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et, parmi tant de productions malsaines, ce nous est une joie véritable de pouvoir signaler aux jeunes esprits, avides de certitude, le pain substantiel que des mains, savantes et pieuses, leur ont pétri.
M. Taine, s'il lit cet ouvrage, y trouvera une note sévère qui détonne avec le concert d'éloges que lui valent, depuis quelques années, ses belles études sur les origines de la France moderne. Du moins, il ne pourra pas se plaindre d'être exécuté sans jugement, ou condamné sans preuves. L'écrivain qui reproche avec tant de raison à la Révolution française d'avoir sacrifié les faits aux systèmes, fera bien de relire son livre de Y Intelligence et d'appliquer à sa philosophie le critérium qui lui a dicté ses appréciations historiques. M. de Broglie rapporte, à son occasion, un vieux conte où il est question de hareng et d'esturgeon. M. Taine trouvera peut-être la plaisanterie cruelle, mais il lui sera plus difficile de prouver que la satire soit imméritée. D'ailleurs, ce n'est là qu'un léger sourire qui vient égayer sans méchanceté une discussion ardue.
La critique saura vite reprendre le ton sérieux de la controverse, et les logomachies de M. Taine verront beau jeu. Quand le philosophe positiviste veut identifier le physique et le moral, l'ébranlement des nerfs et la sensation physique, il croit se tirer d'affaire en disant que « c'est le même mouvement vu du dedans ou vu du dehors ». Mais M. de Broglie lui demande aussitôt « ce que peut signifier vu du dedans ou vu du dehors, quand il n'existe ni corps réel, ni esprit réel, c'est-à-dire quand il n'y a ni dehors, ni dedans, soit matériel, soit métaphorique ». Quand, après avoir ramené toute connaissance à une hallucination, M. Taine essaye d'établir que à^ ordinaire (pas toujours), les hallucinations vraies prédominent sur les fausses, « parce que, dit-il, si la nature nous trompe^ c'est pour nous instruire, M. de Broglie demande à celui qui
s'est isolé de toute réalité qu'elle est cette nature, et pourquoi, étant si mensongère^elle est si digne de foi. Arrivé en-fin au point central de la théorie, à V illusion métaphysique du moi, l'impitoyable censeur ne se borne pas à faire ressortir, par un résumé plein de relief et de vie, ce qu'il va de monstrueux dans cette invention ; il a le courage de suivre M. Taine à travers le dédale de ses paradoxes, dans ce fouillis où les minuties anatomiques s'entrecroisent avec les fantômes philosophiques, pour établir que toute personne est un système de faits, que nous avons tort de croire être nous-mêmes, que ce sont 7ios sensations et nos images qui croient être nous Qi ciu' elles-mêmes se trompent en le croyant ».
C'est ainsi que M. de Broglie sait rendre compte de l'erreur, et en triompher.il n'est pas moins remarquable dans l'exposé de la vérité. Son livre IV, sur le mécanisme de la perception, est une des lectures les plus attachantes qu'un homme instruit puisse faire de notre temps. Tout serait à relever dans ces belles pages; mais nous avons été déjà trop long, et nous nous bornerons seulement à signaler deux passages qui donneront une idée des ressources variées de l'auteur.
Le premier est celui où, faisant à un enfant nouveauné l'application de la théorie qu'il vient d'exposer, il montre, dans ce novice de la perception externe^ la parfaite image du philosophe sensualiste qui ne sait pas se distinguer de ses impressions. >
« Considérons un enfant au berceau, à l'âge où il commence à discerner les images colorées et les sons, même avant que sa raison ne semble être éveillée.
« Quel est son état de conscience, pour parler la langue des sensualistes ? Qu'éprouve-t-il ?
« Il éprouve une vague sensation musculaire générale, qui se confond avec le sentiment de son existence ; mais
il ne connaît pas la forme de son corps et de ses organes. Il a peut-être le rudiment de la notion d'étendue, le signe sensible ayant déjà commencé à être vaguement interprété.
« Il entend des sons, il sent des odeurs, mais il ne sait pas d'où viennent ces impressions qu'il éprouve. Il voit passer devant ses yeux des fantômes colorés, mais il ne sait àquelle distance ils se trouvent, ni quel corps ces apparences signifient.
« Qu'est-ce donc que cet enfant?
« C'est un philosophe sensualiste, exactement conforme à la définition de Hamilton et Stuart Mill.
« Il éprouve des phénomènes qui sont des phénomènes de finconnu, suivant l'expression de Hamilton.
c( Si un corps étranger vient à le choquer, si une ombre ou une lumière vient à passer sur ses yeux, si un son retentit à son oreille, le corps qui produit ces effets est certainement pour lui la cause inconnue de se^ sensations» Il est donc parfaitement conforme à la doctrine moderne; il n'a encore acquis aucun de ces préjugés métaphysiques sur l'existence des corps, dont les hommes adultes sont infectés par l'effet de la tradition.
« Son ignorance du monde extérieur, son impuissance à atteindre l'objectif, a même sur celle de nos philosophes un grand avantage; elle est naïve, elle est simple, elle ne s'exprime pas sous la lourde forme de dissertations. Entre cet enfant et les philosophes sensualistes modernes, il y a la différence qui existe entre l'enfance véritable et le retour a l'enfance après avoir passé par l'âge adulte; tout le monde comprend combien le second état est moins gracieux que le premier.'
« Malheureusement, cet heureux état, si conforme à la vérité philosophique, ne durera pas longtemps.
«^La perception du tact ne tardera pas à changer son état de conscience. Parmi les images qui passent devant
44 NOtVEAUX MÉLANGES PHILOSOPHIQUES
ses yeux, il en est une qui lui devient familière, et qui s'unit bientôt à un contact plein de douceur. C'est la figure de sa mère qui vient l'embrasser. Sans doute, pendant les premiers temps, il n'éprouve encore que des sensations subjectives : ce seront les caresses de l'inconnu. Mais qui doute qu'au bout d'un certain temps, il ne se dégage de toutes ces sensations l'idée d'un être réel, d'un corps vivant, d'une personne tout à fait distincte des vagues apparences qui jusqu'alors flottaient mollement autour de son âme enfantine? Quand ce moment sera venu; quand l'aspect coloré de cette figure animée sera devenu pour lui le signe de la présence d'un être chéri ; quand, suivant l'expression de Virgile, il saura montrer par son sourire qu'il reconnaît sa mère...
Incipe, parve puer, risu cognoscere malrem,
alors il aura cessé d'être sensualiste : il connaîtra une chose et une personne, il connaîtra une substance, il commencera, au milieu des caresses et des baisers de sa mère, à être initié à la métaphysique.
(( Suivons-le maintenant dans son étude du monde, lorsque, ses facultés ayant urû, il peut agir d'une manière plus personnelle. Vous le verrez exercer activement ses doigts et toucher tous les objets qui l'entourent agiter et tourner en tous sens les jouets qui lui ont été donnés. Vous le verrez en même temps fixer ses yeux sur l'objet qu'il touche, suivre les variations du fantôme visuel, à mesure que cet objet se présente par ses diverses faces, se rapproche ou s'éloigne. Si 1 objet, de plus, est sonore, s'il est composé de parties qui puissent se choquer, l'enfant répétera l'expérience du son, en la joignant à celle du tact et de la vue.
« Que fait cet enfant, qui semble ne faire que jOuer, et qui croit lui-même ne faire que jouer? Il acquiert en ce
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momeiit les notions les plus importantes ; il apprend à se servir de ses sens ; il fixe par l'habitude les signes sensibles sur les notions qu'ils signifient; il apprend la géométrie ; il commence à marcher à la découverte du monde extérieur. Ce qu'il apprend dans ces premières études, sous la direction de la nature, est plus difficile et plus important que les huit livres d'Euclide qu'il apprendra plus tard. L'abîme qu'il franchit en passant du dedans au dehors, en atteignant la réalité objective, est un plus grand obstacle que l'Océan qui séparait Colomb du nouveau monde deviné par son génie ' . »
On vient de voir dans ce morceau, l'heureuse alliance de la description littéraire à la la description scientifique. Nous voudrions montrer en finissant quel parti l'auteur sait tirer de la science pure, pour appuyer les résultats de son analyse philosophique. Mais ici la citation est impossible ; c'est un chapitre entier que nous aurions à présenter au lecteur, le chapitre intitulé : le monde apparent et le monde réel.
Quelle est la prétention des positivistes? C'est de soustraire le noumène à l'observation. Et maintenant quel est le résultat des derniers progrès de la science'? C'est d'établir que, si le phénomène est le moyen de l'observation, l'objet observé est tout autre chose que son apparence, une réalité objective, constante, dont le phénomène est le signe^ et non pas Vimage, c'est-à-dire précisément un noumène. C'est là en effet ce qui ressort des théories récentes sur la nature de la lumière, sur l'équivalent mécanique de la chaleur, sur la réduction de tous les faits physiques à des mouvements. L'objet observé, c'est le phénomène, nous dit-on? Mais, pas du tout : le phénomène, c'est la sensation de la lumière qui impressionne ma vue;
Tobjet, c'est une surface réelle qui a la propriété de décomposer la lumière blanche, d'absorber certains rayons, de réfléchir les autres, de les transmettre à travers les ondulations de l'éther avec une vitesse mesurable et suivant des lois connues. Le phénomène, c'est la sensation de chaleur qui me brûle la main à l'approche de Teau bouillante; l'objet, c'est l'eau bouillante, c'est-à-dire un agrégat de molécules dont la vitesse vibratoire a été accélérée par un accroissement de mouvement intérieur, que je puis transformer en action mécanique avec une puissance déterminée. — On me disait : Le passage à l'objectif est impossible. Et il est tellement réel que la science me fait la description de ce monde nouménal, absolument différent du monde phénoménal. Et la preuve qu'elle le décrit tel qu'il est, c'est qu'elle fonde des prévisions, des calculs, des actions utiles sur le système ainsi décrit, et que ces précisions se vérifient, ces calculs sont trouvés justes, et ces opérations réussissent.
« Regardons, dit M. de Broglie, ce monde objectif, dépouillé de l'éclat dont les sensations le revêtent.
« Les atomes marchent suivant leurs routes accoutumées; ils se croisent, ils se choquent, ils vibrent, mais dans le silence. Le vent passe sur les arbres ; mais ils frissonnent sans produire aucun son. La mer frappe violemment sur le rivage, et roule ses vagues impétueuses; mais les vagues ne mugissent pas.
« Il n'y a pas d'oreilles pour les entendre, et sans oreilles, remarquons-le bien, la sensation du son n'est rien, absolument, ou plutôt il n'y a d'autre son que le mouvement même de l'air.
« Le soleil ne cesse de darder ses rayons sur la terre, c'est-à-dire de projeter des ondulations éthérées, de vitesse et de longueur diverses; mais les teintes variées, dont la lumière revêtait le globe, ont disparu. Aucun œil
ne les voit, elles n'existent pas. Il n'y a que des vibrations.
c( Dire que le monde entier est dans l'obscurité, ne serait pas exact. L'obscurité elle-même est une sensation, et, d'ailleurs, elle semble exclure la connaissance distincte des objets. Mais pour ce spectateur, dépourvu d'yeux et qui ne contemple que par Tintelligence, le monde n'a aucune espèce de couleur; et s'il faut absolument, pour le besoin de notre imagination, en supposer une quelconque, ce serait cette teinte grise, uniforme, qui semble la moyenne de toutes nos impressions lumineuses, et dont nous revêtons involontairement les conceptions abstraites de la géométrie.
« Or, remarquons-le bien, ce monde silencieux et sans lumière que nous décrivons ainsi, n'est pas un monde abstrait ou hypothétique. C'est le monde objectif et réel dans lequel nous vivons et que la science étudie ^ »
C'est ainsi que les découvertes de la science rendent témoignage à l'objectivité du monde. Mais que dis-je? Avant même de rien découvrir, la science avait déjà affirmé sa foi dans la réalité du noumène. Comment? Par le fait même de ses recherches ; car, ce qu'elle cherchait, c'était l'explication du phénomène. « Or, dit M. de Broglie, si les sensations sont tout ce que nous pouvons connaître, pourquoi chercher autre chose ? Pourquoi surtout chercher cette explication dans des phénomènes que nous ne pouvons pas percevoir, dans des vibrations sonores que notre oreille ne peut compter, dans des ondulations d'un éther qui échappe à tous nos moyens de vision ? s'il n'y a que des sensations, c'est-à-dire des apparences, pourquoi expliquer les sensations que nous sentons et les apparences qui nous apparaissent, par des sensations que
nous ne sentons pas, et par des apparences qui ne nou& apparaissent pas ? »
Ainsi le positivisme rigoureux condamnerait la science au silence et à l'inertie. Mais la science ne se laisse pas désarmer, elle poursuit ses recherches, elle ne cesse d'interroger le dessous des choses. Si elle ne peut le faire qu'en obéissant aux positivistes, de quel droit ceux-ci prétendraient-ils lier la cause de leur philosophie de V ignorance à celle de la science expérimentale?
Nous avons évidemment dépassé les limites d'un compte rendu bibliographique. Notre but, en effet, n'était pas de louer l'ouvrage, mais de le faire lire. Or, il nous a semblé que, dans ces hautes questions, tant de foi& débattues entre les hommes, il est si difficile de dire du nouveau que, si un écrivain y a réussi, le public est peu porté à le croire. Il ne suffit pas qu'un ami de l'auteur le lui dise, qu'un ami de la vérité le lui prouve, et c'est ce que nous avons cherché à faire en partie par nos citations, en partie par nos analyses.
Nous voulons espérer que le lecteur, mis en goût de belle et bonne métaphysique, voudra découvrir par luimême dans le livre mille trésors que nous ne lui avons même pas indiqués. De ce nombre seront le chapitre de V Abstraction, dans lequel M. de Broglie, ennemi courtois et toujours équitable, rend pleine justice à M. Taine ; celui où il introduit l'idée de finalité dans l'adaptation des signes aux choses signifiées ; une remarquable étude sur le rôle supérieur des signes sensibles appelés à manifester l'idéal; celui où il démontre, par les principes les plus récents de l'optique, l'absurdité du système de l'étendue subjective; celui où il prend ses précautions contre l'abus qu'on pourrait faire de sa théorie sur la subjectivité des couleurs et des sons ; des notes curieuses et savantes sur l'unité du composé humain, sur la théorie
PHILOSOPHIE ANCIENNE Eï NOUVELLE 49
scientifique des atomes; une étude originale et profonde, rejetée en appendice à la fin de Touvrage, sur la théorie scolastique de la matière et de la forme, etc.
Nous ne terminerons pas sans mêler quelques réserves à des éloges, que nous voulons toujours sincères. L'ouvrage contient des longueurs, l'auteur se laisse gagner au plaisir de compléter les recherches, sans se soucier toujours assez de les conduire vers son but : dans ces moments-là, le style, d'ordinaire ferme et rapide, fléchit et languit ; on commence à sentir la lassitude de l'abstrait.
Ailleurs, la préoccupation de la pensée laisse pénétrer quelques négligences de forme, notamment des répétitions de mots.
Ce sont là des taches légères : nous en signalerionsd'autres, si nous en avions aperçu. L'ensemble ne s'en ressent qu'à peine. C'est une œuvre de premier ordre, œuvre de penseur, de savant et d'écrivain. Les traditions littéraires d'une famille illustre n'ont rien à perdre entre les mains de celui qui vient à son tour mettre le prestige d'un grand nom, d'un grand esprit et d'une grande foi, au service de la vérité.
PEÏILOSOPHIE ANCIENNE ET NOUVELLE LE POSITIVISME ET LA SCIENCE EXPÉRIMENTALE'
(2'= article.)
« Il n'y a de connaissable que les faits et leurs lois. » Telle est la formule générale du positivisme.
Cette doctrine a rencontré récemment un adversaire redoutable en la personne d'un métaphysicien qui prend pour base la science expérimentale.
A cette première partie de la formule positiviste : Il n'y a de connaissable que les faitS;, il a opposé cette réponse : Il y a des substances, et la science expérimentale rend témoignage à leur réalité.
Dans un précédent article, après avo î laii, connaître la méthode originale employée par M. Tabbé de Broglie, nous avons étudié l'application qu'il >m 'ait à cette première partie de sa réponse.
Pour achever de présenter au public ce beau travail, il nous reste à montrer comment, en réponse à cet autre membre de l'axiome positiviste : il n'y a que des lois, l'auteur établit quil y a des causes, et qn'un légitime emploi de nos facultés nous rend capables de les connaître avec certitude.
Toute cette seconde partie de l'ouvrage est divisée en trois livres : le premier contient une étude cortiparative
1. Extrait des Annales de Philosophie chrétienne^ îq® de mars 1882.
des causes et des lois; le second est consacré à l'analyse du procédé logique qui conduit à la connaissance des causes et des lois: l'induction; — le troisième livre tire la conclusion de tout l'ouvrage : c'est la critique du Positivisme.
Notre dessein n'est point de suivre pas à pas notre auteur dans cette longue et patiente recherche. Réduit à une sèche analyse, ce compte rendu fatiguerait le lecteur. Nous répondrons mieux, ce nous semble, à son attente, en traitant rapidement les questions posées par M. l'abbé de Broglie. Il va sans dire que les solutions que nous proposerons sont celles qui lui appartiennent.
Quand les Positivistes lancent l'interdit contre la Causalité, quand ils défendent à l'esprit humain de chercher le pourquoi des choses et prétendent le confiner dans l'étude du comment, on peut dire tout d'abord qu'ils sont en contradiction avec la nature. L'enfant qui casse son jouet, un automate par exemple, pour savoir ce qu'il y a dedans, se montre curieux à la fois de deux choses : ce qui produit le mouvement de l'automate, et comment ce mouvement est produit. Il veut connaître la cause et la loi. Et s'il y a en lui un désir prépondérant, c'est évidemment le désir de connaître la cause. Sa métaphysique rudimentaire comprend vite que, derrière un fait, il y a un pourquoi ; et son expérience, encore à peu près nulle, ne lui a pas appris que les faits s'enchaînent de telle sorte qu'une même cause peut déterminer un grand nombre de conséquences diverses. L'idée de la loi qui groupe ces conséquences et les ordonne entre elles, le préoccupe donc moins que l'idée de la cause qui donne la raison immédiate du phénomène.
Ainsi la nature intellectuelle de l'homme, dans son état primitif et spontané,' rend témoignage à la causalité. Et déjà nous pouvons apercevoir ce que la méthode du bon
52 NOUVEAUX aiELANGES PHILOSOPHIQUES
sens corrigé saura tirer de ce fait. Le bon sens croit à l causalité; il serait donc imprudent de la nier; le boi sens inculte détermine très imparfaitement la causalité il y aura donc lieu de corriger ces déterminations gros sières par des approximations successives. La scienc expérimentale jouera son rôle dans ces corrections di bon sens, et, par conséquent, aura sa part dans le résulta final de l'induction étiologique.
Mien nest qui ne possède sa raison d'être. Cet axiome d( Leibniz, dans sa plus haute généralité, échappe à tout( contestation. Où donc rencontrerait-il des adversaires Dans les rangs des Théistes? Mais ils rapportent tout i une cause première. Parmi les Dualistes? Mais ils ne s( distinguent de nous qu'en partageant entre deux prin cipes l'explication de toutes choses. Parmi les Pan théistes? Mais ils ne nient pas la causalité, ils se refusen seulement à placer la cause première en dehors di système qu'elle soutient; ils se déclarent pour une eau salité immanente à l'univers. Restent les Positivistes mais ils n'oseni pas eux-mêmes condamner ouvertemeni cette recherche du pourquoi qui s'impose avec tant de force à l'esprit humain. Ils se contentent de la ramenei à la recherche du comment, s'efîorçant d'établir que h distinction objective entre Tune et l'autre question esl ou chimérique ou indémontrable. A les entendre, le pourquoi serait la forme vulgaire, le comment serait la form( scientifique d'un seul et même problème. Et ce problème est celui de la raison suffisante.
Habemus confitentes reos. Il faut donc une raison suffisante. Et toute la question est de savoir si des lois qui m
seraient pas des causes, ou ne seraient pas connues comme telles, pourraient jouer le rôle de raison suffisante. Mais nous connaissons des lois de cette sorte, des lois qui, de l'aveu de tous, ne sont pas des causes : ce sont les lois mathématiques. Voyons si elles peuA^ent fournir la raison suffisante d'une réalité. Le propre des lois maihématiques est de régir les grandeurs. Mais dans quel domaine s'exerce leur empire? Dans le domaine de 1 abstrait, de Tidéal, et la réalité n'y intervient qu'à titre d hypothèse. Si Von suppose un cercle parfait, les arcs sous-tendus par des cordes égales sont égaux. Voilà la loi ; mais a-t-elle jamais produit un cercle réel 1 A-t-elle jamais suffi à réaliser 1 hypothèse? Et si je trace un cercle imparfait, la loi empêchera-t-elle que des cordes égales sous-tendent des arcs inégaux?
Ainsi les lois mathématiques fournissent la raison suffisante des rapports de grandeur là où il y a grandeur réelle; mais elles ne fournissent nullement la raison suffisante de l'existence d'une chose mesurable. Un monde hypothétique et idéal suffit aux mathématiques. Doncles mathématiques ne produisent pas un monde réel.
Et les lois physiques? Ici l'illusion est plus à craindre. Il semble que ce soient bien des réalités que ces lois régissent. Ne dit-on pas tous les jours : La pierre tombe 2n vertu de la loi d'attraction ; les corps se combinent en vertu des lois d'affinité, etc.?
Mais un peu de réflexion dissipera cette équivoque. Dans le langage usuel on échange volontiers le nom de loi et le nom de force ; mais on sait à quoi s'en tenir et il faut être positiviste pour s'y tromper. Quand on dit : les Dorps tombent en vertu de la pesanteur, on entend : ils tombent par la force de la gravitation et selon la loi du mouvement accéléré qui fait croître les espaces parcourus en raison directe du carré des temps. La force de la gra-
vilation est pour le bon sens Yaction d'une cause^ c'est-àdire d'un agent réel (connu ou inconnu, peu importe), et la loi delà gravitation est la formule des rapports que l'observation détermine entre les espaces parcourus et l^s temps employés à les parcourir. S'il existe un corps et s'il tombe, il tombera suivant cette formule ; mais la formule n'a jamais rien fait tomber toute seule, de même que des millions additionnés sur le papier n'ont jamais enrichi personne.
On rougit véritablement d'insister sur de semblables banalités; et pourtant, il est bon que le lecteur sache que ce sont-là, pour les Positivistes, des vérités inconnues. Écoutez M. Taine : si vous n'y prenez garde, au bout d'un moment vous ne saurez plus distinguer l'abstrait du réel. Vous apprendrez à son école que « la nécessité, fondée « sur l'identité logique est la reine du monde... qu'elle « Tétreint dans ses dents d'acier... que tous les actes de (( l'homme sont l'effet nécessaire de sa faculté maî- (( tresse;... que l'homme est un théorème qui marche,... « si nous avons besoin de recourir à l'expérience pour c( constater certaines vérités, c'est à cause de l'imperfec- « tion de notre science, c'est parce qu'il nous manque c( des intermédiaires explicatifs. Quand nous connaîtrons « entièrement le monde, nous reconnaîtrons que sa c( construction réelle est identique à nos combinaisons « idéales; et toutes les sciences, physique, physiologie, (( science sociale, géographie, histoire... tout ce qui « regarde les mondes, les états et les individus se dédui- « ront d'un axiome unique selon la méthode d'Euclide et « en procédant toujours par identité ».
M. Taine n'attend pas que la science humaine ait accompli ce beau progrès. D'un élan merveilleux il anticipe sur l'évolution finale de la pensée et entonne ce fameux dithvrambe où il rend à la formule des honneurs
divins : « Nous découvrons, dil-il, l'unité de l'univers et « nous comprenons ce qui la produit. Elle ne vient pas « d'une action extérieure, étrangère au monde (tremc( blez, théistes!) ni d'une chose mystérieuse, cachée a dans le monde (disparaissez, panthéistes !). Elle vient c( d'un fait général, semblable aux autres, loi génératrice « d'où toutes les autres se déduisent, de même que de la loi a de Vattraciioii dérivent tous les phénomènes de la pesan- « teur (nous ne le lui faisons pas dire)... L'objet final de « la science est cette loi suprême; et celui qui d'un élan « pourrait se transporter dans son sein, y verrait, comme «d'une source, se dérouler, par des canaux distincts et « ramifiés, le torrent éternel des événements et la mer « infinie des choses... Au suprême sommet des choses, au « plus haut de l'éther lumineux et inaccessible, se proa nonce l'axiome éternel, et Je retentissement prolongé « de cette formule créatrice compose, par ses ondu- « lations inépuisables, l'immensité de l'Univers. Toute c( forme, tout changement, tout mouvement, toute idée « est un de ses actes... et les séries des choses des- « cendent d'elle selon des nécessités indestructibles, c( reliées par les divins anneaux de sa chaîne d'or. L inc( différente, l'immobile, l'éternelle, la toute-puissante, c( la créatrice, aucun nom ne l'épuisé ; et quand se « dévoile sa face sereine et sublime, il n'est point d'es- (( prit d'homme qui ne ploie, consterné d admiration et d'horreur'. »
Tant de poésie éblouit, mais sous ces nuages dorés qu'ya-t-il? une perpétuelle équivoque. On commence par écarter la cause pour lui substituer la loi ; puis à cette loi abstraite et stérile, on attribue, à force de métaphores, toutes les prérogatives de la fécondité, et l'on dit : vous
i.Les Philosopltes français au xx^ siècle, — dernièic page.
voyez bien que la loi explique tout 1 Soit ; mais à la condition de devenir une cause.
L'erreur n'a pas le privilège du beau langage. Nous n'avons pas encore cité M. de Broglie; mais nous ne pouvons résister au plaisir de faire goûter au lecteur la réponse lumineuse qu'il oppose à la théorie des formules créatrices.
Il commence par faire justice des amphibologies qui se cachent sous la métaphore : « L'homme n'est pas un (( théorème qui marche ; cas les théorèmes ne marchent « pas et les choses qui marchent ne sont pas des théoce rèmes. La nécessité mathématique, purement passive, « n'a rien qui puisse gêner la liberté. Ce n'est pas elle (( qui étreint le monde dans ses dents d'acier, elle n'a (( pas de dents d'acier, ni de dents d'aucune sorte, elle a est parfaitement inoffensive; elle n'exclut que ce qui (( est absolument contradictoire ; elle ne nous prive que « du plaisir que nous pourrions avoir à contempler un (( carré rond, ou à être assis et debout en même temps.
« La nécessité physique, elle, resserre le champ de notre c( liberté. Elle nous gène, elle nous contraint; c'est sa « nature, parce qu'elle met en jeu des agents réels dont « l'activité s'oppose à la nôtre. Mais notre liberté lui c( résiste. Elle. a son champ d action propre; elle défend « son domaine. Cette nécessité ne résulte, comme nous «l'avons dit, que de la présence de causes plus fortes « que celles dont notre liberté dispose. Mais ces causes (( prédominantes ne nous enserrent pas de si près qu'elles <i ne nous laissent le jeu de nos propres forces, et même (( la possibilité de disposer, pour résister à la nature, de « certaines forces naturelles.
« La nécessité physique empêche le prisonnier de « sortir de son cachot, mais elle lui permet d'y faire c( trois pas. Cette nécessité empêche l'homme de s'élever
« dans les airs, mais elle lui permet de marcher sur le sol <( dans la direction qui lui plaît. »
Voilà le langage du bon sens. Quand on l'entend après celui des sophistes, il semble qu'on s'éveille après un mauvais rêve. 3Iais M. de Broglie ne se contente pas d'une demi-victoire ; à son tour, il prend l'offensive et ménage à la liberté, cette forme supérieure de l'activité causale, une éclatante revanche sur la nécessité.
« Dans cette lutte, dit-il, entre la liberté de l'homme et « la nécessité physique, c'est, après tout, la liberté qui <( triomphe.
(( Elle possède en effet une citadelle dans laquelle la « nécessité physique ne saurait pénétrer. C'est la cons- « cience. La nécessité physique pourra lier les bras et les « jambes de l'homme. Elle pourra paralyser tous ses <( mouvements. Elle ne pourra, tant qu'il vit et qu' il « possède sa raison, faire plier sa volonté.
c( En revanche, la liberté humaine envahit le domaine « de son adversaire; elle le repousse loin de ses fontières, « elle lui fait des prisonniers, en s'assujettissant elle- « même les lois de la nature, dont elle se sert pour <( résister à la puissance qui cherche à l'asservir.
« La nécessité physique provenant de la pesanteur « empêchait l'homme de s'élever dans les airs. L'homme « s'empare de cette même pesanteur et lui fait soulever <( l'aérostat au moyen du quel il monte au-dessus des « nuages.
(( Une nécessité physique empêchait l'homme de com- <( muniquer à distance avec dautres hommes ; la distance « a été vaincue par l'électricité.
« Qu'il est étrange de voir l'homme renier sa propre « liberté, et se forger lui-même les chaînes imaginaires « d'une géométrie abstraite, quand cette liberté est <( partout victorieuse et que le monde entier porte les
c( marques frappantes des triomphes de la volonté « humaine sur les nécessités de la nature î
(( Ajoutons enfin que, CDnditionnelle dans son essence, « cette nécessité physique est purement relative. C'est « uniquement une force actuellement plus grande que « la nôtre. Ce n'est ni une force unique, ni une force « infinie, ni une force indépendante, ni une force qui ait c( sa raison d'être en elle-même.
c( C'est un ensemble de causes distinctes l'une de « l'autre, dont la plupart, sous certaines conditions, « p?uvent être assujetties à notre volonté, et travailler à « notre délivrance. C'est leur nombre et leur puissance c( qui nous oppriment, mais elles ne nous sont pas supé- (( rieures pas leur essence. Ce sont des réalités contin- « gentes et variables, dont nous pouvons chercher la c( raison suffisante et à qui nous pouvons demander d'où (( elles viennent.
a Dès lors, rien n'empêche l'homme de chercher, par « delà les causes qui l'enveloppent, une cause transcen- « dante qui ait, sur ces forces naturelles dans leur « ensemble, la même supériorité que nous avons nousc( mêmes sur ces causes considérées en détail. Rien ne « l'empêche de suivre l'instinct de son cœur, et, dans la « lutte de sa liberté contre une puissance qui l'opprime, (( de s'adresser à une liberté plus haute, et de lui deman- « der l'aide dont il a besoin. Rien ne l'empêche d'aspirer c( à un ordre nouveau des choses dans lequel sa propre « liberté, se soumettant volontairement aux lois de l'ordre c( moral qui est -toujours gravé dans sa conscience, « serait pleinement victorieuse et souveraine de l'ordre c( physique, et où elle n'aurait que des désirs légitimes, « où la nature obéirait à tous ses désirs. »
La confusion des lois et des causes, voilà donc la source principale de Terreur positiviste. Mais cette confusion, à son tour, s'explique par une autre équivoque qu'il importe de dissiper.
Il y a deux espèces de causes : celles qui déterminent l'apparition des faits et celles qui les produisent. L'effort constant du Positivisme est de ramener toutes les causes à la première espèce : l'orsqu'iln'a plus devant lui que des causes déterminantes, il lui est plus facile de les absorber dans les lois.
Quand nous voyons deux faits se succéder ; quand le rapport de succession entre ces deux faits se reproduit plusieurs fois sous nos yeux, nous sommes portés à chercher dans le premier la raison du second. Lallation : post hoc ergo propter hoc, répond à une tendance de notre esprit qui est comme un témoignage rendu par notre nature intellectuelle à l'existence de la causalité.
Il y a là un péril d'erreur contre lequel l'homme apprend à se mettre en garde par l'expérience et par l'expérimentation. L'expérience donne de fréquents démentis aux anticipations précipitées d'une induction ignorante, et le sentiment de notre libreté nous suggère l'idée d'employer cette faculté à la vérification des rapports qui relient entre eux les phénomènes. L expérimentation est une expérience volontaire, accomplie dans des conditions choisies avec intelligence, pour écarter le concours fortuit et faire ressortir ou le lien de causalité ou l'incohérence entre les termes observés. Ainsi les anciens avaient remarqué que dans tout milieu putride il se développe des êtres vivants; de là, ils avaient conclu que la putréfaction engendre la vie. Et l'hypothèse de la génération
spontanée empruntait à des observations répétées une haute vraisemblance.
Qu'a fait M. Pasteur pour contrôler cette théorie ? Il ne s'est pas contenté d'observer, il a expérimenté.
Le développ^^ment de la vie dans un milieu putride peut tenir à deux causes : ou une production spontanée de nouveaux germes, ou rintroduction de germes préexistants. Pour éprouver la première hypothèse, il a pris des dispositions dont l'effet devait être d'empêcher toute introduction de germes venus du dehors et de détruire par l'élévation de la température tous ceux qui pouvaient exister dans le milieu putride. Dans ces conditions, aucune génération ne se produisait. Laissait-on une porte entrouverte à l'air atmosphérique, toujours chargé de corpuscules animaux Hagerminationapparaissaitaussitôt. Par là se trouvaient caractérisés les différents rapports des phénomènes entre eux: la vie après la corruption, simple rapport de succession; la vie après l'introduction des germes, rapport de causalité véritable.
Mais quelle est-elle, cette causalité? Elle est multiple et demande une délicate analyse. Appelons antécédent le terme qui joue le rôle de cause, Qi conséquent celui qui joue le rôle d'effet. Tantôt l'antécédent apparaîtra doué d'une force mesurable et au moins égale à l'effet, tantôt il semblera hors de toute proportion avec l'effet.
x\insi quand je soulève un objet pesant, j'ai conscience de mouvoir mon bras et de faire une dépense de force musculaire proportionnée au poids: si le poids vient à doubler, je double mon effort; mais si le poids augmente encore, il arrive un moment où ma force ne suffit pluset je ne soulève plus rien. Mon effort musculaire est donc bien la cause dont le soulèvement est l'effet. C'est' un cas de causalité efficiente. Mais voici un cas bien différent : un canon est chargé, je tire la corde de l'amorce, le coup
part, et, à une lieue de là, le boulet renverse une muraille. Avec toutes mes forces réunies, je n'aurais pas pu remuer une seule des pierres de cette muraille, et d'un coup de doigt j'ai renversé la muraille entière. Suis-je la cause de l'écroulement? Oui, sans doute ; car il y a tout autre chose qu'une succession fortuite entre mon action et l'effet produit. J'ai voulu renverser la muraille et je l'ai fait à coup sûr; d'avance je comptais surle résultat et je l'attendais, non du hasard, mais des moyens que j'employais. Seulement ces moyens ne consistaient pas dans l'application directe de ma force propre ; ils consistaient dans la mise en jeu des forces de la nature. Entre le mouvement de mon doigt et la chute des pierres il y a toute une série d'intermédiaires : j'ai tiré sur la corde et produit un frottement ; le frottement a enflammé l'amorce, l'amorce a mis le feu à la poudre, la poudre allumée s'est résolue en gaz, l'expansion du gaz a projeté le boulet, le boulet, avec une force que représente le produit de sa masse par le carré de sa vitesse, a traversé l'espace et heurté la muraille que ce choc a renversée.
La seule action efficiente qui m'appartienne est celle que j'ai exercée sur la corde de l'amorce, et celle-là est parfaitement proportionnée à ma puissance. Toutes les autres actions sont des phénomènes physiques, chimijjues, mécaniques, dont j'ai posé la condition déterminante; chacun d'eux a mis en liberté une force latente de la nature, qui s'est substituée à la force précédente et a produit l'effet qui lui est propre.
Nous pouvons maintenant essayer de définir les deux espèces de causes : il y a cause efficiente, quand un effet est produit par Texercice dune force qui lui est égale ou supérieure il y a cause déterminante, quand l'antécédent pose efficacement la condition sans laquelle le conséquent no pourrait se produire.
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Evidemment, s'il faut admettre des causes, ce sont les causes déterminantes que préféreront les Positivistes, D'abord il n'y a pas là production réelle de l'effet; donc on peut espérer d'échapper aussi à la réalité substantielle de la cause. On voit un fait suivi d'un autre fait, déterminant son apparition ; la science enregistre ce rapport et interdit à l'esprit de l'expliquer. Nous voici tout près de la pure doctrine de Comte. Ensuite ce rapport d'un fait à un fait, c'est proprement une loi; rien n'empêche donc de ramener la cause à la loi : et nous voici revenus à la formule rigoureuse du système : ni substances ni causes; il n'y a deconnaissable que les faits et leurs lois.
Mais M. l'abbé de Broglie ne laissera pas les Positivistes jouir en paix de leur triomphe. L'analyse patiente à laquelle il a soumis la causalité déterminante lui permet delà ramener non pas à une simple loi, mais, en sens opposé, à une action efliciente. D'abord il fait remarquer avec raison que c'est par abus de langage qu'on attribue à un phénomène la détermination d'un autre phénomène Dans l'exemple cité, on dit bien que l'embrasement de la poudre détermine l'explosion du gaz ; mais, à parler rigou reusement, c'est la poudre embrasée^ c'est-à-dire une substance réelle qui, passant de l'état solide à l'état gazeux par la décomposition chimique, réclame instantanément un espace mille fois plus grand pour la contenir; alors les myriades de molécules de gaz, qui sont autant d'agents réels, pressant à la fois le boulet, exercent sur lui une action mécanique réelle et le projettent au dehors. Ainsi déjà ^'est en vain qu'on espérait être débarrassé de la substantialité. La voici à l'œuvre, plus manifeste que jamais : pas d'explosion sans matière explosible ; les explosions abstraites n'ont jamais rien renversé.
Est-on plus heureux avec la cause qu'on ne l'a été avec la substance? Point du tout. La cause déterminante n'est,
dit-on, qu'une condition du phénomène, elle ne le produit pas. Il faut distinguer. Elle ne le produit pas immédiatement, si vous avez en vue le phénomène final qui est le but de l'opération; mais elle produit par une causalité efficiente la première action; celle-ci lève efficacement l'obstacle qui tenait en suspens une force de la nature; cette force mise en jeu opère Tefi'et qui lui est propre; cet eff'et produit, une autre force entre en mouvement et ainsi de suite jusqu'au résultat final. Il y a donc ici une série de causes dont chacune est efficiente par rapport à son efi'et immédiat, déterminante par rapport à ses efi'ets ' médiats. Mais comme on n'arrive au médiat qu'à travers l'immédiat, il reste que la causalité déterminante se compose d'un enchaînement d'actions efficientes sans lesquelles elle serait inexplicable.
Qui dit cela? L'esprit de système? Non : c'est l'esprit de système qui le nie. Mais le bon sens l'affirme, mais la science le constate et soumet au calcul les forces successives que la cause déterminante met en branle ; et quand la science a vérifié cette intervention des forces, le bon sens, corrigé et perfectionné par la science, vient rendre compte de tout ce mécanisme et expliquer au bon sens vulgaire pourquoi, en dépit des négations des sophistes, il a raison de croire à l'efficacité des causes aussi bien qu'à la réalité des substances.
Ainsi s'évanouit la confusion de la cause avec la loi. La loi n'est que la formule du mode d'action de la cause. La loi dit comment les causes agissent, elle n'explique ni pourquoi elles agissent, ni d'où leur vient cette énergie. Les lois pourraient demeurer ce qu'elles sont, si rien n'était réel : elles ne suffisent donc pas à expliquer les phénomènes. Tout ce qui arrive est une action et toute action suppose un agent réel.
Et maintenant que nous avons repris confiance dans la causalité, il est intéressant de savoir comment naît en nous cette notion que nous trouvons mêlée à toutes les opérations de notre esprit.
On peut ramener à deux faits psychologiques les circonstances qui déterminent dans l'intelligence humaine l'apparition de l'idée de cause : l'expérience du passage des choses et celle de notre propre activité. D'une part, en effet, nos yeux, dès qu'ils s'ouvrent à la lumière, voient l'univers passer devant eux comme une scène changeante ; c'est la vérification de l'énergique parole de l'Apôtre : Prœterit figura hujus mundi ^ Aussitôt que nous sommes capables de réfléchir sur nos impressions (et cette réflexion est précoce chez l'enfant), nous éprouvons un besoin impérieux de connaître le powquoi de ces changements, et nous faisons comme instinctivement un raisonnement concret dont voici la formule abstraite : puisque le même objet n'est plus dans le même état maintenant que tout à l'heure, il y a une raison de ce changement : cette raison n'est pas une nécessité logique; car rien n'empêchait logiquement le premier état de durer. C'est donc une action exercée. Mais qu'est-ce qu'une action exercée? C'est ici qu'intervient la seconde expérience.
En même temps que nous assistons à la scène changeante qui se déroule sous nos regards, nous nous y mêlons spontanément comme acteurs. L'enfant remue ses membres; dans ces mouvements d'abord instinctifs et mal réglés, il heurte des corps étrangers; s'ils sont lourds et résistants, il se sent lésé, passif, il a fait la douloureuse