An 278 avant J.-C
foi, de docilité, de charité. L'apôtre, qui n'avait eu à traiter jusque-là qu'avec les Sémites opiniâtres et les Grecs frivoles, se trouvait pour la première fois en rapport avec des natures européennes, droites, sensées, sérieuses et fidèles. M. Renan consacre à la description physique et politique de ce pays des pages excellentes, dignes d'un grand historien; pourquoi faut-il que la pythonisse de Philippes, délivrée de l'esprit mauvais, l'émeute qui s'ensuit, Paul et Silas emprisonnés, la conversion miraculeuse de leur gardien viennent réveiller son mauvais génie, pour le rejeter, par peur du surnaturel, dans le plein pays de l'invention et de la chimère?
A Philippes, à Thessalonique, à Bérée les succès de la prédication provoquèrent au plus haut degré la haine jalouse des Juifs; la violence de leurs persécutions, la connivence cruelle et dédaigneuse de l'autorité romaine ne permirent pas aux missionnaires de faire un long séjour dans cette terre si fertile, cependant, à la divine semence ; mais ils emportaient en partant de précieux souvenirs et de plus précieuses conquêtes : la pieuse Lydie, Epaphrodite, que Paul appela plus tard son compagnon d'armes. Clément, futur successeur de Pierre, Evodie et Syntyché, qui recevront les tendres supplications de l'apôtre en faveur de la charité, tous ces noms que nous retrouverons avec respect sous la plume de l'auteur des épîtres, sans compter bien d'autres convertis, illustres peut-être alors, aujourd'hui inconnus, tels furent les fruits de cette prédication laborieuse et féconde. Mais la tempête qui chassait l'apôtre le poussait vers d'autres rives destinées à hériter de sa parole. La Grèce allait enfin entendre sa voix. Athènes lui ouvrait ses portes.
Il est des noms qui expriment tout un monde : Athènes est de ce nombre. C'est la déification de l'homme. Là tous les dieux ont une forme humaine, et la beauté humaine a
des formes divines, et le ciel a pris le nom d'une des montagnes delà terre. Pour savourer le parfum enivrant de ce souvenir, il faut posséder à fond l'histoire, la langue, la civilisation de cette petite contrée qui restera toujours la maltresse profane de l'humanité, comme la Judée, berceau du Christ, en est la divine institutrice. Il importe aussi d'avoir vu de ses yeux cette terre «maigre et pauvre, singulière en tout, qui n'a que sa gloire et sa beauté... terre de miracles qui a fleuri une fois, mais qui n'est pas susceptible de refleurir... terre de klephtes et d'artistes qui n'a plus de rôle original à jouer le jour où le monde entre dans la voie de la richesse, de l'industrie, de l'ample consommation, car elle ne produit que le génie i. Ainsi en parle M. Renan qui la connaît et qui l'aime, et il y aurait injustice à dire qu'il n'en parle pas dignement. Quand il rappelle sa splendeur passée, quand il déplore sa décadence et peint en traits vivants l'état humilié où Rome l'avait réduite, quand il introduit saint Paul sur le sol de l'Attique, quand il le promène dans les rues d'Athènes, nommant sous son regard indiff'érent les chefs-d'œuvre de l'art antique échappés aux dévastations de Sylla, il est difficile de lui refuser l'intérêt passionné qui s'attache à la représentation vraie des grandes choses. Mais, ô malheur d'un d'esprit qui s'enivre de sentiment et qui fait de tout une question d'art! Il est un mot du livre des Actes, mot sublime, qui laisse plonger le regard dans les divines profondeurs de l'âme de saint Paul, ce Son cœur, dit le texte, bondissait d'indignation en voyant cette cité livrée à l'idolâtrie. » Avez-vous admiré ce frémissement de l'apôtre? Sans doute, mais M. Renan s'est senti blessé; pour un instant il n'est plus ni Français, ni philosophe, il est Grec, artiste, polythéiste, presque un dévot de l'Olympe. Ce mot d'idole choque sa religion; il prend le parti de Vénus et d'Athéné. Paul est un insensible, un Juif, un
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iconoclaste : le philhellène n'y tient plus. « Ah! belles et chastes images, s'écrie-t-il, vrais dieux et vraies déesses, tremblez ; voici celui qui lèvera contre vous le marteau ! le mot fatal est prononcé ; vous êtes des idoles, Terreur de ce laid petit Juif sera votre arrêt de mort. »
On n'est pas plus orthodoxe en mythologie; mais je le demande : un penseur du xix^ siècle qui eût salué, dans J'arrivée de Paul à Athènes, l'avènement de la religion de l'esprit, le triomphe de l'idée sur le sens, de la beauté morale sur la beauté physique ; un historié?!, qui eût compris qu'un zèle tant soit peu iconoclaste pouvait seul abattre le matérialisme qui abaisse et préparer la place à l'art nouveau qui élève; cet homme eût-il été moins fidèle au culte de l'idéal que l'avocat et l'adorateur provisoire des chastes déesses ?
Je laisse la question du dieu inconnu dont l'autel, aperçu dans un coin de la cité, fournit à Paul devant l'Aréopage ïf occasion de son sublime exorde. M. Renan veut que cet autel n'ait pas été le seul de son espèce à Athènes et dans la Grèce ; il veut encore que ces autels aient dû leur existence au scrupule extrême des Athéniens qui craignaient de blesser, sans le savoir, quelque dieu ignoré. Qu'importe? En obéissant à ce scrupule, ne rendaieut-ils pas, à leur insu, un hommage obscur au seul vrai Dieu qu'il importe de connaître? Et puis, pourquoi traiter de légende la visite de saint Paul à l'Aréopage? L'auteur a beau dire que cette légende est vraisemblable, quel droit a-t-il de hasarder un doute en face de l'assertion pure et simple de l'historien? Enfin dans l'appréciation de l'admirable discours de l'apôtre, ne faut-il pas avoir perdu jusqu'à la simple intelligence des mots pour dire que, d'après saint Paul, « le christianisme n'est pas autre chose que la religion naturelle, la religion du cœur? » Il a beau louer la largeur de vues de l'apôtre, il le rabaisse et le dénature en
en voulant faire un déiste; et c'est l'insulter gratuitement que de vanter sa métaphysique au-dessus de celle de l'Evangile, en disant que le Dieu de Paul, « ce Dieu dans lequel nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes, est fort loin du Jéhovah des prophètes et du Père céleste de Jésus ».
L'austère prédication de l'apôtre n'était pas destinée à porter dans le sol léger de l'Attique des fruits bien abondants; l'auteur des Actes ne nous a conservé que deux noms d'Athéniens convertis à l'Evangile; ceux de Denis, l'un des membres de l'Aréopage, et d'une femme appelée Damaris.
Une courte traversée conduisit saint Paul du Pirée à Cenchrées, petite ville maritime qui servait de port à Corinthe.
Cette grande cité n'avait plus de commun que le nom avec l'antique Corinthe saccagée par Mummius. Rebâtie par Jules César, Corinthe était devenue une grande ville cosmopolite, riche, commerçante, et, par-dessus tout, corrompue. Aquilla et Priscille, ce pieux couple juif, prémices de l'Église romaine, que l'édit de Claude avait chassés de Rome, offrirent dans Corinthe à Tapôtre saint Paul une précieuse hospitalité. Il compléta l'instruction de ses hôtes dont il partageait le métier, gagnant sa vie, le jour, à fabriquer des tentes, la nuit et les jours de sabbat annonçant l'Evangile aux Juifs d'abord, puis aux Gentils. L'opposition violente des Juifs l'eût forcé sans doute d'abréger son séjour à Corinthe, si un ordre du ciel ne l'eût encouragé à s'y fixer poui longtemps. C'est ce que M. Renan traduit ainsi fort librement : « Paul vit promptement qu'un long séjour à Corinthe lui serait nécessaire. »
A ce séjour se rattachent deux faits importants : la citation de saint Paul au tribunal du proconsul Gallion, cita-
tion qui demeura sans conséquence, mais qui sert de point de repère, dans l'histoire profane, à la chronologie des Actes, et la composition des deux épîtres aux Thessaloniciens, les premières en date de celles qui nous sont parvenues. Inquiet du sort de cette chère église qu'il avait laissée en butte à la persécution des Juifs, avant de quitter Athènes, il avait envoyé Timothée à Thessalonique pour s'informer de l'état de son troupeau. Instruit à Corinthe par le retour de Timothée des épreuves et de la fidélité de ses chers enfants, il les en félicite avec une tendresse inexprimable, les encoumge par l'exemple de ses propres épreuves, par la consolante doctrine de la résurrection, par les sages avertissements de sa prudence paternelle; tel est l'objet de sa première épître; puis, apprenant bientôt que la tempête dure toujours, et que cette Eglise, inébranlable dans sa foi, est troublée par de faux frères, qui alarment les fidèles par l'annonce de Vimminence du dernier jour, il leur écrit une seconde fois pour les rassurer, les raffermir dans la simplicité de la foi, les détourner de l'oisiveté et des scandales.
Il faut lire dans M. Trognon l'analyse nerveuse, animée, pleine de justesse qu'il donne de ces touchants écrits. M. Renan fait de ces deux épîtres l'occasion d'un long chapitre où il traite de Vétat intérieur des nouvelles églises. Il serait injuste de ne pas reconnaître que ce tableau révèle une étude approfondie des textes comparés ; il y a bon nombre de traits excellents qui éclaircissent plusieurs détails des épîtres. Toutefois la vérité est encore ici tellement mêlée, les points de contact de l'histoire avec le dogme fournissent tant d'occasions d'altérer l'une à celui qui méconnaît l'autre, que la plus grande défiance doit être apportée dans cette lecture.
Thessalonique occupait les pensées de l'apôtre; mais Corinthe ouvrait un champ immense à son zèle : cette
population mêlée, presque sans patrie, était moins sujette aux préjugés étroits qui accompagnent le nationalisme; et si la chrétienté que Paul fonda dans cette ville ne fut ni la plus parfaite, ni la plus fidèle, elle fut assurément la plus nombreuse. Après dix-huit mois de séjour, il sentit le besoin de revoir les églises de Syrie; il y avait trois ans qu'il était parti d'Antioche : que de choses accomplies en ce second voyage ! Que d'églises fondées, que d'extension donnée à l'Évangile, quelle large application des principes qui ava'ent ouvert aux Gentils la porte de la foi! C'est pure injustice à M. Renan de dire que, en retournant à Jérusalem chargé des aumônes recueillies avec tant de zèle à travers ses missions pour soulager la pauvreté des saints, Paul prétendait acheter à ce prix l'indulgence des judaïsants obstinés. Paul n'a jamais acheté ni vendu; il a travaillé, prié, souffert, il a donné, il a mendié pour les autres avec une admirable abnégation ; malgré les contradictions qui lui venaient toujours de ce côté il garda pour la ville sainte, pour le troupeau primitif du Christ, pour la race d'Abraham, pour l'Israël selon la chair, une tendre et constante affection. M. Trognon exprime avec émotion ces sentiments de l'apôtre, et le combat qui se livrait dans son cœur quand il se voyait obligé de déclarer la guerre à ce mosaïsme vénéré, dont les prétentions tardives, traduites par des organes aveugles et méchants, eussent ruiné l'œuvre du Sauveur. Au milieu de ces angoisses, c'était un soulagement pour son cœur de pouvoir donner à ses frères, par la sainte mendicité de l'aumône, un témoignage sensible de son affection dévouée. De Corinthe à Césarée de Palestine, son voyage s'effectua rapidement; il ne fit que toucher barre à Éphèse où il laissa Aquila et Priscille; et s'empressa d'accomplir le vœu qu'il avait fait au départ de Cenchrées, d'aller passer à Jérusalem la fête qui approchait (Pâques ou la Pentecôte,
suivant les chronologies). Sa mission religieuse et charitable une fois remplie dans la ville sainte, il eut hâte d'aller revoir Antioche, mais il y séjourna peu de temps, et, bientôt après, l'infatigable apôtre commençait sa troisième campagne; là nous le voyons parcourir à pied, pour la troisième fois, les chemins montagneux du littoral de Cilicie, traverser, au prix de mille fatigues, la Lycaonie, la Phrygie, la Lydie, et, coupant toute l'Asie Mineure, de l'Est à l'Ouest, arriver enfin à Éphèse où l'attendaient tant de succès et tant d'épreuves.
Les obstacles matériels ne formaient que la moindre difficulté de ce laborieux voyage; partout, sur son chemin, il fallait raff'ermir et réformer les églises, combattre les faux frères, affirmer la liberté de l'Evangile, essuyer les rebuts, les contradictions, passer pour un suspect, un traître, un infidèle, voir interpréter en mal jusqu'à l'austérité de sa vie, le célibat qu'il s'imposait, le scrupuleux désintéressement de son ministère ; Paul portait vaillamment le poids de tant de chagrins, mais c'est une consolation pour nous de lire dans ses épîtres qu'il ne le portait pas avec l'impassibilité d'un cœur qui n'aurait rien d'humain. Il souffre, il se plaint à Dieu; il est des heures où la vie lui pèse, où l'ennui le dévore ; il voudrait mourir ; rien ne peut le relever que le nom de Jésus, pour lequel il est bon de vivre et de soufi'rir : nom sacré qui vient spontanément sous sa plume et sous ses lèvres, pour faire jaillir du sein de son abattement et de sa tristesse un cri de joie et d'espérance. Yoilà le saint ! Ce n'est pas une statue de bronze ; c'est un homme, mais un homme en qui Jésus-Christ vit et se montre.
Enfin Éphèse lui ouvre ses portes : M. Renan se charge de nous faire connaître cette populeuse cité aujourd'hui ensevelie dans ses ruines, tristement continuée par rÉphèse moderne rebâtie à côté de l'ancienne; sans
doute, au point de vue de l'art, il y aurait bien quelque critique à adresser à ces descriptions prolixes où le sujet du récit se perd de vue, où l'on sent que l'histoire n'est plus pour l'historien qu'un prétexte à nous raconter ses voyages; mais si les détails qu'il donne sont vrais, vivants et colorés, je lui pardonne volontiers ce petit péché d'artiste ; il est autre chose que rien ne saurait excuser, c'est la manie de tout tirer de ses descriptions; panthéiste en histoire comme ailleurs, il veut que tout s'explique par la théorie des milieux: l'action de Dieu est supprimée, celle de l'homme est annulée, le milieu fait tout, et c'est ainsi que « le christianisme fut un fruit de l'espèce de fermentation qui a coutume de se produire dans ces sortes de milieux (cosmopolites). Comme le socialisme de nos jours, comme toutes les idées neuves, le christianisme germa dans ce qu'on appelle la corruption des grandes villes. Cette corruption, en effet, n'est souvent qu'une vie plus pleine et plus libre, un plus grand éveil des forces intimes de l'humanité. «
Vous pourriez croire, lecteur, après avoir lu ce fatras, que l'auteur aime et admire le christianisme, la corruption et le socialisme, choses assez malaisées à mettre d'accord. Mais non, il dit cela parce que l'occasion s'en présente; au fond, il n'est ni socialiste, ni chrétion, ni corrompu, ni moral, ni rien, ni le contraire de rien : c'est la logique de la nuance. Il est une chose sur laquelle pourtant cet esprit éternellement flottant ne se dément jamais ; c'est la question du surnaturel : là-dessus nous le trouvons toujours conforme à lui-même. Paul vient d'arriver à Éphèse : il y a trouvé le petit noyau de disciples préparés à la foi par iVquila et Priscille et affermis dans leurs croyances par l'éloquence d'un nouveau converti, le docte Apollos; il a béni ce germe précieux, il a complété l'instruction des fidèles, baptisé dans le Saint-Esprit ceux qui
ne connaissaient jusqu'ici que le baptême de Jean; il enseigne dans l'école de Tyrannus et sa parole multiplie les conquêtes de l'Évangile. Mais à la puissance de la parole s'ajoute, suivant la promesse du Christ, la puissance des œuvres, c'est-à-dire les miracles. Voilà qui fait de la peine à M. Renan: il était en train d'admirer saint Paul: ces jeux choquants viennent le troubler. Il faut à toute force qu'il évoque le souvenir d'Apollonius de Tyane, pré. sent à Éphèse en même temps que saint Paul; qu'il se livre à des rapprochements injurieux pour l'apôtre, qu'il plaigne les Ephésiens d'avoir cru à sa parole pour un aussi pauvre motif que l'apparente supériorité de ses formules magiques. A notre tour nous éprouvons le besoin de détourner la vue de ces tristes omlres ; mais Yomhre^ pour nous, ce ne sont pas les miracles de Paul, miracles que l'Evangile nous a appris à juger par leurs fruits ; l'ombre funeste, c'est le préjugé impérieux qui entraîne un esprit distingué si loin de la vérité, de la justice et de l'histoire.
La preuve que le préjugé seul l'enchaîne, c'est que, en dehors des cas où lintérêt du système est engagé, l'auteur retrouve, avec sa liberté, toute la]sérénité de son jugement. L'épître aux Galates lui fournit une belle occasion de montrer ce qu'il sait faire quand la vérité seule l'inspire'. La traduction ou plutôt la paraphrase qu'il en donne est un morceau plein de nerf et de vie ; un sentiment profond anime le traducteur et met son âme à l'unisson de ce qu'il reproduit.
A peine avons-nous à relever un mot (le mot d'hypocrisie injustement appliqué à la conduite de saint Pierre)
1. Des raisons assez fortes, mais qui ne sont pas sans réponse, ont porté M. Renan à placer la composition de cet épîlre à Antioche, au retour de la deuxième mission. Toutefoi», dans celte analyse, nous suivrons avec MM. Trognon et Bungener l'opinion la plus reçue qui fait partir d'iiiplièse l'épître aux Galates.
dans ces pages où la sainte fierté de l'apôtre^ sa tendresse pour les âmes, sa confiance dans son apostolat, sa conviction touchant l'inutilité de la loi, l'unique fécondité du sang de Jésus-Christ, et les titres incomparables de la mis. sion qu'il tient de lui, l'ardent amour qui l'anime pour ses frères de la synagogue : tous ces admirables sentiments où l'âme de Paul respire tout entière sont rendus en un noble et émouvant langage. Pénétré de la situation, M. Renan, cette fois, trouve tout naturel que l'apôtre, après avoir conclu, reprenne la plume pour ajouter à sa lettre une énergique répétition de sa pensée. Plus tard, à propos de l'épître aux Romains, les besoins de la critique lui feront juger une telle supposition inadmissible.
Vous croiriez, après avoir lu ces belles pages, que M. Renan va vous laisser sous le charme de la sympathie qu'il a excitée. Non; il lui tarde de tout gâter. Paul, après tout, venait d'agir ah irato : « s'il eût pris une heure de « réflexion », il n'eût pas laissé partir la lettre ; ancêtre, en toute chose, du protestantisme, il a tous les défauts d'un protestant. Il faut du temps et bien des expériences, pour arriver à voir (\vi aucun dogme ne vaut pas la peine de résister en face et de blesser la charité. Paul n'est pas Jésus. Que nous sommes loin de toi, cher maître ! toi qu'une fleur enchantait ! . . . »
Le courage nous manque pour continuer cette citation qui fait mal. Ainsi Paul, mourant pour la foi de Jésus, était moins digne de lui que si, pour ménager des fanatiques, il eût laissé corrompre dans le cœur des fidèles la croyance pure à. la divine vertu de son sang! Les martyrs comprenaient autrement la charité ; celle que M.Renan préconise ici a pour vrai nom l'apostasie. Mais Paul n'est pas de son école, parce qu'il est de celle de Jésus-Christ. Il a appris du divin Maître que celui qui le reniera devant les hommes sera renié par lui devant son Père. Jamais il ne
dira avec Pilate : Quid est veritas? Gomment M. Renan pourrait-il le comprendre ?
Le séjour de Paul à Éphèse fut de deux ans et demi. Il est permis de supposer qu'il ne fut pas continu. Avec plusieurs auteurs, M. Bungener a profité de la longueur de cette période pour y intercaler le voyage en Crète et en Macédoine que supposent deux des épitres pastorales (I Tim. et Tit.). Il serait singulier qu'une excursion aussi longue et aussi importante n'eût pas trouvé place dans le récit de saint Luc. Nous préférons avec M. Trognon renvoyer ce voyage à l'époque qui suivit la première captivité de l'apôtre. Mais il nous semble naturel de rapporter, avec M. Renan, au présent séjour d Ephèse, la diffusion de l'Evangile dans l'Asie proconsulaire et la Phrygie. Il consacre à ce sujet un chapitre intéressant, mais plein d'erreurs et de contradictions. On aime à le suivre, quand il nous montre les chrétientés célèbres de Colosses, de Laodicée, de Traites, naissant sous l'influence du Maître fixé à Ephèse, et sous l'action plus immédiate de ses disciples Épaphrodite, Nymphas, Archippe et Philémon; mais on sourit de pitié, quand on le voit chercher dans la joyeuse insouciance et la facile gaieté des mœurs ioniennes l'explication des succès du christianisme; comme si ce fruit austère eût naturellement poussé sur une terre de plaisirs! Quelques pages plus loin, c'est une nature sauvage et triste qui prépare les bons Phrygiens, par sa rêveuse mysticité, aux pieuses tristesses de l'Evangile. Quand on fait de la propagation de la foi une question de paysage, il faut savoir enjamber de petites contradictions.
Nous voulons bien accorder à M. Renan que saint Paul ne fut pas l'unique apôtre de l'Asie Mineure ; que le Nord et l'Est, la Cappadoce, le Pont, la Paphlagonie, qui ne furent jamais le théâtre de son zèle, reçurent la foi vers ce même temps ; nous trouvons même là une occasion
toute naturelle défaire droit à des traditions qu'il dédaigne et d'assigner une place aux travaux des autres apôtres, travaux qu'il lui a plu quelquefois de contester; mais nous n'y voyons rien qui puisse nous incliner vers l'hypothèse qu'il émet d'un apostolat hostile à celui de Paul et préparant, dans ces régions, la réaction anti-Paulinique dont l'Apocalypse serait, à l'en croire, l'organe le plus accrédité.
Laissons ces rêves pour revenir avec saint Paul àEphèse, Les intrigues des judaïsants l'avaient contraint d'envoyer à la foi menacée des Galates le secours de son admirable épître; des scandales d'un nouveau genre appelèrent bientôt son attention sur l'église de Corinthe. Analyser les deux importantes épitres qui portent le nom de cette église, et qui se succédèrent dans un court intervalle pour porter aux Corinthiens, d'abord les plaintes, les reproches, les sévères avertissements de l'apôtre, puis bientôt ses félicitations, l'expression de sa tendresse et les conseils de son expérience, ce serait refaire une tâche dont nos auteurs se sont acquittés avec succès. M. Bungener a donné à cette analyse un développement en rapport avec limportance dogmatique des deux écrits. Jene m'explique pas alors la singulière brièveté avec laquelle il effleure le remarquable passage de la première épître, relatif à l'institution eucharistique. L'auteur se sentirait-il gêné par la force des paroles de l'apôtre? Lui viendrait-il à l'esprit \ au moins sous forme de doute, une pensée que M. Renan, bien dégagé, à coup sûr, de tout préjugé d'orthodoxie, a vue clairement dans le texte et qu'il a exprimée ainsi : « On croyait alors que ce pain, ce vin, c'était la chair et le
1. Dans son Manuel du controversiste evangélique, M. Bungener cherche à expliquer le texte de saint Paul dans le sens de la présence figurative. 11 est fâcheux de voir la violence qu'il ne craint pas de faire au langage de Tapôtre.
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sang de Jésus-Christ lui-même ! » PourM. Renan, un tel aveu est sans conséquence-, mais pour M. Bungener n'est-il pas redoutable? Lui, le protestant orthodoxe, serait donc forcé d'admettre que le dogme de la présence réelle appartenait aux croyances essentielles de TEglise, l'an 57 de notre ère? Un critique qui met tout en question le rappellerait en ce point à la droite interprétation des textes? L'évidence serait donc là où le protestantisme voitl'absurdité? Grave sujet que nous livrons aux méditations d'un esprit loyal ^
Ces réserves faites, nous sommes heureux de rendre témoignage à la façon dontle théologien protestant aborde les difliciles chapitres relatifs aux dons merveilleux de V Esprit saint. 11 s'explique sur la glossolalie, \?i prophétie, Y interprétation, avec une mesure et un tact parfait, réservant également les droits de la raison et ceux de la foi. M. Renan aurait eu besoin de lire ces pages dignes et graves, avant de se permettre de traiter d'illusions tout ce que l'apôtre considère comme des faits sérieux et importants. Alors il n'eût peut-être pas eu le, courage de se mettre au-dessus de saint Paul, et d'écrire ces lignes : (i Versé dans la psychologie expérimentale, Paul eût été un peu plus loin; il eût dit : « Frères, laissez là... ces rêves de votre enfance .. » Mais alors il n'eût pas été de son temps. »
Avec un peu plus de respect de son public, M. Renan aurait également reculé devant l'odieux de cet inqualifiable passage, où, pour avoir affirmé nettement sa
1. M. Renan, après s'être exprimé comme on vient de le voir (p. 261), .1 modifie SI. giilièrement la force de son assertion en disant (p. 403) quel sans doîile cela était métaphorique, mais que la métaphore dans le langage chrétien de ce temps ti' était pas nettement distincte de la réalité. Ce qui lui permet de redire encore ici que : « De plus en plus se répandait ridée que c'était Jésus lui-même qu'on y mangeait. » De telles contradictions, auxquelles cet auteur nous a habitué, ne nous ôtent pas le droit de tirer parti de son témoignage.
confiance dans la résurrection, Paul est par lui rangé dans cette foule qui n'est jamais héroïque, et qui ne sait, comme Marc Aurèle ou Spinosa^ pratiquer la plus haute vertu sans aucun espoir de rémunération.
Enfin, avec un peu moins de légèreté dans la lecture du texte, il n'eût pas attribué à saint Paul la chimère d'un prochain royaume de Dieu et d'une résurrection immédiate^ puisque saint Paul ne Ta jamais annoncée telle, et que, dans sa première épître aux Thessaloniciens, il avait déjà combattu cette fausse persuasion des fidèles.
Somme toute, si Ton veut, en dehors des discussions théologiques, un exposé clair et précis de ces deux immortelles épitres, on le trouvera dans M. Trognon. Avec non moins de couleur locale, de sagacité historique, de sentiment de la situation, mais avec plus d'équité et moins de fantaisie ^ que M. Renan, il nous introduit dans le cœur du sujet; nous fait, d'après les traits échappés à l'apôtre, une peinture vivante de l'église de Corinthe, des partis qui l'agitaient, des périls qui la menaçaient, des scandales qui la désolaient; les titres glorieux de l'apostolat de Paul fièrement rappelés, le mystère de la croix prêché dans sa sublime nudité, l'austérité de la morale chrétienne énergiquement maintenue, le dogme eucharistique affirmé, les abus introduits dans la participation aux saints mystères vigoureusement flétris, l'admirable doctrine du Christ touchant le mariage et la virginité mise à l'abri de toute altération et de tout excès, l'usage des dons extraordinaires de la vie mystique subordonné à la loi de la charité, la résurrection de Jésus-Christ présentée comme l'appui solide de la foi et de l'espérance, telle est la
1. Ce n'est pas lui qui, à propos de l'incestueux de Corinthe qua saint Paul livre à Satan, c'est-à-dire excommunie, se permettrait cette prodigieuse remarque : « Il ne faut pas en douter : c'est une sentence (le mort que Paul prononce. »
substance des merveilleux enseiguements de la première épître. La seconde est moins dogmatique, et, si j'ose le dire, plus personnelle : la persistante opposition de ses détracteurs oblige l'apôtre à se mettre en avant; il le fait en rougissant, rappelle son désintéressement absolu, sai mission merveilleuse, les grâces extraordinaires que Dieu lui a faites, son ravissement au ciel. Il félicite les Corinthiens de leur première obéissance, les met en garde contre de nouvelles séductions, les excite avec de touchantes instances et par de charitables artifices à préparer une abondante collecte en faveur des saints de Jérusalem. Il faut lire ces lettres que Bossuet a si bien appelées divines, pour se faire une idée du zèle ardent, de l'amour tendre et fort qui dévorait le cœur de l'apôtre.
L'analogie du sujet et la fraternité de ces deux épîtres' nous ont engagé à les réunir. Toutefois, l'intervalle qui les sépare n'est pas vide d'événements. La seconde est écrite de Macédoine, probablement de Thessalonique. La^ grande émeute soulevée contre Paul par l'orfèvre Démétrius, le mouvement populaire excité contre celui qu'on regardait désormais comme l'ennemi de la grande Diane d'Éphèse, avaient forcé l'apôtre à quitter cette ville turbulente. Avant d'aller revoir l'église de Gorinthe, il voulait connaître l'efiPet produit par sa première lettre : Tite devait aller s'en informer et le rejoindre à Troas. Paul,^ l'ayant attendu vainement dans cette ville, poussa jusqu'en Macédoine pour y consoler et y affermir ses chères églises et ramasser les fruits abondants de leur charité pour; Jérusalem. Après un séjour d'environ six mois, rassuré par le rapport de Tite et par l'effet de sa seconde épître, \ il part enfin pour Gorinthe. Durant les trois mois qu' séjourna en Achaïe, il eut sans doute fort à faire poui achever de pacifier et de réformer cette église. Toute foisj son zèle aussi grand que le monde, tournait en même
temps ses regards vers cette ville maîtresse du monde, où la parole des convertis de la Pentecôte avaient déjà I porté la foi, où Pierre, suivant une tradition incontestable, avait déjà fait un séjour, où la synagogue avait déjà fourni à l'Évangile un petit noyau de disciples ^ M. Renan, qui aime les opinions singulières, et qui, dans son voyage d'exploration rapide à travers l'exégèse allemande, accepte presque toujours de confiace les hypothèses qui s'écartent le plus de la tradition ecclésiastique, trouve dans l'épitre aux Romains une belle occasion de placer ses nouveautés. L'épitre est une circulaire, un manifeste: une copie en fut envoyée aux fidèles de Rome ; d'autres furent adressées à d'autres églises ; la copie romaine fut la plus répandue; plus tard on y ajouta les variantes contenues dans les autres, et c'est ce qui explique comment Tépître a quatre finales consécutives; comment le dernier chapitre contient des salutations adressées à des Ephésiens; comment Aquila et Priscille y sont nommés, bien qu'ils ne pussent alors être à Rome. — Voilà de savantes choses, mais on peut répondre en deux mots. Ce que vous dites là est singulier; rien ne prouve, rien n'indique que cette épître soit une circulaire; aucun témoignage antique n'autorise à le supposer. Paul, par l'importance incomparable de son ministère auprès des gentils, avait acquis le droit de s'adresser en son propre nom à l'église de Rome; il le fait d'ailleurs avec une réserve et une délicatesse exquise; pourquoi supposer qu'il parle en même temps pour d'autres ni a l'air trois fois de finir, puis il reprend pour ajouter un mot de conseil ou d'adieu; ceci est tout à fait dans les allures de son style et de son caractère. Les noms de ceux qu'il salue sont grecs, ils semblent Ephésiens; c'est que des Grecs, des Ephésiens se trouvaient à Rome,
1. Aquila et Priscille sont les seuls dont les noms nous soient parvenus.
sans qu'il soit besoin de supposer, comme vous le dites, que toute l'Asie s'y fût donné rendez-vous. Aquila et Priscille ne pouvaient se trouvera Rome, à moins d'avoir mené une vie fort nomade. Eh bien! qui nous dit quils ont été sédentaires? Les Actes n'en parlent jamais que pour nous les montrer en voyage. On le voit, nous n'avons pas dépensé beaucoup d'érudition dans ces naïves réponses. Que reste-t-il pourtant des érudites négations du critique:
L'épitre aux Romains est le morceau capital de saint Paul. On ne peut aborder sans respect ce grand monument de la théologie apostolique. M. Renan lui-même est saisi par la grandeur du sujet, et là, comme dans Tépître aux Galates, il s'élève parfois, avec le texte qu'il analyse, jusqu'à ces hauteurs sereines où la passion n'a plus d'accès ; sa traduction est çà et là d'un mérite incontestable, notamment dans ce magnifique morceau où Paul, comparant la synagogue à l'olivier franc, la gentilité à l'olivier sauvage, les maintient toutes deux dans l'humilité, l'une par le souvenir de sa réprobation, l'autre par le souvenir de son origine.
Il est vrai, ce sont là de belles choses. Mais quelle manie de les gâter par des énormités comme celles-ci : « Saint Paul vient de proclamer hautement l'unique efficacité rédemptrice du sang de Jésus-Christ. » Le critique ajoute : Ci Jésus neût pas été si loin. » Et puis, quel malheur de vouloir faire delà théologie, sans comprendre même la valeur des termes! Sur la grande question de Tépître, la justification par la foi, il fait preuve d'une véritable ignorance. Savez-vous comment il explique l'origine du dogme catholique touchant la justification véritable, qui n'est pas une pure imputation extérieure mais une transformation réelle de l'âme pécheresse? Par une erreur grammaticale de l'église latine étrangère aux langues
sémitiques. Sans doute si l'on eût connu la force de la forme hiphil du verbe zadaJc, qui signifie non pas faire juste, mais déclarer juste, on eût été tout de suite luthérien avec saint Paul, au lieu d'attendre au xvr siècle pour découvrir et la vraie pensée de l'apôtre et le dogme fondamental du christianisme. Ce que c'est que la forme /i2p/a7.^ Nous la connaissons pourtant, et nous n'y avions jamais vu tant de choses! Mais la critique est clairvoyante. Parfois pourtant elle confond tellement les choses les plus diverses qu'il faut soupçonner sa pénétration, si l'on ne veut pas douter de sa bonne foi. Ainsi, attribuer au dogme catholique la responsabilité de cette superstition qui met tout le salut dans les pratiques et procède avec Dieu comme par sommation d'huissiers, c'est, si l'on veut, faire de Louis XI un père de l'Eglise, ce qui ne manque pas de piquant; mais c'est en même temps commettre une calomnie grossière à laquelle l'Église n'a jamais prêté le flanc; il est vrai que de cette façon on a le plaisir de transformer saint Paul en adversaire de l'Eglise; quelques lignes plus haut, le même saint Paul était l'adversaire de \diraison, qui est essentiellement pélagienne. Il déclarait la guerre à la philosophie au nom de la théologie; oubliant sans doute que, devant l'Aréopage, il avait donné l'exemple des avan'es que la théologie sait faire à la philosophie. Où en sommes-nous? La contradiction est ici d'un mot au mot^ suivant ; il semble que l'auteur prenne à tâche d infirmer lui même chacune de ses assertions. Laissons-le détruire ainsi son ouvrage et revenons à de meilleurs guides. M Bungener, en face de cette incomparable épître, oublie presque qu'il est protestant. A peine s'en souvi^'^nt-il au début pour faire remarquer que saint Paul n'attribue à l'église de Rome aucune suprématie officielle; je le crois bien, la primauté était attachée, non à une ville, mais à un homme, elle appartenait à Pierre de par Jésus-Christ,
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et Pierre alors n'était pas à Rome, il n'avait fait qu'y passer, et n'y avait pas fixé son siège ; plus tard, quand il aura conclu avec la ville éternelle un indissoluble mariage la prérogative de l'homme passera au siège, et les promesses du Sauveur, promesses qui embrassent tous les temps, recevront leur accomplissement par la succession des héritiers de Pierre sur le siège qu'il s'est choisi.
Mais, cela mis à part, est-ce donc un protestant qui explique en termes si exacts la juste part qui convient aux œuvres dans la justification par la foi? Est-ce un protestant, qui, loin de rejeter, avec ses ancêtres, l'épître de saint Jacques, s'applique à en concilier la doctrine touchant les œuvres avec l'enseignement de saint Paul touchant la foi ? Et pouvons-nous mieux faire pour résumer la question que de lui emprunter ce commentaire par lui placé sur les lèvres de l'apôtre : « J'ai cru, fait-il dire à Paul, j ai cru au salut par la foi seule, j'ai cru à un Sauveur qui avait pour moi tout accompli; -et c'est précisément pour cela que je lui ai tout donné, mes années mes forces, mon cœur, et, quand il l'a fallu, mon sang >> Que devient donc le protestantisme si, pour rester séparé, il faut qu'il glisse juqu'à la négation rationaliste ou SI, pour rester chrétien, il faut qu'il remonte, par delà
ses auteurs, jusqu'à renseignement constant de l'Église romaine?
Tandis que les points dogmatiques de l'épître sont doctement éclaircis par M. Bungener, M. Trognon, fidèle à sa méthode, nous donne l'enchaînement naturel des pensées telles qu'elles se pressent sous la plume de l'apôtre Le plus grand mérite de cette analyse est d'inspirer au lecteur 1 amour de cette incomparable épître, que tout chrétien doit avoirlue et méditée souvent. C'est là que dans les premiers chapitres il apprendra à s'humilier en présence des redoutables jugements de Dieu ; à bénir la divine mi
séricorde, qui nous a plus rendu dans le nouvel Adam que le péché ne nous avait ravi dans le premier; c'est là que l'amour de Jésus-Christ se révélera à son cœur dans cet admirable dithyrambe qui compose le huitième chapitre; page sublime, qu'une âme droite ne lira jamais de sang-froid. C'est là que, dans les derniers chapitres, la pureté de la morale chrétienne, la soumission consciencieuse, la charité indulgente et dévouée, l'amour des âmes, l'union fraternelle, toutes ces saintes choses qui ont jeté dans le monde un ferment nouveau de vertu et d'héroïsme, trouvent leur expression la plus élevée et laissent dans l'âme qui les a goûtées un parfum d'une suavité céleste.
L'épître aux Romains fut sans doute un des derniers actes de saint Paul à Corinthe. Il lui tardait maintenant de regagner Jérusalem ; on était alors au printemps de l'an 58, et il voulait se trouver dans la ville sainte pour la fête delà Pentecôte; mais avant de s'y rendre, il devait recueillir lui-inême sur son passage les aumônes préparées pour les frères de Judée. Voilà pourquoi, nous le voyons, au sortir de Corinthe, entreprendre un voyage circulaire, remonter d'abord en Macédoine, où il passe les fêtes de Pâques, puis se rabattre sur la côte d'Asie Mineure, toucher à Alexandrie de Troade, à Mitylène, à Samos et à Milet; enfin, renonçant aux lenteurs de ce cabotage, changer de vaisseau et cingler directement sur Tyr, d'où un court voyage à pied l'amène, par Césarée de Palestine, jusqu'à Jérusalem Le texte du livre des Actes cesse ici d'être une histoire pour devenir un journal. Luc, qui tient la plume, n'a pas quitté Paul d'un instant, et les détails qui ornent son récit lui impriment un caractère d'authenticité que la plus sévère critique est contrainte de reconnaître. Il en sera ainsi jusqu'à l'arrivée de saint Paul à Rome. Les proportions de cet article ne nous per-
mettent pas de pousser jusqu'au bout l'analyse de ces incomparables Mémoires. Et qui donc, d'ailleurs, n'a pas suivi, au moins une fois, dans le texte des Actes, ces admirables voyageurs dans leurs étapes vers la ville éternelle'? A ceux qui se seraient privés jusqu'ici de ce bonheur, je n'ai qu'un conseil à donner : qu'ils lisent M. Trognon; ils puiseront dans sa narration pleine de charme le goût du texte sacré, dont il a eu le mérite d'être le simple et fidèle interprète.
M. Renan, dans ce récit, n'a pas su résister à la tentation de faire du genre : quelle plus belle occasion pourtant eut-il jamais d'être simple que là où les documents authentiques se sont chargés de tout dire? Il faut néanmoins qu'il ajoute des traits au tableau : quelques-uns sont dans le sens du texte, comme quand il supplée le nom d'un petit port, la longueur d'un petit parcours, le détail de quelque manœuvre nautique ; on lui passe facilement alors cette petite vanité de voyageur qui tient à utiliser ses notes; mais s'il a vu les lieux où a passé saint Paul, je ne pense pas qu'il ait assisté à son passage, ni qu'il soit en droit de rectifier le témoignage de saint Luc. Pourquoi donc alors là où le texte raconte la mort du jeune homme tombé à Troas, du troisième étage d'une maison, M. Renan déclare-t-il sans hésiter, qu'il n'avait été que froissé dans sa chute? Pourquoi? C'est bien simple : c'est pour avoir le droit d'ajouter que ceux qui le relevèrent le crurent mnt et que Paul, qui le rappela à la vie, se crut thaumaurge. Bref, tout le monde a rêvé, le critique seul a vu, dix-huit siècles après, comment les choses se sont passées.
Quelle audace ne faut-il pas aussi pour insérer au bas de l'admirable discours de Miletune note comme celle-ci : « L'auteur des Actes force ici la nuance et nous offre des dées, non de l'an 58, où nous sommes, mais de l'an 75 ou 80? » Savez-vous à propos de quoi saint Luc reçoit
cette admonestation? Il a osé rapporter ces paroles de saint Paul aux anciens d'Ephèse : Je sais qu'après mon départ se lèveront du milieu de vous des hommes proférant des discours pervers, pour attirer des disciples à leur suite. — Eh bien I il est clair que saint Paul n'a pas pu dire cela : c'est là une préoccupation postérieure, contemporaine de l'Apocalypse et de la guerre déclarée par les Joannites aux Pauliniens ou Nicolaïtes. C'est clair, n'est-ce pas? Il faut bien préparer tout doucement son quatrième volume.
Dans toute la suite du récit qui conduit saint Paul de Jérusalem à Rome, le besoin d'infirmer les textes par des hypothèses gratuites et singulières se fera encore jour çà et là dans la narration de M. Renan ^ ; toutefois la précision et l'incomparable valeur historique du texte le serreront de trop près pour qu'il puisse se permettre de grands écarts ; seul le séjour de l'apôtre à Malte, les miracles et les conversions qu'il y opère, donneront lieu à de nouveaux tours de souplesse comme celui-ci : « Paul ramassa une vipère; on crut qu'elle l'avait mordu... Ici encore arriva un de ces prodiges que les disciples de Paul croij'iient voir éclore sous ses pas. L'apôtre guérit par l'imposition des mains le père de Publius, etc. »
Mais, je le répète, c'est dans le texte, ou dans ceux qui savent le respecter et le rendre, qu'il faut suivre la trace bénie de l'apôtre à Jérusalem, où la violente justice d'un tribun le soustrait à la fureur des Juifs; à Césarée, où une longue captivité de deux ans fait subir à son zèle la plus rude épreuve; dans cette prison où, sous deux gouverneurs successifs, Félix et Festus, il éprouve tour à tour les dédains et la faveur des grands, servant d'objet à la curiosité de Bérénice et d'Agrippa, et trouvant dans