‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 44 sur 54 · Op. cil., p · texte numérisé non relu

Op. cil., p

soit en exil, ont remarqué deux tables jumelles placées à côté l'une de l'autre : c'était le bureau du Prince et celui de la Princesse : touchant symbole d'une intimité que l'étude même ne pouvait interrompre et qui maintenait, jusqu'à travers le silence, la parfaite communication des âmes.

Huit enfants naquirent de cette union. Deux sont mort? en bas âge. L'aînée de tous règne aujourd'hui sur le Portugal; elle a fait asseoir avec elle sur le trône la beauté et le charme, la raison, le courage et la vertu. Le second enfant est ce jeune prince qui a séduit le cœur de la France par sa gracieuse et brillante équipée de 1890 et sur qui pèsera désormais le lourd fardeau que la naissance impose à l'héritier d'un principe, d'un devoir et d'un droit. Après lui vient une princesse, dont tous ceux qui l'approchent subissent l'ascendant irrésistible, fait de noblesse et de grandeur, de grâce et de bonté. Moins attachée à la foi catholique, elle n'aurait eu qu'à étendre la main pour mettre un jour sur son front la couronne d'Angleterre, et peut-être celle de Russie. Deux autres jeunes princesses et un enfant de dix ans, héritier du titre de duc de Montpensier, complètent la lignée royale. C'est dans ce cercle d'affections douces et partagées que s'est écoulée la vie du prince, qui travaillait encore au bien de son pays en relevant par l'exemple l'idéal des vertus domestiques.

L'un des traits qui caractérisent le plus sûrement le chrétien, c'est la charité. Il est de mode aujourd'hui de dédaigner l'aumône, d'y montrer une forme arriérée, maladroite et stérile de la bienveillance envers ceux qui souffrent. Le comte de Paris était trop pénétré des maximes de l'Évangile pour partager ce préjugé. Sans doute, il se préoccupait d'améliorer les conditions économiques de l'existence du grand nombre. Dans ses vastes

domaineSj il savait, par des entreprises intelligentes., assurer du travail aux malheureux ; et rien que pendant le dernier hiver^ qui fut pour l'Espagne méridionale presque une période de famine^ il fit régner l'aisance autour de lui, dans sa propriété d'Andalousie, en distribuant 200.000 francs de salaires aux paysans. Mais l'aumône proprement dite ne saurait être remplacée. N'est-ce pas à elle d'ailleurs que s'adressent le plus directement les promesses du souverain Juge? Le Prince la pratiqua toujours largement. Quand sa fortune, d'abord modique, fut devenue considérable, il se signala partout par ses libéralités aux pauvres, aux établissements de bienfaisance, aux écoles, au Denier de Saint-Pierre. Il a fallu toute l'injustice des partis pour taxer d'avarice celui qui, obligé, pour sa cause politique, de dépenser, en ces dernières années, plus que son revenu, trouvait encore dans son cœur l'inspiration des plus généreuses largesses. Je parle ici de ce que j'ai vu et j'ai peu de souci du préjugé contraire, car il ne saurait tenir contre les faits.

La pureté des mœurs et la charité sont les fruits principaux de la vie chrétienne : la tige qui les porte, c'est la piété, c'est-à-dire le sentiment filial envers Dieu. L'éducation qu'avait reçue le comte de Paris lui avait inspiré plus de religion que de piété. Mais, à la différence de tant d'autres qui désapprennent, à l'école de la vie, les leçons qui ont formé leur enfance, le Prince sut acquérir ce qui lui manquait sans perdre ce qu'il avait reçu. Il resta le chrétien austère et grave que sa mère admirait; il devint, sous l'aiguillon de l'épreuve, le chrétien humble et tendre qu'il n'était pas tout d'abord.

Déjà, durant les quinze années de bonheur qu'il lui fut donné de vivre entre ses deux exils, j'avais pu remarquer chez lui un progrès lent, mais continu, vers une conception plus intime des rapports de l'âme avec Dieu. La pre-

mière communion de chacun de ses enfants fut pour lui l'occasion d'un pas en avant dans cette voie qui conduit au christianisme intérieur. Certaines expressions des lettres qu'il m'écrivait alors m'apportaient à cet égard une surprise et une joie.

Mais la croix restera toujours la grande initiatrice des âmes à la vie divine. Dès 1886, au lendemain des fêtes joyeuses du mariage de la princesse Amélie avec le duc de Braganc3, le comte de Paris dut passer de nouveau en proscrit ce bras de mer qui l'avait si longtemps séparé de son pays. Il faut savoircombien il aimaitlaFrance, combien de la France il aimait tout, son sol, son climat, ses mœurs, quelles douces habitudes il s'y était formées en si peu de temps, pour comprendre ce que fut pour lui l'amertume de ce départ, ce que la succession des années, en reculant l'espérance du retour, ajouta à ses tristesses. Mais ce n'était encore là que le commencement de son calvaire. Tout le monde sait quelles épreuves le frappèrent coup sur coup à partir de l'année 1889 : l'échec de son parti aux élections générales, l'abandon d'un certain nombre de ses amis, l'orientation nouvelle donnée à la politique catholique; en même temps, des chagrins d'ordre plus intime, atteignant le père dans sa légitime ambition d'assurer le bonheur d'une fille bien-aimée; la perte soudaine de son oncle et beau-père, le duc de Montpensier, et la nouvelle de ce malheur venant le surprendre au delà de l'Atlantique, avec celle de l'arrestation de son lils et de son internement à Clairvaux. Ce qu'on sait moins, ce que tous ignoraient naguère encore, même dans sa propre famille, c'est que le mal cruel auquel le Prince vient de succomber remontait au printemps de cette même année 1889, qu'il lui fut révélé dès l'origine avec son caractère incurable, avec ses chances incertaines d'échéance éloignée ou prochaine, et que, durant cinq ans et demi, cette âme

intrépide vécut en face de la mort, sans pouvoir jamais se promettre au delà de quelques mois de vie. Porter presque seul un tel secret, vaquer néanmoins, avec une sérénité parfaite, à tous ses devoirs privés ou publics, et mener de front, avec le labeur accoutumé — le sien était immense — un travail intérieur de rénovation spirituelle pour se préparer au grand passage, tel est le spectacle, d'une incomparable grandeur, que le comte de Paris a donné aux deux ou trois confidents qu'il avait initiés à la douloureuse réalité. En dehors de la Vie des saints, je ne connais pas d'exemple d'une pareille force morale.

Pour le maintenir à la hauteur d'une telle épreuve, ce n'était pas trop de toutes les ressources qu'offrent la piété chrétienne et le commerce avec Dieu. Le Prince le comprit dès la première heure. Une demanda pas à un orgueil stoïque le secret de son énergie : il s'humilia devant son Créateur, il s'approcha plus près de son Sauveur, il devint homme de prière, il reçut plus fréquemment le sacrement de vie et d'amour, il compléta, par des lectures méthodiques, ses connaissances religieuses. Il fit plus, et avant de révéler la preuve touchante qu'il fournit tout ensemble et de sa résignation et de sa foi, je sens le besoin d'invoquer l'autorisation expresse qu'il m'en a donnée trois jours avant sa mort.

Donc, au mois d'août 1889, lorsque, depuis cinq mois déjà, il se savait frappé, le prince fit un vœu à Notre- Dame de Lourdes. Il ne demandait pas sa guérison, s'en remettant entièrement à la volonté de Dieu. Mais, pour terminer de graves affaires politiques et domestiques, il demandait un an de vie.

L'année suivante, le mal n'avait pas fait de progrès sensibles. Monseigneur avait pu faire un voyage depuis longtemps projeté à la Havane. Peu de mois après son retour, il avait eu la joie de serrer dans ses bras le duc

d'Orléans, sorti de Clairvaux; il avait pu dissimuler à tous sa souffrance et vaquer à tous ses travaux ordinaires. La grâce demandée était donc obtenue. Le vœu l'ut accompli. Une riche offrande fut portée par la main d'un ami au sanctuaire de Lourdes. Cet ami est celui qui écrit ces lignes. Le jour même de la fête de l'Assomption, 15 août 1890, il célébrait la messe à la grotte aux intentions du Prince et s'entendait avec les Pères de Lourdes sur l'emploi de la somme remise. Il fut convenu qu'elle serait affectée aux mosaïques de l'église du Rosaire et spécialement à celle qui doit représenter le troisième mystère douloureux, le couronnement d'épines. Le don restait provisoirement anonyme. « Vous connaissez, m'écrivait l'auteur du vœu, les graves raisons qui m'imposent l'anonymat et vous savez bien que ce n'est pas la crainte d'affirmer mes sentiments. » Aujourd'hui, hélas! les raisons de se taire ont disparu, et la pieuse volonté du mourant m'impose la douce obligation de parler.

Dans les derniers mois de cette même année 1890, le comte de Paris put encore se rendre avec son fils aux États-Unis, visiter avec lui les champs de bataille et revoir les compagnons d'armes de sa jeunesse. Toute cette activité donnait le change autour de lui. Le mal cependant ne lâchait pas sa proie. Il fallait toujours compter avec la menace d'accidents mortels, et la présence d'un chirurgien était constamment nécessaire. Le docteur Henri Guéneau de Mussy était, depuis quarante ans, le médecin, le serviteur, l'ami des princes d'Orléans : il avait partagé leur premier exil. Aussi, après le médecin anglais qui l'avait constatée, fut-il le premier confident de la maladie du comte de Paris, et, tant qu'il vécut, il ne cessa de la suivre. Mais son âge et sa santé ne lui permettaient déjà plus de continuels voyages en Angleterre. Ce fut sur son conseil et sur celui de M. le

professeur Guyon que le docteur Récamier fut désigné à la confiance du prince et qu'il commença auprès de lui cette veillée du dévouement qu'il n'a plus interrompue jusqu'à la fin. Il l'accompagna aux Antilles, puis aux Etats-Unis; il venait fréquemment le voir à Sheen, puis à Stowe; chaque année, il passait la mer avec lui pour le conduire en Espagne ou le ramener en Angleterre. C'est encore rendre hommage au caractère et aux vertus du prince que de montrer les sentiments qu'il inspirait à ceux qui le voyaient de plus près. Témoin, jour par jour, du courage et de la foi de son malade, le jeune et savant chirurgien avait conçu pour lui un attachement vraiment filial, fait de vénération et de tendresse. Les preuves qu'il en a données ont ému tous ceux qui l'ont vu à Tceuvre en ces derniers temps. Les princes et princesses, réunis autour du lit d'agonie, ne s'y sont pas trompés : ils lui ont fait dans leur intimité une place qui était bien plus celle d'un ami et d'un fils que celle d'un praticien appelé à exercer son art. Mais c'est surtout du malade lui-même que M. Récamier a reçu des témoignages qui resteront sa meilleure récompense. Dans de longs entretiens, pleins d'abandon et de confiance, Monseigneur lui laissait voir l'élévation de ses pensées, la simplicité de sa foi, la sérénité de son courage. Jusque dans les détails du traitement, le médecin trouvait l'occasion d'admirer son malade. Ainsi, quand des souffrances aiguës nécessitaient l'emploi de la morphine : a Soulagez-moi si vous pouvez, disait le prince, mais arrêtez-vous à la limite au delà de laquelle mes facultés seraient atteintes : je veux mourir avec toute ma tête. » Cette volonté fut respectée; la présence d'esprit du malade est restée entière jusqu'à la dernière heure.

Au mois de mai 1892, une opération devenue nécessaire fut accomplie avec succès : elle a prolongé de plus

de deux ans une existence si précieuse. Monseigneur la subit avec son courage accoutumé et ne voulut pas se confier pour cela à d'autres mains qu'à celles du docteur Récamier.

C'est à partir de cette époque que le bruit d'une maladie grave commença à se répandre. Les traces de souffrance étaient devenues trop visibles sur le visage amaigri du prince, sur sa physionomie vieillie, pour échapper aux regards. Soutenu par des soins intelligents de toutes les heures, celui-ci trouvait encore la force de continuer sa tâche quotidienne. Peu de temps après l'opération, il vint à Folkestone recevoir les Français accourus pour le saluer. Mais le cercle de son activité allait se resserrant sans cesse. Le mal parut subir un temps d'arrêt pendant les premiers mois de 1893, puis, vers la fin de cette même année, il reprit sa marche progressive. Le séjour en Espagne durant l'hiver fut très pénible, et, quand Monseigneur s'embarqua à Gibraltar, au mois de mai dernier, pour regagner l'Angleterre, il n'était plus possible d'écarter, en le considérant, les plus tristes pronostics.

Je le revis à la fin de juillet. Peut-être, à ce moment, se rendait-il un compte moins exact de la gravité de son état. Cependant, il se préoccupait toujours de se bien préparer à la mort et demandait qu'on lui en indiquât les moyens, « Monseigneur, lui dis-je, depuis cinq ans [et plus, vous vous êtes placé en face du terme, vous avez tenu votre âme tout près de Dieu : vous n'avez pas autre chose à faire. Quand vous combattiez à Gain's Mill, vous ne vous inquiétiez pas de savoir si tel boulet ou tel autre devait vous frapper; vous faisiez votre devoir et vous laissiez la Providence décider de votre vie. Votre situation aujourd'hui est pareille. La vraie préparation à la mort est de vivre en présence de Dieu et de faire son devoir. Heureux

leservileur, dit l'Evangile, que son maître ^ quand il viendra, trouvera occupé de la sorte. » Ces pensées de foi avaient beaucoup de prise sur l'âme du Prince ; il me remercia et me rappela lui-même le irait que, dans les premiers temps de sa maladie, je lui avais rapporté de saint Louis de Gonzague. « Que feriez-vous, Frère Louis, disaient au jeune saint ses confrères du noviciat, si un ange vous annonçait que vous allez mourir à la fin de la récréation ? — Je continuerais, répondit-il, de faire la volonté de Dieu : je resterais en récréation. «

Jamais je n'avais trouvé le cher Prince plus expansif et plus affectueux. Je le quittai, profondément ému, ne doutant pas qu'avant peu de semaines je ne fusse rappelé par de sinistres nouvelles.

C'était le 25 juillet. Le 29 août, j'arrivais à Stowe dans la soirée, trop tard pour assister à l'administration du saint Viatique que le Prince avait reçu dans la journée. Réunissant ici ce que j'ai appris à mon arrivée et ce dont je fus témoin moi-même dans les jours qui suivirent, j'essaierai de raconter cette royale et chrétienne agonie.

Le samedi 25 août au matin. Monseigneur reçut une visite bien chère, celle de sa fille aînée qu'il n'avait pu revoir en quittant l'Espagne. La reine Amélie connaissait, depuis peu, l'état de son auguste père comme grave et inquiétant, elle ignorait que le danger fût imminent. Elle avait donc annoncé une visite d'une dizaine de jours et fait prévoir son départ pour le lundi 3 septembre. Mais, depuis quelques jours, les progrès du mal avaient été rapides, les forces baissaient à vue d'œil. Le Prince fit un effort suprême pour assister au déjeuner, le jour de l'arrivée de la reine. Le lendemain, dimanche, il se fit conduire à la chapelle dans un fauteuil roulant et tous les assistants remarquèrent la ferveur de sa prière. Il s'assit ensuite une dernière fois à la table de famille et, dans

Taprès-midi, il dut prendre le lit pour ne plus se relever.

Lui-même alors, il demanda qu'on fît venir de Londres son confesseur, le Révérend CafFerala. Ce digne prêtre, Anglais de naissance, bien que son nom rappelle les origines italiennes de sa famille, était vicaire de la petite église de Mortlake, quand le comte de Paris vint s'établir à Sheen. C'est à lui que le prince s'était adressé alors pour remplir ses devoirs religieux, et depuis, il l'avait toujours conservé comme confesseur. M. Cafferata est aujourd'hui attaché au clergé de la cathédrale de Saint- Georges et à la personne de M^' Bott, évêque de Southwark — le diocèse auquel appartiennent les quartiers de Londres situés sur la rive droite de la Tamise. Il est resté auprès du malade jusqu'à son dernier soupir. Ce fut lui qui, dans la journée du 29 août, après avoir entendu sa confession, lui proposa de recevoir le saint Viatique. Le Prince accepta avec joie; il était temps. Dès le lendemain, l'intolérance de l'estomac l'aurait privé de cette grâce suprême. A maintes reprises, les [jours suivants, il me témoigna sa satisfaction d'avoir pu communier ce jourlà : « Aujourd'hui, je ne pourrais plus, me disait-il ; je remercie Dieu de m'avoir accordé cette faveur. »

Le 30 août au matin, je le revis pour la première fois. « C'est la fin, me dit-il; je savais bien qu'il n'y avait pas de remède. Je me soumets à la volonté de Dieu, mais j'ai peur de l'inconnu. » Je lui dis alors : a Monseigneur, ne cherchez pas à pénétrer cet inconnu, ni à vous représenter ce dont aucune expérience ne peut nous fournir l'image. N'ayez qu'une pensée, celle de la miséricorde infinie. Dites-vous : Je vais à mon Père, je ne connais pas le pays où il m'appelle, mais je sais que j'y serai bien, parce que je vais tomber dans ses bras. In manus tuas commendo spiritum meum. La confiance filiale résume pour vous en ce moment toutes les vertus. In te. Domine,

speravi; non confundar in œternum. » Cette pensée lui fit du bien.

La nuit fut mauvaise et le lendemain matin, qui était le vendredi 31, le docteur fut d'avis, lui-même, qu'il était temps d'administrer au malade l'Extrème-Onction. Je me chargeai de lui en parler, lui rappelant les effets pacifiants de ce sacrement qui, en purifiant lame, fait éprouver du soulagement au corps même, « Je suis tout prêt », répondit Monseigneur. A ce moment entrait Madame. « Yoilà, lui dit le Prince, ce que nous disions ensemble, il n'y a plus qu'à fixer l'heure. » La princesse, étouffant ses sanglots, répondit : u Tu diras comment tu veux que cela se fasse. — En présence de toute la t'amille et de toutes les personnes de la maison. »

Déjà, en effet, tous les membres de la famille royale commençaient à se réunir à Stowe. La réunion fut complète quelques jours plus tard : il n'y manqua que S. A. R. la princesse Clémentine, retenue en Bulgarie, et le fils aîné du duc de Chartres, le prince Henri d'Orléans, qui à ce moment même passait à Zanzibar, venant de Madagascar et se rendant en Indo-Chine.

A trois heuies de l'après-midi tous les princes présents et les membres du service d'honneur remplissaient la chambre du malade ; les serviteurs se tenaient à la porte et dans le corridor. Assisté du Révérend Cafterata, j'accomplis les rites sacramentels, puis je donnai au mourant l'indulgence plénière, après lui en avoir expliqué le bienfait : (( C'est une grande grâce », me répondit-il.

La cérémonie achevée, 3Iadame s'approcha du Prince qui l'embrassa; après elle vinrent le duc d'Orléans, puis la reine Amélie et chacun des enfants. Leur père, très maître de lui, les serrait sur son cœur et leur adressait de touchants adieux. Le duc de Chartres, qui avait toujours été pour son frère le plus tendre des amis, le plus fidèle

des serviteurs, le plus sûr des confidents, se tenait debout prêt à s'approcher. Quand ce fut le tour du jeune prince Ferdinand : « Aime toujours bien ton frère aîné, lui dit Monseigneur, respecte-le, sois prêt à le servir : montretoi pour lui ce que ton oncle fut pour moi. » On vit alors la mâle figure de Robert Le Fort se contracter dans un sanglot : dans ce délicat hommage d'un mourant, l'abnégation et le dévouement de toute une vie venaient de trouver leur récompense.

Après les enfants, le frère, les oncles, les tantes, les cousins, les neveux, reçurent à leur tour l'accolade du chef de leur maison. Les amis vinrent ensuite, puis les domestiques se montrèrent à la porte et contemplèrent d'un regard ému les traits de l'agonisant.

Quand tout fut fini, le Prince dit d'une voix forte : « Maintenant je demande qu'on me laisse seul. — Oui, Monseigneur, repris-je, vous devez avoir grand besoin de vous reposer. — Et surtout de me recueillir après un acte aussi grave. »

Le lendemain, 1^'^ septembre, le Prince fit appeler Madame et lui dit : « Je désire qu'on demande au Saint- Père sabénédiction pour moi. Il est temps. » Monseigneur le duc d'Orléans expédia aussitôt la dépèche suivante :

(( Très Saint-Père, mon père, très malade, nous prie, ma mère et moi de demander pour lui la bénédiction de Votre Sainteté. Le Saint-Père sait que je reste son fils très dévot. — Philippe. » Quelques heures après, la réponse arrivait, ainsi conçue ; « Le Saint-Père, ayant appris avec peine la grave maladie de Son Altesse Royale le comte de Paris, prie Dieu pour sa guérison et envoie avec affection paternelle sa bénédiction apostolique à l'illustre malade, à Madame la comtesse de Paris, à Votre Altesse Royale, aux membres de la famille présents. Sa Sainteté espère que cette bénédiction sera une consola-

tion pour tous dans ces pénibles moments. — Cardinal Rampolla. »

Monseigneur fut très touché de la teneur de cette réponse. « Elle est cordiale, dit-il à plusieurs reprises, oui, cordiale. J'en suis bien heureux. » Ainsi se trahissait une fois de plus 1 ame de ce vrai fils de l'Église. Jamais, au plus fort des controverses politiques soulevées dans la presse à l'occasion des conseils donnés aux catholiques français par le Saint-Siège, on n'avait entendu sortir de ses lèvres une parole qui ne fut empreinte du plus grand respect pour le Vicaire de Jésus-Christ. Et, au moment suprême, il se réjouissait de trouver un accent paternel dans le message qui lui arrivait de Rome.

La fin semblait imminente. Toutefois, il entrait dans les desseins de Dieu de prolonger pendant toute une semaine encore la douloureuse attente. La journée du dimanche 2 septembre se passa sans changement sensible dans l'état du moribond. Les nuits étaient très pénibles, les journées plus calmes, bien que traversées par de vives souffrances.

La patience du malade ne se démentait jamais; pas une fois le murmure ne s'est approché de ses lèvres; mais son âme traversait des phases de tristesse durant lesquelles une parole de foi suffisait à le rasséréner. Un jour, le voyant abattu, j'eus la pensée de lui dire : « Monseigneur, hier j'invoquais saint Louis pour vous ; et j'étais frappé de cette pensée que le saint roi était mort à votre âge. — Est-ce vrai? me demanda-t-il. » Nous nous mimes alors à rechercher la date, et nous reconnûmes que saint Louis avait quelques mois de moins que le prince au moment où il quitta ce monde. « Oui, repris-je, il est mort à votre âge, comme vous sur la terre étrangère, comme vous aussi sans avoir réussi dans son entreprise. » Monseigneur parut très frappé de ce rapprochement. J'aurais pu croire

pourtant qu'il en avait bientôt perdu le souvenir, si, quelques jours après, le D^' Récamier ne m'eût raconté le fait suivant. Il le veillait pendant la nuit et tout d'un coup il l'entendit parler seul; il s'approcha sans être vu et remarqua que le Prince tenait à la main la médaille que la reine Amélie, sa grand'mère, lui avait passée au cou au moment de son départ pour la guerre d'Amérique. En même temps ses lèvres murmuraient cette prière : a Saint Louis, priez pour la France ! Saint Louis, roi de France, venez au devant de moi ! »

Le matin du lundi 3 septembre, la reine Amélie étant venue embrasser son père : « N'est-ce pas aujourd'hui que tu dois repartir ? lui demanda le Prince. — Oui, mon père, répondit-elle, c'était d'abord mon dessein ; mais tous mes cousins et cousines, que je vois si rarement, sont arrivés ; je ne puis les quitter si tôt. -^ Pourquoi prendre des détours, ma fille, quand il s'agit de ma fin? Je t'en ai parlé ouvertement : fais de même. Tu restes, parce que tu vois que je m'en vais et que tu veux me fermer les yeux. Tu fais bien, je t'en remercie. »

Ce même jour, dans l'après-midi, Monseigneur me fit appeler. « Vous vous souvenez, me dit-il, de mon vœu à Notre-Dame de Lourdes. Chaque jour, depuis lors, j'ai récité, sans y manquer, les litanies de la Sainte-Yierge. Hier encore, j'ai pu les dire ; aujourd'hui, je ne puis plus. Voulez-vous les réciter auprès de moi? » Depuis ce jour jusqu'à la veille de sa mort, je fus fidèle à ce pieux devoir qui lui apportait beaucoup de consolation. Le Prince répondait aux invocations, dites en latin. Une fois, il m'interrompit pour me demander le sens d'un mot, preuve touchante de son attention à la prière. Le vendredi 7, il était sans parole. Je me tenais seul auprès de son lit avec la princesse Hélène, et nous pensions qu'il n'était plus présent. Je lui demandai néanmoins en

élevant la voix — car il entendait avec peine depuis le matin — s'il lui plairait d'entendre encore une fois les prières qu'il aimait. Un signe marqué d'assentiment fut sa réponse; et, comme je commençais la récitation des litanies avec la princesse, il fit un grand signe de croix, qu'il renouvela à la fin.

' Durant les trois derniers jours de sa vie, le mourant semblait avoir dit adieu à la terre : il demandait encore ce qu'il voulait, mais il refusait de continuer l'entretien. On eût dit que, déjà sur le seuil de l'éternité, il n'eût plus de regards pour ce monde et que, comme le patriarche Jacob, après avoir béni ses enfants, il se fût retourné du côté de la muraille.

Le soir du 7, l'imminence de la fin était évidente; depuis quatre jours, le malade n'avait plus pris aucun aliment, même liquide. Madame et ses enfants se partagèrent encore une fois la veillée auprès de son lit. J'eus la consolation d'être auprès d'eux pendant ces heures suprêmes. A quatre heures du matin, le docteur déclara que les derniers instants approchaient. On réveilla tous les membres de l'auguste famille : Madame, ses enfants, M. Camille Dupuy, M. Récamier et moi nous nous réunîmes dans la chambre, les autres parents dans la chapelle. Je récitai les prières des agonisants que je fis suivre une dernière fois des litanies de la Sainte Vierge, puis j'allai répéter les mêmes prières dans la chapelle. L'agonie se prolongeant, l'abbé Caff'erata, célébra la sainte messe pour le moribond; aussitôt après, tous s'assemblèrent autour du lit; la respiration devenait courte et rare, un long soupir se fit entendre suivi d'un silence, le docteur écouta le cœur qui ne battait plus : « C'est fini », dit-il, en se retirant. Madame était debout, tenant les mains du compagnon de sa vie, immobile et forte, rappelant à tous par son attitude pleine de noblesse

et de calme douleur, la Vierge mère au pied de la croix. Elle s'inclina, embrassa le front du mort en lui disant : Adieu. Le duc d'Orléans s'avança le premier, fléchit le genou, baisa la main droite de son père, puis, se retournant, baisa la main de sa mère. Tous les enfants suivirent, imitant ce mouvement. On vit ensuite s'approcher le duc de Chartres, le duc de Nemours, le prince de Joinville, le duc d'Aumale, tous ces vieux héros de nos armées dont chacun aurait dignement occupé un trône, et qui venaient rendre le suprême hommage au neveu en qui ils révéraient le chef de leur maison. Les princesses, les amis, les serviteurs suivirent cet exemple. Rien de plus émouvant et de plus grandiose que ce baise-main devant la mort. On ne pouvait se défendre, en face d'un tel spectacle, de penser aux derniers moments de Louis XI? et de se rappeler les courtisans fuyant avec empressement la chambre mortuaire et délaissant dans le plus triste abandon celui qui avait été le grand roi. Ici, le [prince qui venait d'expirer n'avait connu de la royauté que les charges et les sacrifices. Il s'éteignait sur le sol étranger, sans avoir atteint le but de ses efforts. Et cependant les courtisans du malheur restaient fidèles à l'exilé. Sa mort semblait un triomphe et les hommages les plus augustes étaient prodigués à sa dépouille. N'était-ce pas là une belle revanche du sort et le commencement de ce retour de justice qui ne peut manquer à sa mémoire^

J'ai achevé ma tâche. Ce qui a suivi a été raconté au monde entier par la presse. Il est temps de clore ce long récit.

Plusieurs de ceux qui le liront y trouveront peut-être un parti pris de panégyrique. Telle n'a pas été ma pensée en l'écrivant. J'ai voulu seulement faire connaître l'âme du comte de Paris: et si je n'ai montré que de nobles

sentiments, une droiture parfaite, une constante application au devoir, une foi humble et ferme, une piété profonde, c'est que j'y ai trouvé tout cela et n'y ai jamais découvert autre chose. Ceux qui Font connu de plus près que les autres, et dans la mesure même de l'intimité à laquelle ils furent admis, ont éprouvé à son contact la même impression de respect.

Est-ce à dire que par là je prétende me porter garant de toute sa conduite extérieure ? Nullement. Le Prince luimême, dans ce qu'on appelle son testament, n'a pas réclamé pour tous ses actes ce qu'aucun homme n'a jamais mérité, une approbation sans réserve, a J'ai pu me tromper parfois, dit-il, sur les hommes et sur les choses, mais je l'ai toujours fait de bonne foi. » Il est permis de penser, en effet, qu'il s'est plus d'une fois trompé sur les hommes ; sa grande bienveillance le rendait optimiste, et si l'optimisme est une force dans l'appréciation des chances de succès, il est souvent un piège et un danger dans Fappréciation des caractères. Au reste, il n'est pas prouvé qu'il ait toujours manqué de clairvoyance quand il a mal placé sa confiance : il avait l'amitié fidèle et ne pouvait se résoudre à éloigner ceux qui lui avaient donné, ne fût-ce qu'une fois dans leur vie, des preuves de dévouement.

Je suis de ceux qui pensent aussi qu'il s'est trompé, bien que plus rarement, sur les choses : notamment dans les alliances électorales auxquelles des conseils pressants l'ont entraîné en 1889. Il avait au suprême degré l'horreur de ce qui n'est pas noble et pur ; mais il a craint, en obéissant à cette répugnance, de perdre une occasion d'arracher la France à une domination funeste. Comme toutes les belles âmes, il a mis de la générosité et de la vertu jusque dans ses erreurs. Et n'est-ce pas ce sentiment chevaleresque qui Fa porté, après la défaite, à

revendiquer, bien au delà de la mesure véritable, la responsabilité des avis qu'il n'avait pas donnés, mais qu'il avait suivis?

La France n'a pas été insensible à la révélation de cette grande âme qui lui est apparue dans la mort, rayonnante d'une beauté morale que beaucoup n'avaient pas soupçonnée pendant sa vie. L'émotion a été profonde et universelle, le respect et l'éloge presque unanimes.

On s'est demandé pourquoi celui qui a tant aimé son pays a voulu rester exilé jusque dans la tombe, alors qu'il semblait si facile d'obtenir du gouvernement français l'autorisation de ramener sa dépouille à Dreux, dans le mausolée de sa famille. Le Prince en a donné lui-même la raison : « Je ne veux pas, dit-il, être enterré en un lieu où mon fils ne pourrait pas venir prier sur ma tombe. » Touchante pensée qui laisse place à l'espoir. Non, nul d'entre nous ne peut se résoudre à croire que l'humble caveau de Weybridge garde pour toujours les restes de ce vrai fils de France. Ce n'est pas contester le droit que l'esprit moderne reconnaît à un pays de disposer de lui-même que de prévoir le jour où, instruite par de décevantes expériences, la grande nation ^chrétienne se ressouviendra de ceux en qui se sont incarnées ses meilleures, ses plus glorieuses destinées. Ce jour-là, la cendre du comte de Paris pourra dormir en terre française, tandis que l'héritier de son patriotisme et de sa foi viendra renouer, pour le bien de tous, même de ceux qui le bannissent aujourd'hui, la chaîne des traditions séculaires qu'un peuple n'a jamais reniées sans s'amoindrir.

Autrefois les journaux n'accordaient guère qu'une mention rapide aux morts illustres. Ils annonçaient la disparition des hommes qui avaient occupé la scène du monde et laissaient aux grands recueils périodiques le soin de rappeler comment ils l'avaient remplie.

Aujourd'hui les feuilles quotidiennes cumulent le rôle du nouvelliste et celui du critique ; et la Revue bi-mensuelle arrive bien tard pour donner sa note dans le concert d'éloge ou de blâme qui s'élève autour d'un cercueil.

Toutefois les lecteurs du Correspondant s'étonneraient à bon droit de ne rien trouver ici sur l'écrivain qui a fait tant de bruit dans ce siècle, qui pouvait^ avec ses dons merveilleux, y faire tant de bien et qui meurt après y avoir fait tant de mal. En répondant à l'appel qui m'a été adressé par l'honorable directeur de ce recueil, en entreprenant d'esquisser cette figure étrange et composite que le voile funèbre vient de recouvrir, je n'échapperai pas, je le sais, au péril de redire ce qu'on a pu lire ailleurs. Et ce n'est là que le moindre embarras de ma tâche. Bien d'autres causes me la rendent redoutable. Prêtre, je vais parler d'un homme que l'Eglise a nourri dans son sein et qui l'a cruellement frappée. Ma foi semble m'interdire l'indulgence; la charité, qui est la foi en action, me décon-

1. Extrait du Co;'/'esjOond/«?î^, article publié à part. Librairie Ch. Poussielgue, à Paris, 1893.

seille la sévérité. Lu par des croyants, j'aurais horreur de paraître tiède dans la réprobation de l'erreur et dans la condamnation de l'apostasie ; exposé par la publicité à rencontrer des incroyants pour lecteurs, je ne me pardonnerais pas d'avoir blessé par une parole dure la bonne foi d'une seule âme. Pour naviguer entre ce^s écueils, je remettrai l'aviron aux mains de la justice et je chargerai la miséricorde de tenir le gouvernail.

Je serai court, parce que le sujet est connu. Il l'est particulièrement des familiers de ce recueil, car ils n'ont pas oublié les pages lumineuses que traçait ici même, il y a neuf ans, une main de prêtre et d'ami, aujourd'hui glacée parla mort^ Je dirai quelques mots de la vie d'Ernest Renan, de son œuvre, de sa personne, de sa mort.

Pour raconter sa vie, deux livres suffisent : ce qu'il a dit lui-même de ses premières années dans les Souvenirs d'enfance et de jeunesse ; ce que M. Cognât y a, d'une main sûre, ajouté ou rectifié. Le reste est encore présent à la mémoire des contemporains. Il suffira de le rappeler.

Ernest Renan naquit àTréguier le 27 février 1823. Cette petite ville des Gôtes-du-Nord, aujourd'hui silencieuse et morte, était autrefois le siège d'unévêché et le foyer d'une vie religieuse intense. Le père de Técrivain était marin. 11 avait fait contrelesAnglaislesguerresmaritimes de la Révolution et de l'Empire ; il avait passé plusieurs années sur les pontons. Comme son propre père,- il était attaché à la cause de la Révolution.

1. M. Renan hier et aujourd'hui, par M, l'abbé Cogaat, Paris, Gervais, 1883.

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Sa mère tenait, par le côté maternel, à la bourgeoisie de Lannion; par le côté paternel, au pays Bordelais. La première de ces deux origines l'aurait faite, au dire de son fils, légitimiste et chrétienne; la seconde, libérale en politique et souriante à l'égard d'un scepticisme discret.

C'est en rapprochant tous ces éléments divers d'hérédité, que M. Renan s'amuse, dans ses Souvenirs, à expliquer les contradictions de sa nature. Au fond, il n'y a rien là que d'ordinaire. En dehors des paysans, qui, autrefois du moins, vivaient rivés au sol, il n'est guère de famille qui n'ait fait, par le jeu des alliances, des emprunts répétés à des contrées diverses, à des conditions inégales. Si des tendances disparates sont, dans l'individu, le résultat de ces mélanges de sang, elles ne créent pas pour cela un être contradictoire : elles se fondent dans un tempérament physique et moral qui sert de matière aux exercices de la liberté. C'est l'excuse trop facile de ceux qui ont déserté la lutte contre eux-mêmes, de se représenter comme la résultante fatale de leurs antécédents physiologiques. Ils disent volontiers : je devais être ce que je suis ; ils diraient avec plus de vérité : je n'ai pas su vouloir autrement.

Rien dans l'enfance d'Ernest Renan ne présageait sa destinée future. Son père, après avoir servi l'État, n'avait pas renoncé à la marine. Il s'était fait capitaine de cabotage. Un jour, on trouva son cadavre sur la grève du Goëlo, sans qu'on ait jamais su à quel accident il avait succombé. Sa mort réduisit les siens à une gêne voisine delà misère. Retirée à Lannion, W^ Renan fit suivre à son fils les cours du collège de cette ville. Deux ou trois ans après, la familleétaitderetouràTréguier. C'est laque se décida l'avenir d'Ernest. Si ses Souvenirs d'enfance n'étaient pas un livre si dangereux — et d'autant plus dangereux qu'il est plus charmant —je dirais au lecteur

d'aller contempler là les peintures exquises que l'auteur nous a laissées des maîtres qui ont formé son enfance. 11 faut rendre cette Justice à M. Renan qu'il constitue parmi les apostats une exception à peu près unique. Les autres se font d'ordinaire les détracteurs passionnés de ce qu'ils ont quitté. Quand vous voyez un homme s'acharner contre le clergé, dépenser le talent qu'il possède ou celui qu'il n'a pas àpeindre les hommes d'Église sous les plus odieuses couleurs, vous pouvez parier hardiment que c'est un défroqué. M. Renan, qui a fait plus que bien d'autres pour tuer la foi, n'a jamais ni raillé ni inveclivé le christianisme. Quant aux prêtres, il n'en parle qu'avec reconnaissance et respect. Voici ce qu'il dit de ses maîtres de Tréguier : « Ces dignes prêtres ont été mes premiers précepteurs spirituels, et je leur dois ce qu'il peuty avoir de bon en moi... J'ai eu, depuis, des maîtres autrement brillants et sagaces ; je n'en ai pas connu de plus vénérables, et voilà ce qui cause souvent des dissidences entre moi et quelques-uns de mes amis. J'ai eu le bonheur de connaître la vertu absolue... » Plus tard il ne s'exprimera pas autrement sur Saint-Sulpice. « C'est avant tout, dit-il, une école de vertu... Ce qu'il y a de vertu dans Saint-Sulpice suffirait pour gouverner un monde, et cela m'a rendu difficile pour ce que j'ai trouvé ailleurs. » Et enfin, résumant en deux mots tout ce qu'il a vu du monde ecclésiastique, il ne recule pas devant une déclaration qui fera bondir les impies, et qui causera aussi quelque surprise à plus d'un bon chrétien, moins heureux que Renan dans quelques-unes de ses rencontres : « Le fait est que ce qu'on dit des mœurs cléricales est, selon mon expérience, dénué de tout fondement. J'ai passé treize ans de ma vie entre les mains des prêtres, je n'ai pas vu l'ombre d'un scandale; je n'ai connu que de bons prêtres. »

Certes, ces aveux font honneur aux hommes vénérables qui furent les premiers initiateurs de M. Renan. Mais il ne m'en coûte pas de reconnaître qu'ils lui font honneur à lui-même.

On sait comment, à l'âge de quinze ans, l'élève dupetit séminaire de Tréguierfut transplanté à Paris. L'abbé Dupanloup, chargé par M»"" de Quélen de diriger le petit séminaire de Saint-Nicolas, avait entrepris de faire de cette maison un modèle d'éducation religieuse et de culture littéraire. Il s'informait avec soin des enfants qui, même au loin, donnaient de grandes espérances. Le palmarès du collège de Tréguier tomba sous ses yeux. Ernest Renan avait eu tous les prix de sa classe. Il voulut l'avoir, il le fit venir; et c'est ainsi que ce petit Breton sauvage entra dans Paris par la porte du sanctuaire. Bientôt il allait la franchir pour se jeter dans la grande mêlée des opinions du siècle. Que fùt-il advenu s'il n'eût pas quitté sa Bretagne ? M. Renan a pris plaisir à se poser cette question. II a conclu qu'il fût devenu chanoine ou grand vicaire deSaint-Brieuc. Ces futurs contingents se prêtent à tous les jeux de l'hypothèse.

On a reproché à M. Renan d'avoir été ingrat envers M^'"Dupanloup. Le fait est qu'il n'existait entre ces deux esprits aucune de ces conformités nécessaires à la sympathie. Néanmoins on trouverait, dans le chapitre consacré aux souvenirs de Saint-Nicolas du Chardonnet, tout ce qu'il faut pour composer la figure noble et attachante qu'a peinte avec tant d'amour l'éminent biographe de l'évêque d'Orléans. Si M. Renan fait peu de cas du talent tout littéraire de M^"" Dupanloup, il reconnaît en lui cette flammeardente où venait s'échauiïer lame de la jeunesse; et par deux fois il rend un touchant hommage à son cœur: d'abord, à l'occasion d'une lettre écrite par l'élève à sa mère et qui lui conquit, par son accent de tendresse.

FafFection de son maître; plus tard, à l'occasion d'une offre généreuse et délicate que lui fit W'^ Dupanloup, pour l'aider à traverser les premières difficultés de l'existence après sa rupture avec l'Église.

De Saint-Nicolas, M. Renan, sa rhétorique achevée, passa naturellement au séminaire d'Issy. Son éducation toute marquée de l'empreinte ecclésiastique, l'austérité de sa vie d'étude, son ignorance absolue de tout le temporel de la vie — j'emprunte ici ses expressions — tout le portait sans délibération et sans effort vers le sacerdoce.

Nous ne reviendrons pas ici sur les portraits dans lesquels sa plume a fait revivre et la douce poésie de cette paisible maison d'Issy et ces inoubliables figures do Sulpiciens : M. Gosselin, l'homme poli et sage ; M. Manier, la modération vivante ; M. Pinault, reste de savant perdu dans le mystique austère; M. Gottofrey, le psychologue dont le regard perçant découvrit le premier, et avant Renan lui-même, la blessure mortelle qu'avait reçue sa foi.

La philosophie scolastique, peu attrayante en général aux humanistes sortant de Saint-Nicolas, offrit à l'esprit chercheur d'Ernest Renan un aliment approprié. En même temps, son goût pour l'érudition trouvait à se satisfaire dans les lectures qu'il faisait à M. Gosselin et dans celles par lesquelles il remplaçait, aux heures de récréation, tout exercice physique, au grand détrime/it de sa santé. C'est là qu'il fit connaissance avec la philosophie allemande, c'est là qu'il se laissa séduire au mirage de cet idéalisme fuyant qui fait le fond de toutes ses oeuvres. Des aveux qu'il fait lui-même il résulte, en dépit de ses déclarations contraires, qu'avant même de passer en théologie et d'aborder l'exégèse biblique, il avait déjà perdu la foi, puisque déjà il en avait ruiné la base. Le

Symbole des apôtres développe en douze articles toute la série des mystères révélés; mais quelle peut être l'adhésion de l'esprit à ces mystères, quand il n'entend pas au sens vrai le premier mot de cette profession de foi, qui est une parole de raison : Je crois en Dieu^ Créateur du ciel et de la terre li

En commençant ses études théologiques, M. Renan était panthéiste. Laissant de côté pour un temps l'examen des fondements rationnels de la religion, il se mit à en étudier les fondements historiques. Ce fut, pour sa croyance déjà frappée à mort, le coup de grâce. M. Renan essaye de montrer dans ses Souvenirs ce qu'un tel dénouement avait de fatal. Pour lui, la révélation est d'avance condamnée par la philosophie ; car elle serait de la part d'un Dieu personnel une volonté particulière, et Dieu est impersonnel, et le monde n'obéit qu'à des lois générales. Ce qui est impossible ne saurait être vrai. Les théologiens donnent, du fait de la révélation, une foule de preuves. Chacune est entamée par la critique. L'orthodoxie les défend, a car elle a réponse atout ». Seulement ses réponses sont subtiles. Or, dit-il, « une réponse subtile peut être vraie. Deux réponses subtiles peuvent même, à la rigueur, être vraies à la fois. Trois, c'est plus difficile. Quatre, c'est presque impossible. Mais que, pour défendre la même thèse, dix, cent, mille réponses subtiles doivent être admises comme vraies à la fois, c'est la preuve que la thèse n'est pas bonne. Le calcul des probabilités, appliqué à toutes ces petites banqueroutes de détail, est, pour un esprit sans parti pris, d'un effet accablant ».

C'est ainsi que M. Renan explique et justifie son exode moral. On pourrait lui répondre que, si les solutions de l'apologétique sont subtiles, c'est que les difficultés de la critique auxquelles ces solutions doivent satisfaire

pèchent d'ordinaire par l'un de ces deux défauts opposés : ou bien elles sont subtiles elles-mêmes, ou elles sont équivoques. Or, le moyen de suivre un adversaire sur le terrain des minuties, sans devenir minutieux soi-même? Et le moyen, d'autre part, de révéler le sophisme caché dans des généralisations abusives, sans reprendre en détail l'analyse qui a précédé la synthèse, pour découvrir le point précis où Terreur a été commise ?

C'est donc exécuter trop sommairement la révélation chrétienne que de faire appel au calcul des probabilités contre la vérité des solutions subtiles. M. Renan a jeté cette phrase dans ses S ouvejiir s, pour tenir la place d'une explication qu'il ne pouvait donner en peu de mots. Au fond, les motifs intellectuels qui l'ont détaché de la foi sont ceux qui se trouvent développés dans tous ses écrits. Or, si l'on n'y regarde de près, l'a pî-iori d'une philosophie naturaliste en même temps qu'idéaliste y a joué le grand rôle, et la critique historique a été la servante de cette impérieuse souveraine. C'est ce que nous montrerons tout à l'heure en parlant de l'œuvre de Renan.

Pour le moment nous racontons sa vie, et nous en sommes arrivés à l'instant critique sur lequel se concentre tout l'intérêt de cette biographie. Certes, si le pauvre clerc minoré ^ qui, le 6 octobre 1845, descendait pour la dernière fois le perron du séminaire de Saint- Sulpice pour aller changer d'habit dans l'hôtel de i/"^ Ceîeste, fût resté toute sa vie l'être obscur et ignoré qu'il était alors, personne ne se fût inquiété de savoir ce qui, ce jour-là, se passait dans son âme. Mais il a gravi rapidement les degrés qui conduisent à la notoriété, puis à l'illustration littéraire ; il a exercé, pour le malheur d'un grand nombre, une véritable hégémonie dans un certain

1. M. Renan n'a reçu que la tonsure et les quatre ordres mineurs; il n'a jamais été jusqu'au sous -diaconat, qui seul engage.

ordre d'études dont il a su élargir le cadre et multiplier les points de contact avec tous les domaines de la pensée. Cependant ce n'est pas cette partie la plus longue et la plus brillante de sa carrière qui attire Tattention inquiète de ses contemporains. On veut savoir pourquoi il a passé d'un camp à l'autre. Et les raisons scientifiques exposées en elles-mêmes ne contentent pas la curiosité publique ; on voudrait pénétrer le secret de cette conscience, assister aux lu-ttes d'abord sourdes, puis violentes, qui précédèrent la crise finale. Tant il est vrai que de tous les théâtres l'âme humaine est celui où se jouent les drames les plus poignants^ ceux dont l'intérêt ne faiblit jamais. Cette curiosité sera-t-elle satisfaite par les confidences que M. Renan a faites au public ? Il y aurait quelque naïveté à le croire. Ce n'est probablement pas pour s'humilier qu'il a écrit cette confession. De fait, le soin qu'il prend de soigner son attitude, le ton satisfait qui accompagne tout le récit, le peu d'estime qu'en toute occasion ce singulier moraliste a témoigné pour l'humilité, nous obligent d'écarter cette hypothèse. Ne pouvant apprendre au vrai de sa bouche le secret de son évolution intérieure, il faut se résigner à l'ignorer ; car, en pareille matière, tout jugement porté du dehors est suspect et récusable. Parmi les croyants sincères il se trouvera des esprit bornés et simplistes, qui n'hésiteront pas à trancher la question dans le sens de la mauvaise foi absolue. Le christianisme est vrai, diront-ils ; Renan en a connu la vérité, puis il l'a reniée ; il n'a pas pu être de bonne foi. A l'opposé, les incroyants, les sceptiques et certains spiritualistes libéraux qui mettent la liberté bien au-dessus de la vérité, diront : Cet homme a été élevé dans le préjugé chrétien, tout contribuait à l'y enfermer pour toujours, habitudes, influences, intérêts. Seule la science, ou ce qu'il a pris dour elle, l'en a détaché ; pour suivre cette voix inté-

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rieure. pour refuser à la religion de son enfance et de sa profession, à la religion de ses bienfaiteurs, la continuation d'un hommage extérieur qui ne pouvait plus être sincère, il a fait des sacrifices dont le coût était certain et immédiat, dont le gain était problématique et lointain. Ce que les chrétiens appellent l'apostasie de Renan est un acte héroïque, un rare exemple de probité intellectuelle et de courage moral.

- Nous croyons que la vérité est entre ces deux jugements trop absolus. Si nous nous permettons d'indiquer une voie intermédiaire, ce n'est pas avec l'insolente prétention de nous faire juge de la conscience d'uu homme : ce jugement n'appartient qu'à Dieu. Mais le cas de M. Renan n'est pas unique ; dans des circonstances différentes et moins remarquées, il se produit sans cesse. Laissant donc à la justice divine l'homme qui vient de mourir et le recommandant à la divine clémence, essayons, pour l'instruction de ceux qui liront ces pages, de rappeler les principes de solution que la doctrine catholique apporte au redoutable problème de la responsabilité d'une àme dans la perte de la foi.

Si les vérités révélées étaient évidentes, d'une évidence au moins discursive. on pourrait les ignorer ; mais, après les avoir connues, nul ne pourrait leur retirer l'adhésion de son esprit. Les théorèmes de géométrie n'ont pas d'apostats.

Les vérités morales d'ordre rationnel peuvent avoir des apostats: tel a cru à la spiritualité, à l'immortalité de l'âme ; il cesse d'y croire. Cependant les raisons qui motivaient d'abord son assentiment avaient une valeur absolue; mais, pour les dégager, pour les défendre contre les apparences de raisons contraires, il y avait, à côté du rôle de l'esprit, un devoir de la volonté : le devoir de chercher le vrai comme une forme du bien et de sV atta-

cher en résistant aux influences malsaines qui en détournent. Or la volonté n'est pas toujours fidèle à ce devoir: elle se lasse parfois de cette lutte; les passions prennent le dessus : Torgueil de secouer le joug de la loi, la curiosité vagabonde, l'appel des sens, que sais-je, cent autres tendances malsaines, comprimées trop mollement par une liberté défaillante, deviennent les complices du sophisme et entraînent l'esprit à ne considérer que les côtés obscurs de la vérité, pour chercher dans cette obscurité l'excuse du reniement qu'il prépare.

Plus encore que les principes de la philosophie morale, les dogmes révélés ont ce caractère mixte qui appelle le concours du libre arbitre dans les opérations de l'esprit. Non seulement plusieurs de ces dogmes dépassent la raison humaine, mais tous sont proposés comme venant de Dieu par la voie d'une manifestation surnaturelle, dont les miracles et d'autres signes doivent garantir à la raison la réalité pour l'obliger ensuite à l'obéissance. Le chrétien qui veut se rendre compte de sa foi doit donc vérifier les titres de créance du témoignage qu'on lui présente comme divin. Il croyait avant cette vérification explicite ; il croit encore après, mais il sait mieux pourquoi. Or, qu'il s'agisse de la vérification ou de l'acte de foi qui la suit, à ces deux degrés, la volonté travaille à côté de l'intelligence. Elle travaille au premier degré, comme lorsqu'il s'agissait des vérités morales : la discussion de l'authenticité des Evangiles, par exemple, est afiaire de critique, mais des mobiles d'ordre moral entrent en jeu, parce que l'esprit entrevoit toute sorte de conséquences morales derrière la solution affirmative ou négative. C'est à la volonté de faire prévaloir le désintéressement sur la passion. Ce premier pas franchi, l'acte de foi est préparé ; s'il jaillit de l'âme, il sera raisonnable en ce sens que la raison l'approuve; mais ce n'est pas

elle qui l'inspirera. L'acte de foi est un acte libre accompli sous Finiluence de la grâce et qui tend vers une fin supérieure à l'économie naturelle de nos puissances. Par là même qu'il est libre, il est sans cesse révocable ; sans cesse aussi, à propos de mille rencontres, renaîtra le devoir de le renouveler explicitement ou implicitement, et, avec ce devoir, le péril de le méconnaître, la tentation de s'y soustraire.

Il est donc bien vrai qu'on ne peut perdre la foi que par sa faute. L'hypothèse d'une âme qui aurait adhéré sincèrement à la révélation chrétienne et qui, sans manquer jamais de rectitude, de fidélité, de désintéressement, de courage, sans négliger le devoir de la prière aux heures de trouble, sans écouter les suggestions de l'orgueil ou des sens, serait entraînée par des motifs purement scientifiques à l'abandon de la croyance, une telle hypothèse est incompatible avec la vérité du dogme, avec la justice et la bonté de Dieu. C'est pour cela que l'apostasie est un péché grave, le plus grave, en un sens, de tous les péchés, parce qu'il sépare plus profondément de Dieu qu'une simple révolte contre la loi morale, jette plus complètement l'âme humaine hors du chemin de sa destinée. A cet égard, ceux que j'appelais tout à l'heure les croyants simplistes ont raison. Où ils se trompent, c'est quand ils se persuadent que cette cassure s'opère en une seule fois ; qu'un homme passe toujours brusquement de la croyance à l'incrédulité ; qu'il est toujours possible à d'autres qu'à Dieu d'assigner le moment ou les moments qui, dans ce naufrage de la foi, correspondent à une défaillance coupable du libre arbitre ; qu'enfin, à l'instant où l'homme dont il s'agit se sépare extérieurement de ses frères, il ment actuellement à sa conscience et ne se décide que par des motifs intéressés. Où ils se trompent encore, c'est quand ils jugent d'autrui d'après eux-

mêmes, d'un esprit naturellement flottant et aventureux d'après leur esprit timide et ami de la règle ; lorsqu'ils déclarent frivoles et sans valeur des objections redoutables dont ils ne comprennent pas la portée.

Dans l'impuissance où nous sommes de déterminer le rapport variable qui s'établit, à chaque instant, dans l'esprit de l'apostat entre les lumières qui l'éclairent à un moment donné et l'accueil que sa volonté leur fait, nous n'avons jamais le droit d'affirmer sans preuve, et comme conclusion d'un raisonnement a priori^ que cet homme, à tel jour, à telle heure, a manqué de bonne foi. Nous l'ignorerons toujours, et cette ignorance crée pour nous, à l'égard de celui qui s'égare, un devoir de respect et de miséricorde.

Et puis, il est un élément important qui relève encore de la liberté humaine, mais beaucoup moins de la liberté de l'apostat que de celle des autres: c'est la proportion qui devrait toujours exister, qui n'existe pas toujours, entre le progrès de l'apologétique et le développement de la science. De même que, pour les simples, Tapostolat est la condition extérieure de l'acquisition de la foi, pour les esprits cultivés, une exposition scientifique du christianisme est la condition de sa conservation. Si l'apôtre manque à sa mission, il y a des âmes simples qui ne connaîtront jamais l'Evangile et dont la bonne volonté n'aura pour le salut d'autres ressources que les moyens extraordinaires dont une Providence miséricordieuse se réserve le secret. Pareillement, si le travaille scientifique, qui est une des fonctions des pasteurs et des enfants de FEglise, se ralentit et s'attarde, alors que la science indépendante accélère sa marche, il se produit un écart, une sorte de hialus, et ceux-là seuls qui ne savent rien de leur temps échapperont au péril de tomber dans la crevasse. Or c'est là ce qui s'était produit en France au lendemain de la Révolu-

tion. Le clergé se recrutait avec peine, il était pauvre, il suffisait difficilement aux besoins du ministère ordinaire. Les anciennes universités étaient détruites, les traditions théologiques interrompues ; l'enseignement des sciences sacrées ne se donnait plus que dans les séminaires, sous une forme à la fois élémentaire et vieillie. Et c'était le moment où FAllemagne renouvelait la philosophie pour la détruire, où l'Europe entière renouvelait les sciences historiques pour les acheminer sur la voie des plus merveilleuses conquêtes. Comment un esprit qui s'ouvrait à ces prodigieuses nouveautés n'eût-il pa^ été surpris et comme scandalisé de trouver ses maîtres étrangers à un mouvement aussi puissant et aussi général? Comment n'eùt-il pas été tenté d'identifier ses croyances avec l'insuffisance de l'appareil apologétique employé pour en démontrer la valeur?

La preuve que ce fut là une des causes qui préparèrent la chute de M. Renan, c'est le souvenir respectueux ou reconnaissant qu'il conserva de ceux de ses maîtres qu'il trouva mieux armés pour la défense de la foi : M. Garnier, exégète de l'ancienne école, mais hébraïsant consommé ; M. Le Hir, surtout, familier avec tous les travaux de la critique allemande et ne craignant pas, du moins en matière de philologie pure, de s'en approprier les méthodes et les conclusions. Que fût-il arrivé si, sur d'autres terrains, notamment sur celui que l'érudition historique ouvre à l'apologiste chargé de vérifier les origines du christianisme, il eût rencontré ce que nos facultés libres de théologie offrent aujourd'hui aux clercs amis de la science, une initiation plus sûre, des vues moins timides, des principes moins étroits et des réponses mieux adaptées aux diffi-. cultes nouvelles? Et puisque la perversion du sens philosophique avait précédé dans son esprit les écarts du sens critique, quel secours n'eût-il pas trouvé, dès le début de

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ses études ecclésiastiques, si le séminaire d'Issy eût ressemblé alors à ce qu'il est devenu en ces derniers temps, sous l'impulsion de Pie IX et de Léon XIII, et si, au lieu d'un spiritualisme tout cartésien, c'est-à-dire réfractaire tout ensemble à l'adaptation théologique et à l'adaptation scientifique, il eût été accueilli, au seuil de la psychologie et de la métaphysique, par des maîtres pénétrés de cet esprit à la fois traditionnel et hardi qui rend la philosophie de saint Thomas susceptible de se rajeunir éternellement au contact de l'expérience? Je ne dis pas qu'alors il eût échappé aux séductions de l'erreur, car il est toujours oiseux de conjecturer ce qu'eût fait, dans des circonstances difiérentes, celui qui n'a pas su résister à l'épreuve sous la forme qu'elle a revêtue pour lui. Je dis seulement que des facilités lui ont manqué pour la résistance et que des circonstances plus heureuses les lui auraient offertes. II y a là pour nous un motif de plus de nous interdire ces jugements durs et tranchants que se permettent trop aisément ceux qui n'ont jamais connu la tentation du doute. Aux causes extérieures de sa défection, il faut ajouter, parait-il, l'influence exercée de loin sur son esprit par une sœur tendrement aimée et que les nécessités de l'existence avaient conduite en Pologne pour y remplir les fonctions d'institutrice privée. Il semble qu'Henriette Renan ait précédé son frère dans la désertion des croyances. Du côté où il aurait dû trouver affermissement et secours dans la crise de son âme, il recevait donc une sorte d'encouragement à s'affranchir du joug de la foi. Comme il arrive d'ordinaire, cette intluence, s'exerçant dans le sens de ses tendances naturelles, fut plus forte que celle d'une mère sincèrement chrétienne, que les témérités d'esprit de son fils alarmaient et affligeaient, sans qu'elle trouvât dans sa tendresse le secret de le retenir sur la pente où il glissait depuis longtemps.

Le lecteur nous pardonnera de nous être arrêté si longtemps sur cette phase décisive de la vie d'Ernest Renan. C'est que, en effet, tout le reste sort de là comme la conséquence sort de son principe. La biographie de l'écrivain pourrait s'arrêter à 1845. Depuis cette date jusqu'à sa mort, il n'y a plus rien à raconter de l'homme : ses années, ce sont ses œuvres.

Au sortir de Saint-Sulpice, l'affection miséricordieuse de l'abbé Dupanloup essaya de lui ménager encore le moyen de se ressaisir, en l'envoyant comme surveillant ecclésiastique au collège Stanislas, alors dirigé par l'abbé Gratry. L'accueil de ce prêtre éminent fut des plus charitables, mais l'influence de son esprit à la fois mathématique et rêveur fut nulle sur l'intelligence de celui que sollicitaient à la fois l'idéalisme et la critique. Renan jugea inutile la prolongation d'une situation intermédiaire, et au bout de peu de jours, entrant résolument dans la vie séculière, il alla demander aux ingrates et obscures fonctions de répétiteur au pair, dans une institution du quartier Saint-Jacques, l'indépendance que réclamait sa pensée.

Dès lors, un labeur acharné devint la règle de ses jours. Il s'enfonça dans les études sémitiques, compléta sa formation, jusque-là très élémentaire en matière d'hellénisme, se mit au courant des récentes découvertes de l'orientalisme, et fut bientôt en état de collaborer à divers recueils : \e Journal des Savants, leJournalde F Instruction publique, la Revue des Deux Mondes, le Journal des Débats. Entre temps, il concourait pour les prix académiques; en 1848, il obtenait le prix Volne\j pour un mémoire sur les langues sémitiques; peu après, une étude sur la langue grecque au moyen âge lui valait une autre récompense. En 1849, M. Rersot le choisissait pour suppléant dans sa chaire au Ivcée de Versailles. Une mission

en Italie lui permettait de recueillir les matériaux de sa thèse sur Averroës et Vaverroisme. C'est ainsi qu'aux grades de bachelier et de licencié es lettres, conquis en passant, à travers tant de travaux, puis à l'agrégation de philosophie, il put ajouter bientôt le diplôme de docteur qui devait lui ouvrir l'accès de l'enseignement supérieur.

Ernest Renan était sorti de l'obscurité ; sans entrer dans la hiérarchie universitaire, il avait noué avec le personnel de l'instruction publique des relations qui lui permettaient de choisir sa tâche et d'obtenir pour ses productions les plus puissants patronages.

En 1850, sa sœur Henriette était revenue de Pologne. Il était allé la chercher jusqu'à Berlin, heureux de voir de près et sur place un grand foyer de science allemande. Au retour, il s'installa avec elle dans un petit appartement de la rue du Val-de-Grâce.

Peu après, il achevait de fixer sa vie par son mariage avec M^^^ Schetfer, fille d'Henry et nièce d'Ary Scheff'er.

Enfin, en 1856, à trente-trois ans, l'Académie des inscriptions et belles-lettres l'appelait à occuper dans son sein le fauteuil d'Augustin Thierry. Ainsi le succès venait à lui de tous côtés. La route aride et désolée où, onze ans auparavant, il s'était engagé seul, sans soutien et sans ressources, l'avait conduit en peu de temps aux honneurs réservés d'ordinaire à ceux qui ont vieilli dans le labeur. Si la vie présente pouvait épuiser les désirs de l'homme, il faudrait pardonner à M. Renan d'avoir si souvent étalé dans ses écrits l'aveu quelque peu insolent de son bonheur.

Le moment approchait où le travail allait devenir pour lui, non plus l'instrument de la conquête, mais la source de l'influence ; où, maître enfin de sa destinée, il pourrait tirer de son portefeuille, déjà richement garni, l'œuvre principale qui devait recevoir l'empreinte de l'ouvrier.

Cette œuvre, faut-il le dire, était cette histoire des origines du christianisme, dont la Vie de Jésus fut le premier chapitre. Avant de jeter sur le papier cette histoire qui, depuis quinze ans, s'écrivait chaque jour dans sa tête, il voulut aller voir les lieux qui en furent le théâtre. C'est en 1860 qu'il entreprit, avec sa sœur, le voyage de Palestine.

On sait qu'Henriette Renan y trouva la mort. Ce que son frère a écrit de sa tendresse pour elle nous oblige de croire que cette perte fut cruelle à son cœur. Mais pourquoi alors en a-t-il parlé d'une si étrange façon dans ses Souvenirs? Atteint lui-même par la fièvre qui emporta Henriette, il ne connut qu'après saguérison la fatale nouvelle. C'est ce qu'il traduit dans ces incroyables lignes : « Je n'ai jamais beaucoup souffert. Il ne dépendrait que de moi de croire que la nature a mis plus d'une fois des coussins pour m'épargner les chocs trop rudes. Une fois, lors delà mort de ma sœur, elle m'a, à la lettre, chloroformé, pour que je ne fusse pas témoin d'un spectacle qui eût peut-être fait une lésion profonde dans mes sens et nui à la sérénité ultérieure de ma pensée. » Plus d'un lecteur trouvera sans doute qu'une sensibilité qui s'applaudit d'avoir perdu l'occasion de s'exercer est peut-être moins sensible qu'une autre : elle est en tout cas moins dévouée.

Revenu en France, et tandis qu'il écrivait la Vie de Jésus, M. Renan obtint la chaire d'hébreu au Collège de France. On sait comment les déclarations contenues dans sa première leçon amenèrent sa révocation. Le gouvernement impérial croyait encore que la mission d'enseigner au nom de l'Etat est incompatible avec l'outrage adressé à une religion reconnue par l'Etat et qui est celle de la majorité des Français. D'autres gouvernements en ont jugé autrement. En 1870, M. Renan remonta dans sa chaire ; il Ta occupée presque jusqu'à sa mort; il était même devenu administrateur du Collège de

France. L'acte d'autorité de 1860 attira au professeur dépossédé les sympathies de la jeunesse libre penseuse. On peut dire que sa popularité date de là. Parmi ceux qui honorèrent alors en sa personne un martyr de la science, combien étaient en état de juger la valeur scientifique de ses blasphèmes'? L'esprit frondeur a été de tout temps l'esprit français.

La Vie de Jésus parut peu après. Le scandale fut immense, le succès aussi. Scandale pour les croyants, dira-t-on, succès auprès des incroyants. Le classement n'est pas aussi simple. Oui, les vrais croyants s'affligèrent et les impies se réjouirent; mais il se trouva, parmi ceux qui ne partagent pas notre foi, des esprits élevés et des cœurs bien faits, qui sentirent l'inconvenance d'un tel écrit sous une telle plume, et le danger d'une œuvre destructive dont les croyances positives ne devaient pas seules souffrir. Hélas! il se trouva aussi et surtout nombre de chrétiens frivoles à qui les grâces du style, le charme et l'éclat des peintures, la molle séduction d'une pensée flottante, enfin de perfides hommages rendus à la divine figure qu'on voulait dépouiller de son nimbe, firent illusion sur le caractère du livre, sur sa difformité morale et sa nuisance.

Jusque-là, M. Renan avait écrit pour se faire connaître. Depuis l'apparition de la Vie de Jésus^ il écrivit pour répandre sa pensée. Il développaj en six autres volumes, sa façon d'expliquer la naissance et la propagation du christianisme. Les Apôtres^ Saint Paul, V Antéchrist, les Evangiles, V Eglise chrétienne, Marc-Aurèle, tels sont les titres des écrits qui forment ce qu'on pourrait appeler l'œuvre centrale de sa vie.

Dans les intervalles de ces publications et durant la période qui en suivit l'achèvement, il donna au public des œuvres fragmentaires, fruit, le plus souvent, de ses

travaux antérieurs, et aussi des opuscules nouveaux dans lesquels, sous la forme du dialogue ou du drame, il s'essayait au rôle de moraliste. Nous verrons tout à l'heure comment il y réussit.

C'est en 1878 que l'Académie française lui ouvrit ses portes. Il y remplaçait Claude Bernard. Plus que jamais, depuis cette époque, il tint à se mettre en communication avec le grand public, délaissant les épines de la science pour les fleurs d'une littérature souriante et sceptique, quelquefois légère ou pire encore.

Dans ses dernières années, le démon sérieux le ressaisit sans chasser néanmoins le démon joyeux. On le vit alors aborder une seconde série d'études religieuses. Après l'histoire du christianisme primitif, il entreprit d'écrire l'histoire d'Israël, appliquant à l'Ancien Testament la méthode dissolvante qu'il avait empruntée aux Allemands et mise au service de ses rares facultés littéraires. Le troisième volume de cet ouvrage parut peu de mois avant sa mort. On dit qu'à sa dernière heure, il a réglé avec son éditeur ce qui regarde la publication des deux derniers tomes. Ainsi, jusqu'à l'instant suprême, cet homme qui se défendait d'être impie et qui se déclarait l'ennemi acharné du système, a travaillé sans relâche à tuer dans les autres la foi qu'il avait perdue.

Nous avons raconté la vie, il faut maintenant parler de l'œuvre : tâche épineuse entre toutes, car il faudrait, pour la bien remplir, une compétence presque universelle. M. Renan a touché à tout. Son esprit souple ne souffrait pas de barrières; il excellait à les tourner. C'était le charme de son talent de parler de tout à propos de chaque

question. Tandis qu'il jetait dans le grand courant de la publicité française les résultats de la critique allemande, il ne se contentait pas d'ajouter à ces formules négatives le charme et le prestige de son style : il faisait encore appel aux ressources de son esprit idéaliste, pour ouvrir sur les problèmes de l'exégèse les perspectives d'une philosophie attrayante, qui alliait aux séductions de la bonhomie l'illusion de la profondeur. Il a réussi ainsi à faire entrer les arguties de la controverse biblique dans ce domaine ouvert de la littérature où chacun se sent chez soi. Le public lui sut gré de cette flatterie, qui faisait croire au plus épais des bourgeois qu'il entendait quelque chose aux disputes d'école.

Le lecteur n'attend pas que nous donnions ici l'analyse raisonnée des trente-cinq ou quarante volumes qui composent l'édition complète des ouvrages de M. Renan. Ce qu'on veut de nous, c'est une indication sommaire qui permette à chacun de se faire une juste idée de cette production féconde.

L'œuvre de Renan se décompose en trois parts : celle du savant, celle du philosophe, celle du moraliste.

A l'œuvre savante se rattachent les premières publications de l'écrivain, YBistoire des langues sémitiques, aujourd'hui vieillie et dépassée, mais qui, à l'époque où elle parut, marquait un progrès réel de l'esprit français dans la voie de l'érudition philologique; le compte rendu, très discutable, d'une Mssion en Fhénicie ; la thèse sur Averroès et l'averroïsme, qui n'échapperait pas, à l'heure présente, au reproche que nul alors ne songeait à lui adresser, celui d'être superficielle : la belle traduction de Job ; l'ingénieux essai d'interprétation naturaliste du Cantique des Cantiques; l'étude médiocrement sérieuse et passablement scandaleuse du Koheleth^ ou livre de l'Ecclésiaste, dont il s'efforce de faire un traité d'épicu-

réisme discret et raffiné; mais surtout les deux grands ouvrages d'histoire religieuse que nous avons mentionnés plus haut : les Origines du christianisme et V Histoire du peuple d'Israël.

A l'œuvre du philosophe appartiennent, outre sa thèse sur Averroës et ses Dialogues philosophiques , un grand nombre de fragments dont il a réuni quelques-uns dans les Feuilles détachées on à la suite des Dialogues; parexemple la Lettre à M. Berthelot, V Avenir de la métaphysique, l'étude sur Amiel, etc.; l'Avenir de la science, œuvre de sa jeunesse, publiée dans ses dernières années -^X Origine du langage, et d'autres opuscules demeurés sans lien, etc.

A l'œuvre du moraliste, en donnant à ce mot un sens très large, nous rattacherions ses drames : Calihan,VEau de Jouvence, le Prêtre de Némi, VAbbesse de Jouarre, les Essais de morale et de critique^ les Souvenirs d'enfance et de jeunesse et une foule de fragments.

De ces trois œuvres, la plus considérable est celle que nous avons appelée savante; mais c'est l'œuvre philosophique qui a inspiré tout le reste ; c'est elle qui a rendu l'intelligence de Renan impropre à garder la foi chrétienne, qui a fait de lui l'apôtre persévérant d'une doctrine vide dont le seul article consistant est la négation du surnaturel; c'est elle enfin qui finit par avoir raison, dans son âme, des principes de haute moralité que l'éducation chrétienne y avait laissés; elle fit de lui, sur ses vieux jours, l'étrange prédicateur qui a voulu amuser son siècle et qui a réussi à le scandaliser.

Parlons donc d'abord du philosophe.

Pas plus en philosophie qu'en histoire ou en exégèse, M. Renan n'est origiual, si, pour être original, il faut avoir découvert quelque chose. Il a cherché toute sa vie et n'a rien trouvé que ce que d'autres avaient trouvé avant lui. De bonne heure et dès le séminaire, il se détacha du spi-

ritualisme cartésien, mais ce fut sous l'influence de la philosophie allemande. Et cependant on ne peut pas dire qu'il ait copié personne. Qu'est ce donc qmi lui appartient en propre ? Est-ce d'avoir mêlé le naturalisme à l'idéalisme? Mais bien d'autres l'avaient fait avant lui. C'est plutôt le dosage du mélange. Chez ses devanciers, Tun des deux éléments tend presque toujours à absorber l'autre; chez lui, ils s'unissent sans se neutraliser. On peut dire que la philosophie de Renan est rigoureusement naturaliste; car il admet sans restriction que le monde existe par soi, et sans l'intervention d'aucune cause transcendante, débute par « une période atomique, au moins virtuelle, règne de la mécanique pure, mais contenant déjà le germe de tout ce qui doit suivre^ ». Mais cette philosophie n'est pas moins idéaliste, car elle pose « une conscience obscure de l'univers qui tend à se faire, un secret ressort qui pousse le possible à exister ». Cette conscience va croissant avec le déA^eloppement des choses; au terme de son progrès, elle se confondra avec l'idéal absolu et lui conférera la réalité : « Dieu n'est pas encore; il sera pêut'être un jour. » Voilà bien l'idéalisme; mais la preuve que le naturalisme n'abdique pas devant lui se trouve dans ce pew^é/re que nous avons souligné. C'est qu'en effet, pour Renan, rien n'est moins certain que la réussite finale^ et cela parce que les combinaisons possibles s'essayent au hasard, que l'intelligence résulte et ne précède pas, ce qui est la formule propre du naturalisme. Il est vrai que sans cesse il parle du génie de la nature, de sa prévoyance de son habileté à éviter les impasses ; mais c'est là un anthropomorphisme d'un nouveau genre dont il n'est pas dupe lui-même et que nous aurions tort de prendre au sérieux.

1. Lettres à M. Berthelot, Fragments philosox)hiques, p. 175.

Savez-vous, par exemple, comment rintelligence se superpose à la sensation? C'est par le fait de la douleur. Tout d'abord la vie n'a revêtu que la forme sensitive ; la douleur en a été la conséquence. L'être sensible a voulu écarter la douleur : pour cela il fallait raisonner ses moyens de défense ; la raison alors lui est venues

Cette raison humaine n'est qu'un premier stade de la pensée. D'autres êtres viendront, dont les facultés seront à notre intelligence ce qu'est celle-ci à l'instinct des animaux: tout cela, bien entendu, si le charbon ne vient pas à manquer à l'humanité avant qu'elle ait réussi à le remplacer, ou si quelque cataclysme ne vient pas éteindre, avec notre race, l'avenir de l'univers. Ainsi cet idéal, qui est censé gouverner le monde, est à la merci d'un accident matériel comme l'épuisement des houillères ou quelque désordre astronomique. En réalité, n'est-ce pas le naturalisme qui a le dernier mot 1 Oui, selon la logique ; mais si vous considérez la tendance d'esprit chez Renan, il faut dire que c'est l'idéalisme qui garde la préséance.

Voilà la philosophie de notre auteur. Au fond, c'est celle de bien des gens aujourd'hui. Il ne l'a pas découverte, il l'a apprise par morceaux à l'école de Hegel dans sa jeunesse, à l'école de Darwin dans son âge mûr. Sa liaison intellectuelle avec M. Berthelot a développé chez lui l'habitude de regarder la nature comme un fait qui suffit à sa propre explication. Tous ses souvenirs spiritualistes se sont transformés, se retirant du mystère des origines où ils ne trouvent plus leur place, pour se porter vers le mystère des fins ultérieures qui leur offrent un abri dans le grand inconnu qu'elles cachent. Mais l'esprit qui a reçu d'autrui cette discipline est un esprit d'artiste : c'est dans

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