Voj. surtout p. .jio, note
ses fers assez de liberté pour adresser aux puissants de la terre des paroles qui réveillent dans leurs âmes le trouble inusité du remords; puis, sur ce vaisseau chargé de captifs où, durant une longue traversée, Paul achève d'expérimenter toutes les extrémités du péril et de la souffrance, avant de toucher enfin cette terre d'Italie où le Christ lui avait promis qu'il le porterait sain et sauf pour faire de lui, dans la capitale de rerreur,le héraut de la vérité. M. Renan arrête ici son récit et se retourne pour jeter un coup d'œil en arrière sur l'œuvre de l'apôtre. Avant de l'imiter, nous avons à suivre jusqu'au bout la trace de Paul dans l'histoire sacrée. Prenant encore en main le livre des Actes, nous saluerons avec émotion l'arrivée du grand apôtre au sein de cette petite communauté chrétienne qu'il n'avait pas fondée, mais qui avait déjà reçu le témoignage de sa tendre sollicitude. Ces frères bienaimés vinrent au-devant de lui sur la voie Appienne; par eux il fut présenté à la synagogue, où n'avaient pas pénétré les préjugés haineux des Juifs de Jérusalem; captif et enchaîné au bras d'un soldat, mais traité néanmoins avec respect et douceur, il put faire du logement privé qui lui servait de prison une école où Juifs et Gentils venaient entendre parler de l'Evangile. Quelle cause pût prolonger durant deux ans la captivité d'un homme que toutes les juridictions inférieures avaient trouvé innocent, et que César, auquel il avait appelé, devait acquitter un jour? Nul ne le sait, et rien ne vient suppléer ici le silence de l'historien sacré. Cette période ne fut pas sans doute la moins féconde de l'apostolat de saint Paul : c'est à sa parole que l'Eglise romaine, petit troupeau quand il arriva, devint en peu de temps cette multitude immense^ ingens multitudo, dont parle Tacite. A lui sans doute fut réservé l'honneur de gagner à Jésus- Christ des disciples jusque dans la maison de Néron.
Enfin, c'est dans cette période qu'il faut chercher une place aux rapports probables de saint Paul avec Sénèque, question qui a dès longtemps exercé les critiques, et sur laquelle M. Trognon nous semble avoir fixé en peu de mots les limites qu'on ne peut franchir sans quitter le terrain de l'histoire pour celui des conjectures.
Non content d'annoncer autour de lui cette parole de Dieu qui nest jamais enchaînée (verbum Dei non est alligatum)^, saint Paul, captif, continuait de Rome son ministère épistolaire auprès des églises qu'il avait fondées. Toutes ses épitres qui sont, comme on l'a très bien dit, des écrits de circonstance^ portent des marques intrinsèques par où elles se rattachent d'elles-mêmes aux événements qui les ont provoquées. Seule l'épitre aux Ephésiens échappe à cette loi ; aussi est-il impossible d'en fixer la date, bien que la mention répétée qu'y fait l'apôtre de ses chaînes oblige de la rapporter à l'une de ses captivités. Les autres lettres, par leur contenu, déterminent non seulement leur date, mais tout un ensemble de faits relatifs à leur composition. C'est ainsi que les épîtres aux Corinthiens ont servi, bien plus que les Actes, à tracer le tableau de l'église de Corinthe en l'an 57. L'époque où nous sommes parvenus dans la vie de l'apôtre sert de date à tout un groupe d' épitres canoniques sur lesquelles toutefois il s'en faut que les critiques soient d'accord. Les allusions qu'elles renferment ne sont pas, en effet, de telle nature qu'elles ne puissent parfois se rapporter à deux circonstances analogues mais distinctes. Ce doute s'explique par le peu de données que l'histoire nous fournit sur les dernières années de saint Paul. Le récit de saint Luc nous a conduits jusqu'à l'an 63; là il
1. A Rome, dans le souterrain de l'église Sancia Maria in via hâta, cette belle sentence de l'apôtre est gravée sur la colonne à laquelle, d'après la tradition, sa chaîne avait été attachée.
s'arrête, probablement parce que ce fut l'époque où le livre des Actes fut composé. De là à l'an 66 ou 67 qui vit mourir saint Paul, nous ne suivons plus sa trace qu'avec mille peines et en nous aidant de conjectures. Le fait même des deux captivités n'est, à bien prendre, qu'une hypothèse, mais une hypothèse fondée sur des inductions légitimes et sur une tradition autorisée. L'ange du Seigneur apparaissant à saint Paul au milieu des horreurs de la tempête lui avait dit : « Il faut que tu comparaisses devant César. » Nous en concluons à l'accomplissement de cette prophétie; à raisonner même comme M. Renan, il faudrait dire que saint Luc n'eût pas rapporté la prédiction, s'il n'eût eu connaissance de son accomplissement. Saint Paul, après deux ans de captivité à Rome, parut donc devant Néron; n'est-il pas infiniment probable que Néron jugea l'accusé comme avaient fait Félix, Festus et Agrippa? D'ailleurs l'épître aux Hébreux nous montre son auteur libre et sur le point de quitter l'Italie ; il n'attend plus que Timothée dont il vient d'apprendre l'élargissement; si cette épître est de saint Paul (ce qui est pour le moins d'une haute vraisemblance), la question est tranchée ; Paul a donc été délivré une première fois^; enfin la nécessité de trouver une place pour ce voyage en Espagne annoncé dans l'épitre aux Romains et mentionné par la tradition ; la difficulté d'expliquer sans un voyage en Crète et en Macédoine, postérieur à la première captivité, les épitres pastorales, dont l'authenticité pourtant résiste sans effort aux superbes dédains de M. Renan, toutes ces raisons accumulées forment une présomption violente en faveur de l'opinion commune qui distingue deux captivités de saint Paul à Rome.
1. M, Renan tient pour l'unique captivité de saint Paul et il admet néanmoins son élargissement. Peut-être se prépare-t-il par là à contester, dans son quatrième volume, le martyre de l'apôtre.
Je sais que M. Bungener s'en écarte; mais j'avoue que sa discussion, sérieuse et loyale comme toujours, ne m'a pas converti. Il a été obligé, pour expliquer lépitre à Tite et la première à Timothée, d'intercaler, durant le long séjour de saint Paul à Éphèse, un voyage circulaire par la Crète et la Macédoine : hypothèse hasardeuse quand il s'agit d'une époque pour laquelle nous avons le récit de saint Luc qui ne dit rien de ce voyage ; je conviens qu'il ne faut pas abuser des arguments négatifs; mais une omission de cette importance me semble assez singulière pour ne devoir être admise qu'en face d'une vraie nécessité. A ce silence embarrassant de saint Luc, M. Bungener en oppose un autre qui, d'après lui, doit nous embarrasser davantage. Si Paul a été deux fois captif, la seconde épître à Timothée appartient à sa seconde captivité, puisqu'il y annonce sa fin comme imminente : jusqu'ici nous sommes d'accord. Mais, poursuit M. Bungener, l'atroce persécution de Néron était alors un fait passé; comment admettre que Paul n'y fasse pas la moindre allusion'? Qu'il parle de ses souffrances et n'ait pas un mot de souvenir pour ces milliers de martyrs qui avaient servi de flambeaux vivants pour éclairer par leur supplice les fêtes nocturnes de César? J'avoue que cette énorme invraisemblance ne m'arrête pas. La lettre à Timothée est toute personnelle ; c'est un billet du maître au disciple; les événements dont on regrette ici la mention absente appartenaient déjà à l'histoire de l'Eglise naissante ; ils n'étaient pas moins connus de Timothée que de Paul; et l'apôtre, sur le point de consommer son sacrifice, préoccupé uniquement d'affermir et d'encourager son disciple, n'avait pas à lui rappeler un fait aussi public et aussi général que l'était la première persécution de Néron.
Voilà ce que nous répondons à M. Bungener. A
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M. Renan nous n'avons rien à répondre; s'il rejette la seconde captivité de saint Paul, c'est que, pour lui, les trois épitres pastorales sont apocryphes ; dès lors toute l'histoire authentique de l'apôtre s'arrête avec le livre des Actes, et il n'y a plus lieu de chercher une place pour des faits consignés dans des documents sans valeur. Nous verrons tout à l'heure ce qu'il faut penser de la critique qu'il applique à ces trois épîtres. Pour le moment suivons notre hypothèse et esquissons avec M. Trognon l'emploi probable des dernières années de Tapôtre.
A sa première captivité se rapportent l'épître auxColossiens avec la petite lettre à Philémon qui lui sert d'annexé ; l'épître aux Philippiens et probablement celle aux Éphésiens ; enfin, pour ceux qui ne la refusent point à saint Paul, l'épître aux Hébreux. A la période de liberté qui suivit, se rapportent la première à Timothée et l'épître à Tite ; enfin à la seconde captivité, la seconde lettre à Timothée.
Il ne peut entrer dans noire pensée de donner ici l'explication historique et l'argument analytique de chacun de ses écrits. Que Paul, durant sa première captivité, ait envoyé un souvenir et un encouragement à toutes ses chères églises, il n'y a rien là que de très naturel. L'arrivée de l'esclave Onésime, qui, fuyant le service de son maître, vint trouver auprès de Paul l'affranchissement de son âme, donne occasion au grand apôtre d'épancher sa tendresse dans cet inimitable morceau qui nous est parvenu sous le nom d'épître à Philémon. Mais Philémon était de Colosses; il avait été du nombre de ces fervents disciples qui avaient secondé le zèle de l'apôtre à Éphèse et avaient porté la foi jusque dans leur patrie; Paul, en lui écrivant, se souvient de l'église de Colosses ; déjà le gnosticisme y menaçait la pure doctrine; Fapôtre oppose à ce mal le contre-poison
d'un enseignement sublinie où la suprématie absolue do Christ est affirmée et mise à l'abri de toute comparaison sacrilège avec les Eons de Simon.
Comment ne se fût-il pas souvenu également de ses chers Philippiens? Ceux-ci, dans leur filiale sollicitude, avaient envoyé à Rome Epaphrodite, leur cvêque, pour s'informer du grand captif. Epaphrodite avait failli succomber à la maladie; Paul, qui a compati aux anxiétés de ses enfants, applaudit à leur joie; en leur rendant celui qu'ils croyaient perdu, il leur envoie le témoignage de son incomparable tendresse. Mais cette alfection n'est pas stérile; l'apôtre ne saurait parler sans rappeler le mystère de la croix; il le fait ici en termes sublimes, qui sont devenus la formule authentique du dogme chrétien touchant l'incarnation et la rédemption ^ »
La lettre aux Ephésiens est toute dogmatique et morale : le dogme de la rédemption et la sainteté du mariage chrétien sont les principaux enseignements de ce traité.
Quant à Tépitre aux Hébreux, si, comme nous le pensons, elle est de saint Paul -, elle trouve naturellement sa place dans les préoccupations et les soins vigilants de l'apôtre. Pouvait-il oublier les périls qui menaçaient, dans cette église-mère, la pureté de la foi? Sa captivité, œuvre de la haine des Juifs, ne lui rappelait-elle pas à chaque instant la grande conjuration des judaïsants contre l'Évangile'? Et puis, ce n'était plus seulement au nom de la loi mosaïque, c'était au nom d'une philosophie
1. ... In Christo Jcsu... qui, c/uum in forma Dei esset non rapinam arbitratus est esse se œqualem Dec : sed semetipsum exinanivit formam servi accipiens... factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis. (P/iil.,u.)
2. L'épître aux Hébreux est canonique, c'est-à-dire inspirée, mais la question de son auteur est étrangère à la foi, l'auteur ne se nommant pas dans la lettre.
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étrangère que de faux frères commençaient à travestir le dogme chrétien; il se faisait dans les esprits un mélange de la doctrine de Philon avec celle de Moïse et de Jésus [doctrinis variis et peregrinis)] les ariges y jouaient un grand rôle, le même que celui des Eo7is, et Jésus était réduit aux proportions de l'un d'entre eux. Saint Paul, récemment délivré de ses fers, mais se trouvant encore en Italie, avait sans doute appris, par des frères arrivés de Judée, toute l'étendue et le progrès du mal : ne seraitil pas étonnant qu'il eût gardé le silence? L'épitre aux Hébreux fut son cri d'alarme. L'auteur, quel qu'il soit, a écrit avant la ruine du temple; l'épitre en fait foi : mais quatre années seulement séparent la mort de Paul du siège de Jérusalem-, comment, dans ce court espace, un inconnu eût-il pu prendre un rôle qui convenait si bien an grand apôtre? Un homme apostolique, considérable, d'une autorité universellement reconnue, a pu seul écrire cette grave épître : la tradition désigne saint Paul ; le nom de Timothée, qui figure là comme celui d'un disèi'ple, ne permet guère le doute sur le nom du maître : pourquoi s'arrêter à des diflicultés de style et de manière? La différence des sujets et des circonstances ne peut-elle justifier la singularité de la rédaction? Et, à côté des traits qui la distinguent, l'épitre ne fournit-elle pas bien des indices qui la rapprochent des autres lettres de l'apôtre? S'il n'a pas rédigé cette lettre, il l'a dictée ou inspirée. Qu'on nous laisse donc le bonheur de reconnaître sa main et son cœur dans cet écrit admirable, où la filiation divine du Christ est relevée au-dessus de la digaité-des anges, où la perfection de son sacerdoce est mise €îi parallèle avec l'insuffisance du sacerdoce d'Aaron; où les symboles de la loi ancienne s'illuminent des clartés de la nouvelle; où l'âme chrétienne apprend à aimer les saintes obscurités de la foi. Quand on a lu ces
pages divines, à l'émotion qui remplit l'âme, à Tardeur chrétienne qu'on sent vivre en soi, on ne peut s'empêcher de se dire : le souffle de Paul a passé par là.
En quittant l'épitre aux Hébreux, nous disons adieu à l'Italie, et c'est en Espagne que nous allons chercher le souvenir de l'apôtre. Ecrivant de Corinthe aux Romains, il avait annoncé son voyage à Rome comme une étape dans sa marche vers 1 Espagne; il tardait à Paul d'avoir porté le nom de Jésus-Christ jusqu'aux extrémités du monde connu ; sa mission d'apôtre des gentils l'inclinait toujours à pousser vers l'Occident, comme pour protester davantage contre les prétentions jalouses du sémitisme. Dieu, sans doute, avait apporté, par la force des événements, des changements importants dans les plans de l'apôtre ; il l'avait conduit à Rome par une autre voie que celle qu'il méditait de suivre; mais il est à croire que, une fois rendu à la liberté, Paul reprit l'exécution de son dessein et alla porter l'Evangile en Espagne. Les Pères de l'Eglise les plus autorisés sont ici l'écho d'une tradition vague que malheureusement aucun document historique ne confirme et qu'aucun détail n'éclaire.
Mais, avant de ramener saint Paul à Rome pour y mourir, il nous faut regarder encore du côté de la Grèce et de l'Asie, car les Epitres pastorales nous y montrent de nouveau la trace de son passage.
DEspagne ou d'Italie, il n'importe, il fit d'abord voile vers la Crète ; cette fois, ce n'était plus les fers aux pieds qu'il abordait cette terre ; il y fonde une église, y laisse Tile pour la gouverner; de là passe à Éphèse, où il laisse Timothée,et se rend en Macédoine pour y séjourner durant l'hiver; c'est de là qu'il écrit son épitre à Tite et la première à Timothée.
M. Trognon arrange un peu autrement les voyages de Paul : il le fait aller directement de Crète à Nicopolis; de
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là en Asie Mineure, pour retourner en Macédoine. D'autres même placent un premier voyage à Éphèse avant le passage à Crète. Tous ces arrangements sont libres, pourvu que toutes les références des deux épitres trouvent leur place, car ces documents sont ici nos seuls guides. Avons-nous raison de leur accorder cette confiance 1 Jusqu'au commencement de ce siècle, cette question eut étonné tous les critiques. Jamais l'authenticité des épîtres pastorales n'avait été contestée, et, de fait, elles sont si vivantes, si détaillées et si personnelles, qu'il faudrait supposer dans un faussaire autant d'adresse que d'audace pour y avoir inséré les menues allusions qui s'y rencontrent. Le lecteur n'attend pas ici une discussion en règle de ce problème de critique : qu'un savant, étranger à l'orthodoxie, expose discrètement les raisons qu'il croit avoir de rejeter ou de suspecter ces épîtres, nul n'a droit de s'en étonner; mais qu'un traducteur de la science d'autrui prenne le ton dégagé de M. Renan pour traiter avec dédain des opinions solidement appuyées; qu'il fouille au hasard dans l'arsenal des négations fort peu concordantes du rationalisme allemand pour ériger en axiomes critiques tout ce qui, dans les écrits d'outre- Rhin, tend à combattre la thèse reçue; qu'il reproduise sans examen toutes les assertions relativ^es à de prétendues différences de style, à des fautes de goût, à des faiblesses de composition qu'on cherche vainement à constater soi-même en recourant aux passages qu'il cite ^ voilà ce qui peut faire, auprès de la libre pensée, la fortune de son Introduction; mais voilà ce qui perdra sa réputation de savant sérieux auprès de ceux-là même
1. Il est à remarquer que, dans ses citations, M. Renan se borne touj ours aux indications de chapitre et de verset; jamais il ne reproduit un passage, obligeant ainsi le lecteur à feuilleter sans cesse la Bible. Bien peu sans doute ont ce courage, et plus d'une assertion téméraire passe ainsi à la faveur de la paresse du public.
SAINT PAUL ET SES PLUS RECENTS BIOGRAPHES 2J4o
dont il est bien moins le disciple que le plagiaire. Si récent que soit le procès fait en Allemagne aux épitres qui nous occupent, le livre de M. Renan est encore jeune en comparaison. Croit-il donc qu'on le prendra au sérieux lorsqu'il se donne les airs d'avoir découvert des difficultés que Baur a mises en relief avec bien autrement de vigueur, et que tant de bons esprits ont jugées néanmoins impuissantes à balancer l'autorité des textes Hl est facile à un Français-, à qui l'ignorance de ses compatriotes permet de régner en maître sur la critique, faute de concurrents, il lui est facile, dis-je, de nous rompre la tête avec des noms allemands qu'on respecte comme l'inconnu; mais, si le Français est frivole, l'Allemand est téméraire; que dirait M. Renan, si nous l'invitions à prendre la science anglaise pour arbitre du débat? L'Anglais est patient et grave ; l'Anglais dépouille consciencieusement les dossiers de l'érudition germanique; il n'a pas peur des nouveautés, d'autant que le protestantisme met son orthodoxie fort à l'aise; mais il ne voit pas dans la bizarrerie d'un système une raison de l'adopter ; après Baur, Strauss, de Wette, Ewald, un savant d'outre- Manche ne rougira pas de citer Paley ou Tillemont^ et, s'il se prononce pour les modernes, ce ne sera qu'à bon escient. Eh bien! quelle est l'altitude de la critique anglaise en face de cet orage soulevé contre les épitres pastorales? 11 s'en faut qu'elle soit aussi dégagée que celle de M. Renan. J'ai sous les yeux l'éminent ouvrage de M. Milmann [Hhtory of Christianity) ; je ne conçois pas, je l'avoue, qu'on puisse écrire avec plus de largeur, de sûreté, de vraie science, sur les origines du christianisme ; quand on compare cette érudition calme et grave avec la polémique fiévreuse et le romantisme frivole qui se partagent les feuillets du livre de M. Renan, on se sent honteux pour la France de la réputation qu'elle a laissé
faire au moderne historien de Jésus. Eh bien! Milmann, publiant son livre en 1840, alors que la guerre était déjà déclarée à nos épitres, Milmann en fait la base de sa chronologie et de sa distribution des faits. Mais veut-on de la discussion à tout prix? Qu'on lise le remarquable article du docteur John Llewelyn Davies, professeur à Cambridge, sur saint Paul, dans le précieux Dictionnary of the Bible de William S^nith : on verra le savant fauteur mentionner avec déférence les autorités contraires à l'authenticité des épitres, reconnaître la valeur relative des difficultés qu'on oppose à ces écrits; mais déclarer que l'opinion qui les rejette est cent fois plus insoutenable, et prendre enfin résolument parti pour cet arrangement des faits qui suppose l'autorité des épîtres. Dans l'article du même recueil sur l'épître à Tite, le docteur Howson est plus affirmatif encore; et si, à propos des épîtres à Timothée, le docteur Plumpire est plus réservé, s'il accorde davantage à la discussion de l'opinion contraire, son hésitation même est un garant de plus de son impartialité, lorsqu'il finit par donner la préférence à l'opinion traditionnelle.
M. Renan a-t-il lu ces choses ? Ignorerait-il qu'il existe en Angleterre des hommes qui connaissent l'Allemagne aussi bien que lui? Que ces hommes lisent tout ce qu'il lit et rougiraient de signer ce qu'il écrit? Je ne sais : c'est une question que nous lui posons en passant et qu'il fera bien d'approfondir.
Inutile maintenant d'insister sur l'intérêt particulier qui s'attache aux épîtres pastorales, une fois remises en possession de l'autorité qui leur appartient. On y voit saint Paul, au déclin de sa vie, préoccupé d'assurer l'avenir ; il ne peut plus compter sur son action personnelle, il va disparaître de la scène du monde, et d'autres travailleront sur les fondements qu'il a jetés. Yoici l'heure de pourvoir
à l'organisation de l'Eglise, de mettre en œuvre la hiérarchie préparée par le Christ pour les jours qui suivront son passage sur la terre et celui de ses premiers témoins. Jésus avait prévu et disposé d'avance les pouvoirs et les fonctions ; mais il avait laissé à ses apôtres le soin d'appliquer ces institutions et de les mettre enjeu suivant le besoin. Dans sa course rapide à travers le monde, Paul n'avait pas manqué de laisser derrière lui des ayiciens ou prêtres, des surveillants ou évêques chargés de gonverner le troupeau. Dans cette dernière période de sa vie, il s'adresse à ses deux plus fidèles disciples, évoques l'un de Crète et l'autre d'Éphèse, pour dicter en leur personne à tous les pasteurs le code de leurs sublimes devoirs. Ou conçoit dès lors l'analogie des deux épitres (I Tim. et Tit.) et les répétitions textuelles qui font l'un des plus forts arguments des adversaires de ces écrits.
Au sortir de Nicopolis, où il avait composé ces deux lettres, l'apôtre revoit Milet, Troas et se rend à Corinthe: Milmann pense que les préparatifs qu'on faisait dans cette ville pour recevoir Néron aux jeux isthmiques firent juger à saint Paul ce séjour peu sûr, et lui inspirèrent la pensée de profiter de l'absence du lion poujr aller à Rome visiter le troupeau. C'est là que l'attendait la couronne. L'affranchi Hélius était capable de suppléer son maître en fait d'injustice et de cruauté. Paul fut arrêté de nouveau ; tout d'abord il pressentit l'issue du procèsplusieurs de ses amis l'abandonnèrent au fort du dangerj: plein de joie à la pensée d'atteindre bientôt le terme de sa course, il jette encore un regard inquiet sur ses enfants. La jeunesse de Timothée surtout l'occupe, à cause de la responsabilité qui pèse sur lui. Il lui écrit une seconde fois, et cette dernière épitre nous apporte l'écho précieux de cette grande voix qui avait rempli l'univers.
Ici tous les documents se taisent ; mais la traditioR
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vivante de l'Église romaine se charge d'achever l'héroïque odyssée de l'apôtre par le récit de cette journée suprême qui l'associa dans la mort, dans le martyre et dans la gloire à Pierre, prince des apôtres et pasteur des pasteurs.
L'Eglise romaine est l'œuvre de Pierre, elle est le siège de Pierre; elle tient de lui sa primauté ; mais elle a reçu répitre de Paul, mais elle a baisé ses chaînes, mais elle a recueilli son sang. C'est assez pour que, dans son amour et son culte, elle ne sépare plus l'un de l'autre, qu'elle unisse à jamais leurs tombes, leurs noms et leurs mémoires» et que le pontife héritier du seul Simon Pierre neparle jamais à l'Eglise universelle qu'en l'autorité des deux apôtres.
Que ces quelques mots servent de réponse aux inepties débitées par M. Renan sur les triomphes alternatifs de Pierre et de Paul !
Un mot encore à ce critique avant de clore cette analyse: ce mot s'adresse à son dernier chapitre, intitulé Coup d' œil sur l'œuvre de Paul.
Contradiction, scandale, injustice, voilà le résumé de ce chapitre, et, en disant cela, nous nous sentons fort de l'assentiment de tous les esprits droits et de tous les cœurs honnêtes.
Contradiction ; oui, et plus que jamais ; votre saint Paul est impossible ; il est roide et cassant^ il est mièvre et câlin; il a des trésors de tendresse, il commet des crimes de cœur j il \oit juste sur la question vitale du christianisme^ il altère la doctrine de Jésus; il ïdiit des avances à la philosophie; il écrase la raison par V apothéose de F absurde irascendantal ; il expose dans VEpître aux Romains le mystère de la justification par Jésus; V Eglise romaine ne le comprend 23 as, Luther le comprend; et pourtant /es écrits de Paul sont un danger, ils sont la cause des défauts de la
théologie chrétienne ; l'Eglise romaine a donc bien fait de ne pas comprendre ? En vérité, l'esprit demeure confondu en présence de ce chaos.
La contradiction déconcerte, mais le scandale rebute. Et quel scandale plus grand, je ne dis pas pour un chrétien, mais pour une âme honnête, que cet odieux parallèle établi entre Paul et Jésus ? Arrêtez ! Paul ne vous a pas permis de le comparer à son Maitre. Vous n'adorez plus ce Maître ; je vous plains; mais Paul l'adore, et vous lui faites injure en imaginant entre l'un et l'autre une chimérique rivalité. Comptez, si vous le pouvez, le nom de Jésus toutes les fois qu'il se présente sous la plume de son apôtre; relisez l'épître aux Philippiens, que vous avez daigné classer parmi les épitres certaines, et dites ensuite si Paul vous eût pardonné d'avoir écrit cette ligne sacrilège : « Je persiste à trouver que, dans la création du christianisme, la part de Paul doit être faite bien inférieure à celle de Jésus. »
Et puis, quelle est, après tout, cette supériorité que vous décernez à Jésus % Celle d'un artiste sur un homme d'action, celle d'un rêveur sur un faiseur ! Scandale, scandale qui blesse encore d'autres oreilles que les oreilles chrétiennes! Scandale et contradiction; car ce faiseur, qui est Paul, est lui-même le plus insensé des rêveurs :?e Christ, qui lui parle sans cesse, est son joropre fantôme ; c'est lui-même quil écoute en croyant entendre Jésus.
Injustice enfin, car il est un titre que l'histoire ne permet pas de retirer à Paul : c'est celui de saint. Vousmême vous l'avez appelé saint Paul sur la couverture du livre: était-ce pour attirer le lecteur et lui apprendre discrètement que Paul ne fut pas un saint? Je ne sais; mais toutes les fois que vous avez risqué un trait de mœurs pour diminuer dans les esprits le respect du grand apôtre, il n'est resté de cette tentative qu'une présomption
de plus contre le jugement ou la bonne foi du critique.
Ce n'était pas assez d'attaquer la personne; il a fallu diminuer l'œuvre de l'apôtre, a Une église souvent, ditesvous, ne renfermait pas plus de douze à quinze personnes. Peut-être tous les convertis de saint Paul ne dépassaientils pas beaucoup le chiffre de mille? » Avez-vous oublié que l'Église romaine, après le passage de Paul, était devenue, suivant Tacite, une multitude innombrable ^ et cela lors de l'incendie de Rome, c'est-à-dire deux ans au plus après l'élargissement de l'apôtre 1
Il n'était pas besoin de cette nouvelle injustice pour arriver à découvrir q^ue Paul ne fut pas un fondateur. Saint Paul a pris lui-même la peine de nous déclarer que nul ne peut poser un autre fondement que Jésus, et le critique n'excite plus que la pitié quand, faisant un mérite à l'histoire d'avoir mis Paul après Jésus, il termine son livre par cette sentence pédantesque : « Humanité, tu es quelquefois juste, et certains de tes jugements sont bons. »
Nous avons suivi jusqu'au bout la carrière du grand apôtre sous la conduite de ses trois biographes. Nous savons maintenant comment ils l'ont jugé, et nous avons tout ce qu'il faut pour formuler nous-méme un jugement qui nous soit propre. Inutile de dire que ce jugement sera celui des siècles. Paul, dans sa riche nature, est l'une des plus belles créations du monde moral; Paul, dans sa conversion, est la plus belle conquête de la grâce ; Paul, dans son ministère, est le plus puissant propagateur de 1 Évangile ; Paul, dans ses écrits, est le plus sublime docteur de la loi nouvelle; Paul, dans sa vie et dans sa mort, est le plus fidèle témoin de Jésus.
En déduisant celte conséquence des faits qui la renferment, nous sommes d'accord avec deux des écrivains qui nous occupent, en contradiction avec le troisième. Ne sommes-nous pas en droit de conclure que ce dernier a trahi l'histoire? Oui, si grave que soit cette accusation, nous nous voyons forcés de la maintenir. Un homme singulièrement doué pour comprendre et écrire l'histoire a sacrifié la vérité historique, pour y substituer une création arbitraire, hasardeuse et contradictoire. Arbitraire, en ce qu'il se permet de réformer des témoignages dont il a pourtant reconnu la valeur ; de les réformer sans autre motif qu'une conception a priori qui s'accommoderait mal de certains faits dûment attestés; — hasardeuse, en ce qu'il met à la place des faits qui lui déplaisent toute une construction conjecturale destinée, malgré sa fragilité, à fonder une théorie et à étayer un système; contradictoire enfin, en ce qu'il fait du personnage qu'il dépeint l'instrument sacrifié d'une thèse changeante, méconnaissant ainsi l'unité morale qui est la première condition de la vie et de la pensée.
Vainement il fait appel à la mobilité humaine; quelles que soient les variations et les contrastes qui peuvent se rencontrer dans un même homme, l'unité essentielle demeure pour maintenir, à travers les phases les plus diverses de l'existence, l'identité de la personne et la physionomie morale du sujet.
Que saint Paul soit transformé sur le chemin de Damas, c'est un prodige de la grâce qui marque dans sa vie deux parts bien distinctes, mais qui n'en détruit pas l'unité. Mais qu'il soit à la fois, au gré de l'historien. Paul le saint et Paul l'intraitable ; l'homme au cœur tendre et l'homme incapable de tendresse; le plus puissant ouvrier du Christ et le plus nuisible falsificateur de son œuvre ; le père de l'aride Thomas d'Aquin et le Luther des temps
apostoliques ; Famant passionné du nom de Jésus et son plus dangereux rival, voilà ce qui n'est possible ni dans la réalité, qui n'a pu faire vivre un tel homme, ni dans l'esprit, qui se refuse à concevoir cet amas de contraires.
Nous n'aurions pas accompli notre tâche si, après avoir signalé dans les aberrations historiques de M. Renan un douloureux phénomène, nous ne cherchions pas à en déterminer la cause. M. Renan est vraiment historien, et il a faussé l'histoire; il est vraiment artiste, et son œuvre est un outrage à l'art. D'où vient ce triste miracle? Cette question a son importance ; la résoudre, c'est préparer de loin un remède aux intelligences que menacerait un semblable mal.
Eh bien? nous n'hésitons pas à le dire : le vice de l'histoire tient, chez M. Renan, au vice de la philosophie; et pour circonscrire davantage le débat, comme, dans cette philosophie où il s'égare, c'est Dieu qui est en cause, c'est sur Dieu que porte l'erreur, nous dirons tout de suite que l'histoire s'est altérée en devenant dans la main du critique l'instrument docile d'une fausse théologie.
La théologie, c'est la science humaine entrant en rapport avec Dieu; c'est la connaissance de Dieu élaborée par la réflexion, et devenue, sous l'empire du raisonnement, une connaissance scientifique. Ainsi entendue, la théologie s'impose à l'esprit humain comme la métaphysique, et c'est folie aux positivistes de prétendre s'y soustraire : ils en font en l'écartant. Nier Dieu, douter de Dieu, expliquer le monde sans Dieu, c'est faire une théologie, car c'est faire de la science autour de l'idée de Dieu. S'il est ainsi, ce n'est rien d'étonnant que M, Renan ait sa théologie ; mais ce qui est moins évident peut être, et ce qu'il importe de remarquer, c'est que chez lui la préoccupation théologique est dominante, et que tout dans ses travaux historiques, choix du sujet, méthode, opinions.
tendances, appréciations, style même, tout dérive du système théologique qui a pris possession de son esprit. Ce système, hâtons-nous de le dire, c'est le panthéisme. Je sais que Fauteur dont je parle pourra réclamer contre cette appellation ; mais je crois avoir le droit de la maintenir, et, pour couper court à toute équivoque, je me hâte de la définir. Il y a deux manières de concevoir l'être : sans bornes et limité ; entre ces deux catégories de l'être, l'Infini et le Fini, il n'y a que deux rapports possibles : ou ils se distinguent, ou il se confondent. S'il se distinguent, l'infini est complet sans le fini ; le fini alors lui doit son existence, et la création est libre : c'est la théologie chrétienne. — S'ils se confondent, que l'un vienne de l'autre par une émanation nécessaire, ou que l'un et l'autre ne soient que deux formes d'une même idée, peu importe ; une simple nuance sépare Parménide de Hegel : c'est toujours le panthéisme. L'esprit humain n'est jamais sorti de cette alternative , on peut affirmer qu'il n'en sortira jamais. A moins donc de ne rien penser sur la matière, c'est entre ces denx systèmes qu'il faut choisir.
Nourri dans la théologie chrétienne, M. Renan a pris parti pour le panthéisme. Tout ce qui est doit être ; toute force est naturelle, et toute force naturelle est irrésistible. Donc Dieu n'est distinct du monde que commel'idée est distincte du fait ; considéré comme force. Dieu, c'est le monde : par conséquent, le surnaturel est impossible . Ce mot exprime une contradiction dans les termes. Et pourtant le surnaturel a de tout temps préoccupé Tesprit humain ; il s'est manifesté de mille manières. Mais, entre toutes ses manifestations, il en est une qui, par son influence universelle, s'est fait une place à part dans l'histoire, et qui, suivant l'explication qu'on en fournit, donne à son tour la clef de l'histoire. Ce grand fait s'appelle la révélation chrétienne. Montrer que ce fait im-
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mense n'est qu'une des phases du développement fatal des choses, qu'il n'a paru surnaturel que faute de critique pour interpréter le fait, et faute de philosophie pour analyser la notion, tel est le but que se propose tout lidèle adepte de la théologie panthéistique. M. Renan est <le ce nombre, et pour atteindre à cette fin, il s'est fait cxégète, philologue, historien de circonstance. Il a adopté en exégèse tous les principes, en philologie toutes les tendances, en histoire tous les procédés que réclamaient impérieusement les besoins de sa thèse, et que d'illustres maîtres avaient déjà popularisés en Allemagne. Telle est l'histoire de sa vocation scientifique et du zèle qu'il a mis à la suivre.
M. Renan est-il bien tranquille dans cette conception des choses? Le souvenir de cette autre théologie qu'il a vue de près, dont un jour il a pu admirer les divines harmonies, ne vient-il jamais hanter son imagination de poète et sa conscience d'homme fait à l'image de Dieu'^e ne sais; mais si cette conjecture était véritable, je m'expliquerais aisément l'ardeur qu'il dépense au service de la théologie négative : il cherche des appuis pour sa pensée en déroute, et, faute de raisons, il voudrait trouver des adeptes.
Quoi qu'il en soit, le fait est incontestable : ce qu'il y a de plus apparent dans les publications de M. Renan, c'est l'œuvre de l'historien et du critique ; ce qu'il y a de plus capital, ce qui inspire et domine tout le reste, c'est la conception du philosophe. Sans multiplier les citations, il est facile de nous en convaincre : deux pièces nous suffiront pour cela : l'Introduction du livre des Apôlres, et un article scientifique publié dans la i?euwe des Deux Mondes en 1863.
Dans V Introduction, M. Renan est très circonspect; on le conçoit, il est sur la défensive. C'est la première fois
qu'il prend la plume après la publication de la Vie de Jésus : ni la réputation ni les attaques n'ont manqué au premier volume : l'auteur le sait, et il en est fier; il est même plein de condescendance pour ses contradicteurs, dont le zèle religieux le touche, et, saintement admirateur de leur bonne foi, il se compare volontiers à Jean Huss qui, « à la vue d'une vieille femme qui suait pour apporter un fagot à son bûcher, s'écriait : 0 sancta simpliciiasl)) Toutefois, la fierté n'exclut pas la prudence. S'avouer panthéiste eût été se mettre de nouvelles affaires sur les bras : il en avait bien assez avec son histoire. Aussi se borne-t-il à nier le surnaturel comme fait^ parce •que, dit-il, on ne l'a jamais constaté. Yoici comme il s'exprime au sujet du livre des Actes : « Comment d'ailleurs, prétendre qu'on doit suivre à la lettre des documents où se trouvent des impossibilités? Les douze premiers chapitres des Actes sont un tissu de miracles. Or, une règle •absolue de la critique, c'est de ne pas donner place dans les récits historiques à des circonstances miraculeuses. 'Cela nest pas la conséquence d'un système métaphysique ; eest tout simplement un fait d'observation. On n'a jamais constaté de faits de ce genre. Tous les faits prétendus miraculeux qu'on peut étudier de près se résolvent en illusion ou en imposture. »
L'auteur continue sur ce ton : il nie que jamais miracle physique ait été constaté; il faudrait pour cela qu'il eût été soumis à un examen critique, et la critique est née <Vhier. Quant aux miracles moraux, comme sont la propagation du christianisme ou le témoignage des martyrs, il en fait honneur aux ressources indéfinies de la nature humaine. Il en conclut que le surnaturel n'est et ne sera jamais que l'inexpliqué.
C'est un premier pas. Mais on pourrait demander à M. Renan : Comment ètes-vous certain que jamais miracle
n'a été constaté ? Est-ce parce que vous n'en avez jamais constaté vous-même'? La raison est faible. Est-ce parce que nul n'a été capable d'en constater avant vous? Mais faisons aussi petite que vous voudrez la part de la critique ancienne, — j'entends de celle qui vous a précédé — toujours est-il que les faits allégués comme surnaturels se décomposent en deux éléments : le fait et ses circonstances, qui sont matière de témoignages; l'appréciation, qui est affaire de critique. Eh bien I gardez pour vous la critique, mais laissez aux témoins le témoignage. J'accorde que, sur les faits eux-mêmes et les circonstances, les convictions antécédentes peuvent en certains cas aveugler le témoin; mais je maintiens qu'il est des cas nombreux où aucun "préjugé ne peut fausser le témoiguage : quand le fait est public, les témoins nombreux et divers, les circonstances simples et sans complication ; aulrement il n'y a plus d'histoire, et la certitude morale a cessé d'exister. Ainsi, quand Lazare a été mis au tombeau, qu il y est resté quatre jours, au point d'entrer en putréfaction, j'affirme qu'aucune illusion ne préside au témoignagnc de ceux qui le disent mort ; et quand on le voit parler, agir et vieillir, j'affirme qu'on ne se trompe pas en disant qu'on l'a vu revivre. Il est donc des cas — et ils sont nombreux — où vous êtes contraint d'accepter le témoignage; eh bien ! sur ces faits choisis exercez les droits do la critique : je vous mets au défi de les expliquer naturellement. C'est trop peu dire, car, d'après vous, Vonus probandi incombe aux partisans du miracle. Je vous mets au défi de soutenir que les fails dont il s'agit pourront un jour, dans un état plus avancé delà science, recevoir une explication naturelle; car si vous disiez qu'un jour viendra où un homme pourra, i^o.f'^ne parole, rendre la vie à un cadavre en pourriture, il s'élèverait au dedans de vous-même une protestation plus forte que tous les
systèmes : la protestation de la nature et du bon sens.
Donc cette assertion si tranchante : On na jamais constaté de miracles^ est une assertion téméraire. Mais d'où vient alors l'assurance avec laquelle M. Renan l'émet, la reproduit et la développe dans tout le cours de son Introduction? C'est que, quoi qu'il en dise^ sa négation du fait s'appuie sur une conception métaphysique. Il est sûr qu'il n'y a jamais eu de miracles ; il en est sûr, sans avoir contrôlé les miracles; il en est sûr, parce qu'il pense que le miracle est impossible.
C'est ainsi que M. Renan est philosophe, alors même qu'il ne veut pas l'être. Voyons maintenant comment il s'exprime, quand il consent à faire de la philosophie. Les aveux du métaphysicien compléteront utilement les demiconfidences du critique.
« Ici, au bord de la mer, revenant à mes plus anciennes idées, je me suis pris à regretter d'avoir préféré les sciences historiques à celles de la nature. » C'est en ces termes que M. Renan commençait la lettre à M. Berthelot publiée par la /?eyM«3 des Deux Mondes {\zi octobre 1863) sous ce titre : Les sciences de la nature et les sciences historiques. Cette lettre n'apprendra rien de nouveau à ceux qui connaissent les doctrines des panthéistes ; mais il faut avouer qu'elle les revêt d'une forme remarquable et les expose avec une parfaite netteté. Inutile d'ajouter qu'il y a dans cet article beaucoup de pensées vraies et d'aperçus profonds ou ingénieux sur les rapports des sciences entre elles. M. Renan est un esprit synthétique ; il se meut avec aisance dans les genres les plus divers, et sa pensée est ordinairement empreinte d'un caractère philosophique. Qu'il montre donc la petite place qu'occupe l'époque historique dans la vie de l'humanité ; la longue durée des siècles pendant lesquels le genre humain a vécu sans avoir d'histoire; les ressources que la science emprunte
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•à la philologie et à la mythologie comparée, pour remonter par l'induction jusqu'aux origines do notre race ; qu'arrivé à ces limites, il appelle à son secours la géologie, pour nous dire quelque chose de la période de vie l animale antérieure à Thomme; qu'il demande à cette même science et à la physique générale l'histoire de notre planète avant la vie; qu'à l'aide des inductions astronomiques, il pousse même l'investigation Jusqu'à une époque probable où la terre n'existait pas en dehors du soleil ; que, portant la hardiesse plus loin encore, il interroge la chimie sur la constitution primitive des corps et sur la nature de la molécule, non plus seulement dans le monde solaire, mais dans l'universalité des mondes; qu'enfin il entrevoie un état antérieur encore à la molécule, virtuellement du moins, état où il n'y aurait qu'atomes purs et forces simples soumises seulement aux lois de la mécanique, la plus élémentaire des sciences, je ne puis qu'applaudir à cette vaste synthèse et à l'imposante grandeur des conceptions que de telles hypothèses, fondées sur l'analogie, éveillent dans mon esprit charmé. Mais, arrivé à ces frontières extrêmes des sciences physiques, le savant se trouve en face de la métaphysique. Auguste Comte aura beau dire, la rencontre est inévitable. M. Renan l'a senti, il en est effrayé. « La mécanique, ditil, me semble ainsi la science la plus ancienne par son objet. Son règne fut-il éternel ? La force et la masse ontelles eu un commencement? Quel sens a le mot commencement; quand il s'agit de ce que nous concevons comme primordial et sans antécédents? »
Questions redoutables en effet, mais plus accablantes cent fois pour ceux qui refusent d'emprunter à la psychologie expérimentale, au témoignage vivant de la conscience, la perception directe de la réalité de cet infini dont chacun porte en soi l'impérissable notion.
« Le temps me semble de plus en plus le facteur universel, le grand coefficient de l'universel devenir. »
Voilà une première consolation que M. Renan rencontre parmi ses embarras. Leiemps expliquant l'origine des choses ! voilà qui est singulier. Le temps n'est rien, ou il est la durée deschoses, c'est-à-dire un rapport qui s'établit entre plusieurs faits dont l'un est la cause de l'autre ; et vous voulez que ce rapport qui résulte des choses agissantes explique leur origine ? Mais il la suppose. 11 n'explique pas davantage leurs transformations, car il n'est, à bien prendre, que Vensemhle ordonné de ces transformations elles-mêmes. C'est égal, le temps est un facteur, un coefficient. Ne vous étonnez pas que le singe ait produit l'homme : il y a mis le temps !
Toutefois, si nous tournons quelques feuillets, nous trouverons que le tempsne suffit plus à lui seul : M. Renan lui cherche un coopérateur. Il l'a trouvé, ô bonheur ! c'est la tendance au progrès. Je n'aime pas la raillerie, mais je ne puis m'empêcher ici de penser à l'opium de Molière : les choses sont, on ne sait pourquoi ni comment: première explication ; elles se transforment par l'effet du temps, et elles progressent parce qu'elles ont une tendance à progresser: seconde et suprême explication de l'univers.
« Sans ce germe fécond de progrès, ajoute l'auteur, le temps reste éternellement stérile. » Et avec ce germe ?... D'où vient qu'il est germe? Qui l'a fait fécond? Sa nature? Mais il n'a pas toujours été, puisqu'il y a eu une période atomique pure, où la mécanique seule régnait, où rien n'était fécond. Si sa nature lui a permis d'être absent du monde un instant, en vertu de quelle loi y a-t-il fait son entrée ?Nous sommes en plein dans l'impossible. Mais ce n'est pas tout. Cette tendance au progrès est fort intelligente ; elle préside à ce développement merveilleux qui part de l'atome pour aboutir à l'univers, à la vie, à la
conscience! Si elle réside dans une intelligence éternelle, antérieure à tout être fini, et réglant d'avance dans le secret de ses conseils l'ordre et la progression des choses, je la conçois : si elle ne réside nulle part, ni dans les forces qui sont aveugles, ni dans un Dieu distinct de ces forces, elle se tient donc en l'air sans raison d'être, sans possibilité 1 C'est une abstraction^ sortie aujourd'hui de votre cerveau, qui aprésidé,ily a des millions de siècles, au développement de l'univers ? Seconde absurdité, qui n'arrête pas M. Renan. Oui, Dieu, l'intelligence infinie, et la force infinie, qui seul peut expliquer pourquoi il y a des êtres, et pourquoi ils sont tels, Dieu ne sera complet que quand la science sera complète ; c'est la pensée qui fait Dieu par morceaux : plus elle abstrait, plus Dieu s'achève. Ou, si vous aimez mieux dire que Dieu est l'absolu et qu'il est complet tout de suite, entendez-le seulement en ce sens qu'il est Je lieu de l'idéal et comme un fond commun où les intelligences partielles vont chercher leurs principes.
Habemus confitentem reum. Voilà sans doute le plus pur panthéisme. Mais peut-être le côté moral ramènera M. Renan à une meilleure vue des choses ? Nullement ; il aborde résolument l'objection de la conscience humaine. c( La conscience est pour lui une résultante, elle disparaît avec l'organisme d'où elle sort;... mais l'âme, la personne doivent être conçues comme choses distinctes de la conscience;... la conscience a un lien étroit avec l'espace... L'âme au contraire, la personnalité de chacun, n'est nulle part... La place de l'homme en Dieu, l'opinion que la justice absolue a de lui, , le rang qu'il tient dans le seul vrai monde, qui est le monde selon Dieu, sa part^ en un mot, de la conscience générale, voilà son être véritable. Cet être moral de chacun de nous est si bien notre moi intime, que
les grands hommes y sacrifient leur vie selon la chair, abrégeant leurs jours et endurant au besoin la mort pour leur vraie vie, qui est leur rôle dans l'humanité. »
Ainsi, la suprême consolation des mourants qui ont souffert pour le devoir, c'est de penser qu'ils vont perdre conscience d'eux-mêmes, et qu'une certaine force qui était en eux va cesser de leur appartenir en propre, pour alimenter le foyer delà vie universelle ! On se rassure en pensant au peu de chances que possède une telle doctrine de gagner les sympathies et de conquérir la direction de l'humanité.
Conçoit-on maintenant ce que peuvent être, dans la bouche de M. Renan, les mots qu'il emploie sans cesse : Dieu, Père céleste, vertu, vie future, immortalité % Le public parfois s'y laisse prendre : il est telle page de la Vie de Jésus ou de saint Paul qui lui semblent une homélie déiste de la plus haute édification. Pur jeu de paroles que .tout cela ! On use de ces termes, parce que la langue humaine n'en a point d'autres pour exprimer ces douces et saintes choses dont le cœur a besoin; mais au fond on n'y croit pas. Dieu est le lieu de l'idéal; le Fère céleste, c'est Vinstinct étrange qui pousse V homme au renoncement, au sacrifice; la vie future, c'est ?20^re part de la conscience générale; la vertu, c'est aussi bien la capitalisation des découvertes que l'humilité et la charité ; et Yimmortalité est d'autant plus certaine que, ne 2;zva?î^p/Ms, nous ne pourrons plus mourir.
Pauvre esprit humain, tu es à plaindre en tes ignorances, mais tu l'es mille fois plus en tes égarements ! Nous venons de voir où le panthéisme conduit un esprit supérieur, en quel dédale il l'engage, à quel esclavage il l'assujettit. Mais quand on pense qu'avant le christianisme ce fut là le suprême effort de la raison humaine ; que sans le Christ nous ne serions pas sortis de ces langes ;
que, de nos jours encore, tous ceux qui veulent secouer le joug de la révélation se condamnent eux-mêmes à se traîner dans l'ornière des vieilles erreurs et à grossir, en plein dix-neuvième siècle, les rangs de l'école d'Elée ou d'Epicure, à la tristesse profonde qui saisit l'âme, il se mêle un sentiment de joie intime et de vive reconnaissance pour le Maître divin qui a illuminé ce monde, et qui, en demandant à la raison le sacrifice de la foi, lui a rendu, dans sa propre sphère, la plénitude de sa force et la dignité de sa nature. Oui, Dieu est Vexisteiice, en même temps qu'il est V idéal ; oui, Dieu est avant le monde, et le monde est de lui par une production libre, et l'ordre du monde, c'est la pensée de Dieu. Oui la distinction est profonde et l'union est intime, et quoi qu'en dise M. Renan, le Jéhovah des prophètes qui gouverne l'histoire, le Père céleste de Jésus qui règne au fond du cœur, le Dieu de saint Paul en qui nous avons l'être, le mouvement et la vie, c'est un seul et même Dieu, principe et fin, type et conservateur du monde, Père des hommes, qu'il a faits à son image; ici-bas témoin et inspirateur de leurs mérites, au ciel, prix de leur vertu et aliment de leur vie pour réternité.
Telle est pour toujours la philosophie véritable. Qui la méconnaît se condamne à se tromper en toutes choses. Les sciences physiques et historiques deviennent entre ses mains des instruments d'erreur ; mais c'est là un abus sacrilège, car elles sont faites pour le service de la vérité. Le christianisme est une idée et un fait ; il a besoin de la philosophie pour analyser l'idée, de l'histoire pour établir le fait. L'avenir de la science chrétienne est donc dans le progrès parallèle de ces deux sciences. Déjà l'histoire est en bonne voie, elle a trouvé sa vraie méthode ; et à côté de ceux qui en abusent, comme M. Renan, pour les besoins d'une thèse désespérée, il se trouve des
esprits plus sûrs qui, comme M. Trognon, savent manier l'arme nouvelle pour le service de la vérité. Que ne pouvons-nous en dire autant de la philosophie ? Egarée sur les pas des rêveurs germaniques, à peine commence-t-elle à revenir aux saines traditions de la métaphysique, et la frivolité des esprits arrête sa marche dans la voie de ce retour. La France, qui a reçu de Dieu le don du bon sens, a su se préserver par instinct des égarements panthéistiques. Puisse-t-elle retrouver en elle-même assez de sérieux et do courage pour remettre en honneur les fortes études philosophiques \ Exoriare aliquis... C'est par ce vœu que nous aimons à terminer ce travail.
UNE xNOUVELLE APPRÉCIATION DES PROVINCIALES^
La Revue des Deux Mondes ^ du 1'^'^ septembre dernier publie sur les Provinciales de Pascal une étude où tout est inattendu, la conclusion, les considérants et, pardessus tout, la signature de l'auteur. Nous savions bien que, comme l'illustre Cauchy était plus fier de son talent d'amateur médiocre sur le violon que de son génie géométrique, Féminent secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences est surtout fier de la culture littéraire qui a contribué à lui ouvrir les portes de l'Académie française. M. J. Bertrand est un curieux de lettres; sa lecture est immense, mais il a dû la commencer sur le tard. Admis à quinze ans à l'Ecole polytechnique, il