Extrait àw Correspondant, n» du 25 septembre
2. En présentant au public les observations qu'on va lire, nous sentons le besoin d'en bien préciser le caractère. Il ne s'agit nullement d'apporter une contribution nouvelle aux savantes analyses par lesquelles les théologiens de tous les temps se sont efforcés d eclaircir les difficiles problèmes de la grâce et ceux de la morale. A peine effleurons-nous, dans une exposition brève et élémentaire, ce qu'ils ont doctement approfondi. Noire but est de mettre les gens du monde à même de comprendre au moins le sens des teimes et l'intérêt des questions. L'oeuvre satirique de Pascal et les commentaires dont elle est l'objet dans le monde des lettres, ayant jeté dans le domaine commun des questions qui sembla^ient réservées aux hommes de doctrine, il y aurait un danger vériiable à laisser s'établir des équivoques et des malentendus dont l'impiété profite et dont la foi du plus grand nombre se scandalise. En dehors de l'exactitude, que nous avons tâché d'observer fidèlement, notre travail n'a donc aucune prétention théologique. [Note de l'auteur.)
n'a certainement pas pu jeter, à l'âge où l'esprit se forme, ces premières assises de littérature et de philosophie sans lesquelles on ne construit plus tard que de branlants édifices. Son nom au bas d'un article sur Pascal n'eût étonné personne, s'il se fût agi de géométrie ; mais il s'agit des Provinciales et c'est l'objet d'un premier étonnement.
Si, continuant de lire ce long morceau à rebours, vous passez de la signature à la conclusion, une seconde surprise vous attend. Cette conclusion est une condamnation sévère de l'immortel pamphlet. Pascal a calomnié les Jésuites : il a concentré sur eux seuls des reproches que mériteraient avec eux, s'ils les méritaient, des théologiens de tous les temps et de toutes les écoles, que dis je ? la Bible elle-même.
Il n'est pas jusqu'à Port-Royal qui ne puisse être, à l'occasion de certains faits que M. Bertrand relate, impliqué dans la même accusation. Cependant les Dominicains et saint Thomas et la Bible et les jansénistes continueront de passer pour de fidèles tenants de l'austère morale, les Jésuites garderont le monopole du relâchement. Sur ce point, les Provinciales ont fixé l'opinion et l'ont fixée dans l'injustice. Cela, dit notre auteur, est malhonnête. « Comment l'imprudent qui, sans être un ami des adversaires de Pascal, oserait, pour rester impartial, reprocher à l'auteur des Provinciales une faute aussi grave contre la justice, serait-il traité par les admirateurs de toute ligne tombée de sa plume ? J'espère qu'on voudra bien me l'apprendre. » L'article finit sur cette sentence rigoureuse.
Jusqu'ici tout va bien. M. Bertrand aborde un sujet qui semblait lui devoir être étranger. Il le traite avec indépendance, il se sépare avec courage de l'opinion vulgaire, injustement ameutée contre les Jésuites. Il fait
cela dans le recueil de M. Buloz, comme pour faire pendant à l'édifiante composition dramatique de M. Georges Duruy : 37 Dieu, ni maître. Rien de plus méritoire, et 31. Renan se trouvera bien dépaysé, la première fois qu'il voudra placer encore ses élégants blasphèmes sous la couverture saumon.
Mais comment le nouveau critique en est-il arrivé là ? Ici nous rencontrons une troisième surprise qui va refroidir notre admiration.
Loin de nous la pensée d'incriminer les intentions de M. Bertrand 1 Xous qui avions commencé la lecture par le commencement (procédé aussi dangereux qu'il est vulgaire , nous avions d'abord éprouvé un sentiment d'indignation. Il nous semblait qu'un grand mathématicien aurait mieux fait de ne point s'aventurer sur le terrain, inexploré pour lui, de la théologie dogmatique et morale, que de fausser tout ce qu'il expose et de profaner tout ce qu'il touche. Nous ressentions, en continuant cette lecture, l'impression douloureuse et irritée d'un croyant dont on insulte les croyances en les dénaturant. C'est seulement au dernier tiers de l'article que les vues édifiantes de M. Bertrand nous sont apparues. Et pour préserver les lecteurs du Correspondant de l'injustice involontaire que nous avions commise, nous avons voulu avant tout rendre hommage à la bonne volonté de l'écrivain. C'est chose faite.
Mais il en est de cette étude critique comme de certains romans à thèse, où la thèse est des plus honnêtes, mais se prouve par des développements qu'on peut qualifier de corrupteurs. Le ciel préserve la morale d'être défendue par de tels avocats !
M. Bertrand commence par exposer la fameuse question de la grâce, qui a passionné le dix-septième siècle. C'est une introduction à l'usage des gens du monde.
UNE XOtVELLE APPRECIATIOX DES PROVINXIALES 267
Pauvres gens du monde : ils ont trouvé un singulier cicérone ! Vient ensuite la question de la morale relâchée et celle du probabilisme. Chemin faisant, on rencontre une singulière apologie de la casuistique et des commentaires absolument inédits sur la nature des péchés mortels et véniels. Tant de scolastique entret elle dans le cerveau d'un professeur de calcul intégral ?
On s'est battu longtemps, il y a deux cents ans, sur la distinction du droit et du fait. Les cinq propositions condamnées sont-elles condamnables ? question de droit. Sont-elles dans le livre de Jansénius ? question de fait.
M. Bertrand veut bien nous accorder l'affirmative sur le fait. L'Église n'a pas condamné des chimères, elle n'a pas vu dans Y Augustinus ce qui n'y était point. Et Pascal ici a manqué de franchise, car il n'a jamais voulu convenir que les propositions s'y trouvassent, et sans cesse il s'appuie sur le livre pour les défendre. On ne saurait mieux dire.
Mais la question de droit \ Xos aïeux y prenaient grand intérêt; nos contemporains n'y entendent rien. Sainte- Beuve a perdu son temps à vouloir les y intéresser. En un tour de main M. Bertrand les catéchise. L homme est sollicité par deux forces contraires, l'attrait du plaisir coupable et la conscience qui le provoque à la résistance. c( Que faut-il penser do cette lutte ? » Voilà la question posée par M. Bertrand.
Selon lui il n'y a que deux réponses : l'une, pélagienne, qui, pour donner tout à la liberté, ôte tout à la grâce ; l'autre, janséniste, qui fait de Dieu le moteur unique et déterminant de la volonté humaine, suppri-
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mant ainsi la liberté et prédestinant celui-ci à la vertu, au ciel, celui-là au péché, à la damnation.
Comme c'est simple ! Vraiment, il n'y a que ces deux doctrines 1 La négation de l'une entraîne l'adoption de l'autre ? Oui, nous dit-on : ce Ces deux principes sont contradictoires ; et Bossuet, qui cependant les tient tous deux jjour vrais, renonce, dans un très beau langage, à l'espoir de les concilier. »
Ainsi voilà qui est convenu : ou l'homme ne relève pas de Dieu dans son action, ou il n'est pas libre. Cette alternative avait échappé aux docteurs de tous les temps. Depuis saint Paul et saint Augustin jusqu'à Banez et Molina, les théologiens des écoles les plus opposées avaient été unanimes à maintenir, — sauf à en expliquer diversement l'accord, — et le domaine de Dieu sur nos actes et la liberté de notre vouloir. Erreur ! ces puissants esprits n'avaient pas remarqué une contradiction qui saute aux yeux d'un mathématicien. Deux principes sont inconciliables, ils s'excluent comme la quadrature exclut le cercle ; Bossuet, le pauvre homme, à la suite de toute la tradition catholique, ne s'en était pas avisé. Il a suffi d'un coup d'œil à M. Bertrand pour mettre ce fait curieux en pleine lumière. C'est ce qui s'appelle l'intuition du génie.
Mais, me direz-vous, pourquoi vous occuper de pareilles impertinences ? Pourquoi ? Parce qu'elles sont de nature à troubler, à égarer plus d'un esprit sincère. De même qu'aujourd'hui un savant renommé aborde intrépidement un sujet qu'il ignore, il ne manque pas de lecteurs frivoles pour lui livrer leur confiance et juger du dogme chrétien d'après l'idée qu'il leur en donne. C'est à ces braves gens que je veux crier : casse-cou.
Qu'ils apprennent donc ceci : c'est que TEglise, en condamnant Pelage, n'a pas légitimé le jansénisme, et
qu'en condamnant Jansénius, elle n'a pas ressuscité le pélagianisme.
D'après la philosophie chrétienne, les causes secondes sont vraiment causes de leurs actes, et parmi elles il s'en trouve qui en sont les causes autonomes, libres et responsables. Mais les unes et les autres restent soumises à l'action transcendante de la cause première, qui les compénètre dans le fond de leur être et les supporte dans leur opération.
Dans l'ordre purement naturel, cette influence de la cause première porte le nom de concours divin. L'économie surnaturelle une fois admise, il ne s'agit plus seulement pour la créature libre de faire des actions morales, il lui faut en faire de méritoires qui l'acheminent à la béatitude, à la vision intuitive de l'essence divine. Le concours du Créateur doit alors revêtir une qualité surnaturelle comme l'opération qu'il seconde, comme la fin vers laquelle il conduit. Ce concours surnaturalisé reçoit le nom de grâce, parce qu'il appartient à un domaine où Dieu fait tout à titre gracieux^ n'étant point obligé d'accorder à un être des biens qui dépassent sa nature.
La question du concours soulève une série de problèmes philosophiques qui se retrouvent en théologie dans le Traité de la grâce.
Comment cette action transcendante de Dieu s'exercet-elle sur la cause libre ? Est-ce du dehors, par manière d'attrait, comme le veut l'école augustinienne^ suivie en ce/a, mais en cela seulement, par Jansénius? Est-ce du dedans, en modifiant l'agent dans le fond de lui-même, comme le veut, avec saint Thomas d'Aquin, toute l'école du moyen âge ?
Ce n'est pas tout : l'action divine prévient-elle l'opération humaine, appliquant la puissance à l'acte qu'elle
produit? Alors le souverain domaine de Dieu est sauvegardé avec surabondance ; on voit moins clairement comment la liberté humaine s'en accommode; toutefois il ne faut pas oublier que nous touchons ici aux profondeurs d'un mystère qui est celui de la raison aussi bien que celui de la foi : comment une cause seconde peut-elle être cause en même temps que causée'? Cela reste obscur et certain tout ensemble, quand il s'agit d'une cause fatale. S'agit-il d'une cause libre, je veux bien que ce soit plus obscur encore : pourquoi cela serait-il moins certain? — Yous venez d'entendre l'école thomiste.
L'école molinisteest plus désireuse de mettre en sûreté le libre arbitre de l'homme que la souveraineté de Dieu, laquelle, pensent ces docteurs, se défendra bien toute seule. Alors apparaît, au xvi'' siècle, la théorie de l'action di\ine simplement concomitante, qui ne s'applique qu'à la puissance d'agir, la fortifiant pour bien faire et la laissant à elle-même au moment où elle passe à l'acte. La Compagnie de Jésus est restée fidèle à cette doctrine.
Un troisième problème est celui de la prescience divine dans ses rapports avec la liberté. Les solutions propres aux diverses écoles sont solidaires du système adopté touchant l'efficacité du concours. Si la grece est prévenante et efficace par elle-même. Dieu connaît nos actes libres dans ses propres décrets; si la grâce est seulement concomitante et reçoit son efficacité dernière de notre fidélité, il faut recourir, pour expliquer la prescience, à diverses hypothèses dont le détail nous mènerait trop loin et dont la plus célèbre, appelée congruisme, a pour auteur l'immortel Suarez.
La série de ces graves problèmes se clôt par le plus épineux de tous, celui de la prédestination : il se résout différemment suivant l'idée qu'on se fait de la nature du concours divin. Pour les thomistes, la prédestination au
ciel est antérieure à la prévision des mérites ; pour les molinistes et les congruistes, elle est postérieure.
Yoiià clans quelles limites se meut la liberté des opinions entre catholiques. Ces limites sont précises et si, dans l'ardeur des disputes qui ont rempli trois siècles, les écoles antagonistes ont eu souvent la tentation de se jeter les unes aux autres les reproches que M. Bertrand distribue avec tant de facilité, si les molinistes ont eu sur les lèvres l'épithète de prédestinatiens à l'adresse des Jacobins, si ceux-ci ont été bien près de répondre à cette qualification par celle de semi-pélagiens, le Saint-Siège a pesé de toute son autorité pour arrêter ces excès, pour obliger les adversaires à se respecter dans une soumission commune aux principes de la foi.
Ces principes sont les suivants : dans Tordre de la nature, la créature libre ne peut rien faire sans le concours divin ; dans l'économie du salut, le chrétien ne peut rien faire de méritoire sans la grâce. La grâce respecte la liberté. La liberté s'accorde avec la prescience de Dieu. Les élus sont prédestinés au ciel. Il n'y a pas de prédestination à l'enfer. La grâce suffisante pour bien faire n'est refusée à personne. Dieu ne commande rien d impossible. Nul ne sera damné que par sa faute.
M. Bertrand devait savoir ces choses ou renoncer à en écrire. Il les ignore et il écrit ceci : « Si l'homme est libre, si, maître de ses actions et de sa volonté, il dispose à sa guise de la résistance pour l'égaler à la tentation, Dieu n'intervient que pour juger. La grâce n'existe pas. C'est la doctrine stoïcienne, c'est aussi celle de Pelage, qui n'en disconvient pas. »
Et le lecteur crédule ajoutera tout bas : c'est aussi celle des Jésuites, qui en disconviennent. Eh bien ! non, cela n'est pas; et j'appelle coupable la présomption ignorante qui accrédite de pareilles méprises.
Décidément son excursion à travers le dogme de la grâce n'a pas réussi à M. Bertrand. Ya-t-il se dédommager dans le champ de la morale? Voyons un peu.
Il s'agit, ne l'oublions pas, de critiquer les Provinciales. Pascal a dû son immense succès à la puissance de son ironie, au prestige de son style, à Fart incomparable qu'il possède de mettre ses adversaires dans leur tort et, comme on dirait aujourd'hui, en fâcheuse et ridicule posture. Mais la bonne foi souffre trop souvent de l'emploi de ces procédés habiles, et si jusqu'à présent les amis des Jésuites avaient été seuls à le lui reprocher, M. Bertrand, qui n'est pas de leurs amis, vient aujourd'hui à la rescousse et dit son fait au calomniateur. L'entreprise est excellente. Seulement il faudrait savoir de quoi l'on parle.
Tout d'abord, Pascal a outré la morale. — D'accord, mais en quoi? — En ceci surtout, nous dit-on, qu'il a mis partout le péché mortel. Or, le péché mortel, c'est le péché extérieur, consommé au dehors ; la morale défend aussi le péché intérieur, le péché de désir; malheureusement, celui-ci est à peu près inévitable à l'humaine faiblesse. « Jansénius a raison de dire que quelques commandements sont impossibles au juste. »Ce sont les commandements qui pénètrent dans les secrets du cœur. A ces fautes presque fatales il convient de réserver l'indulgence de l'Eglise, écho de l'indulgence de Dieu.
Telle est, à peu près, la théorie de M. Bertrand, autant du moins qu'il est possible de dégager une théorie d'un amas d'anecdotes, d'historiettes et de cas de conscience, tirés des Provinciales ^ei qui se suivent sans lien apparent,
avec une intention vague de prouver quelque chose. Mais, n'en déplaise au savant algébriste, le caractère du péché mortel se tire de tout autre chose que de sa consommation au dehors. Il y a des péchés extérieurs qui sont véniels, des péchés mortels qui restent au dedans de l'âme. Le péché est un acte libre et conscient accompVi contre la loi de Dieu; si la matière du précepte violé est grave, si l'advertance est suffisante, si le consentement de la volonté est parfait, la faute est grave elle-même et, comme elle a pour effet de tuer dans l'âme du pécheur la vie de la grâce, on l'appelle mortelle, parce qu'elle est comme un suicide spirituel. Or, ces conditions peuvent se rencontrer dans le domaine des actes intérieurs. Le désir est un mot à double sens : il peut exprimer ou la simple passion, la convoitise de l'appétit naturel, ou l'adhésion de la volonté libre à cette convoitise. Dans le premier cas, il y a simple tentation; dans le second cas, il y a péché. Et si l'objet du désir est une faute grave, comme serait l'adultère, l'homicide, un vol important, la faute est grave et mortelle, même si l'effet extérieur ne suit pas. Sans doute, il est parfois malaisé de discerner, sur les confins de l'appétit naturel et du libre vouloir, la part exacte de la responsabilité morale; mais, le plus souvent, la conscience ne s'y trompe pas. Une âtne vertueuse peut être agitée de passions violentes : elle y résiste et se sent fidèle, parce que sa tentation lui déplaît ; elle y succombe intérieurement et se sent coupable, parce qu'elle a prononcé sans paroles l'acquiescement volontaire au mal qui la sollicite. Ce qui est impossible aux justes comme aux pécheurs, c'est de ne jamais éprouver ces attraits du vice; mais ce n'est pas là ce qui rendra Dieu complice de leur faute, parce que, jusqu'ici, il n'y a pas de faute. Un enfant du catéchisme, récitant la définition vulgaire du péché mortel, résoudrait aisément ce problème. M. Bertrand,
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<]ui a oublié son catéchisme (l'a-t-il jamais su?), s'y est embrouillé. C'est dommage.
Il commet une autre confusion non moins étrange. Le reproche que fait Pascal aux confesseurs Jésuites, c'est de se montrer trop faciles dans l'absolution des pénitents. M. Bertrand prend leur défense, en essayant de montrer que les fautes qu'ils pardonnent ne sont pas toujours mortelles. C'est bien de cela qu'il s'agit! Est-ce donc que l'absolution est réservée aux fautes légères, la rigueur aux péchés graves? Nullement; et ce n'est pas à l'énorraité du crime que doit regarder le confesseur pour décider s'il exercera le pouvoir de lier ou celui de délier, c'est à la disposition du pénitent, à la qualité, à l'intensité de son repentir et de son bon vouloir. Un scélérat a commis d'abominables forfaits, il s'en accuse sincèrement, il les pleure amèrement, il est résolu à les réparer; il mérite sans doute une pénitence satisfacloire proportionnée à la gravité de ses fautes, mais il a droit à l'absolution. En la lui déniant, les confesseurs jansénistes faussaient l'institution de miséricorde dont le prêtre est le dispensateur et qu'il ne lui appartient pas d'appliquer arbitrairement. Dieu seul sait ce que leur usurpation cruelle sur les prérogatives de l'éternelle justice a fait de ravages dans l'Église et quelle part elle a eue dans l'extinction de la foi, dans l'amoindrissement de la vie chrétienne au sein de la France croyante des deux derniers siècles. Le pécheur à qui il faut refuser l'absolution, c'est celui qui raconte ses péchés plutôt qu'il ne les accuse, celui qui ne donne pas de signes de repentir, celui qui paraît disposé à retomber dans ses premières fautes, celui qui refuse de rompre avec l'occasion prochaine^ méconnaissant en matière de morale l'axiome partout véritable : Qui veut la fin veut les moyens. Encore est-il plus exact de dire qu'à celui-là il convient non de refuser,
mais de différer l'absolution. C'est ce que l'Écriture appelle retenir les péchés, tenir le pardon en suspens jusqu'à ce que les dispositions du sujet s'améliorent, jusqu'à ce que de pécheur il devienne vraiment pénitent.
Cela encore est évident. Autrement l'absolution serait réservée aux fautes légères qui peuvent être effacées sans elle ; à l'égard des péchés graves, elle serait à la fois le moyen nécessaire et îe moyen prohibé du pardon. Un enfant, je le répète, ferait cette réponse : elle a échappé à M. Bertrand.
Quand on n'est pas plus sûr des principes élémentaires d'une science, comment ose t-on en aborder les plus difficiles applications? C'est pourtant ce que fait notre auteur, en suivant Pascal dans sa critique de la casuistique et dans celle du probabilisme.
La casuistique ! C'est, pour les oreilles mondaines, un mot malsonnant. Pascal est pour beaucoup dans le discrédit où elle est tombée. C'est, depuis les Provinciales, une antithèse classique et communément acceptée que celle qui oppose la casuistique à la morale comme l'abus à l'usage, comme la caricature au modèle. Il nous souvient encore de l'effarement où M. Paul Bert jeta un jour nos députés catholiques lorsque, pour préparer l'opinion à des lois de proscription, il vint à la tribune parlementaire rééditer, avec moins d'esprit, mais avec non moins d'art et plus de haine, le perfide réquisitoire de Pascal contre les casuistes. Il citait tout au travers, comme fait encore M. Bertrand, une série de solutions bizarres données par les théologiens aux questions
morales les plus diverses. Parmi ces solutions, quelquesunes étaient vraiment scandaleuses, mais, en y regardant de plus près, on trouvait qu'elles avaient été condamnées par le Saint-Siège ou... travesties par l'artifice d'un sophiste habile à mutiler les textes; d'autres, le plus grand nombre, étaient parfaitement honnêtes et justes, encore que singulières assez souvent par le choix des hypothèses. N'importe : l'effet produit en bloc était un scandale, et les amis des Jésuites, leurs élèves, leurs défenseurs, qui siégeaient à droite, n'en pouvaient croire leurs oreilles ; ils criaient : Ce n est pas possible, et quand l'orateur réitérait sa lecture, ils demeuraient confondus. Il leur manquait, même à ceux-là, ce qui manque bien davantage à M. Bertrand, de comprendre le rôle légitime de la casuistique, ses limites et ses dangers.
Un casuiste est un théoricien de la morale qui passe à l'application. 11 se place en présence de faits réels ou en face d'hypothèses, et il décide ce qu'il en faut penser au point de vue de la conscience, ou encore quelle conduite devrait tenir le confesseur à qui pareille espèce serait posée au saint tribunal. Dans le premier cas, il dit : ceci est légitime ou coupable, gravement ou légèrement coupable. Dans le second cas, il indique au confesseur ce qu'il devra répondre au pénitent, ce qu'il en devra exiger sous peine de refus d'absolution. Je le demande à tout homme de bonne foi : est-ce là rabaisser ou fausser la morale? N'est-ce pas, au contraire, l'honorer en reconnaissant sa valeur pratique, sa vertu directive pour la conduite de la vie ? Et si tel est le rôle de la casuistique, en quoi mérite-t-elle d'être appelée une corruption de la morale?
Ah ! je sais des gens qui ne font jamais de casuistique! Ce sont ceux qui ne s'embarrassent guère de la loi de Dieu. Dans toute action qui s'offre à faire, ils escomptent
rapidement le profit ou la perte, la louange ou le blâme des hommes, le plaisir ou la peine; si la balance est favorable, ils passent outre et, l'action une fois faite, se gardent bien de descendre en eux-mêmes pour écouter la voix intérieure et lui demander si elle approuve ou condamne. Pour ceux-là point de cas de conscience : tout est permis qui profite et réussit. Voilà leur morale pratique. Elle les met fort à l'aise pour se montrer sévères à l'égard des casuistes, ce qui ne les empêche pas, à leurs heures, de reprocher à l'Évangile ses insupportables rigueurs. On les entend tour à tour déclamer contre les Jésuites et dire à la jeunesse que c'est une grande vanité que la prétention d'être chastes; prendre parti pour Port-Royal et préconiser, l'instant d'après, la morale évolutionniste qui donne raison à tout ce qui arrive.
Le juge soutenait qu'à tort et à travers
Oa ne saurait manquer, condamnant un pervers i.
M. Bertrand n'est pas de cette bande. Mais je m'étonne d'autant plus qu'il s'oublie jusqu'à dire : « La casuistique est un mal. Tous les esprits honnêtes et droits en conviennent. Les casuistes en tombent d'accord ; mais la malice des hommes et la prétention de les diriger rend ce mal nécessaire. Les confesseurs au moins n'en doutent pas, et ceux qui font la guerre aux casuistes la déclarent à la confession. »
Autant de mots, autant d'erreurs.
Non, la casuistique n'est pas un mal, il n'y a de mauvais que ses abus, car on abuse des meilleures choses.
Donc elle ne peut pas être un mal nécessaire , et les casuistes ne conviennent de sa malice que quand l'usage tourne à l'abus.