Act., xxYi
Or, dans ces trois récits, rien ne ressemble aux inventions de M. Renan. Il n'est pas question de remords, ni de chaleur, ni de fatigué. Saul poursuivit sa route, ardent, passionné; tout à coup, vers l'heure de midi, il voit venir à lui une grande lumière, plus éclatante que le soleil (ce n'est donc pas le soleil) ; ébloui, il tombe à terre, une voix lui parle en langue syriaque. Il lui répond ; la voix réplique : c'est la voix de ce Jésus qu'il persécutait dans ses disciples. Saul se relève; ses yeux sont aveuglés, mais son âme est changée, sa volonté est retournée ; il entre à Damas conduit par la main. Ananie, averti par le Seigneur, va le trouver, le consoler, le guérir, l'instruire et le baptiser. Voilà ce qu'affirme saint Paul; et si l'on récuse son témoignage; si l'on distingue entre ses affirmations ; si, préoccupé d'un système, on écarte tout ce qui tendrait à le renverser, je ne sais pas de quel droit, aux détails circonstanciés du narrateur, on en prétend substituer d'autres ; en présence de faits dûment attestés, le silence est la seule attitude permise à celui que la tyrannie d'un système empêche de les reconnaître.
Si l'on veut comparer les trois récits des Actes, se rendre compte des divergences, s'assurer de l'accord qui règne entre eux, enfin pénétrer les causes profondes, les raisons philosophiques qui entraînent de bons esprits et les jettent dans les excès monstrueux de la critique rationaliste, il faut lire M. Bungener, qui consacre à cette discussion théologique un long chapitre et y déploie un incontestable talent. Entre autres mérites, le théologien protestant a celui de ne rien rejeter par système et d'accorder aux hypothèses de ses adversaires la part de crédit qu'elles méritent. Il les réduit par là à leur juste valeur et épargne aux esprits sincères une séduction dangereuse. C'est ainsi qu'après avoir montré, par des exemples empruntés à l'Évangile, comment Dieu agit sur
les âmes, il termine cet excellent morceau par un passage que nous sommes heureux de citer dans son entier. « Cette ligne, que nous traçons si hardiment entre le champ de l'homme et le champ de Dieu, entre le naturel et le surnaturel, sommes-nous sûrs que Dieu la trace juste au même endroit? Sommes-nous bien sûrs seulement qu'elle existe pour lui' et que le travail préliminaire opéré dans Tâme d'un saint Paul fût, en soi, moins miraculeux que l'événement qui allait consommer Tœuvre'? Mais réduire le tout à ce travail préliminaire, considéré, dès lors, comme purement psychologique, et se figurer, cela dit, que Texplication est trouvée, c'est montrer qu'on ne s'est guère mis sérieusement en face du fait même de la conversion de saint Paul. Nous pouvons en appeler làdessus à l'homme qui a le plus consciencieusement étudié, au point de vue critique et négatif, la vie de notre apôtre. Baur, avec les années, sans renoncer à l'explication dite naturelle, a laissé voir qu'il en était de moins en moins satisfait. Dans son dernier grand ouvrage : le Christianisme et VEglise aux trois premiers siècles, dont une seconde édition retravaillée a paru peu avant sa mort, il déclare que la conversion de saint Paul lui est toujours demeurée un problème et qu'aucune analyse psychologique ni dialectique ne peut expliquer suffisamment le mystère de l'acte par lequel Dieu lui a révélé son Fils. Nous n'en demandons pas davantage. »
Non certes, nous n'en demandons pas davantage, car d'une part l'orthodoxie la plus rigoureuse n'a jamais prétendu que le surnaturel se soutint en l'air sans appui sur la nature, sans points de contact, je dirai plus, sans liaison harmonieuse avec elle; et d'autre part, si la décla-
1. jTout l'ensemble du livre de M. Bungener nous est un sûr garant qu'il n'entend pas contester par ces paroles la distinction essentielle et objective entre les deux ordres naturel et surnaturel.
ration du critique allemand paraît insuffisante pour juger en chrétien de la conversion de saint Paul, elle suffit amplement pour écarter avec autorité les fins de nonrecevoir de Texégèse rationaliste et préparer au théologien la place sur laquelle M. Bungener sait construire avec tant de solidité.
Je sais que ce nom de théologien fait fuir M. Renan ; il regarde comme une profanation de mêler la théologie à l'histoire : comme si toute intervention de la théologie devait nécessairement fausser l'histoire! Mais si Dieu, qui conduit l'histoire, y jette des éléments théologiques, l'historien peut-il les supprimer? Les supprimer parce qu'ils lui déplaisent, n'est-ce pas là surtout ce qui s'appelle fausser l'histoire? Et puis, qu'est-ce donc après tout que cette prétention insensée qui voudrait obliger l'homme à ne rien croire, avant de lui permettre d'attester quelque chose? Il faudra faire table rase de toute idée pour avoir le droit d'affirmer un fait? Mais si cette mutilation de l'inlelligence était possible, l'histoire deviendrait la plus aveugle et la plus matérielle des sciences. Du reste, que faites vous autre chose que de donner chaque jour à votre théorie le démenti le plus formel? Vous vous appelez critique, c'est-à-dire jugeur : d'après quelle règle jugezvous, si ce n'est d'après la règle de vos idées? Ov vous avez des idées sur tout : sur Dieu comme sur tout le reste; vous avez votre théologie négative, et c'est elle qui, avec une tyrannie inconnue à l'orthodoxie, vous dicte vos jugements ; elle fait plus, elle atteint chez vous jusqu'à cette opération simple et primordiale qui s'appelle la vision de l'esprit; la force du préjugé négatif est si grande qu'elle vous empêche de voir dans un mot ce qu'il exprime, dans un récit ce qu il rapporte, dans un fait ce qu'il signifie et qu'elle vous frappe par moments, en face des événements qui le contredisent, d'une
ophtalmie plus incurable, d'un éblouissement plus complet que jamais les ardeurs de midi n'en ont produit parmi les jardins de Damas, ou les commotions du tonnerre sur les flancs brûlants de l'Hermon.
Du reste, si les discussions théologiques paraissent déplacées dans une étude historique, une voie plus simple reste à suivre. C'est d'accepter parement et simplement les faits tels qu'ils ressortent des sources authentiques de l'histoire. Fidèles à cette méthode, suivons maintenant à Damas le persécuteur changé en apôtre.
Rendu à la santé et à la lumière, régénéré dans les eaux baptismales, Saul se met aussitôt à prêcher Jésus Christ. Le ciel a changé son mandat ; il n'est pas moins empressé d'exécuter le second qu'il n'avait montré d'ardeur pour le premier. Toutefois, c'est improprement encore qu'on lui donnerait le nom d'apôtre; baptisé par Ananie, instruit par le Christ, il n'est jusqu'ici qu'un disciple, et le ministère qu'il prend est tout au plus celui d'un catéchiste ; ou plutôt c'est l'acte d'un honnête homme qui tient à rendre la réparation de ses torts aussi éclatante qu'avait été l'injure. Avant que Paul soit vraiment apôtre, bien des choses devront se passer. Le Christ, qu'il a vu et entendu sur le chemin, devra compléter dans son âme l'illumination qui doit faire de lui le docteur des nations ; tel sera l'objet de sa longue retraite en Arabie. Ce fut probablement dans le désert qui s'étend au Nord de Damas qu'il préluda ainsi par les exercices de la vie érémitique aux labeurs de l'apostolat. Il aura le droit ensuite d'affirmer avec une noble assurance qu'il ne tient de personne son Évangile, c'est-à-dire sa prédication du Christ, mais qu'il l'a reçue de Jésus lui-même. Voilà pourquoi, au sortir de Damas, encore néophyte, inconnu des fidèles et presque suspect, il ne s'empressa pas d'aller chercher un appui auprès des Douze; il fallait affirmer l'indépendance de sa
mission et le caractère singulier de son élection. Il fallait aussi féconder dans la retraite la divine semence jetée dans son cœur. Après un séjour dont il est difficile de déterminer la durée % Paul retourne à Damas. Durant son isbsence, cette ville avait changé de maître ^ Elle ne faisait plus partie delà province romaine de Syrie; elle obéissait à un prince nabatéen, Hareth ou Aretas, souverain de ce royaume arabe dont la capitale était Petra.
Cette révolution politique était défavorable aux chrétiens ; durant cette première période de leur histoire, les Romains sont plus ou moins leurs protecteurs, les Juifs leurs persécuteurs : l'autorité romaine refusait d'entrer dans ce qu'elle regardait comme une querelle de secte et ne permettait pas volontiers au parti le plus fort d'exercer ses violences sur le plus faible. Sous l'administration du Nabatéen, les intrigues et les haines des Juifs eurent beau jeu à Damas. Paul, de retour dans cette ville, avait recommencé à prêcher le Christ dans la synagogue. Les zélateurs de la loi s'en émurent, ils intéressèrent le gouverneur à leur querelle, et il fallut que les fidèles de la ville trompassent la vigilance des gardes pour soustraire Paul à ses ennemis, en le faisant descendre dans une corbeille le long des remparts.
Ainsi chassé du lieu où, pour la première fois, il avait
1. La manière dont saint Paul en parle dans son Epître aux Galates permet d'assigner à ce séjour une bonne partie des trois années qui s'écoulèrent entre sa conversion et son voyage à Jérusalem.
2. La mort de Tibère, l'avènement de Caligula avaient été l'occasion de ce changement. Hareth était en guerre avec Hérode Antipas. Vitellius, gouverneur de Syrie, avait reçu l'ordre de marcher au secours du tétrarque; mais l'avènement de Caligula changea la face des événements. Antipas fut exilé en Gaule; son neveu, Hérode Agrippa I^r, favori du nouveau César, se vit concéder une souveraineté qui embrassait toute la Palestine; de nombreux remaniements de territoire eurent lieu dans toute cette partie de l'Orient, C'est au milieu de cette agitation que, par la force ou bien plus probablement par l'intrigue, Hareth, devenu l'ami d'Agrippa parce qu'il avait été l'ennemi d' Antipas, obtint la souveraineté qu'il exerça sur Damas durant les règnes de Caligula et de Claude.
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rendu témoignage à Jésus-Christ, Paul sentit enfin le besoin de se mettre en rapport avec ceux que le Sauveur avait faits les héritiers de son œuvre. Plus lard, dans sonÉpitre aux Galates, il faisait ressortir avec un égal soin et l'attention qu'il avait eue de se tenir d'abord à l'écart, et la déférence avec laquelle, après trois années d'isolement, il était venu à Jérusalem voir Pierre. M. Renan ne semble pas avoir compris cette conduite de l'Apôtre -, il ne veut y voir qu'un arrangement fortuit des circonstances, exploité après coup par saint Paul, lorsque son système est formé sur le caractère de sa mission. Mais c'est là méconnaître ce qui fait la grande originalité de cet homme unique et le rôle providentiel qu'il devait jouer dans l'établissement du christianisme. Deux noms dominent tous les autres dans l'histoire des origines de notre foi: différents par le caractère, la conduite et l'influence, Pierre et Paul sont évidemment, et de laveu de tous, les deux grands ouvriers de l'édifice dont Jésus est le fondement. Mais si l'on considère attentivement les traits de leurs figures, on verra, que, dans ce grand ouvrage, saint Pierre représente surtout Vinstitution, saint Paul ['action personnelle: Géphas est la pierre sur laquelle Jésus bâtit; Paul est le bras agissant du divin architecte ; quand l'édifice sera construit, le bras cessera de paraître et de se mouvoir, la pierre angulaire ne cessera pas d'assurer les fondations : voilà pourquoi Pierre aura toujours des successeurs; Paul passera comme un astre fugitif; Pierre transmettra aux siècles futurs son autorité, qui est celle du Christ, et cette force attractive qui fait le lien de l'unité catholique; Paul ne léguera au monde, avec le souvenir de ses vertus, que les immortels écrits échappés de son cœur. Toutefois, comme pour montrer qu'il n'a besoin de personne, et que, au service d'un tel maître, les qualités de l'ouvrier ne font pas sa puissance, Dieu a choisi entre ces deux hommes avec
la souveraine indépendance de sa sagesse ; l'homme doux et modeste, l'humble Simon, sujet aux faiblesses et aux hésitations d'une nature timide, se verra confier le grand rôle, celui qui ne doit point finir; Paul, préparé par son ardente nature et par les transformations de la grâce aux luttes de l'apostolat, sera chargé de porter partout le nom du Christ, pareil à un semeur solitaire qui parcourt les champs en jetant son grain et disparaît pour toujours.
Pour affirmer ce qu'il y a de personnel dans son rôle, la missioQ individuelle et extraordinaire qu'il a reçue, Paul a dû premièrement se tenir à l'écart et montrer que, isolé des autres apôtres, déjà pourtant il connaît le Christ et sait lui rendre témoignage; mais, afin qu'on ne puisse abuser deson exemple, afin que le lien del'unité demeure, et que, dans l'avenir, nul ne s'autorise de Paul pour bâtir en dehors du fondement de Pierre, Paul, catéchiste jusqu'alors, doit aller voir Pierre avant de se déclarer apôtre; il doit faire donner à sa mission comme un visa de l'autorité permanente, et proclamer, par son alliance avec Céphas, l'harmonie qui rattache le fait au principe, la personne à l'institution.
Ce devoir accompli, il s'empresse de quitter Jérusalem; il tient lui-même à faire remarquer que son séjour n'y a pas excédé deux semaines. L'Épître aux Galates semble attribuer ce prompt départ à un plan arrêté d'avance ; le livre des .4 c^es nous montre Paul se dérobant, surun ordre du ciel, à la persécution de ses anciens amis. Rien de contradictoire entre ces deux données ; le départ de Paul n'a-t-il pu être arrêté dans son esprit tout d'abord, mais hâté dans son exécution par l'attitude menaçante du parti pharisien? En tous cas, s'il y a quelque chose à conclure de la comparaison des deux textes, c'est que celui des Actes donne l'explication la moins faite ^omy exalter saint Paul en le montrant supérieur aux événements. M. Renan,
qui prête à saint Luc l'intention de grandir atout propos son héros, a négligé cette remarque qui donne à son système sur le livre des Actes un important démenti. Désormais rien ne manque à l'Apôtre pour entrer dans la carrière ; rien qu'un signe manifeste de la volonté divine ; ce signe, il va l'attendre dans sa patrie. Combien de temps dura sa retraite à Tarse ? Il est difficile de le préciser. Un passage de l'Épitre aux Galates, suppléant quelque peu au laconisme des Actes, nous le montre parcourant les Eglises de Syrie et de Cilicie ; c'était sans doute comme un simple fidèle qu'il se présentait dans les communautés chrétiennes, humbles et petites encore, mais déjà multipliées sur ces côtes. On l'accueillait avec une surprise mêlée de joie ; ceux qui avaient ouï parler du persécuteur rendaient grâces à Dieu de la ferveur du néophyte. Sur son passage, il annonçait Jésus-Christ, mais sans invoquer sa mission ; semblable, en cet apostolat privé, aux premiers convertis delà Pentecôte, qui avaient déjà porté le nom du Christ sur les points les plus écartés de l'Empire, à ceux en parculier qui, avant même le voyage de Pierre et TÉpître de Paul, avaient déposé dans la capitale du monde, au sein de la synagogue,la germe précieux d'où naquit l'^^/ise de Borne.
Pendant ce temps la foi nouvelle'grandissait rapidement ; le christianisme commençait à sortir du cercle étroit de la synagogue, le moment n'était pas loin où V apostolat des gentils, reconnu légitime, allait avoir besoin du converti de Damas. Déjà Pierre avait reçu du ciel, à Joppé, un avertissement solennel et, en présence des dons visibles de Vesprit qui étaient venus récompenser la foi du centurion Corneille et de sa famille, il s'était écrié : « Qui donc empêchera de baptiser ceux que l'Esprit-Saint a visités comme nous-mêmes?» Déjà aussi la prédication individuelle, propagée le long des côtes phéniciennes par les
fugitifs échappés aux persécutions d'Agrippa, avait porté la foi dans Antioche : cette cité, Tun des plus grands centres cosmopolites de l'Empire, avait offert à la religion de Jésus une hospitalité qu'elle ne refusait à aucun culte ; le mélange et le contact perpétuel des Juifs et des gentils disséminés dans ses murs avaient rendu impossible ce particularisme étroit et jaloux qui, à Jérusalem, tendait à déshériter les nations de la rédemption et de la grâce. L'initiative des fidèles d'Antioche avait franchi ces barrières ; l'église de Jérusalem en fut instruite ; il y avait là un champ fertile à féconder ; Barnabe fut envoyé pour mettre la main à la charrue. Il était réservé à la sagacité et à l'humilité de ce grand homme d'introduire saint Paul sur le terrain où bientôt la personnalité de ce dernier devait effacer toutes les autres. Il est impossible de ne pas admirer l'abnégation et la profonde sagesse de cet ouvrier évangélique, qui, à peine arrivé à Antioche, sentie besoin de se donner un supérieur ; il part pour la Cilicie ; il va lui-même chercher le solitaire de Tarse, ill'amène comme une conquête, tout prêt à lui céder le pas et à marcher après lui dans la voie où il l'a fait entrer.
Mais en admirant l'humilité de Barnabe, il n'est pas besoin d'en faire une victime. Si saint Paul a eu plus de gloire devant les hommes, ce n'est ni une surprise de son ambition, ni une injustice du sort. L'apôtre a souvent comparé l'Église au corps du Christ, corps dont tous les membres sont unis, mais pour des fonctions diverses ; le Créateur, qui a fait cette unité, a fait aussi cette diversité; c'est lui qui a réparti les rôles, qui en a varié au gré de sa sagesse l'importance et l'éclat. La personne de Paul, sa vocation, sa mission, comparées au rôle de Barnabe, sont un exemple à l'appui de cette doctrine. Nous avons déjà eu occasion de montrer le caractère propre de l'apostolat de saint Paul : son mandat est tout personnel, il est un fait provi-
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dentiel, en regard de celui de Pierre qui est une institution; toutefois, entrele fait etTinstitution, ilfallaitun lien, et Dieu a nommé Barnabe pour être ce lien vivant. Juif irréprochable et en même temps fidèle de la première heure, il jouissait, et dans la synagogue et dans l'Église naissante, de la considération nécessaire pour faire agréer le transfuge qui se présentait sous son patronage. Esprit lucide et cœur droit, il n'avait pas tardé à reconnaître le trésor dont le miracle de Damas venait de doter TÉglise : dès lors s'effacer lui-même pour mettre en lumière celui que le Christ s'est chargé d'instruire lui paraît un devoir «i simple qu'il ne songe même pas à s'en faire un mérite. Il a bientôt découvert la prodigieuse puissance de cet homme ; il a pénétré la justesse et l'étendue de ses vues sur la prédication de l'Évangile; il s'appliquera à le faire apprécier de tous, à abaisser les barrières qui s'élèvent entre lui et ceux qui ont vu le Sauveur dans sa chair, et, la première fois qu'une mission importante lui sera personnellement confiée, Barnabe sentira le besoin d'appeler Paul pour en faire, non pas seulement son associé, mais son chef : par là il donnera au monde l'exemple d'une vertu qui n'est pas de l'homme ; par là il acquerra la plus grande gloire qui pût s'attacher à son nom, celle d'avoir pénétré les desseins de la Providence, d'avoir conspiré avec Dieu pour donner Paul à l'Église et le salut aux nations. A suivre un autre chemin, il eût perdu en mérite ; mais qu'aurait-il gagné en gloire? Son nom se fût mêlé parmi ceux des ambitieux vulgaires qui font de la renommée un but, quand elle ne doit être qu'un résultat. Moins grand devant Dieu, il n'eût pas été plus grand devant les hommes. Sa vertu a servi sa mémoire, et l'une et l'autre peuvent se passer des apologies d'un critique qui se croit appelé à les tirer de l'oubli.
Un an se passa pour Paul et Barnabe dans l'exercice de
leur commun ministère ; leur mission charitable de porteurs d'aumônes pour les fidèles de Jérusalem dépouillés par la persécution ne les retint pas longtemps loin de leur troupeau; M. Renan, en mentionnant ce fait, ne perd pas l'occasion de déployer ses connaissances économiques. Pour lui, la pauvre Église famélique de Jérusalem devait attribuer sa misère à son imprévoyance; c'était une suite du communisme éidihMi par un zèle aveugle entre les premiers croyants. « Dans ses accès de vertu, dit-il, l'homme croit pouvoir se passer entièrement de Tégoïsme et de l'intérêt propre, l'égoïsme prend sa revanche en prouvant que l'absolu désintéressement engendre des maux plus graves que ceux qu'on a cru éviter par la suppression de la propriété. » Que de confusions et de malentendus dans ces quelques lignes! L'Eglise de Jérusalem supprima-t-elle jamais la propriété? Saint Pierre ne dit-il pas à Ananie : « Ne pouvais-tu garder ce qui t'appartenait et en retenir le libre usage \ » Pourquoi donner à plaisir le nom de communisme au dépouillement volontaire, fruit de l'abnégation et de la charité? Là où le communisme domine, c'est au nom de la justice et de l'égalité que la propriété est attaquée ; ici ses droits sont respectés, et c'est au nom de la miséricorde qu'on l'invite à sacrifier ses droits, ou plutôt à en user en faveur des autres. Qu'il y ait eu dans la communauté chrétienne de Jérusalem, presque toute composée de Juifs hébraïsants, moins d'intelligence et d'activité pour les affaires qu'au sein des Eglises hellénistiques, cela s'explique par le caractère et les mœurs nationales; et l'on comprend que cette cause ait pu contribuer, du moins dansune faible mesure, à rendre souvent les fidèles de Y Église mère tributaires de la charité des autres. Mais de là à nous représenter cette Église comme une assemblée de faméliques, de styliles, d'illuminés et q\g communistes {sic), iryaloin
pour quiconque n'a pas pris la funeste habitude de charger les tableaux, d'amplifier les détails et de prêter à tous les événements une couleur forcée, une signification aIolente et arbitraire.
C'est au retour de Jérusalem que Paul et Bernabé virent s'ouvrir devant eux la grande porte de l'apostolat des nations. L'Église d'Antioche, nous l'avons vu, était, après celle de Jérusalem, la plus complètement constituée; elle comptait dans son sein bon nombre d'hommes éclairés du Saint-Esprit. M. Renan s'empresse d'ajouter : « Ou qui croyaient l'être. » Souvent, en effet, l'artifice de son récit consiste à traduire le texte sacré en insérant des mots explicatifs alors que la thèse naturaliste aurait à souffrir de la simple assertion du narrateur : il vit, lisez : il crut voir; il entendit : il s'imagina entendre; l'Esprit-Saint lui dit : il se figura que l'Esprit-Saint lui disait. C'est avec une parfaite aisance que notre auteur applique, presque à chaque page, ce procédé d'interprétation; cela ne l'empêche pas de faire grand cas des textes et de les prendre à la lettre pour les moindres détails, dès que le surnaturel est hors de cause; on se demande comment il peut accorder la moindre estime à des historiens tant de fois convaincus de naïve et absurde crédulité.
Qu'il nous soit permis d'en user autrement avec les textes et de traduire sans commentaire : « Comme les docteurs et les prophètes qui étaient à Antioche s'acquittaient du service divin et pratiquaient le jeûne, l'Esprit- Saint leur dit : « Mettez-moi à part Paul et Barnabe pour « l'œuvre à laquelle je les ai destinés. » Alors, après avoir jeûné et prié, ils leur imposèrent les mains et les laissèrent aller. »
Telles sont, dans leur sublime simplicité, les paroles qui marquent dans l'histoire du christianisme cet immense événement : la première mission de l'Apôtre des gentils.
SAINT PAUL Eï SES PLUS REGENTS BIOGRAPHES 193
Nous ne finirions pas, si nous voulions suivre en détail nos trois auteurs dans le récit des événements qui marquent ce premier essor de la prédication évangélique par delà les limites de la Syrie. M. Renan commence son livre par une esquisse des lieux qui virent partir le grand missionnaire pour sa première campagne. Il y a dans ce tableau de la couleur, de la vie, un sentiment vrai de la situation. M. Renan a, d'ailleurs, l'avantage de connaître les pays qui servirent de théâtre aux événements qu'il raconte ; il use de cet avantage avec un talent incontestable qui n'est pas toujours à l'abri du reproche d'affectation : parfois la description occupe trop de place dans son récit, et il est à remarquer que, s'il a quelque théorie hasardeuse à faire valoir, quelque fait à dénaturer en faveur de son système, cet artifice du critique ira le plus souvent s'abriter derrière une digression topographique destinée, ce semble, à faire bénéficier l'historien des avantages du géographe, la tournure qu'il donne aux faits empruntant son crédit à la peinture qu'il fait des lieux.
La preaiière étape des saints voyageurs fut l'île de Chypre. Là se place dans le livre des Actes le récit de la conversion du proco<nsul romain Sergius Paulus. Fidèle à son système, M. Renan ne veut voir dans la lutte de Paul avec Élymas qu'une variante de la légende de Pierre avec Simon le Magicien. La conversion du proconsul est par I lui déclarée impossible. Tout doit se borner, selon lui, à [ des rapports bienveillants avec la mission. Or le texte affirme simplement les deux faits que le critique écarte; le critique n'en est pas gêné et poursuit sa route, conservant d'ailleurs, avec le texte, des rapports aussi bienveillants que par le passé,
M. Bungener examine sérieusement le fait du proconsul; sa conclusion nous parait la plus sage; Sergius Paulus crut en Jésus-Christ, mais pour l'instant, du moins, il
n'alla pas jusqu'au baptême ; le silence des Actes donne à cette conjecture une grande autorité.
Saul prend ici le nom de Paul, pour ne plus le quitter dans le liVre des Actes. Nos auteurs rapportent les diverses hypothèses émises pour expliquer ce changement de nom.. La plus vraisemblable est celle à laquelle ils donnent tous trois la préférence. Paul serait le nom latinisé de Saul : appelé désormais à vivre au milieu des gentils, l'Apôtre prend dans le récit de son biographe, comme dans la suscription de ses Épîtres, le nom sous lequel il fut connu parmi les nations.
La mission quitte Chypre et aborde sur la côte de Pamphylie. Ici commence ce long et fructueux apostolat qui gagne à l'Évangile une bonne partie de l'Asie Mineure. Le départ du jeune Marc, compagnon de Barnabe, donne à m M. Renan l'occasion de dire à saint Paul une parole désagréable; si Jean Marc se retire, c'est sans doute que la personnalité de Paul devenait de plus en plus altière. Il est probable aussi, à l'en croire, que Paul ne prenait pas encore le nom d'apôtre, que plus tard seulement les ardentes frovocations de ses ennemis l'entraîneront à cet acte qui d'abord dut se présenter à lui comme une témérité. Rien, de près ni de loin, n'induisait l'historien à formuler ces deux hypothèses ; mais il prend ses mesures d'avance ; quand plus tard il voudra exagérer, en dépit des textes, le différend de Paul avec ceux de Jérusalem, il trouvera le terrain préparé par des traits de mœurs inventés à plaisir et semés adroitement dans le cours de la narration.
L'histoire du premier voyage de Paul et de Barnabe à travers la Famphylie, la Pisidie et la Lycaonie est un des morceaux les plus suivis et les plus intéressant du livre des Actes. Toutefois, comme nous n'écrivons pas la vie de saint Paul, nous renonçons à en donner ici l'analyse : M. Trognon nous fournit de ces événements un récit
rapide et vivant qui suffit pleinement à l'intelligence de I l'histoire. M. Bungener et M. Renan nous donnent lieu de I faire quelques remarques qui seront mieux placées dans I l'appréciation générale de leurs doctrines. Il nous semble j donc opportun de presser le pas, pour arriver à un fait i capital qui mérite d'arrêter l'attention du critique : l'as- I semblée de Jérusalem.
! Les deux missionnaires avaient poussé leur course apos- ! tolique jusqu'à Derbe, ville de Lycaonie, sur les confins de la Cappadoce; ils avaient séjourné assez longtemps dans chaque ville, puis étaient revenus par le même chemin, affermissant leur œuvre, constituant des anciens pour la maintenir après eux. Il est difficile de préciser la durée de cette mission. M. Renan nous semble l'allonger démesurément en lui donnant cinq ans ; il est probable qu'elle n'excéda pas deux ans et demi ou trois ans. La mer qui les avait emmenés les rendit à la grande Antioche ; là ils racontèrent ce que Dieu avait fait par leurs mains et comment la porte du salut avait été ouverte aux ;gentils. L'Église d'Antioche n'était pas sujette à se scandaliser de cet aspostolat dont elle-même avait donné l'exemple; les fidèles bénirent Dieu de tout ce qui était firrivé, et Paul et Barnabe trouvèrent là un terrain admirablement préparé pour le ministère qu'ils y exercèrent, dit le livre des Actes^ durant un temps assez lo?îg.Ceux qui abrègent la durée du précédent voyage sont obligés d'allonger celle du séjour, de manière à gagner l'époque de l'assemblée de Jérusalem, postérieure de cinq ans au moins au premier départ des deux missionnaires. Ils supposent alors que ce séjour prolongé fut coupé par quelques absences; que Paul ne put demeurer si longtemps stationnaire au milieu d'une Église déjà florissante; que son zèle dut le porter à revoir les Églises de Palestine, de -Syrie et de Cilicie, et qu'à ces courses laborieuses doivent
se rapporter plusieurs détails rappelés plus tard par l'apôtre dans l'énumération de ses épreuves et de ses souffrances, et qui ne trouvent pas leur place dans le récit de saint Luc.
Quoi qu'il en soit de ces conjectures, il est certain qu'un orage menaçant vint arracher saint Paul à son apostolat, pour l'obliger d'en assurer les fondements. L'esprit étroit du judaïsme s'était réveillé en face des conquêtes de l'esprit nouveau : des prédicateurs sans mission, partis de Jérusalem, venaient jusqu'à Antioche inquiéter les convertis et troubler leurs consciences, en leur présentant la circoncision et les observances mosaïques comme obligatoires pour tous les fidèles. Si cette doctrine eût prévalu, c'en était fait du christianisme. Jésus eût été un prophète d'Israël, il n'eût pas été le sauveur du monde. Paul et Barnabe sentirent l'immensité du péril; c'était trop peu de le combattre à Antioche; leur autorité pouvait être contestée des puritains de Jérusalem : c'était dans la ville sainte, c'était devant les Douze., devant Pierre, leur chef, devant Jacques, le frère (cousin) du Seigneur, le patriarche vénéré de la communauté judéo-chrétienne, que le débat devait être porté et jugé. Ils partirent, députés par l'Eglise d' Antioche et poussés par le mouvement de l'Esprit-Saint. Leur voyage à travers la Syrie et la Phénicie fut encore une prédication; ils allaient d'Eglise en Église, recevant partout les félicitations des frères. Arrivés à Jérusalem, ils furent bien accueillis de tous et rendirent compte des résultats de leurs travaux. Les zélateurs du mosaïsme ne perdirent pas cette occasion de faire valoir leurs protestations. L'affaire se trouvait ainsi tout naturellement déférée au jugement des Apôtres et des anciens^ qui s'assemblèrent pour l'examiner.
Je veux bien accorder à M. Renan que ce qu'on a sou-
vent appelé le concile de Jérusalem, le premier concile ixcuménique, n'avait ni tous les caractères, ni tout l'appareil d'un concile proprement dit. J'aurais beaucoup de peine à lui en accorder davantage, car, après tout, je ne vois pas ce qui manquait à cette assemblée pour juger de la foi; ce n'était ni la compétence d'hommes vénérables, témoins directs et héritiers immédiats de la doctrine de Jésus; ni la sainteté de la vie, ni la connaissance de la matière, ni l'impartialité et la maturité de la discussion, ni enfin la sagesse et l'autorité de la sentence. En vérité, on se sent déconcerté à la lecture du chapitre consacré par M. Renan au récit de cet événement; le lecteur marche de surprise en surprise. «Jésus, dit-il, en portant la religion sur les plus hauts sommets... n'avait jamais dit bien clairement s'il entendait ou non rester juif..., confirmer la loi de Moïse ou la supplanter. C'était là, pour un grand poète comme lui, un détail insignifiant. » C'est à croire que celui qui a écrit ces lignes n'a jamais lu l'Evangile. Quoi? L'idée et l'œuvre de Jésus n'y paraissent pas assez clairement? Jésus est venu tout à la fois accomplir la loi et la supplanter; clore, en le complétant, le règne de la figure et ouvrir après lui le règne delà vérité. Le mosaïsme était le fondement du temple, la crypte magnifique où Dieu avait voulu être adoré, en attendant la construction de l'édifice supérieur; jusqu'alors la lumière avait pénétré dans ses profondeurs. Jésus venait fermer la voûte et bâtir l'Église au-dessus de la synagogue; du même coup, il achevait, il complétait l'œuvre ancienne et il inaugurait l'œuvre nouvelle. Dès lors la synagogue était obscure ; au-dessus d'elle, dans l'Église du Christ, rayonnait la lumière.
Voilà l'idée simple et sublime qui ressort avec évidence de toutes les pages de l'Évangile. Il aurait fallu y penser un peu, avant de confier au public des rêves aussi vio-
lemment contraires à ITiistoire. Pour le plaisir de réduire le Sauveur aux proportions d'un poète et d'un artiste, on traite avec une légèreté sans égale ses paroles les plus formelles. Jésus a beau instituer le baptême, en confier le ministère à ses apôtres, conjointement avec celui de la parole, dire expressément que celui qui ne trouve point dans Veau une seconde naissance, n'a point de part au royaume de Dieu ; que celui qui croira et sera baptisé sera sauvé; il n'importe, on avancera sans hésiter que, pour lui, circoncision y baptême.,, sont choses également ^econdaires; et si quelqu'un insiste sur la force des paroles du Maître, le critique récusera pour la circonstance l'autorité des évangiles qu'il a soutenus ailleurs contre d'autres* démolisseurs, et ne verra, dans ces sentences capitales, que des formules attribuées à Jésus par de pieux faussaires en faveur d'une orthodoxie posthume étrangère à la pensée du fondateur.
Tant que M. Renan voudra plier l'histoire sacrée à ses conceptions profanes; tant qu'il méconnaîtra dans le christianisme ce caractère d'être uniquement, mais adéquatement, la pensée et l'œuvre de Jésus, il pourra faire preuve d'esprit et faire montre d'érudition ; il pourra écrire une page piquante sur l'a^ac/a^ opposée à la halaka, dire que Vagada a conquis le monde et a fait le christianisme, que la halaka a renfermé le judaïsme dans son orthodoxie étroite; mais ces mots savants et ces contrastes ne donneront à personne l'explication de ce fait immense qui domine encore l'histoire; et le bon sens du genre humain résistera toujours à la bizarrerie d'un système qui assimilerait les conquêtes des apôtres aux succès mesquins d'un scoliaste.
Aveuglé sur le caractère historique du christianisme, il
1. Ce sont les noms talmudiques de deux écoles opposées dans la synagogue.
n'est pas plus clairvoyant pour le juger en lui-même comme système et comme doctrine. A l'en croire, la religion de Jésus a franchi les limites du monde juif, elle est devenue la religion de l'univers, parce que, dans ses traits essentiels, elle se réduit au déisme. Pour quiconque connaît un peu l'humanité, ce caractère, s'il appartenait vraiment au christianisme, bien loin d'expliquer sa diffusion universelle, le condamnerait à la stérilité. Jamais le déisme n'a constitué, jamais il ne constituera une religion : il sera, dans quelques intelligences, le résultat d'une lente analyse et d'un travail tout personnel; mais jamais cette froide philosophie n'excitera le zèle d'un apôtre; jamais elle ne provoquera l'adhésion confiante d'un néophyte. La religion de Jésus a triomphé parce qu'elle était divine ; elle a échappé aux limites du judaïsme parce qu'elle était une vérité vivante et positive; elle s'est maintenue à travers les siècles parce qu'elle n'était pas une pensée philosophique, mais une institution ; en un mot, elle a été ce que nous voyons parce qu'elle a été l'œuvre de Jésus.
Quand le Maître est traité comme on vient de le voir, quand le divin auteur de la religion universelle devient, sous la plume du critique, un artiste rêveur, un déiste imprévoyant, il faut s'attendre à voir singulièrement juger les disciples. Le plus maltraité est sans contredit saint Jacques le Mineur, cousin germain du Seigneur, évêque ^de Jérusalem ; il a le malheur d'être vénéré des judaïsants ; dès lors il faut se presser de conclure qu'à peine mérite-t-il le nom de chrétien, a Si cet homme, dit M. Renan, fut réellement le frère de Jésus, ce dut être au moins un de ces frères ennemis qui le renièrent et voulurent l'arrêter. » L'indignation, ici, fait place au dégoût. Quoi, ce Jacques est compté par saint Matthieu, saint Marc et saint Luc dans l'énumération des
Douze * choisis par le Seigneur, et on en fera un adversaire? On le confondra avec ceux qui n'ont jamais été de la suite de Jésus et qui ont mérité le nom d'ennemis au lieu de celui de disciples? Voilà où peut conduire la passion d'un système. L'homme delà /?Ma/?C(?etdela mesure devient,pour la circonstance, l'homme des couleurs outrées et des exagérations violentes. Le texte sacré nous montre Jacques plus attaché quePaul auxpratiquesmosaïques,pîus engagé dans des liens personnels avec les judaïsants, plus soucieux de ménager la transition et de prolonger la tolérance par rapport aux observances d'une loi désormais sans force. Abusant de son nom et de son crédit, des Juifs aveugles et passionnés iront plus tard inquiéter Pierre sur la sainte liberté qu'il pratiquait à l'exemple de Paul, et Paul, dans son récit du conflit d'Antioche, désignera ces fanatiques sous le nom d'hommes venus d'auprès de Jacques. Voilà, sans en excepter un seul, tous les traits qu'il est possible de relever dans les textes sacrés touchant les dispositions judaïques de saint Jacques : ajoutez-y son épitre, laquelle, adressée à des chrétiens d'origine juive, respire un parfum prophétique qui rappelle l'Ancien Testament, mais où le nom de Jésus est prononcé de manière à dissiper toute équivoque^; et vous aurez sous les yeux tous les documents qui, dans la main d'un critique de la nouvelle école, ont suffi pour faire de saint Jacques un ennemi de Jésus, un adversaire de saint Paul, un chef de ce parti qui, s'il eût triomphé, devait anéantir le christianisme.
Si d'ailleurs le discours de saint Jacques à l'assemblée de Jérusalem respire la modération la plus parfaite et la
1. Il n'y a aucune raison de douter que ce Jacques, fils d'Alphée ou Cléophas (dont la femme était sœur de la sainte Vierge), ne soit le même dont parlent les Actes et les Epîtres.
2. Jacq., II, 1. Fratres mei, nolite in personarum acceptione habere fidem Domini nostri Jesu Christi fflorise.
plus rigoureuse conformité à l'enseignement de Pierre et de Paul; notre auteur n'en sera pas embarrassé; on sait que saint Luc a composé ce récit et fabriqué ce discours dans un but de conciliation ; on le sait, car l'auteur l'a déjà dit une fois, il le repète et le répétera encore, ce qui doit suffire à la critique. Aussi je ne m'étonne pas, en face des paroles si nettes de saint Jacques : Ego judico non inquietari eos qui ex gentibus convertuntur ad Beum^ d'entendre notre auteur émettre cette conjecture plus que singulière : « Tout pointe à croire qu'il ne fit aucune concession sur le principe dogmaticjue. » N'est-il pas juste après tout que, ayant imaginé un dissentiment dogmatique qu'aucun texte n'est venu nous apprendre, on maintienne ce dissentiment contre les textes qui le démentent?
Il faut passer sur les plaisanteries tout au moins inconvenantes que provoquent, de la part du critique, les austérités ascétiques de saint Jacques. « Rien, dit-il, n'était plus contraire que ces pratiques à la pensée de Jésus qui, au moins depuis la mort de Jean-Baptiste, avait déclaré les simagrées de ce genre parfaitement vaines. » Je ne m'étonne pas de trouver sous la plume de cet écrivain des expressions aussi grossièrement triviales pour parler d'une sainte chose qui s'appelle la mortification, mais je m'étonne qu'après l'insuccès de la Vie de Jésus sur ce point comme sur tant d'autres, l'auteur n'ait pas renoncé à diviser le Christ et à lui prêter tour à tour, avant et après la mort de Jean-Baptiste, deux pensées et deux doc" trines.
Chacun sait l'issue de l'assemblée de Jérusalem et le sage décret qui maintint la liberté des chrétiens de la Gentilité, tout en ménageant pour un temps les préjugés les plus forts et les plus autorisés des fidèles de la synagogue. Mais si le lecteur naïf a cru voir dans ce décret une pacification véritable, M. Renan lui apprendra à n'y
découvrir qu'un compromis plein de réticences qui laissa subsister, même entre les apôtres,un dissentiment profond sur la doctrine.
Tandis que l'écrivain rationaliste fait si bon marché du décret de Jérusalem, le théologien protestant qui en reconnaît l'importance cherche à se tirer, comme il peut, des difficultés qu'il y rencontre. Ailleurs, dans des ouvrages spéciaux, il a directement combattu l'autorité de l'Eglise enseignante. Mais ici il trouve sur son chemin i cette fameuse suscription : « Visum est Spiritui Sancto etï nohis : Il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous. » Voilà déjà quelque chose qui ressemble fort à un enseignement infaillible ; les mots qui suivent ajoutent l'autorité législative à celle de la doctrine : « nihil imponere vobis prœter hœc necessavia : de ne vous rien imposer au delà de ces points qui ont paru nécessaires. » Ou le sens obvié n'est plus rien, ou ces paroles signifient qu'il y a dans l'Eglise un corps qui enseigne, qui commande et qui a le Saint- Esprit avec lui; un corps qui est enseigné, qui obéit et qui révère dans la parole des pasteurs l'écho de l'Esprit de Dieu. Pour transformer ce langage si plein d'autorité et d'empire en une vague énonciation de la part respective qui ajdpartient à V Esprit-Saint et à l'activité humaine dans la formation de la croyance individuelle, il faut perdre de vue le texte et les circonstances, faire appel aux digressions et s'égarer dans le lieu commun. M. Bungener subit cette fâcheuse nécessité. Si peu dogmatique qu'il soit, le protestantisme a aussi ses exigences.
Revenons à saint Paul; c'est durant ce séjour à Jérusalem qu'il fut vivement sollicité de faire circoncire son disciple Titus. Hellène et Gentil par sa naissance, probablement converti à la foi par l'apôtre en sa première misf^ sion de Galatie,il se trouvait avec lui à Jérusalem; l'épitre aux Galates dit formellement qu'on ne put forcer l'apôtre
à le faire circoncire; on en conclut très généralement qu'il ne fut pas circoncis. M. Renan, s'appuyant sur une interprétation du contexte qui ne manque pas de vraisemblance, croit que Paul consentit à le circoncire, mais en écartant toute idée d'obligation, de nécessité, et en déclarant qu'il agissait par pure condescendance. Je n'ai point à juger ici cette explication qui, à vrai dire, n a rien de contraire au texte; mais ce qui montre le peu de solidité des conclusions de notre auteur, c'est que cet acte de saint Paul lui semble une transaction passablement contradictoire avec ses principes touchant la circoncision. Pour moi, je ne vois point de contradiction à dire : la circoncision n'est pas nécessaire, mais jusqu'à présent elle n'est pas encore interdite, et je consens ^^«r tolérance k ménager les préjugés des Juifs en y soumettant mon disciple. — Une épithète est bientôt lancée, mais il faut y regarder à deux fois avant d'en admettre la justesse sur la foi de M. Renan.
Un dernier mot sur le décret souscrit par les apôtres avant de quitter l'assemblée de Jérusalem. Après en avoir critiqué ou dénaturé pièce à pièce les principales dispositions, M. Renan ajoute : Bu reste, tout cela ne fut convenu que de vive voix. Voilà le lecteur stupéfait. Et le décret rapporté par les Actes? Qu'à cela ne tienne: l'auteur semble en avoir oublié l'existence. Il poursuit son chemin sans s'en inquiéter. Seulement, si vous regardez bien au bas de la page, vous y apercevrez une note dans laquelle il donne lestement ses raisons pour rejeter l'authenticité du décret libellé par saint Luc. Ces raisons sont toutes négatives, elles arguent d'un silence qui ne prouve rien, d'une contradiction qui n'existe pas, de textes indiqués que le lecteur ne lira pas et qui n'ont aucun rapport avec l'assertion du critique ; enfin d'un raisonnement a priori qui, appliqué à d'autres objets, tendrait à prouver que le
concile de Trente, par exemple, n'a rien statué sur l'eucharistie, puisque les protestants ont continué de rejeter ou d'altérer ce dogme.
Après quoi, M. Renan ajoute : On se sépara content. Si les choses s'étaient passées comme il les raconte, il faut avouer qu'il n'y avait pas de quoi.
La grave question agitée dans l'assemblée de Jérusalem se reproduisit dans une autre circonstance également célèbre et connue sous le nom de conflit d'Antioche. Bien que l'époque en soit difficile à déterminer ' ; bien qu'elle n'ait probablement pas suivi de très près la décision de l'assemblée, l'analogie des matières nous engage à ne pas séparer ces deux événements. Là encore, et Dieu sait que ce n'est pas pour nous un plaisir, nous surprendrons la critique rationaliste en flagrant délit d'invention et d'arbitraire.
M. Renan, qui place le fait en question après la seconde mission de saint Paul, ouvre la scène par un second portrait de saint Jacques qui n'est pas plus flatté que le premier : heureux encore le saint apôtre d'obtenir en passant la qualification d'homme respectable à beaucoup d'égards^ du reste, il a tous les défauts, c'est un pharisien mal converti, plus juif que chrétien; c'est lui qui organise une contre-mission pour détruire Toeuvre de Paul et l'œuvre de Jésus. Sur quoi s'appuie cette étrange allégation? Sur ce seul mot de l'épître aux Galates : Ceux gui venaient d'auprès de Jacques. Comme si Jacques, résidant à Jérusalem, n'avait pu être entouré de judaïsants fanatiques sans partager leurs erreurs et leurs mauvais desseins ; comme si ces hommes n'avaient pu venir à Antioche d'auprès de Jacques sans être ses émissaires ! Et comment supposer d'ailleurs que celui qui avait pris la parole à l'assemblée
1. Quelques auteurs soutiennent une opinion singulière suivant laquelle le conflit d'Antioche aurait précédé l'assemblée de Jérusalem.
(le Jérusalem pour adhérer au discours de Pierre, pour affirmer la liberté des Gentils, ait pu, quelques années après, organiser une contre-mission pour détruire l'œuvre de ceux qui agissaient en conformité d'une sentence autorisée de sa parole et de sa signature ? Cet homme respec table à beaucoup d'égards eût été tout simplement un hypocrite et un traître ; et j'ai peine à croire que l'Orient qui, au dire de M. Renan, admet tant de degrés dans la bonne foi, puisse encore appeler de ce nom une aussi indigne fourberie. D'ailleurs, l'intérêt se joignait à la conscience pour détourner Jacques, l'un des Douze, d'une conduite qui allait à décrier l'enseignement et les décisions officielles du collège apostolique. De tous points, donc, l'hypothèse que nous rapportons révolte le bon sens, et M. Renan le sent bien comme nous ; mais, par bonheur pour lui, il se rencontre dans le livre des Actes un précieux silence. Le contlit d'Antioche est raconté par saint Paul dans son épître aux Galates : dans son zèle contre la tyrannie judaïque qui menaçait d'asservir les Églises de Galatie, le grand apôtre, avec une verve inimitable et une vigueur voisine de la rudesse, rappelle la guerre opiniâtre qu'il a livrée aux préjugés mosaïques et la hardiesse avec laquelle il a résisté en face à Géphas à qui les menées desjudaïsants avaient fait abandonner sa liberté première. Cet épisode, important par la dignité des personnes en cause et par la gravité de la matière, n'est, après tout, qu'un épisode, et dans la suite des faits il n'occupe qu'une petite place^; saint Luc, qui court rapidement sur les faits antérieurs à sa jonction avec saint Paul, a supprimé le récit de cet incident. L'a-t-il fait à dessein par respect pour l'apôtre Pierre? je n'en sais rien et je ne crois pas que personne puisse le découvrir. Quand cela serait, je n'en prendrais point ombrage et je ne croirais pas l'histoire perdue pour l'omission d'un fait qu'un historien eût
évité de rapporter, parce qu'il y voyait un petit scandale.
Mais M. Renan va plus loin et plus vite. Saint Luc se tait; donc il a eu intérêt à se taire; donc le cas était grave, donc le dissentiment était profond; donc le livre des Actes n'est qu'une histoire édifiante, sans valeur aux yeux de la critique (excepté quand il importe à la critique de lui accorder une immense valeur); — donc, et malgré ses succès apostoliques, Paul demeure toujours pour l'Eglisemère un suspect et presque un hérétique ; ce n'est plus seulement Jacques et son école, c'est Jean, le disciple bien-aimé, qui devient son adversaire. L'Apocalypse est dirigée contre ses tendances : cette Jézabel qui entraine les enfants de Dieu à manger des viandes offertes aux idoles et à commettre la fornication, c'est l'Eglise de la gentilité autorisée par Paul à secouer les prescriptions gênantes du décret de Jérusalem ; ces sectateurs de Balaam, l'idolâtre et le fornicateur, ce sont les sectateurs de Paul : le nom grec de Accolas ou vainqueur du peuple qui, par le sens, rappelle le nom hébreu de Bileham ou maître du peuple, est un indice qui permet de confondre la personne de Paul avec celle de l'hérésiarque Nicolas, et dès lors les Nicolaites^ que le Verbe de Dieu déteste y sont les disciples de saint Paul.
Cette course effrénée à travers les conjectures s'accomplit en moins de rien : à peine le lecteur a-t-il eu le temps de tourner un feuillet, ces chimères nouvelles ont défilé devant ses yeux avec une rapidité inouïe; une surprise le relève d'une autre surprise, jusqu'à ce qu'il s'arrête enfin ébloui, ne sachant plus que penser, déconcerté dans toutes ses croyances et tout prêt à croire, sur la foi du quatrième volume qui se prépare, que le disciple bien-aimé fut à sa manière un ennemi de Jésus, un adversaire de son œuvre.
Il faut laisser tomber ce fracas de paroles pour retrouver la paix et la liberté de son jugement. Que M. Renan
juge à propos d'annoncer ici son quatrième volume et d'habituer par avance les esprits aux étonnements nouveaux qu'il leur prépare, libre à lui; mais libre à nous aussi de ne pas le suivre loin des textes et loin des événements qui nous occupent. De quoi s'agit-il en effet? De l'Apocalypse et des Xicolaïtes? Nullement, mais du conflit d'Antioche. Il ne serait pas très difficile de montrer la frivolité des rapprochements destinés à étayer les conjectures que nous reproduisions tout à l'heure. Mais cela nous ferait sortir de notre sujet. Que faut-il, après tout, pour ramener la lumière sur la question historique qu'on semble avoir pris à tâche d'obscurcir? Rien qu'un récit simple et fidèle des faits tels que saint Paul lui-même les rapporte. La très courte mention que M. Trognon consacre à l'incident qui nous occupe suffirait amplement à cet eff"et. Toutefois un peu de discussion ne saurait sembler superflu autour d'une question tant de fois remuée par la controverse de tous les âges. M. Bungener s'en acquitte, à notre avis, avec une mesure et un tact parfaits. Il commence par rappeler les circonstances : le décret de Jérusalem avait vidé la question de doctrine, mais il avait laissé une grande latitude pour la conduite; libre aux judaïsants de continuer à juda'iser ; libre aux convertis de la gentilité de demeurer étrangers aux observances mosaïques; la défense de manger du sang et des viandes étouffées n'était qu'une interdiction temporaire destinée à ménager la transition en respectant un préjugé ancien; l'article relatif à la fornication ne faisait qu'articuler un précepte naturel presque entièrement efî'acé du code de la morale païenne, et que saint Paul lui-même rappelle avec force dans ses épîtres; à moins que par fornication on n'entende, suivant le langage biblique, toute relation sacrilège avec les cultes idolâtriques ; alors cette défense se rattacherait à celle qui concerne la viande immolée aux
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idoles. Là encore, ce qu'il fallait éviter c était le scandale : une viande immolée aux idoles n'était point souillée par elle-même; portée sur le marché après le sacrifice, elle pouvait être achetée par les fidèles et servir à leur nourriture ; c'est l'enseignement de saint Paul dans ses épitres, enseignement qui n'a rien de contraire au décret apostolique : tout au plus exprime t-il une tendance plus libérale, une disposition plus marquée à réduire le nombre des cas où s'appliquait la défense. Toutefois ces cas existent, et saint Paul est loin de les méconnaître. Si la viande est mangée non pas comme une viande quelconque, mais comme matière d'un sacrifice idôlatrique, il y a là une participation criminelle au culte profane, et nul ne condamne plus énergiquement que l'Apôtre une semblable apostasie. Il va plus loin: ce qui est permis aux esprits fermes et éclairés peut scandaliser les faibles; en ce cas, Paul ordonne aux forts de ménager le scrupule des infirmes : Si la chair scandalise mon frère, pour lequel le Christ est mort, de ma vie je ne mangerai plus de chair. Voilà le cri d'une conscience droite et d'une âme généreuse.Toutefois la timidité des esprits étroits ne doit point asservir toute une portion de l'Église. L'apôtre peut bien renoncer à son droit pour ménager un scrupuleux; mais si les circonstances de lieu, de temps, de publicité sont telles, que les néophytes de la gentilité en soient induits à croire que le joug de la Loi pèse sur eux, c'est le devoir de l'apôtre de s'opposer à cette erreur et de sauvegarder la liberté des fidèles. Barnabe, compagnon de Paul, Pierre, son admirateur et son émule, avaient usé comme lui de cette liberté à Antioche : des fanatiques arrivent de Jérusalem; ils murmurent, ils protestent; à défaut de raisons — car la question était jugée — ils opposent des menaces et des clameurs. Pierre est troublé, il craint de scandaliser ces imparfaits par trop de roideur; il croit devoir céder
pour un temps à l'orage : il se retire du commerce des Gentils; Barnabe l'imite par déférence. Paul sent la gravité de la situation : l'inconvénient de scandaliser quelques fanatiques n'est rien pour lui à côté du péril qui menace l'Evangile, s'il ne se dégage, aux yeux des Gentils, des langes de la synagogue. Dès lors l'apôtre ne connaît plus ni ménagements ni mesures ; il ne connaît qu'un devoir, celui de protester, d'interpeller Pierre, d'opposer au mal d'une faiblesse publique le remède d'une publique réparation. Il le fait sans crainte, et le ton triomphant de son épitre donne tout lieu de penser que Pierre se rendit humblement à la justesse de ses reproches. C'en est fait, la question est vidée ^, et de ce prétendu conflit il ne reste que deux grands exemples : celui de la liberté apostolique exercée dans toute sa mâle énergie, celui de l'humilité chrétienne pratiquée dans sa sublime douceur.
Le conflit d'Antioche nous a retenu en dehors des dates certaines et de la suite des événements : il faut maintenant reprendre le fil interrompu de l'histoire de Paul. Nous l'avons laissé à Jérusalem, prenant part, en silence, à l'assemblée des apôtres. A peine de retour à Antioche, il conçoit de nouveaux projets et médite un second voyage apostolique. Barnabe devait l'accompagner, mais il voulut emmener avec lui son cousin, ce même Jean Marc qui les avait abandonnés à Chypre ; Paul s'y refusa nettement, et, pour la première fois depuis six années, les deux amis se séparèrent. M. Renan est heureux de profiter de la circon-
1. Nous ne pouvons partager l'appréciation de M.. Bungener qui trouve dans le langage de saint Paul de l'arrogance et de la dureté. En nous séparant de cet auteur sur cette appréciation, nous obéissons à notre propre impression et non à un parti pris de panégyrique.
stance pour s'étendre sur Forgueil de Paul, son despotisme, sa roideur; il s'étonne de son ingratitude, puis l'excuse en se demandant quel est l'homme d'action qui, une fois dans sa vie, na pas commis un grand crime de cœur. Enfin il s'en prend à 1 injustice énorme de l'histoire, qui a voué Paul à la gloire et Barnabe à l'obscurité ; saint Luc lui-même n'échappe pas à sa mauvaise humeur : évidemment l'auteur des Actes a sacrifié Barnabe à sa naïve politique de conciliation, à son désir de réconcilier Pierre et Paul. Savez-vous comment? Pour contenter saint Pierre il fallait abaisser saint Paul ; saint Luc l'a fait en omettant le récit du conflit d'Antioche ; mais, pour dédommager saint Paul, il fallait diminuer Barnabe; saint Luc s'en acquitte en ne parlant plus de lui dans le cours de son histoire. Voilà certes un critique profond ! Dieu nous préserve de voir nos intentions, nos pensées, notre silence livrés au caprice de son interprétation !
Ce besoin de chercher querelle à saint Paul est poussé si loin que Timothée lui-même, l'humble disciple du grand apôtre, devient, sous la plume du critique, une victime sacriilée à l'orgueil de son maître. Lors de sa première mission, Paul avait converti la mère de Timothée, une pieuse juiAT, veuve d'un païen; il avait jeté la semence de la foi dans l'âme de son enfant : au début de son second voyage, il retrouve un jeune homme digne en tout point de son affection et de sa confiance. 31. Renan convient que Paul l'aima tendrement, le traita comme un fils, l'associa à ses plus importants travaux; mais c'est pour avoir le plaisir d'ajouter : que Vliistoire impartiale est obligée de retirer, au profit de Timothée comme de Barnabe, quelqup 'chose de la gloire accaparée par la personnalité trop absorbante de Paul. A quoi bon ce verbiage ? M. Renan a trop de pénétration pour ne pas sentir que Timothée est redevable à saint Paul de tout l'intérêt qui s'attache à sa mé-
moire; que, sans Famitié de Paul, à peine son nom eût-il été connu de la postérité chrétienne. On se refuse également à croire que Fauteur soit mû par un sentiment de malveillance; car il sait, à ses heures, comprendre et admirer saint Paul, mais au fond de tout cela il y a une intention d'exégète ; saint Luc nous montre un saint dans la personne de Paul; il importe de diminuer sa gloire pour avoir le droit de dire que saint Luc Fa exagérée par système, et pour se donner le droit, quand son récit gène la critique, de discuter et de réformer son témoignage.
Il semble qu'il eût dû suffire à M. Renan d'attaquer saint Luc à propos des Actes; toutefois quand la biographie de saint Paul introduit pour la première fois dans le cours du récit le nom de ce disciple, Fauteur voit là une excellente occasion de faire un petit portrait de fantaisie destiné à justifier, après coup, bien des appréciations risquées de la Vie de Jésus. Luc, en eff'et, il n'a garde de Foublier, est aussi Fauteur du troisième évangile ; il convenait donc, en esquissant sa figure, d'amoindrir son autorité. M. Renan croit que c'est à Troas que Luc, pour la première fois, se joignit à Paul ; cette conjecture est fort acceptable, puisque c'est à partir de cet instant qu'il est question de lui dans les Actes ;. mais il pousse plus loin l'hypothèse : Luc devait être Macédonien ; c'est lui qui, rencontrant Paul à Troas, a dû le confirmer dans l'idée que la Macédoine offrait une belle moisson à l'Evangile : événement qui plus tard se transforma dans V imagination de Paul, au point qu'il crut avoir vu en songe un Macédonien, l'invitant à porter la foi dans son pays. Quand on songe que c'est Luc lui-même qui raconte dans les Actes la vision nocturne de saint Paul, on ne peut se défendre, en face d'un tel travestissement des faits, d'une véritable stupéfaction.
Quoi qu'il en soit, le médecin Lucanus ou Lucas étant
supposé Macédonien, ce qui est fort possible^ le critique se hâte de faire son portrait ; « C'est un homme lettré, mais un homme du peuple ; un bonhomme, doux, modéré quand même, Vidéal du disciple; son rêve lui présente toujours, comme un modèle de perfection, un brave homme, bien maître dans sa famille, se convertissant avec tous ses enfants ; une des choses qu'il admire le plus est un bon centurion, pieux, bienveillant pour les Juifs,^ bien servi, bien obéi... il supposait naïvement que la discipline et la hiérarchie sont choses de l'ordre moral, » etc. Où l'auteur a-t-il puisé tous ces renseignements? Attendez : relisez l'Evangile de saint Luc et les Actes ; vous y trouverez des miracles, des conversions, des enseignements qui pourraient gêner un contempteur du surnaturel : n'est-il pas bien plus commode d'imputer d'avance la relation de ces faits à l'imagination du narrateur, agissant en conformité du caractère qu'on s'est plu à lui tracer?
La seconde mission de saint Paul est une des périodes les plus remplies de son apostolat; c'est comme le cœur de sa vie apostolique ; l'action se multiplie sous sa main, la parole sur ses lèvres, et pourtant l'action et la parole ne lui suffisent plus ; la correspondance vient à son aide, car il faut qu'il soit présent partout; les Épîtres apparaissent ici comme le complément de la prédication. M. Renan, à qui le sens historique ne fait jamais défaut que lorsqu'il cède à la tyrannie du système, saisit et rend avec un remarquable talent la suite des événements et le lien qui rattache les écrits aux actions. Il profite avec avantage de sa connaissance des lieux et de l'histoire profane : Athènes, Corinthe, la Macédoine, avec leurs souvenirs antiques, et leur état nouveau sous la domination romaine, revivent soua sa plume et produisent dans l'esprit du lec- , leur l'illusion toujours tlatteuse de l'actualité. Mais s'il. |
fallait suivre son récit, trop d'erreurs nous arrêteraient à chaque pas; jusqu'ici nous avons relevé en détail les faux jugements, les conclusions mal déduites, les hypothèses risquées, les conjectures transformées en faits avérés, les portraits de fantaisie, les contradictions, les négations de parti pris. Il le fallait pour donner la mesure de la confiance que mérite le biographe. Mais maintenant il faut nous hâter de prendre un autre guide, pour traverser rapidement cette importante période de la vie du grand apôtre.
Au sortir d'Antioche, Paul, séparé de Barnabe, mais accompagné de Silas, se dirige par voie de terre, à travers la Cilicie, vers ses chères églises de Galatie. Cette expression géographique désignait alors non plus seulement le territoire cédé autrefois à cet essaim envahisseur de Celtes dont Nicomède, roi de Bithynie, s'était fait des alliés contre Antiochus', mais, par extension, toute la partie centrale de l'Asie Mineure, embrassant les provinces de Lycaonie, de Pisidie, de Pamphylie, évangélisées par Paul dans sa première mission. Il revit rapidement ces pieuses communautés fondées au prix de tant de tribulations, prit avec lui Timothée en passant à Lystres et traversa diagonalement l'Asie Mineure du Sud-Est au Nord-Ouest. Arrivé à Troade, un songe mystérieux l'appelle en Macédoine : Philippe, Thessalonique et Bérée reçoivent la bonne nouvelle; des persécutions analogues à celles qu'il avait subies en Galatie, dans sa première mission, marquèrent son séjour en Macédoine ; mais la moisson fut abondante, et le bien commencé fut durable ; les églises de Macédoine, surtout celle de Thessalonique, demeurèrent toujours les plus chères au cœur de l'apôtre; il ne cesse, dans ses épîtres aux Corinthiens, de les proposer pour modèles de