‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 48 sur 54 · Les Nouveaux historiens d'isra'-ih Paris, Putois-Cretlé · texte numérisé non relu

Les Nouveaux historiens d'isra'-ih Paris, Putois-Cretlé

gie, une histoire, pleines de rintervention de ce Dieu unique, de ses bienfaits et de ses châtiments.

Cette difficulté n'a pas plus arrêté M. Renan que ses doctes patrons. Il est parti de cette donnée pour raconter les origines et le développement de la nationalité et de la religion d'Israël.

Une fois admise la base ruineuse de l'édifice, il faut reconnaître que l'architecte construit avec talent. Les matériaux, le plan, ne sont pas à lui; mais la disposition, l'art, la couleur, lui appartiennent. Bien que pénétré de l'esprit que nous avons défini, ce livre est assurément moins impie et moins dangereux que l'autre ouvrage. 11 l'est encore beaucoup. La conjecture y occupe toute la place que laisse vide le silence des documents, et cette place est immense. M. Renan ne s'en cache pas. Il le déclare même avec une étrange désinvolture dans sa préface: « Il ne s'agit pas, en de pareilles histoires, de savoir comment les choses se sont passées : il s'agit de se figurer les diverses manières dont elles ont pu se passer. Ce qui n'a pas été vrai dans un cas l'a été dans l'autre. »

Pour écrire ainsi, l'auteur commence par s'imbiber en quelque sorte de tout ce que les textes font connaître ou laissent deviner ; puis il se recueille et compose son récit comme le ferait un poète. Le charme ne fait pas défaut à ce genre de composition ; l'autorité manque davantage. On sent un homme qui a tout appris dans le livre inspiré, mais qui prétend savoir mieux et comprendre plus parfaitement que l'écrivain sacré ce qu'il raconte.

Ici, comme ailleurs, M. Renan représente la nuance modérée de l'esprit révolutionnaire en histoire. Il est le disciple discret des Allemands et va moins loin qu'eux dans la réaction contre la tradition. Il leur emprunte leur méthode et la manie avec moins de brutalité.

Il est servi dans ses recherches par une connaissance approfondie des langues sémitiques, du moins de l'hébreu. Il avoue lui-même être un médiocre arabisant. Le syriaque, qu'il connaît bien, ne lui est guère d'usage dans ses études sur l'Ancien Testament. Mais que sert de lui contester la qualité d'hébraïsant 1 C'est un procès de tendance que rien ne justifie. Si l'on veut dire qu'il doit tout à son maître, M. Le Hir, et qu'en fait de grammaire comparée des langues sémitiques, il ne l'a jamais égalé, on ne fait que répéter l'aveu par lequel il s'est honoré dans ses Souvenirs. Ceux qui ont suivi son cours au Collège de France sont d'accord pour déclarer qu'ony trouvait une excellente initiation à la critique textuelle des livreshébreux.

Son instruction sémitique présente néanmoins une lacune considérable : il n'est pas assyriologue. Non seulement il n'a pas réparé par lui-même ce qui manquait de ce côté à ses connaissances, àl'âge où il les avait acquises — nul ne soupçonnait alors ce qu'on pourrait tirer du cunéiforme en matière d'exégèse biblique — mais plus tard, quand tant de beaux travaux mettaient à sa portée les résultats certains, il a négligé d'exploiter ces nouvelles ressources. Théoriquement, il a bien su reconnaître que l'avenir de la science biblique était de ce côté; mais, pratiquement, il n'en a tiré aucun parti. Son Histoire d'Israël traite légèrement les données historiques fournies par l'assyriologie. Son siège était fait, il se sentait vieux et avait hâte de clore son cycle ; le temps lui manquait pour le rouvrir.

Nous pensons avoir donné au lecteur profane une idée suffisante de cette partie de l'œuvre de Renan, que nous avons appelée l'œuvre savante. Deux mots nous suffiront pour caractériser la partie morale.

La règle des mœurs n'a jamais fixé par elle-même l'attention de cet esprit impatient du joug. Il l'a considérée

en psychologue, en observateur, en curieux. Le mot qui vient le plus habituellement sous sa plume, quand il parle de la morale, est celui d'amusement. Il s'amuse à regarder les hommes évoluer dans la vie sous l'impulsion de ces deux mobiles : l'égoïsme et le dévouement. Sans doute, il parle avec enthousiasme, j'allais dire avec onction, de ce besoin d'idéal, de cette soif de sacrifice qui serait dans l'homme la plus absurde contradiction, si elle n'était au contraire le grand ressort du progrès, le nisus caché qui pousse le monde vers une fin supérieure, imparfaitement aperçue et toujours désirée. Mais, jusque dans ses plus éloquents dithyrambes en l'honneur a du bon être qu'est l'homme », on sent percer une pointe d'ironie. Et puis, il ne faut pas serrer de trop près la doctrine morale contenue dans ces tirades. Cette vertu qu'il exalte, en quoi consiste-t-elle? En ceci ou en cela, au choix, quand même cela devrait être le contraire de ceci, a Le moyen de salut n'est pas le même pour tous, dit-il, dans l'éloge d'Amiel : pour les uns, c'est le renoncement, le sacrifice; pour d'autres, le vin, les femmes, la morphine, l'alcool... La vertu rigoureusement correcte est une aristocratie ; tout le monde n'y est pas également tenu. Celui qui a reçu le privilège de la noblesse intellectuelle et morale y est obligé; mais la bonne vieille morale gauloise n'imposait pas les mêmes charges à tous: la bonté, le courage et la gaieté, la confiance dans le Dieu des bonnes gens, suffisent pour être sauvé. Il faut que les masses s'amusent ^ » Ailleurs :« La nature a intérêt à ce que la femme soit chaste et à ce que l'homme ne le soit pas trop. De là un ensemble d'opinions qui couvre d'infamie la femme non chaste, et frappe presque de ridicule l'homme chaste ^ »

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