LE DEVOIR DES CROYANTS
Les temps de latte ont leurs avantages. Ils provoquent le réveil des courages endormis et font éclore les mâles vertus. Ils ont aussi leurs dangers : le principal n'est-il pas d'étouffer la pensée dans le tumulte de l'action ? Les historiens militaires signalent avec admiration les rares hommes de guerre dont on a pu dire qu'ils s éclairaient au feu. Le plus grand nombre voient moins bien sur le champ de bataille ce qu'ils avaient clairement aperçu dans la préparation du combat.
Nous sommes en pleine mêlée, nous chrétiens et Français. Nous combattons pro aris et focis ; car ceux qui nous oppriment, après avoir renversé nos autels, auraient bientôt fait de dévaster nos foyers. Nous luttons au jour le jour, essayant de fermer chaque brèche, de relever par la charité tout ce que détruit la haine . L'école est notre principal champ de bataille. C'est bien, et à un tel combat nous n'apporterons jamais trop d'ardeur.
Mais il ne faut pas que la fumée nous aveugle au point de nous faire voir dans un succès partiel une victoire décisive. On croit généralement que tout serait sauvé si
1. Extrait du Bulletin de la Société d'Éducation, a» du 15 octobre 1884.
nous pouvions remplacer la loi du 28 mars 1882 par la loi restaurée de 1850; abroger les décrets du 29 mars 1880 ; faire succéder à la fureur laïcisante un système dont la formule serait : paix aux consciences, liberté pour tous, protection à la vérité et à la vertu. Et parce que rêver d'obtenir cela du gouvernement qui pèse sur nous serait pure folie ; parce que la République, forme acceptable en elle-même, a pris soin par trois fois en France d'identifier sa cause avec celle de l'oppression et du désordre, toutes les espérances et tous les efforts se concentrent sur un seul point : procurer un changement de régime, ramener le pays aux institutions monarchiques comme aux meilleures garanties de l'ordre matériel, de l'honnêteté publique et de la liberté.
Certes, c'est bien là le but qu'il faut poursuivre. Mais si l'on veut éviter d'amères déceptions, deux choses sont nécessaires : ne pas croire que, ce but atteint, il n y aurait plus de luttes à soutenir; ne pas croire qu'aujourd'hui même, et en attendant qu'il soit atteint, il n'y ait pas d'autre effort à tenter.
Transportons-nous par l'imagination au pays des rêves et supposons, pour nous encourager, que le rêve qui Vc nous charmer est de ceux que le Ciel envoie aux vaillantsi comme une prophétie de victoire. Donc nous sommes er' 1886. La France a secoué l'essaim de parasites qui épui sait sa substance. Partout la prospérité renaît, nos finaniJ ces sont en voie deguérison notre considération grandit de puissantes alliances nous sont offertes. Sincèremen appliqué à l'étude des maux et à la recherche des remè des, le gouvernement monarchique a déjà obtenu )
confiance du grand nombre. Il peut vaquer en paix aux plus utiles réformes. Comme Français nous ne pouvons que nous réjouir ; mais comme chrétiens, quelle est notre situation?
Evidemment nous ne demandons pas au pouvoir de se substituer à nous dans toutes nos sollicitudes pour l'avenir de la foi. Nous voulons qu'il soit, à l'égard de la religion catholique, juste et bienveillant : juste, en lui accordant une pleine liberté et en observant la lettre et l'esprit du Concordat; bienveillant, en favorisant, pour le bien du pays, l'influence moralisatrice dont la religion a le secret. Réclamer davantage dans les circonstances présentes, ce serait demander à l'État ce qu'il ne peut pas nous donner, ce qu'il ne nous serait pas utile de recevoir. Sur cette question pratique nous sommes tous d'aci ord, et les plus exigeants en matière de monarchie chrétienne se contenteraient, je n'en doute pas, sinon d'un tel programme, du moins d'une telle réalité.
Yoilà donc un état de choses qu'on peut appeler satisfaisant. Allons-nous en jouir sans inquiétude? Nous suffira t-il, pour maintenir nos avantages, de faire arriver l'enseignement chrétien aux générations nouvelles par les canaux ordinaires : la prédication et le catéchisme, l'école primaire et l'école secondaire ? Ne nous faisons pas cette illusion. En dehors de la sphère où se meut l'action permanente et ordinaire de l'apostolat, voici une puissance de premier ordre, jalouse et fière, de moins en moins gouvernable, de plus en plus avide de gouverner : c'est la science.
Depuis deux siècles, c'est un astre qui monte ; depuis un siècle et demi, l'orbite qu'il s'est tracée semble l'entraîner loin des croyances qui avaient présidé aux origines de notre civilisation. Sans doute l'antinomie n'est qu'apparente, mais les ennemis de la foi la cultivent
avec zèle. Et comme les interprètes de la science se font trop souvent l'écho de ce préjugé, il n'est pas besoin de réfléchir longtemps pour reconnaître que le danger est de ce côté.
Or que pourrait faire un bon gouvernement pour neutraliser l'influence du savoir athée? Directement, bien peu de choses.
Il pourrait supprimer V Université, diront les intrépides. — Le pourrait-il en vérité ? Ce serait ameuter contre lui le monde presque entier de la science ; et 1' audience dont ce monde-là jouit auprès de l'opinion, donnerait aux résistances d'un grand corps qui ne veut pas mourir une force redoutable. Le devrait-il *? C'est bien douteux. D'abord on ne doit jamais que ce qu'on peut, et la destruction de l'Université confine à l'impossible. Ensuite on ne détruit que ce qu'on est en mesure de remplacer ; et ce n'est pas du jour au lendemain que l'initiative privée pourrait prendre, partout à la fois, la place du haut savoir officiel. Le résultat certain d'une telle abolition serait un large hiatus creusé dans nos institutions scientifiques; et qui sait combien il faudrait d'années pour le combler? La France durant ce temps se laisserait distancer par toutes les nations de l'Europe qui possèdent de fortes universités, appuyées sur les traditions et riches de l'héritage du passé. En tout cas, si l'autonomie doit être un jour le régime normal de notre enseignement national, si les institutions dispensatrices du savoir doivent cesser d'être les rouages d'une machine administrative pour redevenir autant d'organismes vivants, ayant en eux-mêmes les éléments de leur durée, cette transformation désirable devra être préparée de longue main par le développement progressif des universités^ libres se mouvant parallèlement à l'enseignement offi-' ciel. Édictée brusquement, accomplie d'un trait de\
plume, la substitution d'un régime à l'autre ne serait pas une réforme, elle serait une révolution.
Je prends donc pour accordé qu'un gouvernement favorable à l'Église, ne pourrait pas, de longtemps du moins, supprimer l'Université.
Il pourrait l'amender, dira-t-on encore.
Moins facilement qu'on ne pense. L'esprit d'un corps enseignant n'est pas chose qu'on façonne à coups de décrets ou de circulaires. L'École normale, qui est la pépinière de l'Université, se recrute dans l'élite des lycées, l'élite des lycées dans la partie la plus intelligente |et la moins aisée de la bourgeoisie ; et cette classe n'est pas dévote. Elle ne le deviendra pas, pour faire plaisir au roi ou à ses ministres.
L'histoire est là, d'ailleurs, pour confirmer ce que j'avance. La Restauration a pu donner pour grand-maître à l'Université un évêque qui était en même temps un des grands orateurs, un des premiers lettrés de son temps. Il lui a été moins aisé de modeler le corps entier à l'image de son chef. En 1830, nous trouvons les normaliens sur les barricades.
Si l'Université, qui dépend directement du pouvoir, échappe presque entièrement à son influence pour le bien, que dire des autres corps savants, des académies, du Collège de France, des grandes institutions scientifiques du pays ? Ici c'est l'indépendance dans sa plénitude. Le lien administratif peut être plus ou moins étroit, le lien intellectuel est nul.
Un gouvernement qui partagerait nos appréhensions à l'égard des tendances impies de la haute science, serait donc bien faiblement armé pour les combattre de front.
Que devrait-il faire?
Il devrait d'abord faire cesser le scandale que donne
le régime actuel, lorsqu'il persécute par la force ou par la ruse tout ce qui représente linfluence chrétienne dans le monde du savoir, lorsque surtout il accrédite cette opinion que le secret d'avancer vite et d'aller loin dans la carrière universitaire, c'est d'afficher des opinions hostiles aux croyances religieuses.
Mais cela, nous le supposons fait d'avance, puisque nous admettons que le gouvernement dont il s'agit serait, à l'égard du Christianisme, juste et bienveillant.
Quel moyen aurait -il donc d'imprimer une direction meilleure au mouvement scientifique contemporain ?
Un seul, à notre avis.
11 devrait favoriser l'essor de l'enseignement libre dans Tordre des études supérieures.
Assurer sur la plus large base la liberté du haut ensei-; gnement; encourager par quelques subsides les essais les plus sérieux; tenir compte aux institutions fortement constituées de leurs premiers succès; admettre celles qui auraient donné des gages de solidité à l'autonomie parfaite des examens et à l'équivalence des grades, et leur faire une part dans les subventions de l'État, voilà ce que pourrait être le patronage éclairé et diseret que nous réclamons.
Nul n'aurait le droit de s'en plaindre; car les prérogatives de l'enseignement officiel seraient respectées; car les entreprises bien conçues et bien conduites seraient seules encouragées; car les quelques faveurs qui leur seraient attribuées, n'ajouteraient qu'un poids bien léger aux charges budgétaires de l'instruction publique et constitueraient une application équitable aux choses de l'enseignement d'un principe que l'État ne cesse d'appliquer à l'industrie, à l'agriculture, aux beaux-arts, en récompensant les initiatives heureuses.
Ce serait une mesure vraiment libérale, mais efficace
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aussi, pour la protection des croyances. Car, l'expérience l'a déjà moQtré, le haut enseignement libre est une entreprise ardue qui ne tenta que les chrétiens convaincus et militants. Ceux qui se disent libres jjenseurs aiment mieux exploiter le monopole que de défricher, à la sueur de leur front, le champ de la liberté. Depuis 1875, tout Français a le droit de distribuer l'enseignement supérieur; et pourtant il ne s'est pas fondé une seule Faculté, un seul établissement de cet ordre, qui n'ait eu pour créateur un groupe de catholiques ou une association d'évêques, pour organisateurs et pour professeurs des maîtres chrétiens, pour ressources les sacrifices volontaires des croyants.
Le haut enseignement libre est donc une œuvre propre à l'initiative chrétienne, un fruit de la foi ; les succès de cette œuvre sont un triomphe pour la religion^ qui trouve là une réponse de fait, péremptoire, irréfragable, à l'exception d'incompétence scientifique qu'on lui oppose. Créer et alimenter des foyers de science, former des savants, enfanter des productions scientifiques, et tout cela dans unmillieu chrétien, tout cela sous la seule inspiration de la foi, avec les seuls subsides de la charité, c'est la meilleure, j'ose dire c'est aujourd'hui l'unique manière de réduire au silence ceux qui prétendent que croire et savoir sont deux états d'esprit exclusifs l'un de l'autre.
Par conséquent aussi, favoriser le développement de ces généreuses tentatives, c'est peut-être, pour un gouvernement bien intentionné, la façon la plus délicate et j la plus sûre de réagir contre les tendances périlleuses de l'enseignement officiel.
Si malheureusement celui-ci continue à faire bénéficier de son prestige les doctrines négatives, c'est neutraliser cette influence malsaine que d'ajouter au prestige du haut
savoir chrétien. Et nous avons indiqué par quels procédés, avec quelles précautions, dans quelle mesure la puissance publique peut rendre ce service à la vérité.
Mais, je le demande, dans cette collaboration, la part de l'État ne restera-t-elle pas toujours bien petite? Quand, après avoir attiré l'attention par de premiers témoignagnes de sa valeur, un établissement libre d'enseignement supérieur aura obtenu quelque modique subvention ; quand, un peu plus tard, ayant achevé de faire ses preuves, il aura été investi des prérogatives universitaires, c'est à peine si la bienveillance du pouvoir aura dépassé en sa faveur les limites de la stricte équité! Tout Tefifort, presque tout l'argent, la totalité du succès, demeureront au compte de l'initiative privée. Donc même alors les chrétiens n'auront pas le droit de s'endormir; ils ne pourront pas se reposer sur un gouvernement ami d'un soin qui est avant tout le leur. Alors, comme aujourd'hui, bien qu'avec une liberté plus pleine et des facilités qui nous sont refusées, ils devront prendre sur eux, se dépenser, se sacrifier. La lutte d'émulation avec les puissantes écoles de l'Etat, la poursuite d'une science qui chaque jour se ramifie et se complique davantage, la nécessité de satisfaire à des exigences toujours croissantes et qui sont moins celles des programmes que celles du mouvement scientifique, voilà ce qui continuera de s'imposer aux croyants de demain s'ils veulent faire respecter leurs croyances. Et de cette tâche ardue, nul ne pourra les dispenser. Et si saint Louis ressuscité remontait sur le trône de France et s'il prenait saint Thomas d'Aquin pour ministre, en l'état actuel des esprits, le saint roi et le saint docteur ne pourraient que répéter aux défenseurs de la foi, devenus les apôtres de la science, le mot d'ordre de l'empereur païen : Laboremus.
C'est donc une grande erreur de croire que, sous un régime plus équitable et plus bienveillant, nous n'aurions pas à combattre. C'en serait une autre de penser que, sous le régime actuel, qui n'est ni bienveillant ni équitable, nous devions renoncer à l'espoir de vaincre.
Quand je parle de victoire, je n'entends pas un triomphe complet : la vérité n'en remporte pas ici-bas de cette sorte. Je parle de la lutte pour la vie, puisque c'est le mot à la mode. Oui, la foi chrétienne combat pour l'existence dans notre vieille Europe. Dans l'ensemble de l'humanité, la foi ne peut pas périr ; mais Dieu n'a fait de promesses à aucun peuple, à aucune civilisation. L'Afrique, cette chrétienté si florissante, de Tertullien à saint Augustin, l'Asie-Mineure, l'Egypte, la Syrie, toutes ces belles contrées qui furent le berceau et le paradis de l'Eglise naissante, que sont-elles devenues? Un vent brûlant a changé en déserts ces jardins de la foi. Sans doute ce fut un vent d'ignorance et de barbarie ; mais croit-on que le vent de la science athée soit moins desséchant?
Il ne sert de rien de le nier : le doute nous envahit. Et ce n'est plus seulement le doute frivole ou le doute intéressé, le doute des viveurs ou des blasés. La maladie gagne les âmes honnêtes et les esprits sérieux. Citons un cas entre dix mille ; il nous était fourni tout récemment par un écrivain qui appartient au protestantisme libéral, M. Edmond Schérer. Tout le monde a remarqué dans le journal le Temps^ une étude de ce publiciste sur « la Crise actuelle de la morale ». Il y a longtemps que les