Act., IX, XXII, XXVI
nuit profonde traversée d'éclairs où Ton a vu des images se dessiner sur un fond noir. »
D'après le récit sacré, Saul, précipité de son cheval, se relève en tâtonnant. On le conduit à Damas. Il n'est pas malade, mais il est aveugle. Ananie, averti par le Seigneur, va le visiter, lui touche les yeux, lui rend la vue.
Pour M. Renan, Saul est malade, il a le délire, il voit Ananie dans ses rêves, puis l'ophtalmie se guérit et il reste persuadé que tout s'est passé comme il le racontera lui-même.
Voilà les explications du critique. Pourquoi tant d'imagination? Pour éviter le surnaturel. Mais ces inventions sont frivoles. Peut-être ; aussi bien l'auteur n'y tient pas. 11 se peut que rien de tout cela ne soit arrivé, qu'un drame intérieur et tout psychologique se soit seul accompli dans l'âme de l'apôtre. C'est même l'hypothèse que M. Renan préfère. Ainsi l'on peut choisir : ou bien, si l'on veut rattacher la conversion de Saul à des faits extérieurs, il faut prendre avec les textes des libertés étranges que condamnerait la critique historique si la philosophie ne les exigeait; ou il faut admettre qu'il ne s'est rien passé au dehors et que Saul n'a été qu'un halluciné. Entre ces deux hypothèses, M. Renan reste en suspens. Une fois de plus la question lui semble oiseuse. Ne serait-ce pas plutôt parce que, à la serrer de trop près, il serait acculé à une troisième explication, celle dont il ne veut pas, l'explication surnaturelle.
Nous avons donné quelque développement à ces deux exemples, parce qu'on y prend sur le fait la tyrannie du système. Nous ne pouvons plus accorder qu'un regard d'ensemble à l'ouvrage tout entier.
Le scandale causé par la Vie de Jésus a rendu quelquesuns des nôtres injustes pour l'écrivain qui avait fait de
son talent un si dangereux et coupable usage. Parce que M. Renan a porté une main sacrilège sur l'objet d'une croyance, d'un culte et d'un amour qu'il avait partagés avec nous ; parce qu'il n'a pas craint de ramener quelques-unes des pages les plus sublimes de l'Évangile aux proportions d'une idylle et d'introduire parfois dans cette idylle des sous-entendus blasphématoires; parce qu'il a sacrifié en mainte rencontre la sincérité historique aux préjugés de l'impiété, on a voulu — et l'œuvre était bonne — ruiner son crédit dans l'opinion; mais on a forcé la note en lui refusant tout savoir, toute originalité, même tout son talent. On a répété qu'il n'avait fait que copier les Allemands ; ce n'est pas exact : il a accordé beaucoup plus qu'on n'accordait avant lui, dans le camp rationaliste, à l'authenticité et à la valeur des textes du Nouveau Testament. Par lui, les synoptiques, les Actes^ la plupart des épîtres de saint Paul ont été rapportés à la date qui leur appartient; et, bien qu'il ait torturé ces documents lorsqu'il y trouvait le surnaturel, c'est déjà beaucoup de les avoir remis à leur vraie place. Aujourd'hui, même en Allemagne, on n'ose plus abaisser autant qu'on le faisait, il y a quarante ans, l'époque de la composition de ces livres. M. Renan est pour beaucoup dans cette justice rendue.
Et puis, il y a autre chose dans l'histoire des origines chrétiennes qu'une discussion de textes. Il y a l'œuvre de l'historien et de l'artiste. La première suppose la connaissance du cadre général au milieu duquel se développe le christianisme naissant. Il faut être familier avec l'histoire profane, avec l'antiquité ecclésiastique, avec les documents écrits, les monuments figurés, avec tout ce qui peut éclairer les obscurités des faits et en combler les lacunes. Autre est la tâche de l'artiste : c'est à lui de mettre en œuvre tous ces matériaux de l'érudition, d'en
faire un tout harmonieux, de le faire vivre devant les yeux du lecteur.
Nous résumerons notre appréciation en disant que M. Renan a bien rempli cette double tâche, toutes les fois que l'intérêt de sa thèse naturaliste ne l'a pas obligé de mentir à son talent ou à son savoir.
La conclusion de ce grand ouvrage se trouve à la fin du septième volume, intitulé Marc-Aurèle. Elle porte l'empreinte de la contradiction qui est au fond de Tesprit de Renan. « Le christianisme, dit-il, est, de fait, la religion des peuples civilisés; chaque nation l'admet en des sens divers, selon son degré de culture intellectuelle. Le libre penseur, qui s'en passe tout à fait, est dans son droit; mais le libre penseur constitue un cas individuel hautement respectable; sa situation intellectuelle et morale ne saurait encore être celle d'une nation ou de l'humanité. »
Oui, mais veut-on savoir ce que doit être ce christianisme dont le monde ne peut se passer Hl gardera ses livres sacrés qui « constituent les archives religieuses de l'humanité » ; mais on appliquera à ces livres « les règles d'interprétation et de critique » qui les convaincront presque partout d'erreur ou de mensonge, ce De même pour le dogme : révérons, sans nous en faire les esclaves, ces formules sous lesquelles quatorze siècles ont adoré la sagesse divine. » Des dogmes qu'on révère sans s'en faire les esclaves sont des dogmes qu'on juge et auxquels on ne croit pas. Que pourront-ils sur les esprits qui se mettent au-dessus d'eux? Reste le culte. « Cherchons à en éliminer quelques scories choquantes : tenons-le en tous cas pour chose secondaire, n'ayant d'autre valeur que les sentiments qu'on y met. »
Ainsi voilà un christianisme dont les livres sacrés sont convaincus d'erreur, dont les dogmes sont subordonnés à la critique d'un chacun, dont le culte est chose secon-
daire et sans valeur propre. C'est là ce qui est nécessaire à l'humanité. Un tel nécessaire nous paraît tout ce qu'il y a de plus superflu.
Au reste, M. Renan l'a bien senti, ce christianisme évidé a trouvé sa forme dans le protestantisme moderne. Or, quelle est aujourd'hui l'influence du protestantisme libéral? Libre à M. Renan de railler le catholicisme qui a continue de s'enfoncer, avec une rage désespérée, dans sa foi au miracle ». Toujours est-il qu'il est vivant et agissant, aimé de ses adeptes qui lui confient leurs espérances, redouté de ses ennemis qui le poursuivent de leurs violences, mêlé par sa doctrine et par ses œuvres au grand mouvement social de notre temps. Le protestantisme libéral justifie de plus en plus la définition qu'on en a donnée : // est une porte ouverte pour sortir du christianisme ; il nïnspire à personne ni amour ni haine, il n'éveille ni crainte ni espérance.
Ayez donc l'audace de dire que le christianisme est mauvais; ou si vous le proclamez admirable et bienfaisant, nécessaire à l'humanité, épargnez-vous le ridicule de dire qu'il sera tout cela dans la mesure où il cessera d'être lui-même.
Nous avons dit plus haut comment, pour compléter son histoire des origines du christianisme, M. Renan fut amené à rechercher ces origines dans le peuple juif. De là son Histoire d'Israël, qui fut le dernier de ses grands ouvrages.
Il faudrait beaucoup plus de temps et surtout de compétence que nous n'en avons, pour juger ce travail. Les lecteurs du Correspondant ont eu la primeur d'un travail parallèle, entrepris dans un esprit bien différent, par l'éminent archevêque de Tours. En lisant M^^^ Meignan, on fait, en chrétienne et sûre compagnie, le voyage attrayant que M. Renan accomplit, de son côté, à la suite
d'une caravane dont les chefs de file s'appellent Reuss, Kuenen et Wellhausen.
On sait — et M. l'abbé de Broglie a expliqué ici même avec autant de savoir que d'intérêt — quelle révolution radicale la critique germanique et hollandaise a introduite dans la façon traditionnelle de concevoir la composition delà Bible ^ Pour ces novateurs, l'ordre des livres doit être complètement interverti dans l'Ancien Testament. Le monothéisme n'est pas primitif en Israël ; il fut l'invention tardive du prophétisme. Pour convertir leurs patriotes au nouveau dogme, les prophètes du vi'' et du v^ siècle avant notre ère s'emparèrent de vieilles légendes nationales fixées par l'Écriture vers le règne de Roboam et les retouchèrent dans le sens des idées qu'ils voulaient implanter. Quand ils travaillèrent sur deux rédactions parallèles, ils essayèrent avec plus ou moins de bonheur de les fondre en une seule. Les traces encore visibles de la soudure permettent de distinguer, dans la Genèse^ par exemple, les passages empruntés au document jéhoviste et ceux qui sont de source élohiste.
M. Renan, dans sa jeunesse, avait professé le caractère primitif du monothéisme hébraïque. Les travaux de Reuss et des autres que j'ai nommés l'ont converti à la nouvelle exégèse, dont le principal défaut, comme l'a fort bien montré M. l'abbé de Broglie, est de remplacer les miracles divins contenus dans la Bible par un miracle humain vraiment impossible. Étant donné un peuple polythéiste de tradition, entouré de nations qui restent polythéistes de fait, il faut expliquer comment quelques ascètes ont pu, en fabriquant de fausses annales, faire croire à ce peuple que ses ancêtres n'avaient adoré qu'un seul Dieu et lui avaient transmis une religion, une litur-