‹ Mélanges (volume 3)Chapitre 34 sur 44 · LES IDÉES D'UN JNEO-GHRÉÏIEN SUR LA RÉFORME RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LES IDÉES D'UN JNEO-GHRÉÏIEN SUR LA RÉFORME RELIGIEUSE

La Genèse nous raconte une mystérieuse histoire : les descendants de Noé, devenus un peuple nombreux, s'assemblèrent un jour dans la plaine de Sennaar; avant de se disperser, ils voulaient laisser derrière eux un monument de leur puissance. Ils commencèrent la construction d'une ville et celle d'une tour que leur naïf orgueil se flattait d'élever jusqu'au ciel. Dieu confondit leur superbe en brouillant leur langage : ils ne s'entendaient plus entre eux ; ils durent se séparer, abandonnant Tentreprise.

Notre âge assiste à un spectacle qui est comme la contre-partie de 1 histoire de Babel. Depuis cent ans, les âmes sont dispersées : elles ont erré à travers le dédale des doctrines ; elles ont exploré toutes les avenues de la pensée, essayé tous les systèmes pour se passer de Dieu, de son Christ, de son Eglise. Il parait que rien ne leur a réussi, car elles reviennent en grand nombre vers la cité abandonnée, vers la tour qui devait unir la terre au ciel.

Cette fois, il ne s'agit plus d'une œuvre d'orgueil. On voudrait sincèrement renouer le commerce de 1 homme aveclinfini. Mais un terrible obstacle s'oppose au succès

1. Extrait du Correspondant, publié à part. De Sove. imprinieur à Paris, 1893.

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de l'entreprise : ceux que des besoins communs attirent n'ont pas de pensées communes ; si leurs cœurs battent à l'unisson, leurs esprits ne parlent pas la même langue : les mots qu'ils prononcent rendent le môme son, mais ils n'ont pas le même sens. Et voilà pourquoi tant d'aspirations restent stériles, tant d'efforts sincères se perdent dans le vide.

La cité cependant n'est pas déserte. Ceux qui l'habitent brillent du désir d'en rouvrir les portes à leurs frères qui reviennent ; ils voudraient leur apprendre à gravir les degrés de la tour. Hélas! la diversité de langage qui divise entre eux ceux du dehors les sépare plus profondément encore de ceux du dedans. Entre incroyants, il y a variété de conceptions ; entre chrétiens et non-chrétiens, il y a antagonisme.

Quel remède apporter à ce mal de la confusion des langues? Il faudrait que, de part et d'autre, on étudiât à fond l'idiome qu'on ignore ou qu'on sait mal.

Si ce devoir est réciproque, il nous convient, à nous, de prêcher d'exemple. C'est pourquoi je no me lasse pas de dire aux jeunes gens chrétiens : emparez-vous de la science, initiez-vous à ses secrets, rendez-vous capables de parler avec sûreté son langage, afin qu'on ne puisse vous reprocher, quand vous attaquerez l'erreur, de combattre des fantômes ou d'englober dans une même condamnation des principes faux et des faits qui ne se laissent plus nier.

Mais aujourd'hui, c'est à ceux du dehors que je m'adresse : je voudrais leur demander d'apprendre aussi notre langue, car vraiment ils ne la savent pas.

Il en est qui l'ont sue et qui ont continué de la parler, quand leur esprit en avait perdu le sens. Tel RenaU; avec son mysticisme sans Dieu, avec ses formules chrétiennes au service d'une pensée athée. De ceux-là il n'y a rien à

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espérer : loin d être sur la voie du retour, ils s'éloignent encore. Seule une illumination miraculeuse, plus étonnante que celle qui a foudroyé saint Paul, pourrait les ramener vers la cité de Dieu.

Mais il en est d'autres dont la bonne foi est évidente, bien qu'elle n'exclue pas la présomption. Ceux-là, partis de la libre pensée ou du doule, ont suivi la pente de leur cœur. Sur le chemin de 1 idéal moral qu'ils poursuivaient, ils ont rencontré l'Evangile et ils l'ont admiré. Cela leur a suffi pour se persuader qu'ils l'avaient compris Ils ont alors cherché quelles traces l'Évangile a laissées dans le monde, et ils ont rencontré l'Église chrétienne, surtout l'Église catholique. Mais avant de se déclarer ses disciples, ils ont voulu se faire ses juges. Le procédé était simple et sommaire; ils comparaient le christianisme de l'Église à celui dont ils s'étaient formé l'idée d'après l'ÉA^angile ; selon les conformités ou les dissemblances qu'ils croyaient constater, ils donnaient raison ou tort à l'Église; finalement ils voulaient bien lui indiquer par quelle série de réformes elle devrait passer pour se rapprocher de leur idéal, et ils lui laissaient espérer que, cette besogne faite, ils consentiraient peut-être à se prononcer pour elle.

L'état d'esprit que je viens de décrire est celui de beaucoup d'hommes de notre temps. Il a trouvé une traduction brillante dans les écrits de M. Paul Desjardins, auteur du Devoir présent. Moins remarquées, peut-être, mais non moins dignes d'attention ont été les pages qu'il a publiées dans le Journal des Débats sur la a vraie Eglise », faisant suite à celles qui avaient pour titre : la Conversion de V Église * .

Notre intention n'est pas de reprendre ici une étude

1. Journal des Débais des l^"* et 4 novemljre 1892, H mirs et 8 avril 1893.

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d'ensemble sur le mouvement d'idées qu'on a désigné sous le nom de ??eo-c/iris^/am5me et qui a été si finement, si justement décrit ici même par M. l'abbé Klein ^ On confond, sous cette appellation vague, des esprits qui diffèrent beaucoup entre eux. Nous voudrions seulement, à l'occasion du travail de M. Desjardins, souligner les malentendus qu'engendrent, entre certains hommes bien intentionnés et les croyants véritables, l'emploi des mêmes m.ots pris dans des sens différents. Ces malentendus se rencontrent à chaque pas dans la constatation des besoins présents, dans l'appréciation du passé, dans les pronostics qu'on hasarde sur l'avenir.

Les besoins présents sont les plus impérieux pour tous les hommes; pour ceux dont l'existence n'est pas assise, dont la vie est précaire, ils sont les seuls qui comptent ; à chaque jour suffit son mal.

Or, depuis cent ans, telle est la situation morale des âmes que la libre pensée a séparées de l'unité chrétienne. Elles vivent au jour le jour, sans patrimoine héréditaire, demandant à leurs réflexions solitaires, ou recevant d'une opinion changeante et sans autorité, les éléments de probabilité qui, à défaut de certitude, doivent régler leur conduite. C'est à ces besoins présents que M. Paul Desjardins a tenté de satisfaire, en prêchant à ses contemporains le devoir présent. Et qu'a-t-il trouvé? Selon lui, le seul besoin universel est le besoin d'être aimé; le seul devoir, par conséquent, est l'amour. C'est parce qu'il a rencontré dans l'Évangile une expression de ce devoir plus haute, plus persuasive, plus pénétrante que partout

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