Le Devoir présent, p. 53, G
venu. Pour apprendre aux hommes à se traiter en frères, il leur a révélé qu'ils sont les fils d'un même Père. On veut aujourd'hui que celte révélation soit inutile. Que resterat-il de la morale d'amour qui en était la conséquence'? On se dit résolu pourtant à retenir cette morale. Mais qui ne voit qu'on ne le pourra faire qu'à l'aide de perpétuelles amphibologies ? On gardera tout le vocabulaire évangélique, mais on en faussera le sens d'un bout à l'autre. On parlera d'un christianisme intérieur^ comprenant les c( mêmes phénomènes spirituels que le christianisme a reconnus de tout temps sous le nom de péché, de péché mortel^ de rédemption, de grâce, di' effets de Vascétisme, d'effets de la prière, à' illuminations du Saint-Esprit, etc. ». Mais il sera loisible de penser que le péché n'offense pas un Dieu qui, peut-être, n'existe pas, que la rédemption est l'œuvre de l'homme, -que la grâce se confond avec la volonté humaine, que l'ascétisme est une simple philosophie de la vie, la prière une illusion, le Saint-Esprit un mot, etc. De bonne foi, quand on ouvre de telles issues à l'équivoque, peut-on dire sincèrement que c'est l'évangile de Jésus qu'on prêche % Non, on ne le prêche pas, on le juge, on le réforme, on prétend l'épurer, on l'anéantit en l'interprétant. Si c'est là tout ce qui reste du Sermon sur la montagne, je ne vois pas de raison de préférer Jésus à Bouddha. La morale est une règle de vie, mais elle est aussi une croyance : la morale de Jésus s'apouie sur une doctrine qui nous assigne une origine et une destinée divines; la doctrine de Bouddha part du panthéisme asiatique et aboutit au nirvana. Voilà deux dogmes contradictoires : comment la morale qu'ils soutiennent serait-elle la même? Est-ce parce qu'elle se soutient toute seule? Alors les deux maîtres se sont trompés. Pourquoi se dire les disciples de l'un d'eux, quand on ose déclarer inutile ce qu'il a déclaré nécessaire?
IDÉES d'un néo-chrétien SUR LA REFORME RELIGIEUSE 335
Ceiies ce serait méconnaître la morale que de la réduire à un raisonnement logique; ce n'est pas une raison pour la résoudre dans une contradiction. La philosophie et le dogme sont le fondement du devoir; donc ils ne sont pas le devoir lui-même, pas plus que le fondement n'est la maison. Quand le fondement est posé, il reste à construire l'édifice; mais s'ensuit-il qu'on peut le construire sans l'appuyer sur sa base?
Que conclure de là, sinon que le besoin d'amour peut bien être le point de départ du mouvement qui ramène les amcs vers le christianisme, mais qu'il ne saurait à lui seul constituer un christianisme véritable? Le besoin d'amour nous éloigne des doctrines qui reposent sur le principe de l'égoïsmc; il nous pousse à rechercher une doctrine capable de le satisfaire. C'est bien fait de déclarer que cette doctrine est celle de Jésus et qu'on ne trouve pas ailleurs pareille école d'amour; mais alors il faut prendre la doctrine telle qu'elle est, sans la mutiler, sans la refaire; autrement on n'est pas disciple de Jésus, on se fait son rival ; on devient fondateur de religion, bien qu'on s'en défende '. Et l'on a bien raison de s'en défendre, car ce serait une sotte prétention que celle d'un monsieur en habit noir qui dirait : Le Christ a du bon, mais ma formule est meilleure. Cependant, si l'on se réclame de 1 Évangile, je ne vois pas de milieu entre ces deux partis : l'accepter tout entier ou l'amender.
Et, de fait, on l'amende. S'il est un précepte évangélique entre tous, n'est-ce pas celui de l'aumône! Or, pour nos nouveaux maîtres, il n'y a rien de plus pernicieux que l'aumône. Il paraît que les économistes ont eu raison d'en révéler et la stérilité et la nuisance. Elle est stérile,
1. « Je suis donc à mille lieues de vouloir qu'on instaure une reliprion neuve, à la façon dos Saint-Simoniens ou de quelque autre secte. {Le Decoir présent, p. 52.)
car elle n'accroît pas la richesse générale; elle ne tait que la déplacer. Elle est nuisible, car elle dispense de l'effort celui qui la reçoit et persuade à celui qui la fait qu'il est d'essence supérieure à son obligé. Voilà des raisonnements qui n'étonnent pas trop sous la plume des physiocrates. Encore serait-il aisé d'y démêler le sophisme. Oui, l'aumône qui encourage la paresse est mauvaise; mais n'y a-t-il donc que les paresseux qui soient misérables 1 L'effort est-il toujours possible aux déshérités? Combien de fois le don gratuit, en subvenant à une détresse immédiate, mettra t-il le pauvre à même de se relever par le travail? Si vous ne l'aviez pas aidé au moment précis où il ne pouvait s'aider lui-même, jamais il n'aurait pu remonter la pente de la destinée contraire; il se fût endormi dans la mort, où il eût roulé sur le penchant du vice jusqu'à Tabîme du crime. Voilà ce que je répondrais aux économistes. Mais aux moralistes de l'amour je ne sais que répondre : je demeure interdit devant l'énormité du contraste qui s'accuse entre leurs principes et leurs préceptes. Eh quoi! toute la morale consiste à se donner aux hommes, mais il est interdit de leur rien donner gratuitement ! Le don de soi-même serat-il, du moins, excepté de la défense 1 Je veux le croire; autrement lamour deviendrait un marché. Mais si l'on peut donner de sa personne sans espoir de retour, pourquoi ne sera-t-il pas permis de donner de ses biens? Certes l'aumône parfaite est celle qui aide les malheureux à se refaire une condition meilleure; mais elle commencera toujours par le don gratuit. Voici un malheureux qui meurt de faim et à qui le travail manque. Si vous lui refusez du pain, que lui donnerez-vous? Une exhortation à se suffire? Entre un tel philanthrope et le pharisien féroce qu'a flétri l'apôtre saint Jacques, je ne vois pas la différence. « Allez en paix, disait cet égoïste à ses frères
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nus et affamés; chauffez -vous, rassasiez-vous; je ne vous donne rien K »
Il y a donc deux chrislianisraeS; le vrai et le faux; l'un toujours ancien et toujours nouveau, le christianisme éternel ; l'autre qui n'est que nouveau et qui, en retouchant l'ancien, le défigure : l'un qui s'appuie sur le dognie, l'autre qui le déclare inutile; l'un qui est l'œuvre de Jésus, l'autre qui est l'invention de l'homme. Le besoin présent ressemble au besoin de tous les temps; il faut revenir au christianisme véritable. L'équivoque n'est bonne dans aucun cas. Nous avons vu comment elle peut égarer des hommes sincères dans l'appréciation du devoir actuel : elle n'est pas moins à craindre lorsqu'il s'agit de juger le passé.
Le passé du christianisme, c'est l'Église, ou, si l'on veut, c'est le Christ vivant dans l'Église. Quand on étudie le christianisme en action, c'est dans l'Église qu'on le rencontre. De tout temps, il est vrai, il s'est trouvé des esprits chagrins, faciles au scandale, prêts à condamner dans son principe toute institution qui paie un tribut à la faiblesse des hommes chargés de la personnifier dans le monde. Ceux-là ont opposé l'Église au christianisme, comme l'abus à l'usage. A les croire, le Sauveur n'aurait voulu établir qu'une société des âmes, sans lien sensible, sans symbole extérieur, sans hiérarchie^ sans autorité. Les hérésies mystiques du moyen âge, celle desBéguards, des Pauvres de Lyon, des Fraticelles, n'avaient pas d'autre mot d'ordre que celui-là : détruire l'Église pour restaurer la religion. AYicleff au xiv'' siècle, Jean Huss