I. Cor. VII
PilILOSOPIlIE ANGIENNi" ET NOUVELLE G5
expérience du non-moi; s'ils sont faibles et légers, il les pousse, les déplace, il se sent actif, il a fait la triomphante expérience de l'expansion, de l'efficacité du moi.
Ces expériences, répétées à l'infini au dedans et au dehors, dégagent la notion d'activité causale. Se sachant désormais capable de produire un résultat par son action, de modifier l'état, la situation des choses qui l'environnent, il étend à ces choses la propriété^u'il se connaît, et quand il voit se produire des changements dont il n'est pas l'auteur, il attribue aux objets extérieurs une activité analogue à la sienne.
Ordinairement même il pousse trop loin l'analogie. Ayant puisé dans l'expérience d'une activité personnelle et volontaire sa notion de la causalité, il est porté à prêter une volonté, une personnalité à toutes les causes. Il bat la pierre qu'il a heurtée, comme il bat sa nourrice qui l'a puni. Les peuples enfants ressemblent en cela à l'hommeenfant. Ils voient dans les agents naturels autant de génies animés; la première science de la nature est une mythologie.
Cette étude ingénieuse de la genèse de l'idée de cause laisse de côté plus d'un aspect du problème. Ne faisant pas un cours de logique ou de psychologie, l'auteur ne recherche pas ex professo quel est le degré d'innéité qui appartient au principe de causalité. Mais il est facile d'apercevoir qu'il s'inspire des doctrines de saint Thomas d'Aquin qui met dans la raison humaine, non des axiomes tout formulés et écrits d'avance par le Créateur dans je ne sais quelles archives de la pensée où la réflexion ne viendrait que tard les déchiffrer, mais une puissance native qui a besoin pour s'exercer d'être provoquée par la donnée sensible. L'expérience, ici comme en toutes choses, fournit la matière de la connaissance, la vertu propre de l'entendement en fournit la forme; l'expérience
montre des changements, la raison y découvre des effets et des causes. Telle est la théorie péripatéticienne. Aucune, à notre avis, ne serre la réalité d'aussi près et tout, dans le livre de M. de Broglie, indique qu'il partage cette manière de voir.
Toutefois, fidèle à sa méthode, il se montre bien plus préoccupé de joindre ses adversaires sur leur terrain que d'essayer de les ramener à des formules dont ils ont perdu le sens. Aussi, tandis qu'il passe rapidement sur les origines du principe de causalité, il insiste longuement sur l'application que l'esprit humain doit en faire au problème de la recherche des causes. Le second livre tout entier est consacré à une étude magistrale de Vinduction.
L'induction est un mot magique depuis Bacon. Beaucoup exaltent de confiance l'excellence de ce procédé qui conduit l'esprit du connu à l'inconnu. Mais peu d'hommes se rendent compte par eux-mêmes de sa valeur et de ses applications. L'auteur du Novum Organum a préconisé surtout Vinduction expérimentale, celle qui va du fait à la loi; et la faveur dont son nom jouit dans les écoles modernes, n'a pas été sans influence sur la formation des doctrines positives. A force de ne parler que de la recherche des lois, on s'est habitué à ne plus s'occuper des causes, et l'on} s'est préparé à entendre dire que les causes n'existent pasf ou sont inconnaissables.
M. de Broglie détermine avec sa précision ordinaire les caractères de cette induction expérimentale; il la montre appuyée sur les deux formes de l'expérience : celle qui constate le retour des mêmes faits dans les mêmes circonstances (il l'appelle induction comparative), et celle qui provoque ou empêche à volonté ce retour en variant les conditions (il l'appelle expérimentation et montre qu'à son^ tour elle se décompose en deux éléments : l'hypothèse c
priori et \di vérification par les expériences volontaires).
Mais à côté de l'induction expérimentale ou scientifique, il réclame une place pour Y induction rationnelle qui a pour objet propre la recherche des causes.
Les causes simplement déterminantes peuvent être connues au moyen de l'induction expérimentale; mais quand il s'agit d'attribuer à un agent la force proportionnée à la production réelle de l'effet, les procédés empiriques ne peuvent plus suffire ; l'expérience n'atteint les êtres que par le dehors et ne saisit que leurs rapports extrinsèques. La prétention à pénétrer plus avant, à résoudre la question pourquoi entendue dans son sens profond, 3mporte l'esprit humain au delà des réalités observables '[X£Tà xà Ou^ixa), c'est de la métaphysique.
Non pas que le savant ait le droit de négliger complètement l'emploi de l'induction rationnelle dans l'étude de a nature. Il se condamnerait par là à demeurer toujours ians le vestibule de la science. Le simple déterminisme les phénomènes n'est que le commencement du savoir. Vlême dans l'ordre physique, on ne connaît à fond que ce lont on connaît la cause productrice. L'intervention de plus en plus fréquente et autorisée du calcul dans les sciences d'observation en est la preuve. Le calcul sert le plus souvent à l'observateur pour préciser le rapport 3ntre la force employée et le résultat, ce qui suppose l'idée l'une action efficiente où la puissance de l'agent est toujours au moins égale, si elle n'est supérieure, à ce qu'elle produit.
La tendance de la physique et de la chimie moderne n'est-elle pas de faire pénétrer la dynamique dans l'expli- '3atiôn de tous les phénomènes ? Or l'idée mère de la dynamique, la notion de force, est, quoi qu'on en dise, une conception métaphysique. Elle ne saurait être définie avec M. Taine : U rapport dQ deux faits, car ce rapport suppose
une action réciproque et, s'il n'y avait pas de forces, il n'y aurait pas d'actions. C'est même improprement que les spiritualistes de l'école de Leibniz font de la force l'essence des êtres et le fond des substances ; la force n'est ni une relation, ni une essence, elle est une qualité de l'être, et, en tant que soumise au calcul, on peut la défi-, nir : « La mesure de l'action efficiente nécessaire dans une cause pour produire un phénomène. » |
Ainsi l'induction rationnelle compénètre la science de| la nature. Ce qui nuit aux sciences physiques, ce n'est paé la métaphysique, c'est son emploi intempestif, c'est sa substitution à l'expérience ; mais de même qu'une métaphysique sans observation est frivole, une science empi-ji rique sans métaphysique est superficielle et demeure ina-| chevée. \
Que sera-ce donc lorsque l'esprit, obéissant à une curioj. site plus haute, voudra savoir le pourqiwi des pourquoi^' Lorsque ayant vu le monde s'ordonner sous ses yeux en une double hiérarchie, celle des faits et des lois, celle des effets et des causes, il voudra connaître la raison des lois et le principe des causes? Evidemment ici l'induction expérimentale restera muette, convaincue d'incompé|. tence ; il faut donc un autre instrument. j|
Vainement l'école positiviste essaiera de faire le silence autour de cette question. Elle est posée, on ne peut plus la supprimer.
Et de fait personne ne songe à la supprimer, chacun aspire à la résoudre ; les positivistes eux-mêmes ont leur solution toute prête ; en déclarant la cause première inconnaissable, ils entendent bien établir équivalemment qu'elle n'est pas réelle. Les uns, comme M. Taine et les Monistes, tirent explicitement cette conclusion ; les autres se contentent d'accoutumer l'esprit humain à se passer de la Cause première pour l'explication du monde, sachant bien
que, si Dieu cesse d'être nécessaire, il cesse d'exister. Qu'il j aiti^dirmi euxdes abstentionnistes sincères, qui suspendent réellement leur jugement et demeurent neutres devant un problème estimé insoluble, je ne le veux pas nier. Mais ces désintéressés sont l'exception.
L'Ecole positiviste est aujourd'hui une école militante; qui poursuit un but, et ce but est la propagation de l'athéisme au nom de la science. Le dédain afl'ecté avec lequel ses adeptes parlent du Théisme, déguise mal leur hostilité. Au fond, quiconque admet une cause transcendante du monde, est leur ennemi. Et croit-on que sans cela ils s'acharneraient à la poursuite des causes secondes, pour leur arracher leur réalité ou les soustraire à la connaissance? S'ils ne reculent même pas devant l'inconséquence, s'ils vont jusqu'à désavouer les plus nobles efforts de la science, eux les apôtres de la science, ce n'est pas parce que les causes secondes les gênent, c'est parce que le principe de causalité, s'il n'est anéanti, appelle la solution du problème de la Cause première. Celui qui écrit ces lignes, ayant entrepris un cours de Théodicée, a reçu par deux fois d'un auteur anonyme se disant professeur de sciences (et il a su depuis qu'il l'était en effet), des lettres pleines d'injures où on lui reprochait avec colère d'enseigner ce qu'il ignore, ce que nul ne peut connaître.
Et tout récemment, à l'occasion du refus fait par certains jurés de prêter serment au nom de Dieu, n'a-t-on pas vu dans la presse radicale un débordement de blasphèmes, qui accusait tout autre chose qu'une sereine indifférence à l'égard de l'Être suprême 1 Or ce qui est remarquable, c'est que tous ces énergumènes de l'impiété se réclament de la science et du Positivisme. « Grâce aux « progrès de la science, écrivait l'un deux il y a quelques « jours, grâce au développement sans cesse plus consi- « dérable de la raison, tous les citoyens dignes de ce nom
« comprennent aujourd'hui que le véritable ennemi ce « n'est pas telle ou telle forme religieuse précise et posi- « tive, mais Vidée même de Dieu^. »
C'est là, croyons-nous, la haute portée du iivre de M. de Broglie. Gomme on affecte de reprendre tout à nouveau les questions cosmogoniques, comme on trace autour de la citadelle du Théisme de nombreuses et très lointaines parallèles, le philosophe chrétien consent à suivre pas à pas les novateurs. Lui aussi il s'attarde longtemps sur les préliminaires éloignés de la vérité, et c'est là ce qui fait dire à plusieurs que l'ouvrage est trop long. Trop long pour une thèse ordinaire, peut-être ; mais les conditions de la lutte ne sont plus des conditions ordinaires. C'est sur le terrain des principes premiers de la connaissance qu'il faut faire l'accord, ou, si cela ne se peut, confondre du moins le sophisme. Soumettre à une nouvelle analyse les notions primitives de l'esprit humain, refaire, avec l'expérience pour guide, la science pour alliée, le bon sens pour juge, la métaphysique de l'univers, c'est essentiellement une œuvre de longue haleine, et il arrive au lecteur de se demander où l'écrivain le mène à travers toutes ces vérifications.
Mais arrivé au point où nous sommes, le voyageur qui a suivi tous les méandres du chemin, est payé de ses peines. La vérité maîtresse, celle que la philosophie nouvelle avait voulu frapper de loin, par des coups indirects, se dresse tout d'un coup majestueuse et invaincue. Si le monde n'est pas un rêve, une surface de vaines apparences, s'il est composé d'êtres réels, si ces êtres agissent, si leur action est efficace et subordonnée, s'ils se motivent les uns les autres, il faut aussi quelque chose qui motive et leur être et leur action, et leur surbordination, et leur
i. Le Mot d'ordre du 22 février 1882.
réciproque influence. Si un détail n'explique un autre détail qu'à la condition d être expliqué lui-même, il faut un support indépendant qui soutienne l'ensemble ; si les lois ramènent à l'unité intelligible la prodigieuse variété des faits, si cette unité préside au développement des phénomènes et par conséquent les précède, il lui faut un sujet d'inhésion, une intelligence qui la reçoive. Ainsi une intelligence antérieure à la série cosmique et servant de centre aux lois, une substance active, indépendante du système cosmique et servant de support aux causes, voilà le terme où aboutit la plus haute, mais aussi la plus légitime, la plus inévitable des inductions. Et l'on conçoit de quel intérêt il était pour les ennemis de Dieu de mutiler l'esprit humain et de lui interdire, même dans le domaine paisible delà science, l'emploi d'un procédé qui mène plus loin qu'on ne veut aller. Mais on conçoit aussi quel service rend à la vérité le philosophe patient et sincère qui rétablit dans l'ordre des faits les droits de la raison, pour obliger ensuite tout homme de bonne foi à reconnaître ces mêmes droits dans les régions les plus élevées de la pensée.
Il faut lire dans l'ouvrage lui-même toute la fin du second livre ^ où se trouve esquissée à grands traits la démonstration que je n'appellerai pas nouvelle (elle ne l'est pas), mais que j'oserai appeler moderne, de l'existence d'une cause première. Une fidélité constante à sa méthode, une connaissance approfondie des systèmes qu'il combat et des formes variées de l'erreur contemporaine, d'intéressantes excursions dans le champ de l'actualité, à propos, par exemple, des doctrines du Transformisme et de l'Évolution, telles sont les qualités dont l'auteur a faitpreuveplusque jamais dans cette partie de son travail.