‹ Mélanges (volume 3)Chapitre 32 sur 44 · II Tim., iir · texte numérisé non relu

II Tim., iir

qui ne comprend pas très bien la doctrine qu'elle garde, et la libre pensée, convaincue dânerie pour avoir ignoré le moderne ésotérisme, tout cela nous a paru sérieux dans la pensée de l'écrivain, quoique frivole en soimême ; tout cela caractérise un état d'esprit qui pourrait devenir contagieux dans notre société inquiète et malade. L'occasion nous a paru bonne pour raffermir la pensée des croyants en face des problèmes troublants que chaque jour soulève, pour dire avec quelque précision quel est le champ de l'occultisme et quelle position doit prendre, au seuil de ce domaine obscur, le chrétien véritable, celui que saint Paul appelle l'enfant de la lumière.

Disons d'abord un mot du livre et du milieu littéraire d'où il est sorti.

Eômka. — Notes sur VÉsotérisme^ par un Templier de la R 7 G 7 C -|-. (Lisez : Rose-Croix.)

Au-dessus de ce titre, le nom de l'auteur : Comte de Larmandie^ commandeur de Géburah.

En jetant les yeux sur cette couverture, on ne doute pas tout d'abord qu'on ait affaire à un livre sorti des presses maçonniques. Mais l'illusion n'est pas de longue durée.

D'abord l'emblème qui figure au sommet du titre n'est pas le triangle de la secte, mais la croix, la vraie croix des chrétiens.

Ensuite les déclarations de l'auteur et celles du grand maître du temple de la Rose-Croix sont trop explicites pour laisser place au doute. Nous avons devant nous des catholiques romains, ou du moins se disant sincèrement tels, qui s'inclinent devant l'autorité du Pape et se sou-

mettent d'avance à son jugement, dût-il les condamner.

Et cependant l'hérésie pullule sous la plume de l'écrivain; et si la condamnation ne vient pas, c'est que personne n'aura songé à déférer l'ouvrage aux congrégations romaines. Quant à nous, il nous suffit de le signaler au public, pour éclairer l'opinion sur un certain mouvement d'idées auquel il n'est pas permis de s'associer et qu'il serait imprudent de dédaigner.

Tout le monde a lu dans les journaux les épîtres prestigieuses du Sa7' Joséphin Peladan, restaurateur de la science des mages. Peut-être nous est-il arrivé de nous amuser de ces fantaisies littéraires. Profanes que nous étions, ce n'était pas un amuseur que nous avions devant nous, c'était un pontife. Il faut voir de quel style ce grand maître a libellé Y Imprimatur que le Commandeur de Géburah a sollicité de lui pour son livre : La hiérarchie implacable, restaurée par nous, m' obligeait à déclarer ici que rien dans Eôraka a était contraire ni à V orthodoxie catholique ni à l'orthodoxie magique. Il y a donc deux orthodoxies. Le Sar Peladan est peut-être bon juge de la seconde, mais il lui manque quelques études pour se porter garant de la première.

A l'approbation officielle du grand maître, l'auteur d'Eôraka répond d'abord, comme il convient, par une dédicace écrite en style délirant et macaronique. Il y a une seconde dédicace à un prêtre qu'on appelle le P. Alla, et à qui, non content de souhaiter la pourpre, M. de Larmandie la confère. Après cela vient un monitoire dans lequel il dit successivement leur fait aux catholiques et aux incroyants. Les catholiques sont invités à suivre « les progrès de la science psychique » et à « réformer de haut en bas Texotérisme de leur enseignement ». Les incroyants sont invités à se rendre attentifs aux révélations de l'ésotérisme, qui doit infailliblement les con-

vertir. Une profession de foi commençant par ces mots : « Je suis catholique, apostolique et romain » ; une réponse à un reproche d'antipatriotisme; enfin un vœu cérébral, annonçant la création d'une revue intitulée : la Révolte intellectuelle, terminent la série bizarre de ces prolégomènes.

Le livre commence ensuite. Nous n'entreprendrons pas ici de l'analyser. En voici l'idée mère :

Le catéchisme catholique et la théologie officielle de l'Église romaine représentent cette part de vérité qui peut être proposée à la foule, c'est la doctrine exotérique. De tout temps on a reconnu la nécessité d'adapter l'enseignement des hauts principes à la faiblesse d'esprit des humbles; mais de tout temps aussi les sages ont cherché la forme parfaite de la vérité et l'ont transmise aux initiés : c'est la doctrine ésotérique ^

L'ésotérisme n'a guère varié; le christianisme en est la dernière expression, identique, quant au fond, à l'ésotérisme des mages de la Perse, à celui de Pythagore, à celui de Bouddha, à la kabbale Judaïque. Pour établir cette thèse risquée, l'auteur a recours à un moyen qui manque rarement son effet sur le vulgaire : il accumule les mots étranges empruntés au vocabulaire des religions orientales et s'ingénie à multiplier les rapprochements. Qu'est-ce que le repos (requies) souhaité par l'Église à ses morts? C'est le nirvana bouddhique. Qu'est-ce que l'état des corps glorieux? C'est le corps astral. Qu'est-ce que le karma des Hindous ? C'est le péché originel. Qu'est-ce que leur kama-loka? Cl' est notre purgatoire. Leur devackhan?

I, Exotérique et ésotérique sont deux mots grecs qui signifient : extérieur et intérieur.

C'est notre paradis. Le mansvatara? C'est notre éternité. Les sepJîirotli de la kabbale'? C'est notre hiérarchie évangélique. Il va sans dire que, pour établir l'identité entre tous ces termeS; il faut souvent fausser le sens des expressions théologiques. L'auteur ne s'en fait pas faute. Il ne se doute même pas de ce que c'est que la Trinité chrétienne et, sans le vouloir, la réduit à un panthéisme émanatiste. Il a de l'ordre surnaturel, fondement de toute la doctrine révélée, l'idée la plus inexacte et n'y veut voir qu'un cycle supérieur à celui où se meuvent les réalités observables, mais naturel comme celui-ci.

N'en déplaise à ce nouveau mage, la doctrine chrétienne est autre chose, même dans ses parties profondes, qu'une continuation de l'ésotérisme antique. Autrement, elle ne serait pas révélée par Dieu, mais par les hommes. Le Sauveur Jésus n'aurait pas apporté à la terre un enseignement du ciel, il aurait enveloppé dans des formes populaires une exposition habile de l'enseignement commun aux initiés de tous les temps.

C'est ici qu'apparaît l'utilité de la critique à laquelle nous nous livrons en ce moment. Nombre de chrétiens lettrés, mais mal instruits du dogme, sont trop portés à suivre l'auteur d'Eôraka dans sa tendance à transposer ainsi la théologie dans la langue d'une philosophie aventureuse. Oui, certes, il y a un ésotérisme orthodoxe, si l'ori entend par ce mot une intelligence plus profonde des formules de la foi. Mais, pour en arriver là, il n'est pas nécessaire, il n'est pas permis de retoucher ces formules. Ainsi, en ce qui concerne la Trinité, je veux bien qu'il suffise au vulgaire de savoir qu'il y a un seul Dieu en trois personnes, que la seconde procède de la première et la troisième des deux autres. J'accorde également que le théologien doit aller plus loin et, s'appuyant, non sur des spéculations arbitraires, mais sur l'Ecriture et la Tradi-

tion, appliquer sa raison tremblante à déchiffrer quelque chose du mystère de la vie divine. Mais, dès le premier pas fait dans cette voie, il verra s'tUargir l'abîme entre la théosophie antique et la science du dogme révélé. Il reconnaîtra que Dieu se suffit à lui-même : que sa vie se développe en un cycle fermé d'où rien ne transpire au dehors dans le monde créé; que les processions divines n'ont rien à voir avec la production des êtres contingents; que toute opération dont le terme est extérieur à Dieu doit être commune à la Trinité tout entière. Il déduira de là cette conséquence capitale que le Dieu qui se manifeste dans ses œuvres est le Dieu un et indivisible, le Créateur unique, l'Être parfait et nécessaire; que la créature intelligente ne pourra jamais par l'effort propre de sa pensée découvrir en lui autre chose. Mais en même temps, il apprend par la révélation que Dieu, qui est amour, ne s'est pas arrêté à cette forme imparfaite du don de lui-même; qu'il a conçu le dessein de révéler l'inconnaissable, de communiqaer l'incommunicable; qu'il a trouvé dans les trésors de sa puissance, guidée par la sagesse, inspirée par la bonté, le secret d'épancher sur la créature raisonnable quelque chose de sa vie intime et cachée. Voilà le don royal qui élève celui qui le reçoit jusqu'à une ressemblance plus étroite avec son Créateur, jusqu'à une filiation adoptive et l'admet au partage de la félicité de Dieu même. Au temps de l'épreuve, ce n'est encore qu'une révélation obscure dans les ténèbres de la foi ; ce n'est qu'une possession inconsciente, mêlée d'angoisse, dans les élans contrariés de Fespérance, dans les voies douloureuses du sacrifice où s'exerce la générosité militante de l'amour. Quand la mort aura fixé l'âme fidèle dans son état définitif, en l'introduisant au pays de l'immuable, les clartés de la vision intuitive dissiperont les ombres du mystère ; la créature sanctifiée boira la béali-

tude aux sources de Dieu même. Une telle destinée dépasse en hauteur, en dignité, les aspirations de tout être créé ou créable. C'est un ordre supérieur à celui de la nature humaine, de la nature évangélique, de toute nature bornée; c'est l'ordre surnaturel, dont l'essence doit être cherchée dans cette relation inattendue que Dieu établit entre la créature et le domaine réservé où se meut la vie 4ivine.

Voilà la vraie notion de la Trinité, de la grâce et de la gloire. Appelez-la ésotérique, je le veux bien, puisqu'il faut être initié pour la bien connaître et l'exprimer avec exactitude; mais reconnaissez alors qu'elle n'a rien de commun avec ces vieilles doctrines de l'Inde, où c'est l'unité de Dieu qui fait le fond commun des créatures, où c'est la vie de Dieu qui s'épanche dans la respiration des plantes, dans les instincts de la brute, dans le génie de l'homme et dans ses amours ; où c'est la substance unique qui tantôt se fractionne dans la variété des choses changeantes, tantôt se retire en elle-même dans l'immobilité d'une existence sans phénomènes, laquelle, pour qui l'observe du dehors, se confond avec le néant.

Quand on a pénétré ces secrets de l'ésotérisme chrétien, ce qui frappe, ce n'est pas l'analogie du dogme révélé avec les doctrines des vieux sages, c'est l'originalité puissante, c'est le caractère transcendant de la théologie catholique. En isolant d'abord la vie divine de toute communication avec ce qui n'est pas Dieu, en distinguant nettement les processions éternelles, qui se meuvent dans Vintérieur de Dieu, de l'opération créatrice qui a son terme au dehors, elle coupe court à tous les retours offensifs du panthéisme. On comprend alors que Dieu n'ait pas besoin du monde, puisque sa pensée et son amour sont complets sans le monde; et que la création soit contingente, puisqu'elle n'ajoute rien à l'être ni à la féli-

cité de son auteur. Comme cependant la création est un fait, ne pouvant plus l'expliquer par une expansion nécessaire de l'être divin, on revient à l'expliquer par l'effet d'un libre amour. Mais cet amour recherche la perfection du don; et, ne la trouvant pas dans cette pâle efligie de lui-même dont la nature porte l'empreinte, il la demande à une communication plus intime où la nature ne pouvait s'élever ni prétendre et qu'un miracle de puissance saura instituer et organiser. Ainsi prend naissance l'économie surnaturelle. Je le répète, on peut compulser tous les recueils où l'ésotérisme purement humain a consigné ses trésors, on n'y verra rien de semblable. Mais il suffît d'ouvrir l'Evangile et les Epîtres de saint Paul et de saint Jean, et les écrits des Pères, Irénée et Hermas, Origène et Tertullien, Augustin et Ambroise, Cyrille d'Alexandrie e\ Grégoire de Nazianze, pour y trouver cette doctrine dont les éléments traditionnels sont venus plus tard se grouper en belle ordonnance dans le cadre idéal de la scolastique et dans les lumineuses catéchèses du concile de Trente.

Si M. de Larmandie, avant de réformer la théologie, avait pris le temps de l'étudier, il se serait pris à douter de sa vocation d'initiateur.

De l'ésotérisme catholique, l'auteur d'EôraJca se voit conduit, par la logique de son système, à l'ésotérisme physique. Et ici nous allons enfin rencontrer les sciences occultes.

C'est qu'en effet la même inclination qui porte l'esprit humain à rechercher le premier Être, principe de tout ce qui est, l'oblige à s'arrêter devant toute manifestation dune force invisible cachée sous les phénomènes. Là où la vraie tradition religieuse s'est perdue, le besoin reli-

gieux subsiste encore. Les fausses religions, sous leur forme la plus grossière, confondent ces deux choses : les causes occultes et la causalité suprême. Derrière chaque fait inexpliqué, elles placent un fétiche. A mesure qu'elles s'épurent et deviennent plus philosophiques, elles élargissent le cercle des actions naturelles et font reculer dans les profondeurs du mystère l'intervention du Créateur. Il y a donc dans l'humanité deux tendances, dont l'une va à expliquer l'univers par lui-même, l'autre à l'expliquer par Dieu. On aurait tort de les déclarer inconciliables. Une religion éclairée sait les unir. Elle reconnaît à la science la mission de rattacher les phénomènes les uns aux autres par le lien de la causalité naturelle, mais en même temps elle revendique le droit de relier toute cette hiérarchie de causes causées à un principe qui soit à lui-même sa raison d'être.

C'est donc mal à propos qu'on oppose entre eux comme irréductibles l'esprit scientifique et l'esprit religieux. Toutefois, il faut reconnaître que l'esprit religieux, quand il n'est pas doublé de l'esprit scientifique, dicte souvent, en présence des faits dont la cause naturelle échappe à l'observateur, une solution précipitée qu'une explication fournie par la science ne tarde pas à mettre à néant. C'est ainsi qu'au moyen âge on se hâtait trop de faire intervenir le miracle divin, angélique ou diabolique, pour rendre compte de phénomènes qu'une étude plus approfondie de la nature permet aujourd'hui de rattacher à l'ensemble des lois qui régissent l'univers.

Les ennemis de nos croyances se montrent trop pressés à leur tour d'étendre à tous les faits dits surnaturels cette théorie générale qui ne veut voir dans le miracle qu'un phénomène naturel dont l'explication est réservée à l'avenir. Il y a, quoi qu'on en dise, des critères absolus, valables pour tous les temps, qui permettent de discerner

le miracle de Vinexpliqué. Ainsi, toutes les fois qu'un homme disposera des forces de la nature par la seule manifestation de son vouloir et sans employer d'agents physiques, aucune explication scientifique ne pourra dépouiller un tel fait de son caractère surnaturel. Je veux bien qu'on y regarde de plus près qu'autrefois pour constater cette absence d'intermédiaires physiques. Ainsi, dans le cas de la suggestion hypnotique, l'hypnotiseur commande aux sens, à l'imagination, à l'activité musculaire ou nerveuse du sujet, et il est obéi. Mais un médecin rendra compte des conditions physiologiques qui servent à l'hypnotiseur de moyens naturels pour obtenir l'effet qu'il poursuit. Si, sur un simple commandement, on voyait se reconstituer la main ou le pied d'un amputé; si un mort, dont le décès aurait été rigoureusement vérifié, revenait à la vie; surtout si des êtres inanimés, inaccessibles à la suggestion et aux surprises de la vie nerveuse, se montraient dociles aux ordres de l'opérateur; si, par exemple, sans employer d'engins ni d'appareils d'aucune sorte, un homme par sa parole renversait une tour, non seulement la science d'aujourd'hui serait impuissante à rendre raison de ces faits, mais elle devrait, en toute assurance, porter le même défi à la science de demain. La raison l'affirme; et, pour le contester, il faut sortir de l'hypothèse précise où nous nous sommes placés et s'enfermer de parti pris dans les formules vagues et générales où le miracle réel se trouve confondu avec le miracle apparent.

Le miracle, à son tour, peut être relatif ou absolu. Tel fait peut dépasser les forces naturelles d'une catégorie d'agents et rester dans les limites de la puissance propre à une autre espèce de créatures. Ainsi l'âme humaine ne communique avec d'autres âmes que par l'intermédiaire des sens. Un esprit supérieur peut agir sur les esprits et

sur les corps sans le secours d'aucun organe. Ce qui est miracle pour l'homme est action naturelle pour l'ange. Ce qu'on voit alors n'est un miracle que relativement aux puissances de notre nature. La résurrection d'un vrai mort devra, au contraire, être classée parmi les miracles absolus, réservés à Dieu seul, parce que rendre la vie équivaut à la donner et que le pouvoir créateur ne se partage pas.

En présence d'un fait inexpliqué, la question qui se pose est donc multiple : faut-il en attendre l'explication d une connaissance plus étendue des lois physiques, ou faut-il y reconnaître l'intervention d'une cause supérieure à toutes celles que l'expérience nous découvre^ Et, dans ce cas, faut-il remonter jusqu'au Créateur, ou peuton supposer l'action d'une créature suprahumainel Enfin, d'après la nature de l'action et son caractère moral, faut-il l'attribuer à un bon ou à un mauvais principe?

Comme si cette complexité n'était pas suffisante, voici une autre source d'incertitude. Quand nous parlons de l'action humaine, nous entendons celle qui s'exerce dans les conditions normales, déterminées par l'expérience. Mais si, comme l'humanité ne renonce pas à y croire, la dissolution du corps n'entraîne pas la destruction du principe pensant, quelle est, au lendemain de la mort, la condition de l'âme séparée? A en juger par les apparences, une barrière infranchissable l'isole de ce monde terrestre où elle a vécu. N'est-ce pas le désespoir des survivants que ce silence implacable de la tombe, sourde aux appels déchirants de la tendresse? Et cependant l'esprit conçoit la possibilité d'une communication accidentelle entre nous et les âmes qui nous ont quittés. Toutes les civilisations, toutes les religions ont fait une place, tantôt aux évocations des morts, tantôt à leurs appari-

tions spontanées. En dehors de ces manifestations, ne peut-on pas admettre une opération occulte et en quelque sorte anonyme de ces esprits qui sont restés actifs? Et, dès lors, ne faut-il pas ajouter ces agents invisibles à la liste de ceux auxquels on pourrait attribuer les phénomènes que n'expliquent pas les lois de l'univers physique?

En résumé, le pouvoir de l'homme est limité ; la science, en mettant à sa disposition les agents physiques, peut étendre ce pouvoir, mais non pas sans limites. Au delà des bornes qu'il ne peut franchir, il y a place pour l'action transcendante du Créateur, et, au-dessous de celle-ci, pour les actions naturelles d'êtres supérieurs à l'homme et pour celles des âmes séparées. Ces possibilités abstraites ne nous toucheraient guère, si des faits inexplicables ne venaient de temps à autre provoquer notre curiosité. La solution qui sera donnée à ces inévitables pourquoi dépendra pour chacun de nous des croyances ou des opinions qui lui sont propres touchant la nature de Dieu, la nature de l'homme et le monde des esprits.

Si l'on s'adresse à la seule philosophie, elle soulèvera plus de questions qu'elle ne fournira de réponses. Elle pourra poser Dieu, l'âme spirituelle, responsable, immortelle. Au delà, elle n'a plus à offrir que des conjectures. Entre Dieu et l'homme, existe-t-il des êtres intermédiaires? L'âme qui a quitté son corps peut-elle échanger quelques relations avec le monde des vivants? Sur tous ces points, la raison est muette, la science incompétente.

De là le rôle considérable de la religion dans l'étude de ces problèmes. C'est elle qui fournit des informations sur y au-delà, des vues sur l'invisible. Quand on croit en Pieu, on ne fait pas difficulté d'admettre son opération

miraculeuse, si rexplication naturelle fait défaiit. Quand on croit aux anges et aux démons, certains phénomènes qui dépassent l'action physique font songer à l'intervention possible des bons ou des mauvais esprits. Quand on croit à la survivance de l'âme humaine, on se demande, en présence de certains faits, s'il ne faut pas y voir une exception à la loi inexorable qui intercepte toute communication entre les deux versants de la mort.

Que valent ces indications fournies par la religion sur des questions qui se dérobent à l'investigation rationnelle? Elles valent ce que vaut la religion elle-même. La vraie religion dit à l'homme beaucoup de choses que par lui-même il ignore; mais elle apporte les preuves de son autorité, elle sait faire valoir ses titres de créance. Quand, sur la foi de l'Évangile ou de lÉglise, le chrétien accepte des affirmations qu'il ne peut vérifier directement, il a pour y croire des motifs que la raison approuve; ce sont les faits que l'histoire lui fournit et les arguments que la philosophie sait en tirer pour établir la réalité d'une révélation divine. C'est ainsi que, sans avoir jamais vu les anges et les démons, nous ne doutons pas de leur existence, parce que l'Évangile, considéré comme document historique et reconnu comme tel par une saine critique, nous montre en Jésus un personnage surhumain qui s'est déclaré Dieu et qu'il est impossible de prendre pour un halluciné ni pour un imposteur. Il est donc Dieu. Dès lors, nous croyons à sa parole et, sur sa parole, nous écoutons l'Église qu'il a fondée, qu'il gouverne et à laquelle il a promis une divine assistance dans la mission qu'il lui a confiée de nous instruire.

Tout autre sera notre attitude en face des livres sacrés de l'Inde, de la Perse ou de l'Egypte, devant les prétendues révélations de Bouddha, les initiations de Pythagore ou de Mithra. Dans la mesure où ces documents s'ac-

312 MÉLAÎTGES THÉOLOGIQUES

cordent entre eux, il nous sera loisible d'y chercher les vestiges d'une révélation primitive dont les branches dispersées de la souche d'Adam ont pu conserver quelques éléments. Mais, parce que l'erreur et l'imposture y ont mêlé leur alliage, parce qu'il est impossible de discerner | avec sûreté la part de vérité qui a survécu à travers ces altérations, un doute prudent nous est commandé et nous ne pouvons reconnaître dans ces traditions mystérieuses une source d'informations de quelque valeur.

C'est ce que paraissent avoir oublié ces néo-chrétiens qui semblent mettre sur le même rang les données empruntées à la magie et la révélation évangélique. Plus inexcusable encore nous apparaît leur témérité, quand nous les voyons s'enhardir jusqu'à corriger l'enseignement officiel de l'Eglise catholique, l'abandonner dédaigneusement, sous le nom d'exotérisme, à la foi ignorante des simples et lui préférer un système arbitraire composé pour partie de réminiscences empruntées aux sciences occultes, pour partie d'hypothèses qu'ils entourent, pour leur donner crédit, d'un appareil scientifique.

C'est le cas de l'écrivain qui nous occupe.

Oùa-t-ilpris sa théorie des élémentaires et desélémentals? Où a-t-il vu qu'au-dessus du corps matériel de l'homme et de la force vitale qui l'anime, mais au-dessous de l'âme spirituelle, il y a un corps astral 1 Qu'est-ce que ce plan astral qui constituerait pour la matière un mode supérieur d'exister, lequel tantôt se développe jt9ar évolution pour faire apparaître à nos sens les corps observables, tantôt se replie sur lui-même j)cir invohition pour communiquer aux corps une partie des prérogatives de l'esprit ? A toutes ces assertions superbes nous pouvons répondre hardiment : qu'en savez-vous ?

Certes, je reconnais très largement au philosophe le droit de faire des hypothèses. Encore faut-il qu'il les

donne pour ce qu'elles valent et ne prétende pas les imposer sans preuves. Leibnitz, conduit par la logique de son système monadologique à exagérer l'unité de plan dans l'univers, a bien pu supposer que l'âme, séparée du corps pondérable qui lui sert ici -bas tout ensemble d'organe et ■de prison, emporte avec elle une réduction subtile de son enveloppe. 3Iais rien, dans les tâtonnements de ce grand €t honnête génie, ne rappelle l'audace d'affirmation qui caractérise l'enseignement des nouveaux mages. C'est cette synthèse fantaisiste qu'il ^ nous reste à placer sous les yeux du lecteur.

La prétention de nos théosophes est de rendre compte de tout. Le magnétisme et l'hypnotisme, les phénomènes de lévitation, les maisons hantées, les revenants, la divination, les pressentiments et les songes, les miracles du Christ et ceux de Lourdes, les miracles des fausses religions, la possession et l'obsession, tout y passe, tout relève de la théorie, tout rentre dans le cadre du système. Si l'orthodoxie s'alarme, si le théologien crie à l'hérésie, on ferme la bouche aux contradicteurs en leur disant qu'ils s'attardent à l'exotérisme et n'entendent rien à la théosophie ni à la science psychique. Ecoutons un moment cette révélation d'un nouveau genre.

D'abord la matière pondérable. n'est qu'une illusion de nos sens. L'impénétrabilité est un préjugé. La substantialité n'appartient qu'à l'esprit, qui seul, prenant conscience de soi, peut être appelé sujet subsistant de ses propres phénomènes. Dans le monde des corps, il n'y a que des jeux de forces.

C'est là une philosophie très contestable, et les raisons dont on Pétaie manquent totalement de solidité. Il serait

facile de montrer à ces dynamistes outrés qu'un jeu de forces suppose des choses fortes, et que la force sans sujet n'est qu'une abstraction, comme le phénomène sans noumène est une contradiction. Mais passons.

C'est le monde des esprits qui engendre le monde des corps en dégageant un dynamisme qui lai est propre et qui se manifeste par les actions physiques. Ce dynamisme se développe d'abord dans un cycle supérieur qu'on appelle le plan astral, où la matière trouve ses propriétés élémentaires ; puis une seconde chute fait tomber le jeu de forces dans un cycle inférieur, où les phénomènes prennent assez de corps pour affecter nos organes. Du cycle spirituel au plan astral, du plan astral au plan matériel proprement dit, l'échange est incessant dans les deux sens.

Le cadre ainsi construit, il ne reste plus qu'à y faire mouvoir les agents dont il circonscrit l'opération.

Il y a d'abord les élémentaires : ce sont les âmes désincarnées qui gardent un certain pouvoir d'aifecter nos sens en se manifestant sous leur enveloppe astrale. Ainsi s'expliquent les revenants, quelques-uns des phénomènes du spiritisme, les pressentiments et les rêves.

Il y a ensuite, à un degré supérieur de l'être, les élémentals, « forces vivantes, jamais incarnées à l'état permanent, mais incorporées aux différentes substances physiques, ou errant dans l'espace à la recherche d'une matière quelconque, dont ils puissent user pour se manifester à nous ». Ainsi s'expliquent les cas d'obsession et de possession, les bruits insolites qui jettent l'effroi dans les maisons hantées, les phénomènes dits de lévitation qui montrent des meubles pesants soulevés par une main invisible et passant d'une pièce à l'autre, les pierres lancées on ne sait d'où dans l'intérieur d'une habitation, etc.

Il y a plus ; les élémentals n'ont pas seulement le pou-

\\ voir de mouvoir les corps pondérables, ils ont encore îj celui d'en c?t^'sm^e^rer les éléments, et de] les ramener au h plan astral, leur communiquant ainsi une subtilité qui les rend pénétrants et pénétrables et les faits passer au travers des parois les plus rigides. Une foule de faits merveilleux et d'anecdotes extraordinaires reçoivent ainsi leur explication.

N'allez pas dire à nos docteurs en occultisme que, si ces faits sont réels, le plus simple est d'y voir une action des démons. Gomme ils sont catholiques, ils veulent bien croire aux démons. Mais si ces esprits de ténèbres évoluent quelque part, c'est, disent-ils, dans un plan très supérieur au plan astral, et sans aucun contact avec notre monde. On ne peut donc rien savoir de ce qu'ils font ni leur rien attribuer de ce que nous observons. L'Eglise, cependant, après l'Ecriture, nous dit que les démons sont occupés sans cesse à tenter les hommes , que la tentation s'opère par voie de suggestion, par une influence exercée sur l'imagination et sur les sens. Ils peuvent donc atteindre le milieu où nous vivons. Mais c'est là de Yexotérisme, et il est convenu que nos théosophes en savent plus que l'Eglise et que la Bible, ou qu'ils ont seuls le secret de les bien entendre.

C'est encore auxélémentals qu'il faut rapporter les mouvements et les réponses des tables tournantes et la plupart des faits du spiritisme; car il est rare, nous dit-on, que ce soient réellement des âmes humaines désincarnées qui répondent aux appels des médiums. Ce sont presque toujours des esprits trompeurs qui prennent le nom et le langage d'un être humain disparu, pour se jouer de la crédulité des vivants qui les évoquent.

Ici de nouveau nous pourrions demander pourquoi, dans les cas où la supercherie ne saurait être admise, ce rôle d'imposteur ne serait pas attribué au démon que le

Christ appelle menteur et père du mensonge. Mais on nous répondra que ce ne serait pas assez moderne et que l'hypothèse des élémentals est bien plus scientifique. Pourquoi ? Serait-ce parce que, ne reposant ni sur la révélation, ni sur l'expérience, elle offre le caractère du plus parfait arbitraire ?

Restent les miracles. On ne veut plus admettre qu'ils soient, selon la définition classiaue, une dérogation, voulue de Dieu, aux lois de la nature. Une telle dérogation est déclarée (( physiquement et métaphysiquement absurde ». La raison qu'on en donne est pitoyable: c'est que « Dieu ne suspend point les lois universelles qu'il a édictées comme un chef de bureau ses réglementations arbitraires ». Comme si la volonté prévoyante du souverain Maître de l'univers ne pouvait pas comprendre dans un même décret la règle et l'exception : la règle, qui assure l'ordre du monde; l'exception, qui, en tel point de l'espace et du temps, attire l'attention des hommes sur un dessein particulier du Créateur et sert à confirmer un témoignage rendu en son nom !

L'auteur d' Eôraka parle d'abord des miracles du Sauveur, et je me plais à reconnaître qu'il le fait, — ce sont ses propres expressions que je cite, — « avec l'immense respect d'un catholique pour l'incarnation du Verbe divin ». « Jésus, dit-il encore, possédait un plein pouvoir sur les trois mondes ; il pouvait à son gré mettre en œuvre les forces du monde physique, du monde astral et du monde divin. » A l'en croire, les miracles de guérison ont eu pour agents intermédiaires les forces physiques et les forces astrales, mues par la volonté miséricordieuse du Rédempteur. Mais la résurrection de Lazare, la seule qu'il consente à reconnaître ^ dépasse, selon

1. Abusant de l'expression métaphorique de sommei7 employée par le Sauveur pour désigner la mort, M. de Larmandie prétend que le jeune

lui, — et selon la vérité, — toutes les forces des agents créés ; elle n'a pu être opérée que par V auteur de la vie. A merveille. Mais cette fois, au moins, il y a eu dérogation aux lois de la nature, puisque le Christ a dû mettre en œuvre les forces du monde divin; à moins, toutefois, qu'on ne prétende que le monde divin fait partie de la nature, ce qui sentirait fortement le panthéisme.

Aux miracles de Jésus, notre auteur oppose les miracles des fausses religions; et, l'élément de supercherie une fois éliminé, il attribue le surplus à l'action des élémentals. Une fois de plus, nous lui dirons: Y a-t-il seulement des élémentals ? Vous n'en savez rien. Mais si vous êtes chrétien, vous croyez qu'il y a des démons. Et alors pourquoi chercher une cause qui n'est peut- ère pas réelle, quand vous pouvez en invoquer une dont vous admettez la réalité ?

Après les miracles de Jésus et les faux miracles, il restait à examiner les miracles divins qui se continuent dans l'Eglise. L'écrivain que nous analysons n'a pas été les chercher dans le lointain de l'histoire, il a pris, — et il faut l'en louer, — ceux qui se prêtent aux constatations contemporaines, les miracles de Lourdes. Mais là encore le faux se mêle au vrai dans les explications ambiguës que lui dicte l'esprit de système. D'abord, il combat l'hypothèse d'une apparition objective de la vierge Marie à Bernadette Soubirous ; en quoi l'on peut dire qu'il se bat contre un fantôme. Les apparitions sont d'abord et essentiellement un phénomène subjectif. Là où l'apparition est déclarée réelle et de provenance divine, c'est-à-dire quand on écarte le cas d'hallucination, la cause du phénomène subjectif est, en dernière analyse, la puissance de Dieu. Mais cette puissance s'exerce-t-elle directement sur Tima-

homme de Naïm et la fille de Jaïre n'étaient qu'en léthargie. Cette interprétation est aussi fausse qu'arbitraire.

gination du sujet pour y produire une représentation sensible, ou indirectement, par l'intermédiaire d'une forme créée, c'est ce qu'il est impossible de décider. Saint Paul lui-même, ravi au troisième ciel, nous déclare qu'il ignore si c'est avec son corps ou sans son corps : sive in corpore siveextra corpus nescio,I)eusscit K Et là où le grand Apôtre hésite, qui oserait affirmer ?

Du cas de Bernadette, qu'il explique faussement par la disposition nerveuse de la jeune fille, — tous ceux qui l'ont connue ont constaté en elle un tempérament exempt de névropathie, — l'auteur passe aux guérisons innombrables dont la renommée porte partout les échos. Avec raison il élimine une part considérable de faits imparfaitement vérifiés. « Il en reste assez, ajoute-t-il, pour établir d'une façon indiscutable le caractère hyperphysique des cures accomplies au pied du sanctuaire pyrénéen. » On ne saurait mieux dire. Mais pourquoi ajouter que la foi seule opère ces merveilles par une sorte d'autosuggestion? « La foi ardente, énergique, persévérante, qui est chrétiennement une vertu divine, a une action directe sur le fluide astral qui agit, lui, comme résurrecteur y) — c'est la langue de l'avenir — « et comme rénovateur dans les organes aff'ectés des processus morbides. » Tout cela pourrait aller, si le fluide astral était quelque chose. Mais s'il n'est rien ? Et puis il est entièrement faux de dire que « tous les prodiges relatés se rapportent à des accidents de pathologie nerveuse et que jamais les cures n'ont eu le caractère d'instantanéité ». L'ouvrage si consciencieux et d'uiie critique si sûre que vient de publier le docteur Boissarie apporte maint exemple de guérisons instantanées et totalement étrangères aux cas de pathologie nerveuse. Ainsi le fluide astral est deux fois en

Page 1