‹ Mélanges (volume 3)Chapitre 9 sur 44 · T. Ilip. li · texte numérisé non relu

T. Ilip. li

prétation, la notion contenue clans les sensations... c'est de chercher, non pas la cause efficiente qui produit les sensations, mais l'objet qu'elles signifient ; de chercher non leur antécédent dans l'ordre réel, mais leur conséquent dans l'ordre intellectuel. »

Ainsi le vrai chemin qui conduit du subjectif à Tobjectif, ce n'est pas celui qui va de l'effet à la cause, c'est celui qui va du signe à la chose signifiée.

Et que faut-il pour que cette voie soit praticable ?

Il faut deux choses : d'abord que nos sensations soient naturellement aptes à signifier les corps : ensuite que nous possédions une faculté active d'interprétation.

La première condition est réalisée ; cela est scientifiquement évidemcnt. L'étude faite au iv^ livre, d'après Helmholtz, démontre avec surabondance l'adaptation des sensations oculaires et musculaires à la représentation d'une réalité tellement objective que les sensations qui lui rendent témoignage semblent s'oublier elles-mêmes et se dérober à la conscience, pour ne montrer que le corps extérieur.

Que dire de la seconde condition? Possédons-nous une faculté active d'interprétation? Oui, répondent les savants les plus sagaces; car sans cette activité centrale, psychique, comme l'appelle Helmholtz, ces sensations concordantes n'auraient pas où se rencontrer, ou du moins leurs témoignages convergents demeureraient inutiles, faute d'un traducteur commun. Oui, avaient répondu, bien avant nos savants d'aujourd'hui, les scholastiques si dédaignés des modernes penseurs, l'esprit est actif, la perception est un acte vital et non la simple réception passive d'une image. L'œil du cadavre reçoit le faisceau lumineux sur sa rétine et ne voit pas. L'œil du vivant, outre cette impression toute physique, en reçoit une autre que saint Thomas dipi^eWe spirituelle, c'est l'image impriméej^joecie^

impressa, sorte de représentation inconsciente de l'objet dans la faculté sensitive. Mais l'esprit réagit doublement par son activité sur cette impression; d'abord il produit au dehors l'image exprimée, species expressa^ c'est-à-dire la représentation concrète de la réalité objective. Puis, si le voyant n'est pas un animal, mais un homme, un être doué de raison, son esprit réagit de nouveau par Vabsiraciion, qui dégage la notion concrète de tout ce qui est sensible et individuel pour en former Y universelle, idée abstraite et purement intelligible.

c( Mettez, dit M. de Broglie, dans cette théorie, à la place ■des images, species impressœ, les éléments sensibles dont nous avons parlé, fantômes visuels, sensations musculaires et cutanées, et vous aurez exactement la formule <le Helmholtz : Les perceptions d'objets extérieurs sont des représentations y résultat de notre activité psychique^ obtenues au moyen de sensations produites dans notre appareil nerveux. »

Par là se trouve résolu un des problèmes les plus délicats que la psychologie puisse aborder : La faculté perceptive est-elle dans l'homme innée ou acquises ? Elle est k la fois l'un et l'autre. L'éducation a une grande part ■dans son développement ; les interprétations primitives facilitent et accélèrent les interprétations subséquentes; Vassociation des idées et l'induction inconsciente perfectionnent l'instrument ; Vhabitude d'interpréter se contracte •et rend aisée et rapide une opération pourtant des plu§ complexes. Mais sans parler des organes des sens, qui /sont la première condition de la perception et qui sont innés, à coup sûr, il faut encore que deux éléments primiitifs entrent en jeu, pour rendre possibles les premières perceptions : d'abord Vinstinct d'interpréter, qui porte le nouveau- né à palper, à saisir, à mouvoir parallèlement ses yeux, à faire, en un mot, tous les actes organiques

qui sont par eux-mêmes éducateurs des sens; ensuite il faut que les premières interprétations se fassent naturellement; il faut, dit notre auteur, qu' a il y ait certaines notions suggérées par la nature elle-même, qui puissent ensuite, par leur combinaison, engendrer des notions nouvelles qui s'adapteront par induction à des signes nouveaux ». « On peut, dit-il encore, supposer que les instincts primitifs et les notions objectives primitives sont très simples et en petit nombre. On peut attribuer à l'expérience instinctive et à l'induction inconsciente tout ce^ qui peut s'expliquer par une comparaison entre les signes et les choses signifiées. On peut ainsi restreindre à son minimum l'action directe delà nature; mais on ne peut pas la supprimer. »

Une heureuse comparaison résume cette théorie : « Pour faire la traversée du moi au non-moi, il faut un vaisseau, ce sont les organes ; il faut une boussole, ce sont les instincts ; il faut un point d'appui extérieur, des rames, ce sont les premières notions fournies par la nature; il faut enfin un moteur, c'est cette activité psychique dont parle Helmholtz, qui traduit les sensations en notions. »

L'honneur d'avoir tracé la vraie voie, appartient donc à la philosophie d'Aristote et de saint Thomas.

Est-ce donc que les scolastiques n'avaient rien laissé à faire à l'analyse des modernes? Ce n'est pas la pensée de notre auteur. L'analyse psychologique avait été aussi loin que possible, mais l'analyse physiologique faisait défaut. « Les docteurs du moyen âge n'ont pas vu que les species expressœ, bien que n'étant naturellement que des moyens d^ connaissance et non des objets, pouvaient être connues, par une observation réflexe et scientifique. Ils n'ont pas démêlé individuellement ces éléments sensibles. Ils n'ont pas reconnu que la couleur apparente, projetée au dehors, est la véritable species impressa de la vue, que la sensa-

tion musculaire, obscure et mobile, est la species impressa du tact. Ils ont cru également à une similitude plus grande qu'elle n'existe entre l'objectif et le subjectif. Ils semblent ne voir dans l'activité psychique qu'un moyen de reporter ciu dehors et de perfectionner la species impressa, et non une véritable faculté interprétative des signes.

« Mais, nonobstant ces différences qui proviennent de l'imperfection des sciences physiques au moyen âge, cet accord est cependant étonnant. Les signes sensibles de la perception que Descartes et Reid ont ignorés, la scolastique les avait devinés ; le passage du dedans au dehors par l'activité de l'intelligence travaillant sur les signes et les interprétant, qui est la formule d'Helmholtz, les anciens docteurs en avaient découvert l'équivalent. Tandis que le cartésianisme, avec sa doctrine de la perception purement passive de l'absolue séparation de Fâme et du corps, alternait entre la croyance aveugle et la vision «n Dieu et se séparait ainsi de toute expérience, tandis que le sensualisme se condamnait à nier les faits les plus palpables et à anéantir le monde extérieur, faute d'une porte de sortie pour l'explorer, la vieille doctrine de l'Ecole contenait dans son langage technique le secret de la connaissance des corps; et la science moderne, en étudiant le même problème d'une manière impartiale et indépendante, est arrivée à des formules qui ne sont que l'explication et le développement de celles que le génie métaphysique de ces grands docteurs avait devinées ^ »

Ainsi se termine cette magistrale apologie de la connaissance des substances; et les dernières paroles que nous venons de citer font voir que l'apologiste a tenu ses promesses. Il a pris les positivistes en flagrant délit d'infidélité à la méthode expérimentale, et c'est par un emploi

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sévère de cette méthode qu'il a réussi à raffermir, sousles^ pas du philosophe, ce sol de la réalité extérieure sur lequel il doit s appuyer pour s'élever à la connaissance des causes secondes, puis delà jusqu'à la cause première,cette clef de voûte de la doctrine spiritualiste. Des substances illusoires n'auraient pas besoin de causes réelles;, et un enchaînement de causes secondaires purement apparentes ne conduirait qu'à un Dieu imaginaire. Ainsi tout se tient dans l'attaque comme dans la défense de la véritéo Ce n'est pas impunément qu'on rétrécit la base de l'édifice. Descartes a cru pouvoir négliger l'appui du monde extérieur qu'il livrait d'avance aux caprices dudoute, et élever toute sa démonstration sur l'étroit fondement du moi et de Vidée claire. Au lieu d'une pyramide,, il n'a construit qu'une colonne branlante. M, Taine a traité son vioi comme il traitait lui-même tout le reste, et rien n'est demeuré debout.

M. de Broglie est revenu à la sagesse antique; il a pris pour base toute l'étendue de la connaissance humaine délimitée par le bon sens. Il a élevé autour de cette enceinte des ouvrages de défense, inutiles autrefois, mais devenusnécessaires contre de nouvelles négations. Maintenant il peut élever son édifice.

Nous ne le suivrons pas aujourd'hui dans la seconde partie de ce travail, l'étude des causes. Mais avant de terminer ce premier article, nous devons relever, à traversas pages dont nous avons donné le sens général, de remarquables particularités.

Tout d'abord, il faut signaler chez notre auteur une connaissance approfondie des systèmes qu'il combat- Cette qualité, essentielle chez un critique, se fait rare,, depuis que le journal tend à remplacer le livre et que le livre se compose trop souvent à la manière d'un journal.

Ainsi M. de Broglie s'attaque au positivisme, parce qufr

c'est rennemi du jour. Mais, parce qu'il fait œuvre doctrinale encore plus que polémique, il ne peut négliger les difficultés que soulèvent contre sa thèse des erreurs plus anciennes. Telles sont les objections, opposées en apparence, en réalité convergentes, que le matérialisme d'une part, de l'autre le sensualisme, accumulent contre la doctrine spiritualiste. Le matérialisme n'admet que les corps et l'expérience externe; le sensualisme nie les corps et n'admet que l'expérience interne. Il semble qu'on se trouve en présence de deux systèmes contradictoires. M. de Broglie va nous révéler entre eux une affinité inattendue.

c( Le sensualisme, dit-il, dès qu'il s'oublie, retombe dans le matérialisme. Le matérialisme, dès qu'il raisonne, passe au sensualisme. » L'explication de cette anomalie donne lieu, de la part du critique, à une fine et profonde analyse que nous ne pouvons reproduire et qui le ramène à son sujet. « C'est, dit-il, à ces affinités étranges des deux systèmes opposés, qu'on peut attribuer ce fait singulier que le positivisme, forme moderne de la négation de l'âme, est suspendu entre ces deux pôles de la philosophie expérimentale, entre le système qui sacrifie le dedans au dehors et celui qui sacrifie le dehors au dedans. » Considéré par son côté théorique et métaphysique, le positivisme est évidemment identique au sensualisme. L'un comme l'autre nie toute espèce de cause et de substance. A ce même point de vue, le positivisme est opposé au matérialisme, puisque le matérialisme prétend connaître la cause et la substance unique , à savoir la matière douée de force, et que le positivisme déclare ignorer toutes les causes et toutes les substances.

En pratique cependant, le positivisme a très évidemment des tendances matérialistes. Le livre de M. de Blignières attribue formellement la pensée au cerveau ; la

série des sciences, telle que M. Comte l'a exposée, exclut la psychologie et n'admet que la biologie, science de la vie considérée au point de vue physique, et la sociologie, science des hommes réunis à l'étatsocia], toutes deux ayant un objet extérieurement visible. C'est que, tandis qu'en théorie, le positivisme est la négation des substances, en pratique il est surtout la négation de l'invisible; or, de la négation de 1 invisible on arrive vite à déclarer que les choses visibles sont la seule réalité'.

Après avoir ainsi classé ses adversaires et noté leurs alliances, M. de Broglie s'attache à les diviser, pour les combattre en détail. De chaque système il cherche la formule la plus moderne dans les écrits de ses plus illustres représentants. A M. Stuart Mill, il va demander la dernière expression du sensualisme; aux Allemands, à MM. Virchow et Moleschott, le dernier mot du matérialisme; à M. Taine, la forme la plus savante et la moins négative qui ait jamais été donnée à la négation de la réalité, au phé/ioménalisme. En suivant l'exposé, puis la réfutation de ces étranges doctrines, on sent que le critique en a pris connaissance dans les livres mêmes de leurs auteurs, et que ces lectures, bien faites pour donner le vertige, n'ont pas entamé la solidité de son esprit. Toujours prêt à suivre les savants dans les profondeurs de l'analyse, il se refuse toujours à quitter pour cela le contact de la réalité et l'atmosphère du bon sens. C'est ainsi qu'il s'est conservé un tempérament sain, tout en frayant avec des esprits malades,- et la vue de cette belle santé intellectuelle réjouit le lecteur en le rassurant. On dit que le Werther de Gœthe a fait beaucoup de suicides. Les paradoxes des illusionnistes moàQvnQS entraînent sans doute un bien plus grand nombre d'intelligences à se détruire elles-mêmes;

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