‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 46 sur 54 · C'est la division du livre des Dialogues philosophiques · texte numérisé non relu

C'est la division du livre des Dialogues philosophiques

noires importées d'Allemagne, un penseur qui dit son fait à Schopenhauer mérite, par ce côté seulement,quelque sympathie.

Le rêve, c'est l'heureux aboutissement de tous les essais de la nature : c'est la victoire totale et absolue du bien ; c'est l'idéal pleinement réalisé dans une pleine conscience de lui-même. Gela sera-t-il jamais? On peut l'espérer. Alors Dieu serait.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur la philosophie que nous analysons. Ce qu'on vient de lire suffit largement à expliquer l'attitude prise par M. Renan dans l'interprétation qu'il a donnée de ce grand fait historique : la naissance et le développement du christianisme.

Nous voici donc arrivés à la partie capitale de l'œuvre. Deux séries l'épuisent : la première prend le christianisme à son origine, dans la personne de son fondateur ; la seconde remonte à sa préparation, en faisant l'histoire de cette civilisation qui a servi de véhicule à la révélation biblique.

Mais déjà nous savons dans quel esprit ce double travail va être entrepris. M. Renan est de ceux qui se vantent le plus souvent d'abhorrer l'histoire écrite ad prohandum. Pourquoi donc ne craint-il pas d'énoncer une thèse jusque dans la préface de ses récits ? Qu'on relise l'introduction àe^ Apôtres : on y lira cette phrase : « Gomment, d'ailleurs, prétendre qu'on doit suivre à la lettre des documents où se trouvent des impossibilités 1 Les douze premiers chapitres des Actes sont un tissu de miracles. Or, une règle absolue de la critique, c'est de ne pas donner place dans les récits historiques à des circonstances miraculeuses. » Yoilà bien une thèse, ou je ne m'y connais pas. Ala différence des critiques de l'école de Tubingue, M. Renan reconnaît l'authenticité du livre des Actes ; il

ne refuse pas à saint Luc le caractère de témoin oculaire pour une partie des faits, de témoin auriculaire du premier rang pour le reste. Il semble donc qu'il doive admettre son témoignage. Et de fait il l'admet pour tout ce qui n'est pas miraculeux; à l'égard de ce qui serait un miracle, il le rejette, en vertu d'une règle absolue de la critique. Quelle est cette règle ? C'est qu'un fait impossible ne saurait être vrai. Évidemment. Mais le miracle est-il impossible? Voilà la question. Et qui la tranchera? La critique? Ce n'est pas de sa compétence. Ce sera bel et bien la philosophie. M. Renan a beau ajouter : « Cela n'est pas la conséquence d'un système métaphysique : c'est tout simplement un fait d'observation. On n'a jamais constaté défaits de ce genre.» L'observation n'est pas juge des possibilités. Les anciens observateurs de la nature estimaient impossibles bien des choses que nous voyons tous les jours, parce qu'ils ne les avaient jamais vues. Ils avaient tort de se prononcer trop vite. M. Renan a ce tortlà. ]^t puis est-il vrai qu'on n'a jamais observé de miracles? Que tous les faits miraculeux qu'on peut étudier de près se résolvent en illusions? Il y a, même de nos jours, des savants qui sont moins tranchants. Parmi les miracles de Lourdes, par exemple, si beaucoup restent douteux ou explicables, plusieurs retiennent l'attention des plus sévères appréciateurs : l'explication naturelle n'a pas été trouvée. La question de possibilité reste donc pendante au tribunal de l'expérience ; elle ne sera dirimée qu'au tribunal de la métaphysique.

Est-ce à dire que, pour un esprit dégagé de tout parti pris philosophique, l'étude des documents révélés ne présente aucune difficulté? Ce serait une. exagération de le prétendre. Pourquoi méconnaître que, la doctrine de l'inspiration impliquant la véracité des livres saints, toute partie du récit sacré qui paraît inconci-

liable soit avec d'autres parties de FÉcriture, soit avec des vérités historiques bien établies, doive nécessairement arrêter le critique? Tout ce que je veux dire, c'est que le préjugé anti surnaturel prédispose celui qui en est imbu à précipiter son examen et à rejeter ce qui l'embarrasse dans les faits, lorsqu'il lui suffit, pour résoudre le problème, de faire appel à son système. Ainsi le croyant rencontrera une apparente contradiction entre deux Évangiles : il cherchera à les concilier. S'il n'y parvient pas à l'aide d'une exégèse rigoureuse, il se demandera s'il n'est pas permis d'admettre une certaine latitude dans la façon d'entendre la garantie que l'inspiration apporte aux assertions de détail. Le critique naturaliste n'aura pas besoin d'appeler à son secours ces petites libertés ; du premier coup il se délivre de ce qui le gêne et taxe d'erreur ou d'imposture l'écrivain que nous regardons comme inspiré. On nous dit que notre foi en l'inspiration gêne notre indépendance en face des textes et des faits : je demande si la résolution arrêtée d'exclure toute intervention de Dieu dans les affaires humaines laisse à l'esprit plus d'impartialité dans l'examen des uns et des autres.

Un exemple entre mille fera comprendre qu'il ne suffit pas de ne croire à rien pour rester sincère. Dieu n'a pas besoin de nos mensonges pour se défendre, disait saint Augustin aux croyants peu éclairés qui pensaient servir par des supercheries littéraires la cause de la foi : Non indiget Beus mendacio nostro. La critique rationaliste ne dédaigne pas, elle non plus, elle surtout, de recourir parfois à de véritables tours de passe-passe.

Dans le livre des Apôtres, M. Renan se trouve en face du grand fait de la résurrection. Il doit le nier, puisqu'il est, dans son système, impossible. Mais ce qu'il ne peut nier, c'est le fait de la croyance à la résurrection : fait

primitif, contemporain de la mort de Jésus, car il s'est produit dans la huitaine qui l'a suivie et il n'a jamais cessé depuis ; il a été le grand ressort de la prédication évangélique. Dès le début, Pierre et les apôtres se donnent comme les témoins de la résurrection de Jésus K Or comment aurait-on pu attester la résurrection d'un homme dont le corps eût été encore dans le tombeau ? Il faut donc admettre l'enlèvement du corps, et M. Renan le déclare. Mais lui-même voit les difficultés, les impossibilités de l'hypothèse. Ce ne sont pas les ennemis de Jésus qui ont pu opérer l'enlèvement ; ils eussent par là même accrédité la croyance à la résurrection. Alors ce sont les disciples'? Dans un accès de sincérité, M. Renan reconnaît que cette supposition ne vaut pas mieux. Si les premiers chrétiens n'avaient été que de vulgaires imposteurs, à la bonne heure ! Mais on ne peut nier qu'ils aient cru euxmêmes, et fermement, et jusqu'à la mort, à la résurrection ; et ce seraient eux qui auraient été à la fois les acteurs et les dupes d'une même comédie, enlevant le corps pour tromper les Juifs et en venant à se tromper eux-mêmes, à vivre et à mourir au service de cette mystification ? K On ne peut guère admettre cela, dit avec raison notre auteur ; quelque peu précise que fût la rétlexion chez de tels hommes, on imagine à peine une si étrange illusion. »

D'accord. Ainsi la croyance à la résurrection suppose l'enlèvement : et la croyance à la résurrection rendait l'enlèvement impossible. Voilà un problème qui ne

1. Act., I, 22. — Il s'agit d'élire un apôtre en remplacement de Judas. Pierre dit : « Choisissons un de ceux-ci, pour qu'il soit avec nous témoin de la résurrection de Jésus. »

Act.,ii, 3'2; 111,15. — Dans sa première prédication au jour de la Pentecôte, Pierre dit : « Ce Jésus, Dieu l'a ressuscité ; nous en sommes les témoins. » Même affirmation dans les mêmes termes, devant le peuple assemblé sous le portique de ISalomon, après la guérison du boiteux par Pierre et Jean. Les textes analogues sont innombrables.

laisse pas d'être épineux. Savez-vous comment M. Renan s'en tire ! En déclarant la question oiseuse et insoluble. Insoluble, je le crois bien, quand on écarte la seule explication valable, la résurrection. Mais oiseuse ! Si cela est oiseux, qu'est-ce qui est intéressant dans cette histoire et pourquoi l'écrivez-vous?

Veut-on un second exemple des actes d'improbité historique auxquels un critique se voit condamné par €ette exclusion du surnaturel, qui devait l'affranchir de toute partialité? Dans ce même volume des Apôtres ^ M. Renan rencontre la conversion de saint Paul. Ce n'est pas chose facile à expliquer humainement. Yoici ce qu'en disait un critique protestant, M. Bungener, dans sa Vie de saint Paul : « Nous pouvons en appeler là-dessus à l'homme qui a le plus consciencieusement étudié, au point de vue critique et négatif, la vie de notre apôtre. Baur, avec les années, sans renoncer à l'explication dite naturelle, a laissé voir qu'il en était de moins en moins satisfait. Dans son dernier grand ouvrage : Le Christianisme et V Église aux trois premiers siècles^ dont une seconde édition, retravaillée, a paru peu avant sa mort, il déclare que la conversion de saint Paul lui est toujours demeurée un problème et qu'aucune analyse psychologique ni dialectique ne peut expliquer suffisamment le mystère de l'acte par lequel Dieu lui a révélé son Fils. »

M. Renan est condamné par son système à fournir cette explication que Baur déclarait impossible. Pour y parvenir, il ajoute au récit et retouche les faits. La conversion de saint Paul est racontée trois fois dans le Nouveau Testament : une fois par l'auteur du livre des Actes, saint Luc, son fidèle compagnon, qui en tenait de sa bouche tous les détails ; deux fois par l'apôtre lui-même : d'abord à Jérusalem, dans un discours aux Juifs; puis de nouveau

à Césarée, devant Festus ^ Ces trois versions sont parfaitement d'accord entre elles. Ou il faut rejeter les textes, ou il faut les prendre comme ils sont. A quelle autre source d'informations ira puiser le critique, pour modifier le témoignage du seul témoin dont la déposition soit venue jusqu'à nous? Or, d'après ce témoignage, Paul se rendait de Jérusalem à Damas, respirant la haine et le meurtre, porteur des ordres d'extermination qu'il avait lui-même provoqués contre les chrétiens. Pas un mot dans le triple récit qui laisse place dans son âme à des hésitations, à des troubles, à des remords. C'est un zélote, un pharisien, qui croit honorer Dieu par son fanatisme féroce.

M. Renan a besoin de supposer une évolution progressive dans les sentiments de l'apôtre : il la suppose. Le texte y contredit : qu'importe^

Vers l'heure de midi, Saul se voit tout à coup entouré d'une grande lumière plus éclatante que celle du soleil. Il est ébloui, il tombe à terre : une voix lui parle en langue syriaque. Il lui répond : la voix réplique, c'est la voix de Jésus qu'il persécutait dans ses disciples. Saul se relève; ses yeux sont aveuglés, mais son âme est changée.

M. Renan traduit ainsi : Saul est accablé par la chaleur; l'éclat terrible du soleil lui causa une ophtalmie; le passage brusque delà plaine embrasée aux frais ombrages des jardins de Damas dut amener un transport au cerveau. (( Ces accidents sont, dans ces parages, tout à fait soudains. En quelques minutes on est foudroyé. »

Soit, mais l'apparition, la voix? Qu'à cela ne tienne. Ce seront des hallucinations consécutives à l'attaque. (.(. Quand l'accès est passé, on garde l' impression d'une

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