P. olo
(( ...M. Taine s'est plu à représenter les philosophes « qui l'on précédé, transportés dans un siècle antérieur, (( et s'est demandé ce qu'auraient été MM. Cousin et Jouf- « froy si la destinée les avait fait naître plus tôt. Il nous « a montré M. Cousin orateur sacré au temps de Louis XIV « et successeur de Bossuet dans la chaire, et M. Jouifroy « élève de Cambridge et théologien protestant au milieu (( du xviii^ siècle.
« Si nous voulions faire à l'égard de M. Taine une trans- « position semblable et le reporter tout entier dans les « temps écoulés, nous n'hésiterions pas à le faire naître « en Espagne, au xvi^ siècle; à le faire étudier à Salamanc( que, et à le faire entrer dans une de ces savantes corce porations de théologiens, dont les volumes compacts « résument la science divine et humaine de leur temps. A «"^l'école de Suarez, de Lugo ou deMolina, il aurait parcouru « tout le domaine de l'expérience et de Ihistoire et l'aurait « aussi facilement fait rentrer dans les cadres tracés par (( Aristote et saint Thomas que dans ceux du fatalisme « logique auquel il s'est inféodé. 11 aurait été hardi, (( mais sans jamais sortir de l'orthodoxie, car il dit lui- « même que, passé trente ans, les opinions sont faites : c or à trente ans, dans le bon vieux temps, il aurait ence core été un écolier. Il n'aurait eu qu'une passion, celle ce de l'étude et de la vérité. Il aurait trouvé pour les myscc tères chrétiens les mêmes explications subtiles avec « lesquelles il a prétendu résoudre ce qu'il appelle l'illucc sion métaphysique du moi. Dans le cas où quelque difc( ficulté lui aurait paru plus forte, il n'aurait pas craint ce de la franchir par quelque hypothèse inouïe, et la posée térité s'étonnerait de voir un si puissant esprit se ce payer de mots si aisément. Il aurait laissé une grande ce œuvre, un vaste système dont bien des parties auraient ce paru étranges, hypothétiques, arbitraires, mais dont
« d'autres feraient l'admiration du lecteur par la profon- « deur des analyses et l'originalité des solutions. Rude, (( moqueur et parfois injurieux pour ses adversaires, il <( aurait été violemment attaqué, mais il aurait vigou- « reusement risposté, et les écoles du monde entier au- « raient retenti des luttes qu'il aurait suscitées. Il aurait <( obtenu l'affection de ses disciples, l'estime de ses ad- « versaires, et son nom serait resté avec autorité. »
Malheureusement M. Taine n'est pas né au xvi^ siècle. Malheureusement aussi, puisqu'il devait naître au xix'' siècle, il est venu trop tôt, en un temps où le spiritualisme ^'offrait à lui sous la forme « d'un éclectisme oratoire et nuageux» et de la doctrine « antiexpérimentale de la \i- <( sion des axiomes en Dieu, combinée avec la théorie in- « sensée de la raison impersonnelle ». Si au lieu d'une <( telle initiation à la métaphysique, M. Taine avait ren- « contré la philosophie ferme et sensée d'Aristote, avec <( ses définitions précises, avec son échelle solide qui « s'élève de la connaissance sensible à la connaissance <( intellectuelle par l'abstraction et monte lentement, en c( assurant tous ses pas, de la terre jusqu'au trône du « Créateur, j'aime à croire qu'il n'aurait pas entrepris cet a étrange voyage du sensualisme pur au panthéisme idéa- « liste, de Condillac à « Hegel ».
Nous avons donné quelque étendue à ces citations parce que l'auteur s'y révèle tout ensemble et dans sa manière et dans ses tendances. Nous ne le suivrons pas dans le détail de sa critique.
Quand il l'a menée jusqu'au bout, on peut dire qu'il ne reste plus rien du positivisme. Le moment est venu de tirer la conclusion du livre et d'en justifier le titre. Le positivisme et la science expérimentale : ces deux mots semblent presque aujourd'hui synonymes, tant on a pris l'habitude de les associer. Mais la science expérimentale
vit d induction et M. de Broglie vient de montrer que 1& positivisme ruine l'induction. Mais la science expérimentale (l'auteur le prouve par de nombreux exemples) distingue les substancesjleurs propriétés et leurs phénomènes, les causes, les effets et les lois qui les régissent. Or, toutes ces distinctions sont précisément celles que protège la philosophie du bon sens, celles que sacrifie et que raille le positivisme pour y substituer la distinction unique des faits et des lois. Donc, entre le principe du positivisme et la science expérimentale, il n'y a pas identité. Il n'y a pas même alliance, il y a diAcrgence, opposition, contraste. Et le siècle de l'expérience ne peut pas, sans contradiction, réclamer comme sienne une doctrine qui usurpe le nom de positive et qui repose sur la chimère.
Cette conclusion est vigoureusement déduite dans un chapitre qu'il faut lire en entier ^ pour se rendre compte de la vraie méthode scientifique : cette méthode se décompose en trois instants : 1" observation et notation des faits; — 2° recherche de la cause et de la loi au moyen de l'hypothèse et de l'expérimentation ; 3" déduction des conséquences, contrôle du calcul et vérification des données ainsi déduites au moyen de nouvelles expériences.
« Tout est donc conforme, s'écrie M. de Broglie ^, a entre les sciences physiques et la théorie que nous « avons exposée plus haut. Au contraire, si le positivisme « venait à triompher, si les hommes renonçaient à cherce cher le pourquoi des phénomènes et se contentaient ce du comment, le génie scientifique serait étouffé, et « l'humanité, privée des grandes vues d'ensemble que « seule la connaissance des causes peut lui fournir, se (( traînerait terre à terre, sans pouvoir tirer parti de ses « observations ni les rendre fécondes. Mais cela n'arri-