‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 8 sur 54 · Voy. le Correspondant du 25 avril · texte numérisé non relu

Voy. le Correspondant du 25 avril

main, à leur tour, la préparation d'un troisième congrès qui se réunirait chez eux en 1894.

Cet appel n'a pas été vain et des mesures efficaces ont été prises pour que, par les soins de la Société scientifique de Bruxelles, l'œuvre des congrès scientifiques commençât, dans trois ans, son tour d'Europe par la Belgique.

C'est dans l'intimité des séances de sections que s'accomplit la besogne la plus utile d'un congrès. Les assemblées générales ont cependant aussi leur rôle, important et considérable en proportion de la valeur des discours qui y sont prononcés. C'est par là que s'opère le rayonnement extérieur de l'œuvre sur l'opinion. Nos amis de Matines n'ont eu garde de l'oublier ; les glorieuses traditions que leur ont léguées les assemblées précédentes leur rendaient cet oubli impossible; les éléments dont ils disposaient les mettaient à même de soutenir l'honneur d'un tel passé.

La simple énumération des orateurs entendus fera juger de l'intérêt des séances.

Deux anciens ministres belges, demeurés dans une communion étroite de pensées et de sentiments avec les catholiques de leur pays, ont, l'un ouvert, l'autre clos le congrès par de magistrales harangues. M. Victor Jacobs a tracé le programme de l'assemblée. M. Wœste a donné aux catholiques, et particulièrement à la jeunesse, le mot d'ordre de l'action.

Encadrés entre ces deux grands orateurs, nous avons applaudi des hommes que des talents divers recommandent à une admiration commune.

C'était d'abord un de ces grands journalistes comme la

première moitié du siècle en a tant produit, comme la seconde en connaît si peu, un écrivain de la race des Louis Veuillot. M. Yerspeyen, directeur du Bien public de Gand. L'étude qu'il a faite de lEncyclique Rerum novarum restera comme un des plus éloquents et des plus lumineux commentaires de cet immortel document.

C'était un Français comme M. Denis Cochin, héritier de la foi et du talent qui semblent attachés à ce nom, avec une marque qui lui est propre, une verve de belle humeur remplaçant le tour mélancolique de l'esprit paternel. Il nous a parlé des deux objets qui jusqu'ici se sont partagé son activité : la lutte contre les passions sectaires du conseil municipal de Paris et la défense de la philosophie spiritualiste sur le terrain de la recherche scientifique.

C'étaient d'autres Français encore : le R. P. Didon, démontrant avec l'autorité de sa mâle et chaude éloquence la puissance de la volonté au service du bien, la nécessité de l'union, la légitimité de l'espérance; l'infatigable apôtre des masses populaires, l'abbé Garnier, préchant, avec l'ardeur d'une conviction soutenue par le succès, la dilfusion de l'Evangile ; l'ardent et généreux député du Nord, M. Thellier de Poncheville, dont on peut dire que, même quand il déclare venir chercher des encouragements et des exemples, c'est luiquien apporte àceux qui l'écoutent.

C'était un prêtre et un homme d'Etat hollandais, le docteur Schaepman, développant en langue flamande les avantages de l'association et rappelant les gloires et l'action bienfaisante des anciennes gildes.

C'était le grand Alsacien, le grand curé de Mulhouse, M. Winterer, retfaçant, avec autant de science que d'éloquence, l'histoire du socialisme, de ses origines, de ses progrès, et mettant, en regard des périls dont il nous menace, les moyens qui sont à notre disposition pour lui arracher l'âme du peuple et l'avenir de la société.

C'était le président de la section des sciences, lettres et arts, M. Kurth, bien qualifié pour recommander la science et à qui son cœur de grand chrétien a inspiré de superbes accents pour féliciter le ministre des chemins de fer, M. Vandenpeereboome, de la lutte qu'il a vaillamment engagée contre l'importation de la pornographie.

C'était un curé de Gand, le pasteur aimé des Flamands, l'abbé Cleys, plaidant dans la langue du peuple la cause de cette langue, qui est et restera, parmi les populations non wallonnes, le seul moyen d'influence, celui qu'on ne saurait abandonner sans le voir ressaisir par l'ennemi. Jamais nous n'avions mieux compris qu'en l'écoutant, sans le comprendre, ce que l'action oratoire, naturelle, communicative, ajoute à l'énergie de la parole ; jamais nous n'avions constaté à ce degré ce qui peut s'échanger de sympathie entre un orateur et un auditoire. En lisant le lendemain, dans les journaux, la traduction abrégée de son discours, nous avons joint par la pensée nos applaudissements sincères aux formidables acclamations qui avaient accueilli sa parole, surtout lorsque, pour prouver sa thèse, il a évoqué le souvenir encore vivant et cher du jeune prince Baudouin, si prématurément ravi à l'affection du peuple belge. Nos lecteurs en jugeront par cet extrait du procès-verbal :

« Les socialistes parlent au peuple un langage qui lui va au cœur. Les antisocialistes doivent bien faire la même chose. Il faut conserver au peuple flamand, si bon, si dévoué, ses croyances. Le peuple flamand est reconnaissant, comme un enfant, à quelqu'un des classes supérieures qui lui dit quelques mots en flamand. Aussi a-tril tressailli d'allégresse quand il entendit un prince lui parler en flamand. (Applaudissements prolongés.)

« Aussi a-t-il protesté quand on a essayé de le salir ! (Applaudissements prolongés.) Il s'est écrié : a Non, non,

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notre prince bien-aimé est allé en paradis pur de toute tache ! » (Bravos enthousiastes.)

Je ne puis nommer ici tous les orateurs. II me faut pourtant signaler encore un évéque, W' Stillemans, évêque de Gand, qui est venu rendre hommage à la généreuse initiative du roi Léopold II dans la fondation du Congo indépendant et recommander aux catholiques belges l'œuvre d'évangélisation dont cette entreprise leur impose le devoir. Enfin, à côté d'un Dominicain français, le R. P. Berthier, aujourd'hui recteur de l'université catholique de Fribourg, qui a entretenu rassemblée de la synthèse des sciences sous l'hégémonie de la philosophie chrétienne, comment omettrais-je l'admirable, la lumineuse, la touchante allocution d'un prêtre, Alsacien de naissance, Français de nationalité, Anglais par son éducation, Irlandais par sa résidence, savant et apôtre par profession, le révérend Klein qui, reprenant la thèse plusieurs fois traitée de l'influence scientifi.que à reconquérir, a su la rajeunir par des considérations nourries de savoir et de raison et donner à ses dernières paroles les accents de la foi et de la tendresse chrétienne ? a Catholiques de Belgique, s'est-il écrié, vous qui ne connaissez pas le malheur d'être nés dans l'hérésie, vous à qui l'héroïsme et les souffrances de vos pères ont gardé l'héritage que nos frères d'Angleterre ont perdu, au nom de vos épreuves passées, au nom de vos victoires présentes, priez pour nous ! »

Nous n'avons pas vu en France, dans nos belles assemblées catholiques, de réunions plus brillantes et plus consolantes que celles de Matines. Mais ce que nous n'avons vu que là, ce qui constitue, à notre avis, la plus remarquable et la plus heureuse des innovations^ c'est une assemblée ouvrière, appelant les hommes du peuple à dire leur mot dans ces grandes assises de la société chrétienne. Je me trompe : l'œuvre des cercles ouvriers nous

a donné naguère à Paris ce spectacle. Toutefois il s'agissait d'un congrès spécial où l'intérêt des classes ouvrières était seul en cause. A Matines, c'est au sein d'un congrès général que la classe dirigeante a su faire une place aux représentants du travail manuel. Le cardinal-archevêque a voulu présider lui-même la séance et l'inaugurer par une allocution où il a fait passer toute la paternité de son cœur d'apôtre, toute la tendresse du cœur de Jésus-Christ pour ceux dont il a voulu partager la condition ici-bas. Après une allocution de M. Arthur Verhaegen, qui a remercié son Emiuence au nom des ouvriers et rappelé à ceux-ci les bienfaits de l'association professionnelle, on a entendu successivement un membre de la Société ouvrière d'Anvers, qui a signalé à ses camarades le danger du socialisme, ce faux ami de l'artisan ; puis un ouvrier de l'arsenal de Gand, qui a recommandé la lecture de la bonne presse et le mépris de la mauvaise ; enfin un typographe, président de la Maison des ouvriers de Bruxelles, qui a discuté la question des syndicats. Il a reconnu la supériorité théorique des syndicats mixtes, mais il n'y croit guère et se plaint que les partis politiques en Belgique subordonnent trop souvent la question sociale à la question électorale. Les ouvriers catholiques doivent sou-l tenir les candidats catholiques, sans doute ; mais l'orateur craint que souvent on n'hésite trop à peser sur le patron, de peur de décourager en sa personne un électeur influent. Il trouve aussi qu'on est trop timide à réclamer l'intervention de l'Etat, qui est, dit-il, bien nécessaire. Il compte sur le congrès de Malines pour faire avancer ces questions.

On voit que celui-là du moins ne parle pas de commande. Il est permis de trouver ses idées un peu hardies. Mais ne vaut-il pas mieux que les braves gens qui ont ces idées, là viennent les dire en face à des bourgeois qu'ils traitent

en amis, plutôt que de les exprimer derrière eux avec raccent de la menace ? Et n'est-ce pas un réel progrès de voir un ouvrier, légèrement teinté de socialisme, confier à une assemblée catholique et bourgeoise le soin d'étudier et de faire mûrir les problèmes dont la solution intéresse son sort?

Une chaleureuse allocution de M. Nobels prépare ensuite le vote par acclamation d'une adresse de dévouement et de reconnaissance à envoyer à Léon XÏII au nom des . ouvriers. La bénédiction du cardinal termine cette séance à laquelle nous ne connaissons pas de précédent, mais qui pose, selon nous, un précédent plein de promesses.

Inauguré par la prière, le congrès catholique devait s'achever par un acte de foi. C'est encore la vieille basilique de Saint-Rombaud qui a reçu les évêques et les congressistes, pour entendre laparole chaleureuse et brillante du plus Français des orateurs Belges, le sympathique et éloquent vice-recteur de l'université de Louvain, M^"" Cartuyvels. Du haut de la chaire historiée de la cathédrale il a redit les motifs d'espérance que le congrès nous suggère. Après lui, le cardinal-archevêque est venu prononcer les paroles de remerciement et d'adieu, et résumer dans une suprême bénédiction toutes les grâces épanchées par le Dieu de bonté sur une assemblée réunie en son nom.

J'aurais fini ma tâche d'historiographe, s'il ne me restait pas à parler du banquet. Pas de corvée plus fastidieuse que les festins officiels, où le hasard de la fonction fait asseoir des indifi'érents côte à côte, quand il ne rapproche pas des ennemis. Mais lorsque les cœurs battent à l'unisson; lorsque, durant une semaine entière, des hommes, accourus de tous les points du monde, ont travaillé de concert à une œuvre commune où ils ont mis toute leur âme, rien n'égale le charme de cette intimité qui s'épanche dans la gaieté d'un repas fraternel, surtout

à l'heure où les conversations particulières font place à l'expression publique des félicitations et des vœux.

L'heure avancée et la nécessité pour beaucoup de con, vives de partir le soir même ont réduit cette fois le nombre des toasts.

Le comte de Mérode Westerloo, président du Sénat^ a ouvert la série en buvant au Pape, Léon XIII, illuminateurdes consciences et pacificateur des sociétés.

Le cardinal Goossens a suivi, en buvant au roi, gardien sage et fidèle des libertés de la Belgique, initiateur de la civilisation chrétienne dans le continent africain ; à la reine, doublement chère au peuple belge par ses vertus et par ses épreuves.

L'honneur m'est échu de répondre, au nom des étrangers, en portant la santé des chefs ecclésiastiques et laïques auxquels était dû le succès du congrès.

M. le sénateur Lammens, avec le charme que donne la bonté, jointe à l'autorité de l'âge et des services, a reporté sur le secrétariat du congrès les éloges adressés aux chefs et a fait à M. Fris, secrétaire général,, l'application du gracieux compliment fait autrefois par Augustin Gochin à M. Ducpétiaux, en le félicitant d'avoir été un si bon secrétaire et un si bon général.

M. Fris a riposté, en déployant les qualités de belle humeur et de faconde brillante auxquelles j'ai déjà rendu hommage.

Enfin, l'un des commissaires a remercié le bureau du témoignage flatteur rendu au zèle de la jeunesse.

11 est toujours déplacé de se citer soi-même. Et pourtant je ne trouve pas de meilleur moyen de rendre l'impression que m'a laissée ce banquet, que de reproduire ici quelques-unes des paroles que cette impression m'a inspirées :

« Heureux, ai-je dit, heureux les pays où chaque chose

est à sa place, où tous les devoirs sont remplis et toutes les réciprocités comprises !

c( Il faut venir chez vous, Messieurs, pour entendre un homme d'État porter la santé du Pape et un homme d'Église porter la santé du roi.

« C'est sans doute un avantage pour le Saint-Père de pouvoir compter sur le dévouement des politiques. Mais c'est, si je ne me trompe, un avantage plus grand pour un chef d'État de se sentir soutenu et comme porté par les vœux et la prière de ceux à qui les âmes obéissent.

(( Ce bonheur-là n'arrive qu'aux gouvernements qui le méritent, et ces gouvernements -là n'échoient qu'aux peuples qui, comme vous, savent les faire... »

Et maintenant le congrès de Matines est entré dans ce passé. Il est allé y rejoindre ces glorieuses assemblées dont il a continué la tradition et embelli le souvenir. Il nous reste à traduire en actes les leçons et les exemples que nous en avons rapportés.

Catholiques de France, savez-vous le reproche qu*on peut vous faire? C'est dêtre de tous les partis, excepté du vôtre. J'en ai fourni la preuve dans cet article même, à ; propos des universités libres. Ou les a fondées pour vous ; vous dites que vous les aimez et vous ne les soutenez pas. Combien d'autres exemples pourrais-je citer encore de cette légèreté avec laquelle nous traitons nos affaires, de ce désintéressement étrange qui nous porte à délaisser nos amis, à oublier la solidarité, à parler, dans l'occasion, I le langage de ceux que nous avons le devoir de combattre, à lire leurs journaux et leurs livres, non seulement pour les besoins de la lutte, mais parce qu'ils nous amusent; à vanter leur esprit, leur talent, tandis que nous dénigrons nos frères d'armes; à tout pardonner aux sceptiques, I tandis que nous ne pardonnons rien aux croyants ; à changer, en un mot, de cocarde et de drapeau, selon le

hasard de nos relations ou le caprice de notre frivolité ! Le byzantinisme nous envahit, les querelles de mots nous occupent, la nouveauté seule nous attire, l'effort nous fatigue et le sérieux nous ennuie. On pardonne tout à ceux qui donnent des fêtes brillantes. Le plaisir est la seule grande affaire, et l'argent, serviteur du plaisir, est le seul grand besoin. La jeunesse descend plus rapidement, tous les jours, la pente où s'est engagée la génération qui la précède. Jamais on n'a vu plus de jeunes hommes chrétiennement élevés ; jamais on n'en a moins trouvé qui fussent prêts à se dévouer pour une cause sacrée et à lui sacrifier leurs divertissements.

Le peuple voit ces choses et il les juge. Il s'habitue à nous dédaigner, à nous compter pour rien. Tandis que la politique nous tient à l'écart du pouvoir, il dépendrait de nous de conquérir lentement, dans le studieux emploi de nos loisirs, l'influence que confère le savoir uni au sérieux de la vie et à l'éclat des services. A cette heure où le siècle finissant interroge, anxieux, l'horizon, pour découvrir ce que nous réserve la prochaine aurore, est-il donc impossible, à ceux qui détiennent le dépôt des principes sauveurs et des vérités immortelles, de se rendre nécessaires par leur valeur et d'obliger le pays à leur confier ses destinées? Non, certes, ce n'est pas impossible , mais il y faudrait autre chose que des esprits légers et des volontés débiles. Sans vouloir exagérer le mérite de nos voisins ni méconnaître des faiblesses qu'ils sont les premiers à confesser, j'ai trouvé chez eux une intelligence plus pleine des besoins de notre temps et des devoirs qu'ils nous tracent. Si j'ai mis trop de chaleur à le dire ici, le lecteur français voudra bien pardonner un excès de langage à celui qui ne connaît pas d'excès possible dans l'amour de son pays et dans la passion de le servir.

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