‹ Mélanges (volume 3)Chapitre 31 sur 44 · Ro7n., XIV · texte numérisé non relu

Ro7n., XIV

hésite souvent, elle est douteuse. Tel contrat, telle opération commerciale, tel moyen de sauvegarder mes intérêts dans une situation difficile, sont-ils légitimes? Les plus habiles et les plus honnêtes sont embarrassés pour en décider. Voici le second principe : // nest jamais permis d'agir avec une conscience douteuse. Q\ie faire alors? Il faut éclaircir le doute, il faut se faire une conscience certaine, se former la conscience.

Quelquefois, souvent même, il suffira pour cela de réfléchir, de se placer dans un état d'esprit désintéressé et d'écouter la voix intérieure. La conscience se forme alors par elle-même, par le dedans. Et, une fois formée, il faut la suivre.

D'autres fois, ce procédé d'examen ne suffit pas à dissiper le doute. Alors on met en parallèle les deux partis à prendre, celui qui paraît le plus sûr parce qu'il est le plus favorable à la loi restrictive, celui qui paraît le plus avantageux parce qu'il accorde plus à la liberté. L'un et l'autre peuvent se défendre par des raisons plausibles : on peut prouver, plus ou moins bien, leur légitimité, ils sont prouvables, probabiles , comme deux causes adverses dans une même affaire judiciaire.

Je suppose qu'un examen sincère n'aboutisse pas à démontrer la supériorité absolue, péremptoire, de l'une des deux solutions sur l'autre; va-t-on obliger l'honnête homme dont il s'agit à se réfugier dans l'abstention? Il ne le pourra pas toujours; quelquefois l'alternative est inévitable. Et, d'ailleurs, de quel droit, à défaut d'une certitude objective inaccessible, lui interdirait-on de se contenter de la probabilité? N'est-ce pas là une ressource ordinaire dans les difficultés des choses humaines?

Il se décidera donc. Si l'on veut qu'il opte invariablement et dans tous les cas pour le parti le plus sur, pour celui qui restreint sa liberté au profit de la loi, si

MELANGES THEOLOGIQrES

peu probable que soit cette solution, si fortement appuyée que soit l'opinion contraire, c'est le tiitiorisme, doctrine excessive, condamnée par l'Eglise \ sauf dans le cas unique où l'hésitation porte sur la validité d'un sacrement; car alors l'Eglise veut qu'on aille toujours au plus sur, pour ne pas exposer les fidèles à la privation de l'effet sacramentel.

Si l'on veut que le parti le plus sûr ne puisse être déserté que si l'autre est plus probable, et que, dans l'hypothèse d'une probabilité égale de part et d'autre, on doive toujours opter pour la loi, c'est le 2>robabiliorisme, doctrine libre, commune en France dans les deux derniers siècles, mais qui n'a jamais été commune dans rÉglise et que l'autorité de saint Alphonse de Liguori a beaucoup contribué à discréditer.

Si l'on veut qu'une probabilité égale en faveur des deux hypothèses permette d'opter pour celle qui profite à la liberté, c'est Véqui-probabilisme, doctrine très solidement appuyée et qui a pour elle, entre autres patrons, le grand docteur que nous venons de nommer.

Si l'on soutient enfin qu'une probabilité moindre, une probabilité quelconque, pourvu qu'elle soit réelle, suffise à légitimer la solution favorable à la liberté, c'est le probabilisme pur, appelé aussi minus-probabilisme, système qui a pour lui des autorités considérables, mais que saint Alphonse estimait trop large.

Maintenant, comment apprécier, comment peser les probabilités respectives des deux partis à prendre?

On peut le faire par soi-même, si l'on croit avoir assez de lumières pour instituer seul cette comparaison. Et alors, n'en déplaise à Vinet et à M. Bertrand, le probabilisme n'est pas la préférence donnée à Vautorité sur la

1. Xo7i licet seqiii opinlonem inter probabiles prohahilissimam (proposition condamnée par Alexandre VII).

conscience individuelle, aux personnes sur les idées, aux hasards des rencontres sur les oracles de la conscience. Il est l'un des moyens, le seul accessible pour le moment, de dissiper le doute moral et de former la conscience individuelle.

Si l'appréciation personnelle ne parait pas assez sûre^ il est naturel et légitime de recourir à l'autorité. Et comme les espèces morales se reproduisent avec une certaine uniformité, comme un grand nombre d'entre elles ont été étudiées par les moralistes, lesquels ont donné des principes de solution, celui qui doute fait bien de chercher auprès des maîtres la lumière qui lui manque. S'il ne les trouve pas d'accord, un nouveau doute surgit dans son esprit : Qui faut-il croire? Celui qui donne la solution la plus dure? C'est letutiorisme en matières d'autorités. Celui qui. Jouissant d'un plus grand renom de science, de sagesse, de vertu, confère à ses conclusions une probabilité extrinsèque plus grande ? C'est le probabiliorisme, en matière d'autorités. Peut-on, entre deux autorités d'égal poids, invoquer au profit de la liberté celle qui lui est le plus favorable? C'est Véqui-probabilisme en matière d'autorités. Enfin suffira-t-il qu'un ou plusieurs docteurs aient approuvé une solution large sans être condamnés par l'Eglise, pour que l'homme qui doute se couvre de cette décision, encore que combattue par des enseignements qui paraissent plus graves? C'est le probabilisme pur en matière d'autorités.

Même dans ce cas, peut-on dire que le probabilisme sacrifie à V autorité^ à l'opinion, aux hasards des rencontres^ les oracles de la conscience individuelle? Nullement. Il s'agit toujours d'éclaircir un doute, de faire cesser l'hésitation de la conscience individuelle. On n'y a pas réussi par l'examen direct; on essaye d'y parvenir par le conseil des sages. Quel que soit le critérium, large ou étroit,

qu'on applique pour apprécier la valeur relative de ces conseils, on tend à se former une conviction personnelle. Quand on y est parvenu, on la suit de bonne foi.

Notre intention n'est pas de reprendre ici la comparaison des différents systèmes énumérés plus haut, qui se partagent l'adhésion des moralistes. Nous avons vu que le tutiorisme est condamné. Les applications extrêmes du probabilisme pur le sont aussi, sous le nom de laxisme ^ Entre ces limites fort larges, la discussion reste ouverte dans les écoles. Pascal et les jansénistes avaient bien le droit de combattre par des raisons le probabilisme pur et même l'équi-probabilisme. Ce qu'ils ne pouvaient faire honnêtement, ce qu'ils ont fait avec impudence et perlidie tout ensemble, c'était de présenter le probabilisme comme une invention arbitraire, faite pour jeter dans la la morale un principe inutile de relâchement, pour embrouiller les questions claires et substituer aux données certaines de la conscience de scandaleuses subtilités. Non, les questions que soulève le probabilisme ne sont pas claires ; non, la considération de la prolahilité, en présence du doute moral, n'est pas inutile et oiseuse. Ce n'est pas pour dispenser 1 homme de suivre une conscience formée que d'illustres docteurs ont institué ces distinctions délicates, c'est pour l'aider à résoudre des difficultés trop réelles, alors qu'il ne sait pas lui-même comment former sa conscience.

Relisez maintenant la longue citation que M. Bertrand emprunte à la cinquième lettre Provinciale^ et dites si le bon sens, la raison, la bonne foi, ne sont pas avec le Père que Pascal veut rendre odieux et ridicule. Sans doute on

1. Generatiin, dum de prohabilitate sive extrinseca. sive inlrinseca, quautumvis lenul modo a prohabilitis finibus non exeatuvt confisi aliquid agimus, semper pnidenler agimus (3^ proposition condanmcc par Innocent XJ}.

il peut taxer de relâchée la doctrine qu'il formule ainsi :

l\ « Tout homme peut suivre avec sûreté quelque opinion

Ij qu'il voudra, pourvu qu'elle soit de quelque grand doc-

i) teur. » Mais le Père n'a-t-il pas cent fois raison d'ap-

;ii prouver cette proposition de Sih'estre Prieras, répétant

f après le Panormitain (qui n'est pas Jésuite) : « Celui qui

jl suit l'opinion de quelque grand docteur sans l'avoir exa-

d- minée fort exactement et à qui, depuis, elle paraît

6 fausse, est excusé de péché tandis qu'elle n'a point paru

ij; fausse ? » Et cette autre formule : a II est permis de

Il suivre une opinion tout ensemble et moins probable et

î moins sûre, en quittant ce qu'on croit être plus probable

j' et plus sûr? » C'est le probabilisme pur. Encore une fois,

attaquez-le par des raisons; il se défendra de même. Mais

crier au scandale, est-ce bien nécessaire? Et en rendre

les Jésuites responsables, alors qu'on écrit soi même

cette phrase : « Ainsi décident xMedina et Banez >;,

sachant que Médina et Banez sont deux Dominicains, que

le second est considéré comme l'une des lumières de son

ordre et le plus redoutable adversaire des Jésuites sur la

question rie la grâce, est-ce bien honnête?

Et ceci maintenant : « Si l'opinion du confesseur ne plaît pas au pénitent et que ce qu'il a fait puisse se faire, comme étant approuvé de plusieurs bons auteurs, ce serait une extravagance et une grande arrogance au confesseur de refuser de l'absoudre parce qu'il n'est pas de son avis? » N'en déplaise à Pascal, c'est la raison même, et le confesseur qui prétendrait se servir du refus d'absolution pour imposer au pénitent sa propre opinion dans une question controversée, ne commettrait pas moins qu'un scandaleux abus de pouvoir.

' Et ceci encore : « Quand, hors de la confession, un théologien est consulté, si les opinions sont contraires... et quand lui-même serait dans l'opinion la plus probable,

il ne peut pas obliger à la suivre celui qui le consulte, mais il doit simplement lui exposer son avis, en l'avertissant cependant qu'en faisant le contraire, il ne péchera point, parce qu'il y a plusieurs docteurs qui croient la chose permise? » Pascal n'en revient pas. Moi, je trouve ce théologien fort sensé : j'ajoute seulement que le consultant ne sera en sûreté de conscience que s'il arrive à conclure de tout cela avec certitude qu'en fin de compte il peut garder sa liberté.

On l'a remarqué souvent : rien n'est faux, rien n'est dangereux comme les solutions simplistes, parce que la réalité est complexe. Cherchez derrière les ironies de Pascal ce qu'elles peuvent contenir de doctrine : toutes les fois que le probabilisme est en cause, vous trouverez le probabiliorisme ; mais quand l'opinion la plus probable est favorable àla liberté, c'est le probabiliorisme que Pascal condamne et il aboutit à cette doctrine extrême, injuste, tyrannique et anti-humaine qui s'appelle le tutiorisme.

Il fallait entrer dans ces détails pour faire toucher du doigt les difficultés de semblables controverses. M. Bertrand s'est engagé dans ce dédale avec l'honnête propos d'excuser les Jésuites. Son meilleur argument consiste à montrer que le probabilisme a bien dautres patrons et qu'en prenant les Pères de la Compagnie pour têtes de Turcs,YB.n.iQViv àQS Provinciales ^Q procure des faciles et amusants triomphes au grand détriment de la justice et de la bonne foi^ C'est à merveille, mais il y avait autre chose à dire et, avant tout, il importait de savoir de quoi il est question en tout ceci.

1. Il aurait pu ajouter que le prohahiliorisme a été soutenu avec force par un bon nombre de théologiens jésuites, notaaiment par Gonzalès, général de la Compagnie ; car, contrairement au préjugé qui représente les Jésuites comme une troupe asservie à un mot d'ordre uniforme et tyrannique, les opinions théologiques les plus diverses comptent parmi eux des partisans convaincus.

Nous terminerons cette rapide analyse par deux réflexions, dont l'une concerne l'auteur de l'article, l'autre, l'auteur des Provinciales.

L'auteur de l'article a voulu bien faire, il a cru bien faire, mais, pour traiter les questions théologiques qu'il abordait, il lui manquait la théologie, et, pour parler avec convenance des choses saintes, il lui manquait la foi. Certes, la cause des Jésuites nous est chère, mais l'honneur de TÉglise, mais celui de la parole de Dieu, nous tiennent encore plus au cœur, et nous trouvons que c'est une fâcheuse manière de justifier les moralistes calomniés par Pascal que de dire : Oui, ils ont dit des énormités, mais saint Thomas, les Pères, les Papes et la Bible les avaient dites avant eux.

C'est pourtant ce qui arrive à M. Bertrand. Les plaisanteries — renouvelées de Voltaire — sur Abraham, dont la conduite en Egypte est rapportée, mais non louée dans l'Écriture; son exégèse de la sentence évangélique : Prêtez sa72S esiooir de retour, où il refuse, on ne sait pourquoi, de voir un simple conseil; les maximes scandaleuses que, pour en décharger les Jésuites, il attribue au bienheureux Pape Urbain Y, au Corpus juris canonici, à saint Thomas d'Aquin, et que sa manière d'en parler le convainquent tout simplement de n'avoir pas comprises; enfin ses théories étranges sur le péché mortel, sur la casuistique, sur la confession, sur les capitulations de conscience inévitables à qui veut diriger les hommes, tout cela n'est pas bien sérieux et ce n*est pas du tout chrétien; et, s'il fallait choisir, j'aimerais mieux du Pascal tout pur.

C'est à regret qu'on se A^oit obligé de s'exprimer si sévèrement sur le compte d'un homme considérable et bien intentionné, qui a cru faire merveille en donnant au grand public le fin du fin touchant les Provinciales. Mais, aussi, rien ne l'obligeait d'entreprendre cette tâche. En le faisant sans plus de préparation, il s'expose à voir retourner contre lui la piquante anecdote, qu'il conte si bien, de ce voyageur, fort versé dans les choses mathématiques, qui, entendant parler à Avignon du château des papes, s'écriait : « Des papes à Avignon? Depuis quand? S'il y en avait eu, cela se saurait. » M. Bertrand, qui déclare avoir entendu le propos, conclut que son interlocuteur aurait mieux fait de continuer à ne parler que de sciences exactes. Cette conclusion, appliquée au secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, peut nous servir d'épilogue.

Et Pascal? Ah! ce n'est pas sans douleur que nous voyons des imprudents réveiller le souvenir néfaste des Provinciales. Il nous serait si bon de les oublier, pour n'avoir plus devant les yeux que l'image attachante et respectée du plus grand peut-être des génies chrétiens et français, de l'homme dont on peut dire que nul n'a possédé à un plus haut degré, avec la puissance pénétrante de la raison, les surprenantes divinations du cœur. L'enfant sublime qui inventait à lui seul la géométrie, et reconstruisait, sans la connaître, l'œuvre d'Euclide, le créateur de la physique moderne qui découvrait avec ïorricelli la pesanteur de l'air, n'est pas tout Pascal. Il en est un autre qui me touche et me ravit davantage; c'est le Pascal des Pensées, si mal compris par M. Cousin, qui n'y voulait voir qu'un sceptique désespérant de la raison; c'est l'apologiste incomparable qui pressentait la grande crise de la foi et voulait intéresser à sa défense l'homme tout entier, avec ses facultés concrètes, avec son

sens du réel, son expérience de la vie, son intelligence des besoins profonds de Fâme humaine. Avoir compris cela en plein siècle de Descartes, à l'heure où l'abus de l'abstraction préparait l'avènement du scepticisme moderne, voilà le plus beau titre de Pascal à l'admiration de la postérité chrétienne. Mais un génie malfaisant s'est rencontré sur sa route : le jansénisme a enlacé ce grand esprit dans ses filets, il en a fait son prisonnier, son complice et sa victime.

Prisonnier du jansénisme, Pascal l'a été de bonne heure; il n'a pas démêlé le mensonge caché qui fait le fond de ce faux christianisme, digne à tout jamais des anathèmes lancés par le Sauveur contre les Pharisiens, sépulcres blanchis, dont le dedans n'est que corruption.

Séduit par les apparences d'une trompeuse austérité, il n'a pas su refuser son concours à l'entreprise louche où l'on intéressait son zèle pour la vertu; il a donné sa confiance à ces faux saints de Port-Royal, grands pourfendeurs des restrictions mentales et grands praticiens de l'hypocrisie. Sous leur conduite, j'allais dire à leur service, il est devenu l'ouvrier, d'abord inconscient, d'une œuvre mauvaise. Sa bonne foi n'a pas pu durer toujours ; en écrivant les Provinciales, en prêtant sa plume à la rédaction du Mémoires des Curés de Paris ^ il n'a pas pu méconnaître l'indignité des procédés dont il se faisait le complice. Queluia-t-il manqué pour reculer? Est-ce seulement le courage? N'est-ce pas aussi la claire vue d'un devoir qui pouvait prendre à ses yeux comme une apparence de trahison? Les adversaires qu'il calomniait restaient à ses yeux des adversaires condamnables, et s'il ne se sentait pas dans son droit en employant contre eux de pareilles armes, il ne laissait pas de les croire engagés dans la voie. d'un relâchement dangereux et criminel. Les excès réels de quelques-uns semblaient couvrir ses torts

envers tous. Qui dira les conflits douloureux soulevés dans cette âme faite pour le bien et asservie au maU Les dernières années de sa vie, nul ne l'ignore, ont été un martyre.

Oui, Pascal est mort victime du jansénisme. Ces scrupules affreux qui torturaient sa conscience, ces doutes, ces tourments, cette maladie étrange dont le corps ressentait les atteintes, mais dont l'âme était le siège, ce sont là les ravages du jansénisme, et nous avons le droit d'imputer à cette hérésie, parmi tant de maux dont elle fut la source, la fin prématurée d'un homme qui pouvait vivre trente ans encore, se substituer à Descartes dans l'hégémonie de la pensée, corriger la tendance excessive qui faussa, au xvii® siècle, la religion et le spiritualisme lui-même ; donner, enfin, à la foi chrétienne les armes nouvelles qui devaient si cruellement lui manquer dans la lutte terrible dont le pressentiment attrista la vieillesse de Bossuet et de Fénelon.

Qu'importe après cela le talent supérieur, la verve incomparable, la finesse achevée du style des Petites Lettres? Si Pascal ne les eût pas écrites, il eût transporté ailleurs ces dons hors de pair qui faisaient partie de luimême; au lieu de l'ébauche infoTme des Pensées, où se retrouve, parmi des sublimités sans égales, la trace du trouble profond qui agitait son génie, il nous eût donné l'œuvre définitive de sa vie, une apologie du christianisme qui, peut-être, eût rendu Yoltaire impossible.

Avoir terni la gloire de Pascal, l'avoir fait mourir à trente-neuf ans, c'est ce que, pour ma part, je ne pardonnerai jamais à MM. de Port-Royal. C'est ce qui m'a rendu comme impossible de me taire devant l'imprudente évocation des plus douloureux souvenirs.

L'âme humaine par sa nature appartient au monde invisible ; par son corps, elle est prisonnière du monde sensible. Ses facultés supérieures lui permettent de deviner le premier de ces deux mondes, à travers les symboles que lui présente le second. La religion vient l'aider dans cet effort ascendant en apportant d'en haut des solutions aux problèmes que la raison sait poser et ne suffi! pas à résoudre.

11 y a donc comme trois facteurs dont l'action concourt à former les croyances et les opinions sur les plus hautes questions de la vie : le corps, qui, en servant la pensée, tend à l'asservir ; l'esprit, qui lutte pour s'affranchir ; la religion, qui fait de Dieu l'allié de l'homme dans l'œuvre de son émancipation morale.

Selon que l'un de ces trois facteurs l'emporte, on voit prévaloir dans les sociétés humaines le matérialisme, le spiritualisme philosophique ou le spiritualisme religieux.

Ce dernier assurerait à jamais le triomphe du vrai et du bien, si la religion était toujours pure et authentique. Mais les contrefaçons abondent ; les faux cultes attirent et séduisent de nombreux adeptes. Par leurs erreurs et leurs excès, la religion, à son tour, tombe dans le dis-

1. Extrait du Correspondant, publié à part. Imprimerie de Soye, à Paris, 1891.

crédit, et l'esprit humain recommence le cycle de ses essais, tantôt demandant à la raison seule plus qu'elle ne peut donner, tantôt désespérant d'elle et ne voulant plus relever que du témoignage des sens, jusqu'au jour où, las à la fois des deux doctrines dont l'une le décourage par son impuissance, l'autre le rebute par sa grossièreté, il se jette, les yeux fermés, dans les mystères des sciences occultes où il trouve des parcelles de vérité mêlées aux scories de la superstitioa et des plus périlleux mensonges.

Le christianisme était venu mettre lin à ces oscillations de la pensée. Il l'avait fixée dans une doctrine à la fois profonde et intelligible, qui faisait au corps sa part en maintenant les droits de l'esprit, qui ouvrait sur le monde invisible tous les jours nécessaires à l'orientation de la conduite sans rien donner aux vaines curiosités. Ce n'est pas sans peine que la divine religion du Christ avait triomphé des mystères du culte mithriaque, des initiations d'Eleusis, de la kabbale juive et de l'ésotérisme alexandrin. Les hérésies des premiers siècles empruntèrent beaucoup de leur force d'expansion au crédit de la gnose et au prestige des maîtres de Yoccultisme. Toutefois la victoire fut complète. Pendant de longs siècles, le règne de la foi assura le règne du bon sens ^ Il ne fallut pas moins que la rupture de l'unité catholique pour ramener cette succession de crises alter-

1. On nous objectera sans doute la place importante qu'occupa la sorcellerie au moyen âge. Nous répondrons que l'Église l'a constamment combattue, mais qu'en même temps elle a réprimé de son mieux la tendance superstitieuse du peuple, toujours porté à étendre outre mesure le domaine du merveilleux. En présence des faits extraordinaires qui ne pouvaient passer pour des miracles divins, le langage de rÉglise à ses enfants tient dans ce dilemme : Plusieurs de ces faits sont naturels, et vous avez tort de crier à la magie; d'autres sont suspects d'intervention diabolique, et je vous défends d'y prendre part. Il était impossible de détourner plus efficacement l'esprit humain de ces périlleuses recherches

nantes auxquelles l'esprit de l'homme n'échappe pas, dès que vient à lui manquer l'appui de la religion véritable ' .

Quand on l'ait 1 histoire des doctrines, il faut se défier des classifications trop absolues, car à aucune époque la pensée ne suit une marche rigoureusement uniforme. Toutefois on peut distinguer les courants principaux des remous secondaires. Ainsi Ton peut dire d'une façon générale que le xvi® siècle, en réaction contre le règne de l'autorité, a été l'âge du scepticisme, le xvii^ siècle l'âge du spiritualisme rationnel, le xviii^ l'âge du matérialisme philosophique, qui s'est transformé plus tard en matérialisme scientifique. Aujourd'hui, après une forte poussée d'idéalisme qui nous est venue d'Allemagne et dont la force paraît épuisée, il ne resterait plus, ce semble, qu'à revenir au vrai christianisme, plus ouvert que jamais à toutes les revendications de l'esprit scientifique. Mais il en coûterait trop à des intelligences à la fois exaltées et atî'aiblies, qui ont perdu l'habitude de la discipline et que rebute toute règle fixe. Elles aiment mieux errer sur les confins de la vérité religieuse, en se réservant la liberté de passer au crible les mystères et les symboles. Et comme ce christianisme éclectique ne suffit pas à défrayer le besoin d'initiation qui les tourmente, on les voit, après avoir rejeté les miracles du Christ ou de ses saints, faire bonne mine à toutes les manifestations du merveilleux que leur offrent, sous des formes à peine rajeunies, les modernes adeptes des sciences occultes.

Voici l'hypnotisme, fils et successeur du magnétisme

1. Il est à remarquer que la renaissance et la réforme protestante, avec l'esprit de scepticisme et de révolte intellectuelle, ont réveillé l'esprit de crédulité superstitieuse et le goût des sciences occultes. Paracelse est bien à sa place dans la première moitié du seizième siècle.

animal : phénomène physiologique sans nul doute, chapitre, à peine exploré de la science, de la vie cérébrale et nerveuse ; mais on veut lui demander plus qu'il ne donne, et, par la suggestion purement mentale, par la vue à distance, par les différentes formes de la divination, ramener ces faits de psychologie morbide au type toujours rêvé d'une action de l'âme affranchie des liens du corps et rayonnant dans l'espace à la façon des purs esprits.

Voici le spiritisme avec son cortège de tables tournantes, volantes, écrivantes, parlantes, avec ses apparitions de formes connues et chères, avec ses prétendues révélations d'outre-tombe. Est-ce supercherie chez le médium, illusion chez les spectateurs"? C'est, pour une grande part, l'un et l'autre ; et cependant il reste un résidu de faits, irréductible à ces deux explications. Le croyant orthodoxe n'affirme rien, mais soupçonne l'action du démon; le néo-chrétien dédaigne une explication réputée trop naïve et croit faire preuve de force d'esprit en se faisant le disciple de Voccultisme, cette prétendue science de quelques-uns qui vit de l'ignorance de tous.

Enfin voici le bouddhisme, que Schopenhauer a remis à la mode et qui possède, dit-on, dans Paris, en dehors même du musée Guimet, nombre de temples et de sectateurs. Etrange religion, bien faite pour un siècle de névrosés, puisque c'est un culte sans Dieu, une morale d'anéantissement, une doctrine de transmigrations et d'éternel passage. Les âmes voyageuses ne gardent-elles aucun souvenir de leur condition précédente ? Une communion plus intime avec la nature ne pourra-t-elle pas forcer l'animal ou le végétal à nous donner des nouvelles de l'être disparu dont la bête ou la plante est peut-être la forme présente ? Encore un champ ouvert aux interrogations éperdues de ces esprits malades que le mystère

sollicite et à qui la vérité ne suffit pas ! Semper discenies et nunquam ad scientiam veritatis pervenientes \

On chercherait en vain à se dissimuler : la science devient de jour en jour plus positive, plus dédaigneuse de ce qui échappe aux vérifications sensibles; et chaque jour aussi le nombre augmente de ceux que la science ne contente pas et qui vont demander à l'occultisme ce supplément de clartés qu'il leur déplaît de recevoir de la révélation chrétienne.

Il y a là pour le spiritualisme et pour la morale un péril véritable : pour le spiritualisme, parce que c'est le' vouer au mépris des hommes de science que de lier sa cause à des rêveries suspectes ; pour la morale, parce que c'est ouvrir aux passions une issue dangereuse que d'admettre à côté de la doctrine exotérique, bonne pour les simples, un ésotérisme réservé aux délicats. Mais le péril est plus grand encore pour la foi, dont ce protestantisme d'un nouveau genre charge un cénacle d'initiés sans mandat de fixer la formule.

Ces réflexions nous venaient à l'esprit tout récemment à la lecture d'un livre bizarre par son titre, par ses idées, par son style, plus étonnant encore par l'alliance de la profession de foi la plus édifiante avec les témérités les moins orthodoxes, par un étalage d'érudition recouvrant de surprenantes ignorances. Tout d'abord nous avons cru à une plaisante gageure. A mesure que nous tournions les feuillets, notre impression changeait : cette façon de toucher à tout, de remuer toutes les questions, d'en demander la solution à une synthèse hâtive et superbe ; ce goût du mystérieux et cette prétention de tenir la clef de tous les mystères ; cette attitude d'arbitre entre l'Église catholique, bonne personne, mais

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