II Cor., XII
défaut : d'abord on n'est pas sûr qu'il existe ; ensuite il ne suffirait pas à tout expliquer. Pourquoi la vierge Marie, touchée des prières de ses enfants, ne mettrait-elle pas en jeu, par sa toute-puissance supjjlianie, le pouvoir souverain dont on veut bien reconnaître l'intervention dans les miracles de Jésus"? C'est une explication à la fois plus simple et plus raisonnable. L'exotérisme a ici l'avantage sur la prétendue science psychique.
On trouvera sans doute que nous nous sommes arrêtés bien longtemps à discuter des fantaisies qui ne méritaient pas tant d'attention. Mais depuis quand le sérieux d'une doctrine est-il la mesure de son crédit ? J'ignore quel sera le succès des apôtres de l'ésotérisme. Ce que je sais bien, c'est que l'état d'esprit qu'ils encouragent est celui de bon nombre de nos contemporains. On se dégoûte du matérialisme abject, de l'impiété cynique et railleuse ; on se reprend à saluer dans le christianisme, non plus seulement une grande force morale, une source de vertu et d'espérance, mais une doctrine meilleure, une vérité plus haute et plus humaine tout ensemble que les systèmes orgueilleux qui s'étaient flattés de recueillir son héritage. Seulement on ne veut pas le prendre tel qu'il est. Notre temps a inventé, pour glorifier la Révolution française, la fameuse théorie du bloc. Fausse quand il s'agit d'apprécier une œuvre humaine qui, si elle n'est pas satanique^ comme on l'a dit, est pleine, du moins, d'erreurs et de crimes, cette théorie est vraie, quand on veut juger une œuvre divine importée du ciel en terre pour la régénération morale de notre race et pour la restauration de ses destinées. Qu'on élimine les scories que l'ignorance ou
rimperfectioQ des hommes a pu mêler à Tor de la doctrine, rien de mieux. Mais dès qu'on se met en face des enseignements authentiques de TEglise, épouse fidèle et interprète incorruptible du Christ, il faut accepter Je bloc tout entier et l'on n'y saurait introduire de distinctions sans s'exposer atout perdre.
Au lieu de chercher à purifier le dogme, à corriger la lettre par l'esprit, il serait plus sage de bien connaître la lettre; on y trouverait l'expression très pure de l'esprit. Avant d'écrire sur le surnaturel, qu'on s'adresse aux théologiens pour savoir ce que ce mot signifie. Avant de substituer à la synthèse catholique une synthèse nouvelle, qu'on s'informe avec soin des ressources que la première nous offre pour classer, interpréter et juger des phénomènes étranges qui, de tout temps, ont attiré et découragé la curiosité des chercheurs. On sera surpris de voir quel vaste champ l'orthodoxie la plus exacte laisse à la science investigatrice pour explorer ces régions obscures. La sagesse chrétienne, qui est la vraie sagesse, consiste à savoir affirmer ce qui est certain, à savoir douter devant ce qui est incertain, à ne jamais sacrifier la certitude au doute.
Nous avons indiqué, au cours de cette étude, les limites qui enferment les certitudes révélées et au delà desquelles s'étend le domaine du doute.
Il est certain que Dieu est l'auteur de la nature, que,, par conséquent, il en est le maître, qu'il la régit par les lois qu'a dictées sa sagesse et dont il peut à son gré suspendre le cours. Ainsi apparaît possible cette forme du surnaturel qui s'appelle le miracle. La question de réalité est du domaine de l'histoire et de la critique. Mais l'histoire trahit sa mission quand elle hésite à rapporter certains faits, la critique abuse de sa prérogative quand elle oppose à ces mêmes faits l'exception du surnaturel.
Il est certain que Dieu a sa vie propre, indépendante de son action créatrice et qui se développe dans la hiérarchie mystérieuse des personnes divines.
Il est certain que cette vie, naturellement incommunicable, a été communiquée, par un libre dessein d'amour, à la créature raisonnable, et que cette communication inaugure une économie supérieure aux exigences et aux facultés de tout être créé. C'est l'ordre surnaturel, le nom qui le désigne étant pris ici dans un second sens tout . différent du premier. Le miracle est surnaturel, en tant qu'il constitue une dérogation accidentelle aux lois de l'univers physique ; la grâce, le bonheur du ciel sont surnaturels, e^ tant qu'ils élèvent d'une façon permanente les puissances spirituelles de l'homme à une condition que, naturellement, elles ne pouvaient atteindre et qui change leur destinée.
11 est certain que l'âme humaine survit au corps et qu'entre les deux termes définitifs du bonheur ou du malheur éternel, il y a place pour une condition temporaire dans un lieu d'expiation.
Il est certain qu'au-dessus de l'homme. Dieu a créé des esprits purs; que, parmi ces anges, les uns, demeurés fidèles, ont été confirmés dans la béatitude et peuvent nous assister de leur protection, en même temps que leurs puissances naturelles les rendent capables d'agir sur le monde physique; que les autres se sont révoltés contre Dieu et que, précipités dans un malheur sans fin, ils gardent leur pouvoir naturel sur les corps et s'en servent pour nous tenter par l'intermédiaire de l'imagination et des sens.
Telles sont, sur les rapports entre le monde visible et monde invisible, les certitudes que donne la foi. Au delà, tout est conjecture. Pour prendre position en présence des problèmes que soulèvent les faits extraordinaires qui
NOUVEAUX MÉLÂxNGES PHILOSOI'HIOUES T. I. — 21,
viennent périodiquement exciter la curiosité des hommes, il importe de se tenir ferme aux affirmations révélées et d'exercer librement sa critique sur tout le reste. Mais il importe aussi de confesser son ignorance là où l'explication satisfaisante fait défaut ; et c'est une étrange manière de sortir du doute que de s'attacher à des théories sans preuves, à des révélations sans révélateur.
C'est cette erreur de conduite que n'ont su éviter ni l'auteur d'Eôraka ni ceux, bien plus nombreux, qui prennent prétexte de certains faits inexpliqués pour remanier les formules du dogme chrétien.
Pour donner à cette étude sa conclusion pratique, nous mettrons en parallèle l'attitude qui convient à un catholique éclairé et celle qu'adoptent trop aisément les esprits à la fois présompteuxet mal assurés.
S'agit-il de l'hypnotisme: le chrétien ne fait aucune difficulté d'y reconnaître un ensemble de phénomènes naturels, appartenant à la pathologie du système nerveux. Ce n'est pas une raison pour qu'il légitime toutes les expériences et demeure indilférent aux elïroyables abus qu'elles peuvent entraîner. Mais quoi! le vin est une substance naturelle; est-il permis pour cela d'enivrerson prochain 1 ou faudra-t-il voir dans l'ivresse une action du diable ?
Certains observateurs distinguent le magnétisme de l'hypnotisme. Ils croient avoir constaté que, sans suggestion, quelquefois sans sommeil, les passes magnétiques produisent des eifets curatifs sur les maladies. Ils attribuent cette efficacité au fluide vital qui, dans tout organisme vivant, court de l'encéphale à la périphérie ; pourquoi, disent-ils, ce fluide s'arrêterait-il à l'extrémité des conducteurs nerveux ? Pourquoi ne rayonnerait-il pas, affaibli mais non anéanti, dans l'atmosphère ambiante? Pourv-^uo! le fluide d'un homm3 bien portant, rencontrant
le système nerveux appauvri d'un malade, ne lui rendraitil pas le supplément de vitalité qui lui manque? Et nous, à notre tour, nous dirons: pourquoi pas? Qu'on vérifie, qu'on expérimente, qu'on prouve si l'on peut. Notre adhésion suivra la preuve, elle ne la précédera jamais.
De l'hypnotisme au magnétisme la transition est facile. Du magnétisme au spiritisme plusieurs prétendent qu'elle n'est pas moins directe. C'est ici que le chrétien entre en défiance.
Qu'est-ce que le spiritisme ? C'est l'évocation des esprits. De quels esprits? Les réponses sont variées. Les uns se vantent de faire apparaître et parler à volonté les âmes des morts; les autres croient que ce sont des élémentals qui prennent le nom et l'apparence des personnes évoquées ; d'autres pensent que ce sont les démons qui jouent ce rôle pour tromper les hommes.
A toutes ces hypothèses, le chrétien répond : je n'en sais rien. Toutefois il trouve dans les principes de la raison et de la foi des règles de conduite qui viennent préciser encore les décisions de l'Eglise et qui suffisent à le guider.
Ainsi d'abord la supercherie joue un grand rôle dans ces sortes de scènes si bien faites pour passionner la curiosité, pour exploiter les regrets des survivants, leur crédulité, leurs bons ou leurs mauvais désirs. Une basse cupidité pousse les aventuriers sans scrupules à usurper le rôle de médium et à se faire des rentes avec leurs prestiges. L'homme de foi sera le premier à passer au crible tous les faits suspects.
S'il reste en face de faits bien contrôlés, il se deman dera: qu'est-ce qu'un mec^iwm? Pourquoi un homme aurait-
le privilège de servir d'intermédiaire naturel entre les deux mondes. Serait-ce une affaire de tempérament, de nervosité? Est-ce qu'une organisation plus délicate lui
rendrait perceptibles les actions ordinairement insensibles d'être corporels peuplant notre atmosphère? Il n'y a pns là d'impossibilité. Mais tous ceux qui affirment en ces matières, tous ceux qui prétendent avoir trouvé des lois dans ce monde des surprises, tous ceux qui en cherchent dans les traditions de la magie, tous ceux-là nous trompent ou se dupent eux-mêmes: ils n'ont aucun moyen d'apprendre ce que nous ignorons.
Si nous n'avons rien à dire du médium, que penser des esprits eux-mêmes, de leurs apparitions, des réponses qu'ils donnent par les tables, les crayons automatiques, la main d'une personne écrivant ce qu'elle ignore? Ici encore les gens qui ne peuvent se résigner à dire : je ne sais pas, échafaudent des théories merveilleuses. On les trouvera tout au long dans Eôraka. Le chrétien se dit : je ne suis pas sûr que les âmes des morts ne puissent jamais revenir ; mais je sais bien qu'elles ne reviennent que par la permission de Dieu; que la règle, c'est la séparation absolue entre les deux mondes ; que par conséquent il n'y a pas de moyen régulier d'établir la communication. Dès lors, si elle semble s'établir à volonté, je soupçonne une fraude, sans pouvoir nommer avec sûreté le trompeur. Cependant la foi m'enseigne que le démon cherche sans cesse à nous tromper. Son rôle dans les évocations paraît donc ce qu'il y a de plus probable. Et cette probabilité suffit amplement pour justifier les décisions du Saint-Siège qui proscrivent les pratiques du spiritisme.
Il est plus difficile de se faire une opinion sur le cas des maisons hantées, parce qu'ici l'intention d'induire l'homme en erreur et de le mener à mal paraît beaucoup moins évidente. Il semble bien constaté que tout n'est pas illusion dans ce qu'on rapporte des bruits et des perturbations dont certaines habitations sont le théâtre.
Les Parisiens en ont eu récemment la preuve dans cette maison du boulevard Voltaire, où un commissaire de police, assisté d'une brigade d'agents, n'a pas réussi, pendant un mois de faction, à découvrir la cause des plus étranges bouleversements. Au reste, ces phénomènes n'impliquant de la part des hommes aucun concours de volonté, on peut s'abstenir de se prononcer sur leur cause, et le vrai sage sera celui qui saura le plus franchement avouer son ignorance.
Les possessions et les obsessions offrent plus de difficulté à qui veut en apprécier la nature. Il est de bon goût aujourd'hui de dire que tous les faits de possession rapportés dans l'histoire et même dans l'Evangile doivent être ramenés aux proportions d'un cas pathologique : épilepsie, démence, troubles nerveux, hallucinations, etc. La raison qu'on en donne, c'est que la médecine traite aujourd'hui des maladies dont le processus répond exactement aux symptômes relevés par les historiens qui ont décrit letat des possédés. Cette raison est frivole. De ce qu'il y a eu de faux possédés il ne s'ensuit pas qu'il n'y en ait jamais de véritables. On a pu se tromper, en attribuant à la possession diabolique de simples maladies nerveuses. On se tromperait également, en rejetant a jjriori la possibilité d'un fait qu'atteste l'Evangile et contre lequel la raison ne peut élever aucune exception d'absurdité. C'est la foi seule qui nous révèle l'existence du démon ; mais s'il existe, la raison admet que la puissance naturelle de cet esprit supérieur puisse s'exercer sur le corps de l'homme avec la permission de Dieu. Le reste n'est plus qu'une question de fait. Qu'on dise, si l'on veut, qu'une critique scientifique un peu sévère, appliquée aux récits du passé, eût fait évanouir la plupart des cas de possession, nous n'y contredirons pas. Restent les affirmations précises de 1 Evangile et des
écrits des apôtres. Nos motifs de les accepter sont trop solide^ et trop raisonnables^ pour que nous en fassions le sacrifice devant une allégation comme celle-ci : « Il n'y a jamais eu de possession diabolique, parce qu'il ne s'en constate plus aujourd'hui. » Nous pourrions répondre que^ si l'on n'en constate plus, c'est qu'on craint d'en constater.
Au reste, la possession et la maladie ne sont pas deux hypothèses qui s'excluent. L'une peut être la cause de l'autre ; une maladie peut avoir un processus naturel et devoir son origine à l'intervention d'un agent supérieur. Plus que jamais ici la réserve convient au sage ; et le chrétien, pourvu qu'on ne lui demande pas de renier la doctrine qui fait une place à l'action du démon dans le monde, se montrera très circonspect pour en juger les applications.
Pareille sera son attitude à l'égard des miracles contemporains. Il ne laissera pas dénier à Dieu le droit de modifier, par une providence particulière, le cours régulier de la nature. Sur le point de fait, il ne se plaindra jamais que le contrôle soit trop sévère. Et s'il obtient pareille bonne foi de la part de ses contradicteurs, il les amènera certainement à constater, au moins une fois dans leur vie, un vrai miracle.
C'est ainsi qu'un fidèle enfant de l'Eglise sait allier l'esprit de foi et l'esprit de critique. Aucune défiance à l'égard de la science ; aucune crainte de voir reculer les bornes de la connaissance humaine et se rétrécir le champ de l'inexpliqué; à la rencontre des faits merveilleux qui échappent à la science, nul empressement à les admettre, nul parti pris de les repousser, nulle précipitation à les interpréter. Les principes de la foi suggèrent certaines explications possibles; on pourra les présenter sous forme d'hypothèses. Si d'autres proposent des hypo-
thèses différentes, le chrétien examinera leur relation avec les certitudes révélées; en cas de désaccord, il les rejette ; en l'absence de tout conflit, il se réserve et attend les preuves. Il n'admet pas qu'on lui fournisse des théories toutes faites sur un monde inexploré. L'autorité de la kabbale, celle de la magie, noire ou blanche, restent nulle à ses yeux. Quand on vient lui dire : Eôraka, fai vu; il répond : faites-moi voir. D'ordinaire on ne lui montre qu'outrecuidance et présomption. Quant à lui, sûr de sa foi, il attend en paix la fameuse révélation humaine, toujours annoncée, qui doit donner tort au témoignage divin. Content des clartés que l'Évangile a répandues sur sa route pour le conduire au terme, il ne recherche pas les satisfactions inutiles que Dieu a refuées à sa curiosité. En présence des nouveautés éphémères qui passionnent l'attention de ses contemporains, il se souvient du conseil de l'Apôtre : Éprouvez tout; retenez ce qui est bon ^ Et l'on voit se renouveler dans le domaine de la pensée ce que l'expérience a tant de fois démontré dans l'ordre de la conduite : c'est que les âmes les plus dociles au vrai maître sont les plus libres et les plus fières et qu'il n'est rien de tel que d'obéir pour dérober son cou au joug des hommes.