstacle.

Il se faisait des obligations de la charité une idée si haute, que toute considération de prudence lui semblait presque une lâcheté. Il prenait tellement à la lettre la maxime évangélique : « Faites à autrui ce que vous voudriez qu'on vous fit à vous mêmes », qu'il se substituait, en quelque sorte , à la personne de ses protégés, entrant dans leurs affaires, revendiquant pour eux ce qu'il croyait, sur leur parole, représenter leur droit, ne craignant même pas pour cela d'entrer en lutte avec les personnes les plus respectacles et de leur reprocher, à l'égard de ses clients, des torts souvent imaginaires.

Ajoutez à cela le désir, bien louable, mais souvent chimérique, d'apporter aux situations compromises, non pas des palliatifs, mais de vrais remèdes, fallùt-il pour cela prodiguer l'argent, et vous aurez l'idée des embarras où le jetait son zèle. Avoir retiré du vice ou de la misère une seule personne, lui paraissait une victoire qui méritait d'être payée à tout prix, sauf au prix d'un péché. On ne l'ignorait pas autour de lui, et l'on •exploitait sans scrupules une générosité qu'on savait sans bornes.Nousqui l'aimions etquisavionsce qu'il valait, nous gémissions de voir ce grand esprit s'user dans les soucis quelni occasionnait une clientèle toujours croissante et de plus en plus mêlée. Je ne crois pas exagérer en disant que les deux tiers de son temps, hormis la saison des va- •cances, appartenaient aux sollicitudes que je viens de décrire. Et si l'on doit admirer l'abnégation sublime qui inspirait sa conduite, il est permis de regretter qu'il n'ait pas réservé à une tâche plus haute, et qu'il comprenait si bien, le meilleur de ses forces et la plus grande partie de ses loisirs.

Hélas! ce n'est plus seulement sur des heures perdues que nous avons à pleurer aujourd'hui! C'est sur une vi^ moissonnée en sa maturité féconde par leplus imprévu et le plus inexplicable des attentats.

Faut-il dire que, ayant tant de fois côtoyé l'imprudence, il alla, cette fois, plus loin que de coutume au point d'être rendu, en quelque façon, responsable du tragique accident qui mit fin à ses jours? Je ne le crois pas : l'étude attentive des faits me donne la persuasion contraire, et l'amour de la vérité, qui m'a porté à confesser franchement les innocentes erreurs de sa conduite en mainte occasion, fait de moi, en cette circonstance suprême, son apologiste convaincu.

L'être obscur et insignifiant dont toute la France con-

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naît aujourd'hui le nom n'avait rien qui pût d'avance éveiller le soupçon, lorsque ses relations commencèrent avec celui qui devait être un jour sa victime. Maxence Amelot prit M. de Broglie pour confesseur, comme le firent tant d'autres personnes de sa condition. Iiraccueillit d'abord sans même demander son nom, ainsi que le fait tout prêtre assis au saint tribunal et prêt à recevoir tout venant. Plus tard, la pénitente se fit connaître et intéressa Tabbé aux difficultés de sa vie, difficultés bien moindres que celles de beaucoup d'autres, puisqu'on a trouvé chez elle un titre de rente viagère qui devait suffire à ses besoins. Seul, son caractère insociable et acariâtre lui ménageait des déboires qui se transformaient en rancunes durables. Membre de la bienfaisante association des demoiselles du commerce, que dirige depuis de longues années la vénérable sœur Saint-Augustin, religieuse de la Présentation de Tours, elle fut sur le point d'être rayée du cadre des associées: sa nouvelle qualité de rentière fournissait d'ailleurs un motif réglementaire pour justifier cette mesure. L'abbé de Broglie n'eut qu'un tort, qui fut celui de sa charité : il prit généreusement parti pour elle dans ce conflit. On ne comprend donc guère comment la méchante fille put envelopper dans une commune haine le prêtre et la religieuse. Les insinuations qu'elle a faites, dit-on, à ce sujet, ne méritent que le mépris : et si son état mental actuel permet à la justice, comme nous le souhaitons vivement, de conduire l'affaire jusque devant la cour d'assises, les débats mettront en pleine lumière l'incohérence et l'inanité de ses griefs.

Au demeurant, M'^^ Amelot n'avait pas mauvaise réputation, et rien, jusqu'à ces derniers temps, ne paraissait en elle qui pût obliger un prêtre respectacle à lui refuser son ministère.

Ce fut elle qui rompit avec l'abbé. L'idée fixe de la per-

sécation s'était emparée de son espritet y grandissait jusqu'à devenir une monomanie ; elle avait iassé la bienveillance de plusieurs personnes honorables : au lieu de s'en prendre à elle-même, elle en rendait responsables et la sœur Saint-Augustin et son ancien confesseur. Ellemême avoue qu'elle avait acheté d'avance un revolver, qu'elle avait tenté plusieurs fois de surprendre la supérieure sans témoins pour la tuer. N'y ayant pas réussi, elle se tourna contre l'abbé, sans avoir probablement l'intention de le mettre à mort, mais bien résolue à se venger par un scandale.

C'est ce scandale qu'elle a été provoquer le 10 mai au matin à l'église des Carmes. M. de Broglie venait de dire sa messe : elle l'aborde àla sacristie et lui fait de bruyants et futiles reproches. L'abbé essaye de la calmer, elle s'emporte encore davantage. « Taisez-vous, lui dit-il, ce n'est pas le lieu convenable pour une telle discussion. » — a Je ne me tairai pas, répond-elle, quevous ne m'ayez donné satisfaction. J'irai vous dire chez vous ce que je réclame. »

L'abbé avait de bonnes raisons pour ne pas autoriser cette visite. Désireux avant tout de lui imposer silence, il lui dit : « Non, ne venez pas chez moi : j'irai chez tous demain à 11 heures pour savoir ce que vous voulez. »

Il y alla et n'en revint pas. Si l'on réfléchit que cette personne avait une vie régulière, qu'elle était âgée de quarante-huit-ans, que M. de Broglie n'avait jamais pénétré dans son domicile et qu'il dut demander au concierge où elle demeurait, force est bien de reconnaître que sa conduite charitable échappe à la critique. Il n'avait que le choix entre trois hypothèses : refuser à une personne aigrie, prête au scandale, l'explication réclamée; la recevoir chez lui ; ou entrer un moment chez elle. Le premier parti l'exposait à de nouvelles scènes; le second ne semblait pas offrir moins d'inconvénients que le troi-

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sième. Il s'est décidé pour le procédé qui lui a paru le plus sage. Pleurons sur le dénouement fatal ; mais n'infligeons pas un reproche injuste à une chère mémoire.

On sait le reste. Le 11 mai,à onze heures du matin, après avoir passé la matinée au confessionnal, le prêtre grave et doux est reçu par la femme haineuse, à l'esprit obsédé de Vengeance. Elle l'accuse de la diffamer, d'abuser contre elle de ses confidences, elle le somme de signerune rétractation de ses prétendues calomnies. Il déclare avec fermeté et mansuétude qu'il n'a rien à rétracter, parce qu'il n'a rien dit contre elle. Pour toute réponse, elle saisit un revolver qu'elle tenait caché, et tire. Le procès-verbal d'autopsie constate que le premier coup a du atteindre l'abbé à la joue, le second à la main droite, les trois autres par derrière, et que le dernier a causé la mort instantanée. Il est facile alors de reconstituer la scène. Surpris par le premier coup, il se lève, la main étendue pour désarmer l'agresseur. Un second percecette main. Alors aveuglé par le sang qui inonde son visage, privé par l'autre blessure de ses moyens de défense, il se retourne pour s'échapper: sa main laisse une empreinte sanglante sur le chambranle de la porte; quand le dernier coup l'atteint à la nuque, il tombe à la renverse, raide mort.

Avec un sang froid qui semble accuser l'inconscience, l'auteur du crime jette son arme, lave ses mains sanglantes, change de vêtements, sort en fermant la porte à clef, court chez les PP. Maristes de la rue de Yaugirard, demande le R. P. Bulliot qu'elle a pris pour confesseur, lui déclare tranquillement ce qu'elle a fait et ajoute : « Venez vite, il respire peut-être encore, vous pourrez lui donner l'absolution. »

Le religieux prend avec lui les saintes huiles et pénètre, à la suite de l'assassin, dans l'appartement situé au quatrième étage du numéro o de la rue Notre-Dame des

Champs. Là, un spectacle affreux s'offre à ses regards. Le prêtre est étendu sur le dos, baigné dans son sang, les pieds tournés vers l'entrée. Maxence Amelota bouché avec un linge la fente de la porte pour empêcher le sang de €0uler sur l'escalier. ïl se penche sur la victime, lui donne sous condition l'absolution et lextrême-onction; mais, hélas ! tout indique que déjà la vie s'est retirée du corps. « Maintenant, dit Maxence Amelot, je vais me constituer prisonnière, » La voyant si éloignée de l'idée de fuir, le P. Bulliot ne veut pas garder pour lui seul l'horrible secret. Il engage la malheureuse à aller l'attendre à l'église des Carmes, non pour la confesser, comme on l'a dit, mais pour se donner le temps d'avertir la famille. Il court à l'Institut catholique, où je n'étais pas, et me rejoint dans Paris; à mon tour, je vais avertir le comte d'Haussonville ; le duc de Broglie était absent de chez lui ; son neveu va le trouver à l'Académie, puis il revient rue de Vaugirard. Sur l'invitation du P. Bulliot, Maxence Amelot rentre chez elle; nous y entrons après elle, accompagnés d'un médecin qui constate le décès, et bientôt suivis du commissaire de police que nous avons prévenu. Après un premier interrogatoire où elle montre une insensibilité stupide, elle est mise en état d'arrestation. Le parquet informé arrive, «la coupable est de nouveau interrogée puis écrouée au Dépôt. Le soir, vers 8 heures, le corps de la victime est reconduit à son domicile, rue Paul-Louis-Courier. Le 12 au matin a lieu l'autopsie. Le corps est ensuite mis en bière et, durant trois jours, c'est un défilé touchant de tous ceux qui ont connu et aimé le saint prêtre. Les pauvres sont en majorité dans ce cortège de la reconnaissance : chacun d'eux révèle un nouveau trait de charité de leur bienfaiteur. Les jeunes ouvriers de Sainte-Mélanie se font remarquer par l'explosion de leur douleur. Il n'avait jamais cessé de considérer

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comme sa seconde famille cette société de braves gens qui avait recueilli les prémices de son zèle. Souventil allait partager avec eux, dans la maison de Fœuvre, leur modeste souper du dimanche soir et nulle part il ne se sentait plus à Taise qu'en leur compagnie. Leurs sanglots disent aujourd'hui tout ce qu'ils ont perdu. Les larmes des humbles sont le plus bel hommage qui puisse honorer une mémoire.

Toutes les classes de la société se sont trouvées réunies, le 15 mai, à ses obsèques, dans l'église de Sainte- Clotilde. On ne venait pas seulement s'associer au deuil d'une noble famille cruellement éprouvée; la reconnaissance attirait et retenait autour du cercueil de ce prêtre ces riches et ces pauvres que sa parole avait éclairés, que ses exemples avaient fortifiés, que sa compassion avait consolés.

Le soir même de ce jour, le corps fut transporté à Broglie, où l'inhumation eut lieu le 16, au milieu d'un grand concours de peuple et en présence de toutes les notabilités de la région.

Paul de Broglie n'avait pas encore accompli sa soixanteet-unième année. Il avait conservé l'allure vigoureuse d'un homme de cinquante ans. Ce que nous avons raconté des événements de sa vie fait déjà voir combien sa carrière fut pleine. Pour mesurer toute l'étendue de la perte que nous avons faite, il nous reste à dire, en quelques mots, ce que fut son œuvre.

Ce qui frappe dans cette œuvre, c'est la prodigieuse variété d'aptitudes et de compétences qu'elle accuse : je dis compétences en même temps qu'aptitudes; car à la

différence de ceux qui embrassent beaucoup, ce vigoureux esprit savait étreindre tout ce qu'il touchait. Philosophe, mathématicien, historien, apologiste, exégète, théologien, écrivain enfin, il devint successivement, il demeura simultanément tout cela. Je ne vois guère que les sciences exactes qu'il ait cessé de cultiver en quittant la marine ; mais il en retint l'esprit et les méthodes, il demeura en possession de leurs principaux résultats et, dans l'intérêt de ses autres études, il ne cessa pas d'en suivre attentivement les progrès. Toutefois, l'esprit de synthèse qui caractérisait son talent nous oblige de reconnaître en lui un génie avant tout philosophique.

C'est à la philosophie qu'il a demandé le premier exercice personnel de ses facultés lorsque, jeune officier, il entreprit de reprendre par la base tout l'édifice de la pensée humaine. Le livre qui naquit, vingt ans plus tard, de ces précoces méditations, fut, en quelque manière, son Discours de la méthode. Et, de fait, c'est à la recherche d'une méthode nouvelle qu'il consacre son introduction. Mais ici s'arrête sa ressemblance avec Descartes, car la méthode qu'il propose est bien différente de celle du grand philosophe. Au lieu de faire table rase des notions communes pour faire tout sortir d'une pensée solitaire, c'est à ces notions communes ou, pour parler son langage, à ces données synthétiques naturelles^ qu'il s'attache, pour les justifier par la réflexion et la critique. Il part de ce principe que M. de Bonald n'eût pas renié : Qu'on na pas raison contre tout le monde; mais il se garde avec soin de l'erreur traditionnaliste, et c'est bien l'effort de la raison personnelle qu'il met au service du bons sens pour le venger.

La raison, dis-je, mais non pas celle qui raisonne à vide sur ses propres abstractions. Formé de bonne heure à la sévère discipline des sciences exactes et des sciences

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expérimentales, il refuse de séparer le dedans et le dehors; il récuse toute métaphysique qui ne s'adapterait pas aux faits. Il emprunte aux positivistes leurs propres armes; et, parce que ces novateurs ont prétendu ruiner la philosophie par la science, c'est à la science qu'il demande d'étayer la philosophie,

Les positivistes disaient : il n'y a pas de substances, il n'y a pas de causes, ou du moins elles sont inconnaissables, parce que la science expérimentale ne constate que des phénomèmes et des lois. Il répond : il y a des substances, il y a des causes parce que la science expérimentale ne peut se passer ni des uns ni des autres, parce que les phénomènes purs ne seraient que des apparences, tandis que la science vit de réalités ; parce que la science se distingue de l'opinion vulgaire précisément en ceci, qu'elle regarde au-delà des apparences et atteint les réalités.

Analyser un pareil ouvrage serait ici chose impossible. Onze cents pages compactes de grand format ne se révSument pas en quelques lignes, surtout quand il s'agit d'un champ d'études qui embrasse l'universalité des connaissances. Disons seulement que, si cette œuvre prête à la critique, si la composition en est imparfaite, s'il s'y trouve, sinon des répétitions, du moins des retours en arrière, si la marche de la pensée, sans être incertaine, semble parfois hésitante ou ralentie, ces défauts euxmêmes se rattachent aux qualités de l'auteur, à la probité scrupuleuse de son esprit, à son souci de ne rien laisser derrière lui, au soin qu'il prend d'être toujours juste envers ses adversaires et d'appuyer la controverse sur uïle exposition sincère et loyale.

Le principal reproche que j'adresserais à ce livre, c'est qu'il en contient deux : c'est une philosophie générale en même temps qu'une critique du positivisme, convaincu

d'avoir faussé la méthode expérimentale. Les deux livres sont remarquables; l'un et l'autre accusent un effort puissant et heureux : ils auraient gagné à être séparés. Pourtant, même fondus ensemble, ils resteront comme un riche arsenal où, bien longtemps encore, les défenseurs du spiritualisme trouveront des armes pour combattre ceux qui prétendent lier au progrès magnifique des connaissances positives le sort des doctrines désolantes et funestes qui se résument dans la négation de l'âme et de Dieu.

Le positivisme et la science expérimentale fut, si je ne me trompe, la première publication de l'abbé de Broglie : elle restera la plus importante, sinon la plus connue ; car seuls les esprits sérieux que n'effrayent pas les patientes analyses et les recherches abstraites sont en état d'en goûter la lecture. Et pourtant que d'oasis dans ce désert ! Que de belles pages, chaudes et colorées ! Quel plaisir délicat attend le lecteur lorsque, au tournant d'une discussion sévère, il voit tout à coup l'horizon s'étendre et la lumière envahir tout le champ de sa pensée! Il y aurait des extraits à faire de ces deux volumes, extraits qui prendraient place parmi les œuvres maîtresses de ce temps.

Depuis l'apparition de cet ouvrage, M. de Broglie a encore beaucoup pensé et beaucoup produit dans l'ordre de la recherche philosophique, mais ce sont des écrits détachés, des articles publiés dans les Annales de philosophie chrétienne^ dans la Revue des questions scientifiques et dans le Correspondant, des mémoires composés pour les Congrès scientifiques des catholiques. On trouverait encore la trace de son activité intellectuelle dans ce domaine de la pensée en parcourant les procès-verbaux des séances de la Société de Saint-Thomas d'Aquin, sorte d'académie philosophique qui se réunit à l'Institut catholique de

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Paris. Un de ses plus éminents collègues dans cette Société disait de lui qu'il savait faire rebondir les discussions languissantes et jeter, au travers des conventions de langage et de l'artifice des formules, la vivante intervention d'une pensée personnelle, spontanément éclose. -^ Nous ne retrouvons plus son nom sur la couverture d'un véritable ouvrage philosophique qu'à la fin de sa carrière, dans le petit volume intitulé : la Réaction contre le positivisme. Encore l'objet du livre est-il moins de traiter les questions qui font l'objet du litige que de raconter et d'apprécier le mouvement qui, de nos jours, ramène vers les principes spiritualistes les esprits désabusés des fausses promesses de l'école positiviste. Cette excellente étude appartient pour le moins autant à l'œuvre de l'apologiste qu'à celle du métaphysicien.

J'en dirai autant d'un autre petit volume qui restera peut-être comme son chef-d'œuvre. C'est une réponse à un chapitre du dernier volume de M. Taine, publié à part dans la Revue des Deux Mondes, sous ce titre : le présent et V avenir du catholicisme en France. M. de Broglie a emprunté son titre à l'écrit qu'il entreprenait de réfuter. Et vraiment, quel que fût le respect que lui inspiraient la haute sincérité et les nobles tendances de ce grand esprit, ou peut-être à cause de ce respect même, il semble que le duel engagé avec lui ait porté bonheur à notre ami : car déjà, dans son Positivisine, les meilleures pages sont celles qu'il a consacrées à la critique du livre de l Intelligence, de Tsiine; et ici, dans l'écrit que je mentionne, le philosophe chrétien s'élève à la plus grande perfection qu'ait jamais atteinte son talent si souple, sa plume si ingénieuse. L'erreur est démasquée, désarmée, réduite à servir la cause de la vérité qu'elle prétendait abattre. Le style, comme toujours modelé sur la pensée, prend, à mesure que celle-ci se développe, un élan qui s'accélère,

une chaleur qui se communique, un éclat qui devient plus vif. Je ne connais pas de lecture plus attrayante, plus persuasive, ni qui rende plus intime le commerce du lecteur et de l'écrivain.

C'est plutôt dans l'œuvre apologétique que je classerai \di Morale sans Dieu. Bien que Idi discussion de la théorie évolutionniste emprunte ses procédés à l'arsenal métaphysique, le dessein de l'auteur est manifestement d'établir le lien nécessaire qui rattache la morale à la religion. Et la courte, mais savante étude qui ouvre le livre par la recherche du principe religieux dans la morale antique, appartient visiblement à la controverse.

J'en dirai autant d'un opuscule publié sous ce titre : Dieu, la conscience^ le devoir. C'est un petit traité de morale destiné aux instituteurs chrétiens pour les mettre à même de suivre les nouveaux programmes scolaires sans emprunter les manuels condamnés parle Saint-Siège. Bien qu'élémentaire, ou plutôt parce qu'il a ce caractère, ce petit ouvrage révèle une pensée maîtresse d'elle-même et fournit au maître chrétien des principes lumineux avec l'indication d'une bonne méthode d'initiation morale. Né des besoins de la lutte contre l'erreur, cet humble volume mérite d'être classé parmi les écrits apologétiques.

Mais l'œuvre capitale de M. deBroglie dans cet ordre de travaux, c'est le livre intitulé : Problèmes et conclusions de Vhistoire des religions. C'est une synthèse puissamment condensée qui suppose une longue et patiente analyse. L'auteur s'est préparé à l'écrire par cinq années d'enseignement oral sur l'histoire des religions. Toutefois, l'histoire ne fournit ici que la matière de l'ouvrage. Une pensée puissamment originale élabore ces données de faits. Après avoir caractérisé les diverses religions, l'auteur recherche d'abord leurs ressemblances avec le christianisme; la part loyalement faite à ces ressemblances, il

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établit la transcendance de l'œuvre du Christ. Enjfin, de la transcendance, qui n'est qu'une supériorité relative à l'égard de tous les autres cultes, il s'élève jusqu'à la valeur absolue de la religion chrétienne. Il y a dans cette gradation une sévérité de méthode, une probité de discussion, qui peut servir de modèle à tous les apologistes. MaiS; pour égaler ce modèle, il faut joindre à une grande richesse de connaissances les qualités d'un esprit supérieur.

La préoccupation apologétique inspire, d'ailleurs, toutes les œuvres de l'abbé de Broglie. Ce n'est pas que, comme tant d'autres en ce siècle, il ait la foi inquiète et tourmentée : loin de là, sa croyance est sereine et se concilie avec une parfaite sincérité d'intelligence. Mais il n'est pas de ceux qui lâchent pied à la première alerte et croient la vérité chrétienne menacée, parce qu'un érudit a découvert quelque fait embarrassant ou proposé quelque théorie spécieuse. Sûr de la parole de Dieu, il regarde en face la nouveauté du jour; il ne se croit pas obligé de la tourner en ridicule, il ne se reconnaît pas le droit de la travestir; il l'étudié sérieusement, l'expose honnêtement, souvent y découvre quelque part de vérité, quelque raison de modifier, non pas certes nos principes, mais notre façon de les défendre ; puis, avec la même tranquillité, il fait voir chez l'adversaire le défaut de la cuirasse ; il prend l'offensive; il montre l'incohérence des hypothèses imaginées pour prendre en défaut la grande tradition religieuse de l'humanité.

C'est cette attention toujours éveillée à suivre les écarts de la pensée contemporaine qui l'a décidé, sur le tard, à entrer dans les controverses bibliques. Sur ce terrain de l'exégèse, il n'est pas un spécialiste : il sait assez d'hébreu pour contrôler les dires des Hébraïsants ; il a lu les travaux des grands critiques allemands Reuss et Wellhau-

sèQ; ceux du Hollandais Kuenen; il en a suivi le développement scientifique dans les critiques anglais, et la brillante vulgarisation dans l'œuvre de Renan; il en connaît même la caricature, dessinée par la plume peu sérieuse d'Ernest Havet. Il voit certains auteurs catholiques trop enclins à recevoir comme des oracles les paradoxes de ces novateurs; d'autres^ plus nombreux, rebelles à l'examen de ces systèmes et cherchant dans l'ignorance de l'attaque une trompeuse sécurité. Il se tient à égale distance de ces deux excès. Il n'est ni séduit ni déconcerté par l'audace de la critique rationaliste. Il ne fait pas fi de la discussion des textes; mais il n'admet pas que des difficultés de philologie suffisent à convaincre d'erreur une tradition séculaire inséparablement mêlée à la trame de la vie nationale d'Israël. Empruntant à la géométrie un procédé fécond, il suppose le problème résolu; il donne, pour un moment, gain de cause à la théorie qui renverse tout l'ordre chronologique de la composition des livres sacrés, plaçant l'Hexateuque après les Prophètes, et faisant du monothéisme hébreu une acquisition tardive due à l'évolution mentale de quelques ascètes. Si tout cela est vrai, que s'ensuit-il ? C'est qu'un peuple grossier, très inférieur intellectuellement aux races helléniques, héritier, — c'est 1 hypothèse, — du polythéisme des autres tribus sémites, s'est laissé persuader par des rêveurs de rompre avec toutes les idées reçues dans son milieu depuis des siècles et qui continuent de dominer partout autour de lui. Sous l'influence de ces maîtres autodidactes, Israël s'élève à la notion sublime d'un Dieu unique, universel, purement spirituel, identifiant en lui-même le bien et le devoir. Il monte ainsi de lui-même à une hauteur de pensées que la Grèce savante, que l'Egypte religieuse, que la Ghaldée symboliste n'ont point connue. Et, comme si c'était trop peu d'une telle in-

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vraisemblance, voici que les prophètes, saintement faussaireS; réussissent à lui fabriquer des traditions et une histoire nationale que pénètre la conception nouvelle, et à le convaincre que tout cela lui vient de ses aïeux. Cette conviction devient si forte dans l'âme du peuple trompé que, au temps des Séleucides, elle le rend capable de braver les plus cruelles persécutions pour la défendre comme un héritage qui lui serait venu de ces origines. Enfin, à tous ceux qui ne trouveraient pas la chose assez incroyable encore, l'apologiste demande où ces fameux prophètes ont pu emprunter eux-mêmes la doctrine qu'ils ont prêchée, et quel étrange exemple de génération spontanée leur monothéisme sans racines et sans précédents offre au regard de l'historien et du psychologue.

En résumé, la nouvelle exégèse est née du désir de supprimer le miracle : elle repose sur une accumulalion de miracles intellectuels qui sont de pures absurdités.

Yoilà certes une façon neuve et hardie d'aborder le problème biblique. On en trouvera un remarquable exemple dans l'opuscule intitulé : Les nouveaux historiens d'Israël. La même méthode a guidé l'auteur dans la rédaction d'un mémoire présenté au Congrès scientifique des catholiques en 1891, sous ce tiire : V unité du sanctuaire en Israël. Je sais que les conclusions en ont été contestées-, mais le procédé dialectique mérite l'attention et l'estime.

Ailleurs, M. de Broglie n'a pas craint de s'engager dans la discussion des textes, par exemple dans le Mémoire présenté au Congrès scientifique de 1888 sur les Généalogies , bibliques. Mais là même, il s'est plus préoccupé d'alléger l'apologétique de justifications inutiles que de lutter sur le terrain proprement philologique. J'en conclus qu'il n'a pas ignoré l'exégèse, mais qu'il l'a subordonnée à l'apologie.

Que les pédants de l'érudition minutieuse lui en fassent un reproche ; cela n'empêchera pas les croyants de lui en sayoir gré. N'est-ce pas faire œuvre de prêtre et d'apôtre que de rassurer la foi?

Entin, sous la forme didactique et sous la forme oratoire, c'est encore le même but qu'il poursuivait dans son cours à l'Institut catholique lorsqu'il passait au crible d'une critique sévère les preuves de l'existence de Dieu ou que, dans les leçons de cette année même, il soumettait à une vérification exacte « les fondements intellectuels de la croyance »; lorsque, dans ses conférences prêchées à l'église des Carmes pendant l'Avent de 1890 et de 1891, il étudiait le développement de Vidée de Dieu dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament. Seules les conférences de 1890 ont été imprimées en volume. Les suivantes, comme les leçons si originales de son cours d'apologétique, sont restées à l'état de notes dans son portefeuille, avec tant d'autres écrits, les uns ébauchés, les autres achevés, que je le pressais depuis longtemps de réunir et de publier. Il eût trouvé là la matière de plusieurs volumes de Mélanges du plus haut, du plus bienfaisant intérêt. La mort est venue démentir toutes ces promesses d'un esprit mûr, mieux préparé que tout autre à satisfaire aux besoins religieux des classes éclairées.

En parlant de l'homme, j'ai apprécié l'orateur. Je n'y reviendrai pas. Il me reste peu de chose à dire du théologien, non parce qu'il fut médiocre, mais parce qu'il ne toucha à la théologie qu'en passant. L'exposition dogmatique proprement dite ne se rencontre guère sous sa plume que dans les trois volumes des Conférences de Sainte-Valère. Mais là nous nous trouvons en pleine théologie, avec les grandes théories de la nature, de grâce, de l'ordre surnaturel, de l'état d'innocence, de la chute, du péché originel, de la concupiscence, de

l'Immaculée -Conception enfin de l'économie sacramentelle. J'ai dit plus haut par quel procédé l'orateur sut intéresser à ces problèmes épineux un auditoire de fidèles intelligents. Je dois ajouter ici qu'il le fit sans rien sacrifier de la rigueur de la doctrine, sans négliger d'introduire ses auditeurs au cœur des questions, sans s'interdire même de renouveler par une pensée personnelle les analyses des maîtres. C'est ainsi que, dans l'étude de la . nature déchue j il a tenté une conciliation ingénieuse entre la théorie de saint Thomas et des Jésuites, qui fait du péché originel une pure privation des dons surnaturels, et celle des théologiens français du xvii® siècle qui veulent y voir, comme semble l'indiquer le concile de Trente, une rupture d'équilibre dans nos facultés naturelles.

Onze volumes publiés^, un grand nombre de brochures, d'articles et demémoires livrés à l'impression, un nombre bien plus grand de manuscrits en portefeuille, voilà rœuvre littéraire de l'abbé de Broglie. Si tout cela était réuni, l'ensemble formerait au moinsvingt volumes sur les sujets les plus divers, reliés entre eux par l'unité d'une pensée directrice qui est la défense de la foi. Dixsept années ont suffi à ce labeur, à travers les travaux d'un ministère actif. Pour achever de rendre justice à Touvrier, je dois dire un mot du mérite de l'écrivain.

Certes ce ne fut pas ce qu'on appelle aujourd'hui un styliste. Il n'avait guère souci de renouveler la langue française par des recherches d'effets bizarres, comparables aux procédés des peintres impressionnistes. Formé à la grande et sévère école de notre littérature classique, il ne fut cependant l'esclave d'aucune formule. Les qualités et les défauts de son style sont ceux de sa personne.

1. La plupart chez Putois-Cretté, 90, rue de Rennes. On peut se procurer là les ouvrages édités ailleurs.

Toujours tendu vers le but, il ne soignait pas les moyens : de là, au début de presque tous ses ouvrages, une certaine incertitude dans l'allure, des négligences, des répétitions. Pour éviter ces imperfections, il lui eût fallu se regarder lui-même, s'occuper de l'effet qu'il allait produire. Sa nature ne l'y portait pas et sa modestie l'en eût détourné. Mais ces hésitations duraient peu ; bientôt l'idée, devenue plus nette, s'assujettissait plus étroitement le vêtement de la forme; un rythme plus vif enlevait la phrase : l'image apparaissait à l'appel de la pensée ; le désir de convaincre échauffait le langage . Entraîné par le mouvement du morceau, le lecteur oubliait l'auteur dans la mesure même où il subissait son influence ; puis, s'étonnant tout à coup de se sentir dominé de la sorte, il était obligé de reconnaître qu'il avait affaire à un écrivain de race. Ceux qui liront la réponse à M. Taine ne démentiront pas cet éloge.

J'ai fini ma tâche et j'ai conscience de n'avoir pas fait œuvre de panégyriste. Je serais plutôt tenté de m'excuser d'une sincérité trop scrupuleuse, si je n'étais persuadé que la meilleure façon de faire aimer les grandes âmes est de les montrer telles qu'elles ont été. Les défauts avoués sont comme la signature de l'humanité sur le portrait : ils en garantissent la fidélité. Et que furent donc les défauts de celui que nous pleurons? Quelques travers de nature qui entravèrent parfois son action, mais qui ne ternirent pas une seule fois la sereine beauté de son âme. Lui seul en a souffert, tandis que ses qualités et ses vertus ont profité à tout le monde. Moins distrait, moins confiant, il eût évité bien des embarras et bien des peines ; mais moins charitable et moins prompt au sacrifice, il n'eût pas épargné aux autres tant d'embarras, il n'eût pas consolé tant de peines.

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Tel que nous l'avons connU;> ce fut une grande figure : la noblesse, le courage, la droiture, rintelligence et le talent étaient chez lui des qualités de race : le travail de la pensée y ajouta le savoir, et l'effort de la vertu, assisté de la grâce, y ajouta la sainteté.

Cet homme si fier fut profondément humble. Ce tempéram.ent sensible se plia à une vie austère. Cet héritier d'un grand nom enterra sa vie dans les ministères les plus obscurs; cet héritier d'une belle fortune en consuma une partie dans des fondations charitables et dispersa le reste entre les mains des pauvres. Il vivait dans un logement de vicaire, servi par une bonne ; il se plaisait en la compagnie des petites gens. Sous des dehors un peu froids, il cachait une grande tendresse de cœur. Sa famille, ses amis, ont connu la fidélité de ses affections; tous ceux qui souffraient ont expérimenté la délicatesse de sa pitié. Enfin, et surtout, il tut un grand serviteur de l'Eglise et des âmes. Il aima la vérité, il s'épuisa en travaux pour la faire connaître et la faire accueillir. Tour à tour disciple, puis apôtre de la charité de Jésus-Christ, il a fini par en être la victime. C'est là une belle vie ; c'est une belle mort. Et je m'estimerais heureux, si j'avais pu réussir à faire mieux apprécier l'une et l'autre.

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