La Fontaine^ Fables^ livre I<"", fable xxv
C'est contre l'abua que Bossuet a prononcé les belles paroles, encore qu'un peu outrées, que M. Bertrand cite avec amour.
Enfin si les confesseurs sont plus convaincus que personne de la nécessité de la casuistique, c'est parce qu'ils y voient, non point un mal inévitable, mais l'indispensable condition d'un ministère saint et vénérable.
Remarquons en passant cette petite incise : la prétention de diriger les hommes. Voilà, selon M. Bertrand, une des causes du mal. Et en effet, s'il n'y avait pas de confesseurs, il n'y aurait plus de confession; s'il n'y avait pas de confession, il n'y aurait plus de péchés ; du moins on ne s'apercevrait pas qu'il y en a, et le monde serait bien plus édifiant. Comment donc ! il n'y a qu'à se rappeler ce qu'il était avant le christianisme : une bergerie, n'est-ce pas?
Ces prémisses posées, M. Bertrand s'engage avec Pascal dans le labyrinthe de la casuistique des Jésuites ; non pas qu'il donne gain de cause à l'auteur des Provinciales ; c'est tout le contraire : il se propose de le prendre en défaut. Mais le procédé employé est étrange : il consiste uniformément à montrer dans les solutions qui paraissent trop larges une exception, pratiquement utile et même nécessaire, aux règles absolues de la morale. Quand Pascal se scandalise, on lui répond : vous avez raison, mais il ne faut pas avoir raison jusqu'au bout, il faut donner un peu de marge à la conscience humaine, sans quoi elle éclatera. Pauvre système de défense ! et que les Jésuites seraient à plaindre, s'ils n'avaient pas d'autre sauvegarde ! Il semble vraiment que la morale éternelle ressemble à ces lois mal faites qui s'élaborent à la hâte dans un parlement ignorant et que les magistrats ne peuvent jamais appliquer sans y faire de furtives retouches! Mais non, mais non, ce n'est pas cela. La
morale a toujours raison, et pour s'en convaincre, il suffit de parcourir, — fastidieux travail, — Tincohérente série de cas que le critique fait défiler sous nos yeux.
Il y en a de toutes les sortes, et comment les apprécier sans les reproduire? Il nous faudrait alors copier ici vingt pages de la Revue des Deux Mondes et accompagner chaque citation d'un commentaire ^ Mais nous écrivons pour ceux, qui ont lu ces pages, qu'elles ont étonnés, troublés peut-être, et nous les invitons à les relire en s'éclairant des règles d'appréciation que nous allons énoncer.
Tout d'abord, il y a beaucoup de ces solutions soidisant scandaleuses qui sont parfaitement légitimes. Souvent, j'en conviens, le sujet est scabreux, et mieux vaudrait, assurément, laisser ces choses-là à leur place, dans des ouvrages techniques écrits en latin pour les hommes que leur profession sacrée oblige de manier les plaies des consciences, plutôt que de les jeter en pâture à la curiosité malsaine des lecteurs d'un pamphlet. Autant faudrait-il dire des livres de médecine dont on aurait tort, évidemment, de découper certains chapitres pour les servir en feuilletons. Si cette indélicatesse a été commise, que le reproche en retombe sur celui qui l'a commise, sur l'auteur des Protunaa/e5. Mais du moment qu'on veut réveiller ces querelles, nous ne pouvons pas laisser dire que les casuistes ont trahi la cause de la morale quand ils font, entre les sentiments et la volonté, une distinction nécessaire. Un bénéficier dont le bénéfice est grevé d'une rente viagère trouve la charge lourde.
1. Ce ti'avail -a élé fait par M. le chanoine Maynard, édition commentée des Provinciales, Firmin-Didot, 1831, aujourd'hui Retaux- Brav, 82, rue Bonaparte. Ceux qui veulent lire les Provinciales en connaissance de cause doivent recourir à cette savanîe édition.
« Ce vieux chanoine vit bien longtemps, dit-il ; heureusement que les souhaits ne tuent pas ! Il serait en danger. » Là-dessus, il va se confesser et son confesseur ne le trouve pas coupable. Pascal en est indigné et M. Bertrand pense que c'est mal, en effet, mais qu'il faut bien passer quelque chose à la faiblesse du cœur humain : « C'est lui qui est horrible, dit-il, ce n'est pas Escobar. » Passe pour le cœur humain ; avouons qu'il est parfois horrible, parfois sublime en ses mouvements spontanés. Mais ce n'est pas du cœur humain qu'il s'agit, c'est de la volonté humaine ; on ne se confesse pas de ses passions, on se confesse de ses actes; et si le bénéficier dont il s'agit s'est contenté d'éprouvé?- ce désir sans l'approuver ^ Escobar a raison de le déclarer innocent. Tout pareil est le cas de ce fils qui, libre enfin d'épouser la femme qu'il aime, n'est pas assez triste de la mort de son père parce que cette mort a levé l'obstacle. Ce sont là de mauvais sentiments dont on rougit. Le monde, qui se paye d'apparences, n'en pardonne pas l'aA^eu. Dieu, qui est juste, ne reproche à l'homme que ce qui relève de sa liberté.
Voici un malheureux prêtre qui s'accuse d'une faute énorme. Il s'en repent amèrement, il acceptera la sentence de son confesseur. Mais il a charge d'âmes, il doit sa messe à son peuple. Le confesseur le traite avec sévérité, puis l'absout et l'engage à monter à l'autel. Pascal voudrait qu'on imposât au coupable la longue pénitence des anciens temps. Affaire de discipline et non pas de morale. Qu'on ramène, si l'on peut, toutes les exigences de la pénitence canonique; et si on ne le peut pas, qu'on ne blâme pas le confesseur qui a pourvu charitablement à la réconciliation du prêtre et aux besoins du peuple. « L'indignation de Pascal est sincère et juste », dit M.Bertrand ; et aussitôt après, il montre assez bien qu'elle n'est pas juste.
D'autres cas sont plus délicats. Un chrétien se rend à la messe le dimanche avec l'intention de contenter un désir qui n'a rien de surnaturel : satisfait-il au précepte? Oui, dit le Jésuite. Et les rigoristes de se voiler la face. De quoi s'agit-il pourtant? Du précepte qui oblige d'entendre la messe le dimanche, non de celui qui oblige à être réservé dans ses regards. Le chrétien dont il s'agit a-t-il manqué au second ? C'est possible, et s'il l'a fait, il a péché. Mais cela l'empêche-t-il d'avoir satisfait au premier? Faut-il qu'il entende une seconde messe parce que la première ne compte pas? Voilà la question posée et, quoi qu'en dise Pascal, elle a été bien résolue.
Que dire des femmes qui portent des bijoux! Certes, elles en abusent fort souvent. Faut-il cependant déclarer qu'elles n'en portent jamais sans pécher l Pascal le voudrait, Lessius n'en est pas d'avis. Qu'en pensent nos modernes moralistes?
Je viens de citer cinq cas innocents; j'en pourrais reproduire dix autres. Oui, le plus souvent, les solutions dont s'indigne l'auteur des Provinciales sont ou les seules justes ou telles du moins qu'on les puisse honnêtement adopter. Il suffit, pour le reconnaitre, de les interpréter de bonne foi dans le sens de leurs auteurs, sans parti pris de défiance, sans recherche du scandale ^
Au pôle opposé, je trouve, dans la revue que passe M. Bertrand, un petit nombre de solutions vraiment immorales. Formulées en propositions générales, elles ont été condamnées par le Saint-Siège. Depuis leur condamnation, un seul auteur catholique, jésuite ou autre, les a-t-il soutenues? Voilà ce qu'on devrait nous dire. On s'en gardebien^ Parmi ces propositions censurées, je