AVANT-PROPOS
Les pages qui suivent ont paru dans le Correspondant du 25 septembre. De nombreux amis de Monsieur le Comte de Paris m'ont demandé de les publier à part. En cédant à ce désir, je tiens à renouveler plus explicite encore la déclaration que j'ai faite au début de ces Souvenirs. C'est une étude intime, le portrait d'une âme, ce n'est point un écrit politique. Sans doute, je rencontre la politique à chaque pas, mais je ne la considère qu'à travers la conscience du Prince.
Si, en donnant libre cours à mes sentiments d'admiration pour sa personne, j'ai laissé voir mes sympathies pour sa cause, je n'ai pas prétendu par là intervenir dans la question constitutionnelle. Mais je sens le besoin de dire ici comment je la comprends.
Je reconnais — et en cela je suis d'accord avec le Prince lui-même — que le principe de la monarchie héréditaire ne peut pas se rétablir par sa propre vertu, qu'il y faut le consentement de la nation ; que ce consentement fait défaut aujourd'hui et que l'institution républicaine, quels
1. Extrait du Correspondant ^ publié à part. Librairie Ch. Poussielgue, Paris, 1895.
qu'aient été les vices de sa naissance, réunit actuellement les conditions d'un pouvoir légitime, auquel les citoyens doivent obéissance. En cela je me conforme aux enseignements et aux directions du Saint-Siège, sans avoir à m'écarter pour cela des conseils de patriotisme si souvent donnés par le comte de Paris lui-même à ses amis.
D'autres catholiques vont plus loin : ils croient que, pour servir les intérêts religieux, qu'ils mettent, comme moi, au-dessus de tous les autres, la simple soumission aux lois du pays ne suffit pas, qu'il faut aller jusqu'à l'adhésion définitive, impliquant l'abdication de tout esprit de retour vers un régime différent.
Je respecte cette manière de voir, et Dieu me garde de suspecter les intentions de ceux qui l'adoptent ! Mais je ne crois pas nécessaire, ni comme Français, ni comme catholique, ni comme prêtre, de les suivre jusque-là. C'est encore s'incliner devant la souveraineté nationale que de prévoir le jour où elle manifesterait de nouvelles préférences ; c'est user d'un droit constitutionnel que de lui en donner le conseil. On ne trouvera pas autre chose dans ce qui a pu transpirer ici de mes sentiments.
Paris, 26 septembre 1894.
Pour qu'une vie soit déclarée grande devant les hommes, il faut que trois éléments, toujours séparables, s'y trouvent réunis : des facultés éminentes, l'effort qui les développe, enfin le sourire du sort. Le premier élément est le don de la nature; s'il fait défaut, l'homme reste médiocre. Le second est l'œuvre de la liberté ; s'il manque à le tirer de lui-même, l'homme reste inférieur à sa destinée. Le troisième est dans la main de la Provi-
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dence; si elle le refuse, c'est en vain que les qualités les plus rares seront mises au service du plus généreux vouloir ; et le monde, qui ne voit que les apparences et n'estime que les résultats, passera inattentif à côté d'une figure faite pour exciter 1 admiration.
. Heureusement Dieu est plus juste; et tandis qu'avec une sorte de dédain pour les chétives prospérités de la terre, il laisse tomber indifféremment sur les bons et sur les méchants les rayons de son soleil, les gouttes de sa pluie et les faveurs du succès, il réserve son approbation souveraine à la vertu, il lui décerne à l'avance, dans le secret de ses conseils, les seuls lauriers qui ne se flétrissent jamais.
Ces pensées hantaient notre esprit, tandis que. agenouillé naguère derrière une royale famille en larmes, auprès d'un chevet d'agonie, nous suivions, heure par heure, les péripéties de la lutte suprême qu'une grande âme soutenait contre la mort.
Quinze jours à peine se sont écoulés depuis que 1 héritier du sang de France a succombé, sur la terre étrangère, à l'étreinte d'un mal implacable. Dans ce court intervalle, on a tout dit sur le comte de Paris, si c'est vraiment tout dire que de rappeler les vicissitudes dont sa courte carrière fut traversée : sa naissance sur les degrés d'un trône, l'orage de 1848, l'éducation dans l'exil, les brillants épisodes de la guerre d'Amérique, les portes de la patrie rouvertes, la réconciliation des deux branches de la maison de France, l'investiture du premier rôle, puis de nouveau l'exil, les défaites politiques, et enhn cette mort sereine et vaillante dont la grandeur a ému jusqu'à ses ennemis.
Mais si l'on s'en tient là, c'est assez pour commander le respect, c'est trop peu pour assurer au prince que nous pleurons une longue mémoire. Admis à pénétrer depuis
longtemps dans la partie intime d"iine existence dont tant d'écrits viennent de raconter le dehors, nous y avons trouvé des leçons et des exemples qui ne doivent pas rester perdus pour la France. Xotre désir d'écarter les voiles dont la modestie du défunt les a couverts a reçu d'augustes encouragements. C'est donc une âme que nous voulons montrer, une âme royale et chrétienne. Considérée par ce côté, la noble figure du comte de Paris n'est point menacée de disparaître : les traits immortels de la beauté morale la défendent contre l'oubli.
Ce fut une âme royale. Je tiens d'autant plus à Taflirmer et à le prouver qu'on l'a plus contesté. Je ne voudrais pas cependant m'aventurer pour cela sur le terrain politique. Certes, le rôle politique du comte de Paris offre un puissant intérêt ; mais je laisse à d'autres le soin de le faire connaître; c'est une étude morale que j'entreprends ici.
Eh bien, oui, jusqu'à ces derniers jours de sa vie. où sa grandeur d'âme a éclaté à tous les yeux, le petit- îils de Louis-Philippe n'a pas eu aux yeux du vulgaire le prestige d'une figure royale. Sa personne extérieure, pleine de dignité, manquait d'éclat. Surtout le sérieux de son esprit, sa modestie, son aversion pour la mise en scène, lui interdisaient l'emploi de ces moyens faciles qui, chez les hommes médiocres, suppléent à la valeur et au mérite, et dont les plus grands génies, à commencer par Xapoléon, n'ont pas dédaigné le secours. Dans un remarquable article consacré à la mémoire du prince, M. Edouard Hervé le disait naguère excellemment : homme de raison avant tout, c il croyait à l'empire de la raison sur les affaires de ce monde : il y croyait peut-é;re
trop, tandis qu'il ne faisait pas une part assez grande, dans la politique, à l'influence de l'imagination. » Or, l'opinion est femme, surtout en France : c'est l'imagination, c'est, à certaines heures, le sentiment qui la guide, ce n'est presque jamais la raison. Qu'est-ce que la royauté pour l'imagination populaire? C'est l'éclat des fêtes, la splendeur des costumes, la pompe des cortèges, la solennité des triomphes. Elle est cela surtout pour un peuple qui vit en république, à qui l'on apprend tous les jours, sur les bancs de l'école et sur ceux du théâtre, dans les colonnes du journal et dans les discours parlementaires, que le mérite du nouveau régime consiste à remplacer une représentation vaine et coûteuse par l'austérité d'une magistrature vouée aux travaux utiles et toute consacrée à l'intérêt public. La France d'autrefois a connu un autre type de la royauté que ce type théâtral. Même le roi-soleil fut un grand laborieux. Et si dans la longue suite de nos monarques il y a un partage à faire, les qualités solides ne se trouvent pas toujours ni souvent du même côté que celles qui attirent le regard des foules. Là où les deux avantages se rencontrent, on voit apparaître la figure royale par excellence, celle de Henri IV. Mais la vraie notion de la royauté chrétienne et française reste bien celle qui fait du prince le serviteur né du bien public. Un Charles V, un Louis XI même, en dépit des ombres que certains actes projettent sur son front, demeureront, au jugement de l'impartiale histoire, la personnification de cette royauté « qui a fait la France comme les abeilles font leur miel ». A mesure que -de savants chercheurs achèvent dé publier le recueil des ordonnances de nos rois, on aperçoit plus clairement l'erreur de ceux qui ne voient dans la succession de leurs règnes qu'intrigues de cour et guerres féodales. Il faut bien reconnaître qu'ils ont été les ouvriers persévérants et éclairés d'une œuvre
nationale entre toutes et que leur âme royale incarna celle de la patrie en formation. Notre droit public, notre armée, notre fortune, notre commerce et notre agriculture, nos gloires artistiques et littéraires, notre territoire enfin furent le fruit de leur constant labeur.
Ils étaient nés sur le trône, et la confiance des peuples leur facilitait la tâche ardue qu'ils ne cessaient de poursuivre dans la bonne et dans la mauvaise fortune. Si la Providence eût permis au comte de Paris de s'asseoir après eux sur les fleurs de lys et de renouer, après soixante ans d'interruption, la chaîne de nos traditions nationales, aucun de ceux qui l'ont connu ne doute qu'il n'eût apporté à l'accomplissement de sa grande mission la préparation la plus parfaite que puissent assurer une rare culture d'esprit et le sentiment profond de tous les devoirs d'un roi. J'entendais dire un jour à un légitimiste — et il le disait sous forme de critique — que, pour Monsieur le comte de Paris, la royauté était surtout une fonction i il sous-entendait qu'à son avis, elle devait être surtout pour le monarque la conscience d'un droit à exercer. Pour moi, j'estime qu'elle est à la fois un droit et un devoir ; le prince qui vient de mourir ne doutait pas de son droit, il l'a prouvé en mainte occasion, notamment aux obsèques de Monsieur le comte de Chambord, lorsqu'il refusa d'occuper une place qui ne fût pas la première, et lorsqu'il assuma la charge de notifier à tous les souverains de l'Europe la mort de celui dont il se savait l'hérir tier. Mais il avait de la prérogative royale une trop haute idée pour n'y pas voir surtout le plus austère et le plus impérieux des devoirs. En cela, quoi qu'on en dise, il était bien le continuateur de la vraie tradition des fils de saint Louis. En même temps, il avait trop le sentiment de la réalité pour croire qu'après un siècle de révolutions, la monarchie pût être rétablie autrement que par le libre
consentement du pays. L'hérédité royale était, à ses yeux, un pacte entre le prince et la nation. Rompu le 10 août 1792, ce pacte ne pouvait être renoué par la volonté d'une des parties sans le concours de l'autre, et c'est pour cela qu'il admettait le plébiscite, non selon la conception césarienne, comme une institution normale, mais comme un expédient accidentel, nécessaire au début pour donner au droit renaissant la consécration du fait et renouveler, sous une forme accommodée au besoin des temps, l'acte de volonté nationale qui avait élevé sur le pavois le chef de la dynastie capétienne.
Si je rappelle ces vues, clairement exprimées dans les manifestes du comte de Paris, ce n'est pas pour les juger du point de vue politique, mais pour faire connaître ce qui se passait dans son âme aux heures décisives de sa destinée.
D'autres, pour contester au prince que nous pleurons les qualités d'un roi, ont pris plaisir à relever les variations de ses opinions et de son langage. Ce procédé manque d'équité, parce qu'il consiste à ne pas tenir compte de l'évolution naturelle et logique que l'âge et les événements devaient favoriser dans une pensée qui se développe, sans perdre son unité, selon les lois de la vie. Elevé dans l'exil, séparé de la France par l'apparente solidité de l'établissement impérial, séparé du trône par les divisions que la révolution de 1830 avait faites au sein de la maison de France, imbu par son éducation des idées qui avaient trouvé leur expression dans le régime de Juillet, le comte de Paris, jusqu'en 1870, n'avait jamais eu à envisager comme vraisemblable l'éventualité de l'investiture qui l'attendait en 1883. Sa mère, dont l'âme fut si haute, ses maîtres, qui furent l'honneur de l'Université de France, les souvenirs et les gloires de famille qui ombrageaient sa jeunesse, tout tendait à faire
de lui un prince libéral ; et, quelque jugement qu'on porte sur dételles influences, qu'on les considère avec la faveur d'un esprit pénétré des idées modernes ou avec la sévérité qu'inspirent des opinions d'ancien régime, il faudrait beaucoup d'injustice pour reprocher au jeune et héroïque soldat de la guerre de Sécession de n'être pas arrivé dès lors aux conceptions plus larges que l'expérience et la maturité devaient lui suggérer plus tard. Dès lors, néanmoins, le comte de Paris était bien ce que disait de lui M™^ la duchesse d'Orléans, ujie conscience, et cette rectitude morale devait l'accompagner et le guider sans défaillance à travers les changements inévitables que les accidents de la vie ne pouvaient manquer de produire dans sa façon de comprendre son devoir.
On a rappelé à cette occasion le dessein qu'il avait formé, dans les derniers temps du régime impérial, de quitter l'Europe et d'aller s'établir avec sa famille dans le Far- West américain. Le fait est exact et j'en tiens le récit de sa bouche même, dans une promenade qu'il me fit faire à travers la forêt d'Eu, en compagnie d'un de ses compagnons d'armes des Etats-Unis, le général de Trobriand.
(( Au retour de la guerre d'Amérique, nous dit-il, la vie étroite et oisive de Twickenham m'était devenue insupportable ; ma femme partageait mon sentiment; nos enfants étaient tout petits. Rien n'annonçait la chute de l'Empire, que le plébiscite du 8 mai 1870, survenant après l'évolution libérale du 2 janvier, semblait avoir affermi pour longtemps. La guerre prochaine n'était alors soupçonnée de personne, en dehors des hommes d'État initiés aux secrets des cabinets et aux préparatifs militaires de l'Allemagne. La perspective. d'une existence sans intérêt et sans devoirs nous était odieuse. Nous nous promîmes l'un à l'autre — c'était le 8 juin 1870 — que si, après
une année entière, notre situation n'avait pas changé, nous quitterions l'Europe et nous irions mener la vie de colons au delà de l'Atlantique. Six semaines après la guerre éclatait. Je fis de vains efforts pour servir en France; mon frère, plus heureux, réussit à dissimuler son identité et put faire la campagne sous le pseudonyme de Robert Le Fort. Jusqu'à la chute delà Commune Je n'eus de regards et de pensées que pour la France. Lorsque enfin je pus, avec la tolérance du gouvernement, revoir ma patrie, l'échéance de notre résolution approchait. La Providence permit que le jour même où expirait le délai d'attente, le 8 juin 1871, fût celui qui vit abroger la loi d'exil. Aussitôt, je compris que mon devoir m'attachait pour toujours à mon pays et je ne pensai plus qu'à me préparer à le servir, y)
En vérité, l'on se demande comment des esprits prévenus ont pu voir dans cet intéressantépisodedela vie du prince une preuve qu'il se désintéressât de sa destinée royale. Il me semble qu'on en doit tirer la conclusion contraire. Tant qu'il voit entre lui et cette destinée des obstacles insurmontables, il ne songe qu'à donner à son activité l'emploi le plus fécond et le plus viril : la guerre d'abord, le travail ensuite. A peine a-t-il entrevu la possibilité de reprendre la place qu'il sait être la sienne, il ne songe qu'à se mettre en mesure de l'occuper dignement. Si ce n'est pas là sentir et agir en prince, que fallait-il donc pour mériter ce témoignage?
On sait d'ailleurs que, aussitôt fixé dans sa résolution, le comte de Paris ne perdit pas un jour pour se rapprocher du but. Entre le 8 juin et le 2 juillet 1871, date du manifeste de Chambord, trois semaines seulement se sont écoulées . Dan s ce court intervalle, le prin ce a trouvé le temps de préparer la réconciliation de la maison de France ; et il n'a pas tenu qu'à lui qu'elle ne s'accomplît dès lors, à
une époque où l'opinion royaliste, dominant sans conteste au sein de l'Assemblée nationale, rendait possible et facile la restauration de la monarchie. Les élections complémentaires de juillet n'avaient pas encore introduit plus de cinquante républicains, Gambetta en tête, sur les bancs de l'Asssemblée. Le rétablissement de la royauté n'eût rencontré parmi les Constituants, ni opposition ni difficultés. Le comte de Chambord s'était rapproché de la France : il avait reçu à Lucerne d'abord, puis à Anvers, les hommages des royalistes. C'est alors,dans les derniers jours de juin, que Monsieur le comte de Paris écrivit à son royal cousin pour lui demander une entrevue : il voulait aller lui dire dès ce moment les paroles mémorables qu'il lui adressa deux ans plus tard, le o août 1873 : « Je viens saluer en vous le chef unique de la maison de France et vous assurer que vous ne trouverez pas de compétiteur dans ma famille. »
On sait qu'un honorable scrupule retint alors le comte de Chambord. « Mon cher cousin, écrivit-il au comte de Paris, je suis bien touché de votre démarche et il me tarde de vous serrer dans mes bras. Mais la délicatesse et la loyauté m'obligent de vous prier d'attendre que je me sois expliqué avec le pays sur les questions réservées.»
Les questions réservées se résumaient, paraît-il, dans la question du drapeau. Le comte de Chambord s'en expliqua, en effet, dans le manifeste du 2 juillet, qui fit tomber pour le moment les espérances de restauration prochaine. C'est à partir de ce jour que M. Thiers, voyant la possibilité de retenir à son profit le premier rôle, gouverna vers la république. Il fallut deux ans à l'Assemblée nationale pour secouer le joug qu'on lui irAposait. Le 24 mai 1873 fut un acte d'affranchissement; l'élection du maréchal de Mac-Mahon fut une mesure conservatoire, destinée à réserver les chances de rétablissement du
trône. Mais un grand obstacle subsistait : la division des deux branches de la maison royale. Monsieur le comte de Paris aurait pu trouver dans le souvenir de 1871 un motif d'hésiter, mais alors l'échec de la restauration désirée lui eût été, en partie du moins, imputable. C'était le mal connaître que de le croire capable de reculer devant un devoir. Il accomplit, entouré de tous les princes de sa famille, l'acte du 5 août, à la loyauté duquel Monsieur le comte de Chambord n'a jamais cessé de rendre hommage.
On sait le reste. Si nous écrivions un article politique, nous aurions à apprécier la fameuse lettre du 27 octobre, qui mit à néant les espérances de la France royaliste. Tel n'est pas notre dessein ; et si nous avons rappelé ces événements, encore vivants dans toutes les mémoires, c'est uniquement pour montrer l'unité parfaite qui a présidé, à travers tant de vicissitudes, à la conduite du comte deParis.
Depuis lors, cette unité ne s'est pas démentie un seul jour. Durant les dix années qui suivirent, jusqu'à la mort du représentant de la branche aînée des Bourbons, les amis les plus intimes de notre prince n'ont pas pu surprendre sur ses lèvres, jusque dans l'abandon des plus familiers entretiens, une seule parole de reproche ou d'amertume. Si quelque conseiller imprudent osait insinuer que lacouronne, repoussée, disait-on, parl'aîné, étaitbonne à reprendre au profit du cadet, le comte de Paris répondait avec vivacité : « Ne me parlez pas de cela ; l'honneur le défend. J'ai donné ma parole; je puis être le successeur du comte de Chambord, je ne serai jamais son compétiteur. Quoi qu'il arrive d'ailleurs, je ne regrette rien de ce que j'ai fait en 1873. L'union est faite dans la maison de France. Cela reste un bien, parce que cela fait cesser un grand malheur ^ »
1. Ces paroles sont la reproduction textuelle de conversations que j'ai entendues et de lettres que j'ai lues.
On voit par là ce qu'il faut penser des variations d'esprit du prince, libéral, dit-on, avant 1870, presque républicain en 1871, partisan du droit divin à partir de 1873. Libéral, il l'a été par son éducation et l'est demeuré jusqu'à la fin par les tendances généreuses de son esprit, bien que l'expérience et une connaissance plus approfondie du caractère français lui aient révélé avec le temps la nécessité de renforcer le principe d'autorité, et de ne pas livrer au caprice des parlements tous les organes de la vie d'un peuple. Républicain, il ne le fut jamais. Il a pu admirer et aimer la liberté dont l'Amérique a su, par les qualités propres aux races qui l'habitent, s'assurer le bénéfice sous ce régime. En France, lorsqu'il n'avait pas encore de rôle à jouer, il a pu dire qu'il n'avait pas, comme simple particulier, de répugnance personnelle contre cette forme de gouvernement. Mais la preuve qu'il n'y voyait pas l'avenir du pays, c'est que, dès 1871, il faisait au comte de Chambord les ouvertures que j'ai rapportées. Partisan du droit divin, il ne le fut jamais, au sens étroit et faux qu'une opposition, intéressée à tout travestir, attache à ce mot : il croyait à la puissance du principe d'hérédité pour rendre à la France sa consistance et sa grandeur, mais il n'estimait pas qu'on pût disposer d'elle sans elle, et il a résumé sa pensée dans le mot célèbre : une monarchie traditionnelle par son principe, moderne par ses institutions.
Je ne ferai d'ailleurs nulle difficulté de reconnaître que quinze années de séjour sur le sol de la patrie, à l'âge où l'esprit se mûrit et se fixe dans ses conceptions, avaient modifié sur plus d'un point les idées du jeune prince dont l'enfance s'était passée en Angleterre et dont les premières ardeurs s'étaient dépensées en Amérique. Sur toutes les questions qui préoccupent notre temps, questions ouvrières, question scolaire, organisme constitu-
tionnel, pondération des pouvoirs, accord de la liberté et de l'autorité, ses opinions se sont développées suivant la loi d'une évolution régulière et lente; mais on n'y relèvera pas de contradiction. Quand il écrivait son premier ouvrage sur lesTrades Unions, il pouvait avoir dans l'avenir de ces associations une confiance que l'événement n'a pas justifiée en tout point. Néanmoins il est resté fidèle au principe de la liberté d'association ; et ceux qui, comme nous, en dépit des dénis de justice que nous opposent des adversaires sans bonne foi, s'obstinent à voir, dans la faculté de s'associer sous le bénéfice du droit commun, le vrai remède aux maux présents et le seul espoir d'affranchissement pour les catholiques, ceux-là ont salué avec joie dans un récent écrit du Prince *, l'expression lumineuse et forte d'une doctrine à laquelle ils resteront fidèles. Qu'on rapproche la brochure du comte de Paris et le projet de loi récemment présenté à la Chambre des députés par M. l'abbé Lemire, et l'on sera frappé de la similitudedesconclusionsauxquelles une étude attentivedes besoins de notre époque amène deux intelligences que la distance des points de départ semblait devoir séparer pour toujours. Ici donc la réflexion et l'expérience n'ont pas changé l'orientation des idées du Prince, elles les ont seulement affermies et précisées. Et ceux qui veulent à tout prix lui reprocher quelque chose ne peuvent plus l'accuser d'inconstance; ils l'accusent d'avoir trahi les principes conservateurs. Etrange façon, en vérité, de comprendre la politique conservatrice que de l'identifier avec la routine, que de l'enchaîner aux traditions césariennes de la Révolution française ! Gomme si le droit de s'associer était, selon la conception du Droit romain, une faveur réservée à la puissance publique et
. 1. l]ne liberté nécessaire.
n'était pas, selon le vieille tradition chrétienne et fran çaise, l'expansion, le rayonnement naturel de la personnalité humaine ! Quand il s'agit pour l'individu de sortir de l'isolement et de la faiblesse qu'il engendre, pour mettre en commun ses forces avec celles de ses semblables, César dit : « Tout ce qui n'est pas expressément permis est défendu » ; le comte de Paris répond : « Tout ce qui n'est pas défendu est permis. » Quoi qu'on en dise, c'est lui qui est dans le vrai, car il parle avec la nature et avec la raison, avec 1 histoire et avec l'Église .
Dans les questions plus spécialement religieuses, la pensée du Prince a suivi la marche d'un progrès visible. Non pas qu'il ait jamais partagé les erreurs du libéralisme absolu jusqu'à vouloir confiner la religion dans la conscience individuelle en lui refusant tout rayonnement social. A défaut d'autres lumières, l'exemple des deux grandes sociétés anglaise et américaine aurait suffi pour le préserver de cette illusion. Mais, au début, il s'était laissé séduire par l'idée, très en faveur alors en Amérique, d'une éducation publique, à la fois religieuse et non confessionnelle; idée qui a fait son chemin aussi en Angleterre par l'institution des Boards ofSchools, eo'nséquence du régime de V obligation. En 1873, le comte de Paris avait publié une étude sur cette institution et s'était montré favorable à l'instruction obligatoire. Je m'étais permis de lui présenter à ce sujet de respectueuses observations. Il daigna y répondre par une remarquable lettre dont je crois utile de citer ici quelques extraits.
« Vous me permettrez de maintenir mon opinion que le principe de l'obligation est salutaire, mais je comprends parfaitement l'usage que les ennemis de tout ce qui est religieux veulent en faire. Est-ce une raison pour leur laisser cette arme entre les mains? N'y a-t-il pas moyen de donner au développement de l'instruction cette sanc-
tion de l'obligation sans tomber sur les écueils que vous indiquez? C'est un problème qu'on ne pourra peut-être pas résoudre brusquement, mais qui ne saurait être insoluble. »
Le prince entre ensuite dans de longs et intéressants détails sur l'économie de la nouvelle loi anglaise. Il montre que la grande majorité des écoles publiques restent confessionnelles ; que dans celles qui sont neutraiisées, si l'enseignement n'est pas assujetti aux exigences d'un symbole particulier, il reste religieux et continue de s'appuyer sur la notion de Dieu. Puis, il conclut ainsi : « Yoilà ce que c'est que l'instruction laïque en Angleterre : vous vous contenteriez bien volontiers en France d'une pareille laïcité, si le mot est français. Maintenant je reconnais que le problème est très délicat chez nous. Il faut favoriser l'influence moralisatrice de la religion (je parle ici au point de vue purement politique), sans la compromettre par une alliance trop intime avec l'Etat, qui serait funeste à tous les deux. Mais, pour le résoudre, je voudrais qu'on séparât les mots obligatoire et laïque, afin de les discuter chacun pour lui-même; car si tous les deux soulèvent des questions difficiles, je ne puis admettre cependant qu'ils soient solidaires. »
On le voit, à cette époque, le Prince inclinait vers l'obligation scolaire; mais si la liberté de conscience lui paraissait s'opposer dans certains cas à ce que l'école publique, en devenant obligatoire, restât confessionnelle, il était loin d'admettre qu'elle dût par là même cesser d'être religieuse.
Plus tard il comprit la difficulté d'introduire, en France, dans la législation et dans les faits, ce que les mœurs anglo-saxonnes permettent de tenter ailleurs. La croyance en Dieu séparée du culte véritable est partout incomplète et insuffisante; chez nou«: elle ne peut subsister.
D'ailleurs, le dogme déiste n'est pas moins violemment repoussé par la libre pensée contemporaine que le dogme catholique. La secte politique qui a développé en trois lois successives la trilogie de l'école gratuite, laïque et obligatoire savait parfaitement ce qu'elle faisait. Elle voulait l'école gratuite pour pouvoir l'imposer; elle voulait l'imposer pour enlever au peuple toute croyance religieuse. Ainsi la laïcité, entendue au sens de l'irréligion, était le but; l'obligation, le moyen; la gratuité, la condition. Le Prince vit les sectaires à l'œuvre et, dès lors, il n'hésita plus à condamner tout leur programme. « La loi scolaire, disait-il encore peu de semaines avant de mourir, ne peut pas être atténuée; il faut qu'elle disparaisse. Ceci est un article essentiel de nos revendications. »
Au reste, nous trouvons une nouvelle expression de ce sentiment du Prince dans la note qui vient d'être publiée sous le titre assez impropre de Testament politique, puisque l'auteur de cette note proteste au début contre l'idée d'anticiper sur l'avenir par un testament de cette sorte. N'est-ce pas surtout à la loi scolaire, ce puissant moyen de déchristianisation du peuple, que pensait le comte de Paris, six semaines avant sa mort, lorsqu'il écrivait : « Je ne puis pas croire que Dieu ait pour toujours abandonné la France, le pays auquel il a donné saint Louis et Jeanne d'Arc. Or, pour qu'elle se relève, il faut qu'elle redevienne une nation chrétienne. Une nation qui a perdu le sentiment religieux, où les passions ne sont plus contenues par aucun frein moral, où ceux qui souffrent ne trouvent pas un motif de résignation dans l'espoir de la vie future, est destinée à se diviser, à se déchirer, à devenir la proie de ses ennemis intérieurs ou extérieurs. Le premier devoir de mes amis est donc d'arracher la France à cette voie funeste qui la conduirait à une telle catastrophe. »
J'aurai fini de faire connaître l'âme royale du Prince, en rappelant l'attention éclairée avec laquelle il se tenait au courant de tous les besoins du peuple dont un jour il pouvait être appelé à devenir le chef. Tous les problèmes qui s'agitent autour de la destinée des nations modernes étaient de sa part l'objet d'une constante étude : il apportait à cet examen un esprit élevé et vraiment scientifique, dégagé de tout préjugé d'école, mais nourri de l'observation des faits et toujours inspiré d'une haute pensée morale. Parmi les nombreux visiteurs qu'il a reçus à Sheen-House, puis à Stowe, à Folkestone, à Yevey et jusqu'en Espagne, aucun de ceux qui représentaient une compétence particulière ne l'a quitté sans s'étonner de le trouver aussi exactement informé de l'objet de ses travaux. Sa grande modestie le portait à interroger plus qu'à parler; mais sa façon de se mêler à l'entretien trahissait son vaste savoir et la rectitude de son jugement. On se représente ce qu'une telle préparation intellectuelle au service d'une conscience aussi délicate lui aurait permis de faire pour le bien du pays à la tête de ses conseils. C'est bien ainsi qu'on aime à se figurer le roi moderne, héritier de la sollicitude d'un saint Louis pour son peuple, mais tenant compte des grands changements que les révolutions politiques et sociales, scientifiques et économiques ont apportés dans les rapports des individus et. des classes. Un écrivain qui n'a pas marchandé, en ces derniers temps, ses conseils d'adhésion à la république, M. F. Magnard, directeur du Figaro, le reconnaissait au lendemain de la mort du Prince. « Il eût mieux valu pour la France, disait-il en substance, que les événements eussent permis au comte de Paris de prendre en main ses destinées. »
Mais si le Prince qui vient d'être ravi à notre affection eut une âme royale, sa vie a montré à ceux qui l'approchaient, sa mort a révélé au monde entier qu'il eut surtout une âme chrétienne^
Ici, je n'aurai qu'à laisser parler mes souvenirs, et la discrétion m'obligera de faire un choix; car il est des confidences dont la mort même ne saurait permettre de disposer, encore bien qu'elles n'aient pas le caractère d'ouvertures de conscience. J'userai donc avec discrétion des observations que j'ai pu faire et des communications que j'ai pu recevoir, grâce à l'accès qu'une haute et bienveillante amitié, remontant aux premiers jours de notre enfance, m'a ouvert auprès du prince, presque à toutes les époques de sa vie, mais bien plus fréquemment et d'une façon plus intime dans ses dernières années.
Le comte de Paris a toujours été un chrétien sérieux et convaincu. Sa mère, la duchesse d'Orléans, dont on peut apprécier diversement le rôle politique, mais dont nul n'a jamais contesté la haute valeur morale, appartenait à la communion luthérienne. Ses sentiments religieux étaient profonds et sincères; elle restait attachée à son Église, mais elle observait loyalement la promesse qu'elle avait faite de laisser élever ses fils dans la religion catholique. Investie par la mort du duc d'Orléans de toute la res ponsabilité de leur éducation, elle ne se contentait pas de respecter leur liberté de conscience, elle veillait, en mère consciencieuse et chrétienne, à ce que rien ne manquât à leur formation religieuse. Laissons parler le gracieux
écrivain * qui a raconté sa vie avec le double charme du talent et de l'amitié, ce Les pensées religieuses qui ont toujours tenu la première place dans le cœur de Madame la duchesse d'Orléans, alors même que l'activité de la vie semblait distraire son esprit, la pénétraient de plus en plus. Elle était à la fois trop sérieuse et trop sincère pour aborder ces sujets, quand elle se sentait absorbée par des préoccupations du moment ou quand elle ne pouvait en parler avec un complet abandon ; mais elle y revenait par la pente naturelle de son esprit ; et, plus ses espérances pour cette vie avaient été trompées, plus elle cherchait des ressources dans sa foi ; mais que de souffrances là encore ! La forme si triste du culte anglican ne plaisait pas à son imagination. Elle n'y retrouvait ni sa langue ni les formes qui lui rappelaient son enfance et son pays. Elle s'associait, il est vrai, à ses fils en tout ce que ne lui interdisait pas la doctrine qu'elle professait. Aux jours de fêtes catholiques, elle les accompagnait à l'église, faisait régulièrement chaque soir avec eux des lectures de piété ; et son esprit, toujours occupé à chercher des points de contact, trouvait dans ces occupations communes une grande joie, une véritable sympathie, même sur les fondements de la foi chrétienne. Mais elle était trop loyale pour vouloir chercher une complète union des sentiments là où elle savait que des différences devaient subsister. Elle avait promis de faire de ses fils de fervents catholiques, elle l'avait fait ; elle restait protestante. Il ne faut donc pas s'étonner du sentiment un peu mélancolique que le retour du dimanche rendait toujours plus sensible, car elle seule était restée isolée au milieu de tous ces groupes de chrétiens. Tout esprit de controverse, Dieu le sait, est bien éloigné de nous en
1. Madame la duchesse d'Orléans, par la marquise d'Harcourt. — Paris, Michel Lévy, 18b9, p. 210, 212.
présence de cette âme si sincèrement, si profondément chrétienne ; mais comment ne pas la plaindre d'avoir été privée en ce monde d'une consolation accordée à tous les siens, l'unité dans une même foi ? »
A l'appui de ces appréciations du biographe, citons encore la princesse elle-même dans le récit qu'elle fait à une amie de la première communion du comte de Paris :
a A huit heures, le 20 juillet 1850, nous allâmes avec le roi et la reine, suivis de toute la famille et des amis fidèles et nombreux qui étaient venus, à la petite chapelle française de Londres. Paris fut placé au pied de l'autel, entre le roi et moi, devant un prie-Dieu surmonté d'un cierge allumé. Il portait au bras gauche une écharpe blanche, emblème de la pureté. Avant la messe, l'abbé Guelle lui adressa une belle et touchante exhortation ; puis la messe fut dite par l'évêque de Londres, le docteur Wiseman, un prêtre très honoré par le clergé français. Avant le moment de la communion, l'évêque lui dit également [quelques paroles fort belles, puis l'abbé Guelle conduisit le cher enfant vers l'autel. II se mit à genoux et reçut le corps de son Dieu avec un respect et un recueillement qui étaient édifiants. En revenant à son prie-Dieu, il passa près du roi qui leva la main pour le bénir. Puis ce cher enfant se tourna instinctivement vers moi et me regarda d'un regard que je n'oublierai jamais et que rien ne saurait rendre. L'évêque lui adressa encore une fois la parole; puis la messe finit et nous quittâmes la chapelle le cœur profondément ému. Le maintien de Paris fut surprenant pour son âge ; la candeur et la dignité régnaient dans tout son être ; aussi tout le monde en fut pénétré, non seulement le roi, qui lui dit que c'était une des plus belles journées de sa vie, non seulement la reine et mes frères qui étaient profondément émus, mais les étrangers, des indifférents, des curieux, tous étaient frappés de cet enfant si pur, si
grave et si simple. Tout le monde pleurait de sympathie et d'attendrissement. Le pauvre Robert a été pénétré pendant cette cérémonie. Adeuxheures, nous nous retrouvâmes tous à la chapelle, excepté le roi dont la santé exige de grands ménagements. L'évêque revint encore. On chanta les vêpres ; Tabbé Quelle fît un discours touchant, puis Paris, au pied de l'autel, lut à haute voix, de l'accent le plus ferme, le renouvellement des vœux du baptême. Enfin, nous rentrâmes, le cœur rempli d'actions de grâces envers ce Dieu qui aime et bénit les enfants. »
On aurait pu craindre que l'influence d'une mère tendrement aimée laissât pénétrer, à son insu, dans l'âme de son fils une teinte d'esprit protestant. Mais la nature avait prémuni le comte de Paris contre ce péril. Son esprit judicieux et ferme allait droit aux conclusions logiques de la vérité aperçue. Le protestantisme lui a toujours paru un intermédiaire mal défini entre le christianisme intégral et la libre pensée. Autant il respectait la foi de sa mère, autant il était peu tenté d'échanger la doctrine consistante et pratique du catholicisme contre les inconséquences et les fluctuations des symboles réformés.
La pente de son intelligence en philosophie n'était pas du côté métaphysique, et c'est encore là ce qui l'a rendu réfractaire à la séduction périlleuse des systèmes philosophiques de l'Allemagne. Des appréciateurs malveillants ont dit que c'était un Allemand ; je n'ai jamais rien connu de plus français que son esprit; et si l'on y voulait voir à tout prix une marque étrangère mêlée à l'empreinte du caractère national, je dirais que ce fut la marque anglaise, celle du sens pratique et aussi du sens moral. Il ne séparait jamais la religion de la conscience. Le christianisme était pour lui la plus haute expression de la vérité morale, le grand secours ménagé par Dieu à la faiblesse de l'homme pour l'aider à embrasser, à étreindre le
devoir. Aussi ne faut-il pas s'étonner du sentiment qu'inspirait à sa mère le développement de sa personnalité sous la double inspiration de la foi en Dieu et de l'amour du bien. « Je ne peux exprimer, disait-elle, le changement qui s'est fait à l'égard de Paris : ce n'est plus moi qui le protège; je me sens protégée par lui; j'aime à lui voir une conscience séparée de la mienne. Quand il n'est pas de même avis que moi, j'en ai presque delà joie. J'ose le dire, j'ai pour lui du respect *. »
Pendant les dernières années de l'Empire, je n'ai point eu de relations avec le comte de Paris; mais tous les indices que j'ai pu recueillir me portent à croire que, même dans l'ardeur de la jeunesse, même à travers les hasards de la guerre d'Amérique, le Prince n'a jamais cessé de placer la rectitude de sa conduite morale sous l'égide d'une religion pratique; religion un peu froide peut-être, à certaines époques, mais toujours assez puissante pour lui commander le respect des choses divines et le respect de lui-même.
Son mariage avec sa cousine, la princesse Isabelle d'Orléans, fille du duc de Montpensier, célébré au moir de mai 1864, n'était point une de ces alliances que la politique impose trop souvent aux princes : c'est sous la dictée d'un cœur aimant et pur qu'il choisit la compagne de sa vie, et jamais union n'a mieux mérité le beau nom de mariage chrétien. En un temps où les privilégiés de l'existence portent, par leurs désordres, de si rudes atteintes à une institution qui est le pivot de l'ordre social, ce fut un beau spectacle que celui de ce couple princier uni durant trente ans par l'atfection la plus tendre et la plus fidèle. Tous ceux qui ont eu l'honneur d'approcher le comte de Paris dans l'une quelconque de ses résidences, soit en France,