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NOUVEAUX MÉLANGES PHILS0PHIQUE5 T. I -- 22.
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au xv% soutinrent le même thème pour justifier leur révolte. La Rjétorme protestante s'en empara, au siècle suivant, en Allemagne et en France, et prétendit réduire le christianisme individuel à la seule foi, le christianisme social à la seule prédication de 1 Evangile : plus de sacerdoce, plus de hiérarchie, plus de sacremenls.
Le rationalisme contemporain a repris à son compte cette singulière conception. En soumettant à l'analyse de la critique l'histoire des origines chrétiennes, il a \)vétendu montrer dans l'organisation hiérarchique de l'Église une altération tardive de la pensée du fondateur. On crut d'abord pouvoir abaisser jusqu'au ii^ siècle le point de départ de cette transformation. Aujourd'hui, le progrès même de la critique a contraint les savants hétérodoxes à faire remonter l'institution de la hiérarchie jusqu'au i" siècle. Les nouveaux fragments de saint Clément, découverts il y a une quinzaine d'années, ne permettent plus de contester que, bien avant la mort de saint Jean, le christianisme affectât la forme d'une société dont le centre était à Rome. Ainsi, des divisions ayant éclaté dans le sein de l'Eglise de Corinthe, ce sont deux envoyés de Clément qui vinrent de Rome sans avoir été appelés et qui tranchèrent d'autorité le différend. M. Renan a reconnu le fait et constaté par là que le christianisme de la fin du i" siècle était un catholicisme romain.
Si donc on veut continuer à soutenir que Jésus n'a pas songé à donner à son œuvre la forme sociale qu'elle présente aujourd'hui, il faut avoir le courage de dire qu'une métamorphose de cette importance a pu s'accomplir du vivant de ceux-là mêmes qui avaient entendu la prédication de Galilée. Si c'est une erreur de comprendre le 7 w es Petrus comme le comprend l'Église romaine, cette erreur s'est produite sous les regards d'un des fils de
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Zébédée, d'un des témoins de la scène de Tibériade, et sans protestation de sa part. Le christianisme s'est modifié en vertu de la loi de l'évolution; mais cette même loi, qui ne lui avait pas permis de rester identique pendant trente ans, l'a laissé sans changement organique depuis dix-huit siècles. C'est affaire aux rationalistes de résoudre l'antinomie qu'ils ont seuls créée. Pour nous, elle se résout d'elle-même par l'abandon d'une hypothèse violente autant qu'arbitraire, non moins opposée au texte évangélique qu'au témoignage de l'histoire. L'Église que Jésus a fondée est bien, sans doute, le royaume spirituel, la société des âmes, le bercail des brebis fidèles, mais ce royaume a des magistrats sous un monarque, mais cette société a des organes, mais ce bercail a des pasteurs multiples groupés sous l'autorité du pasteur unique et de son représentant visible.
Si donc on veut emprunter au christianisme sa vertu vivifiante, c'est à l'Église qu'il la faut demander.
Tel n'est pas l'avis des nouveaux moralistes de l'amour. S'ils regardent du côté de l'Église, c'est pour lui faire son procès. Et ici, ne croyant plus avoir affaire à la personne même du Christ, ils se gênent moins pour réclamer une réforme; le mot même de réforme ne contente pas leur sévérité ; c'est une conversion qu'il leur faut et dont ils tracent le plan : « La conversion de l'Église. »
Le mot est gros : le trouvant sur les lèvres d'hommes nouveaux, qui se disent dégagés de tout préjugé de secte, on s'attend tout d'abord à rencontrer aussi quelque chose d'inédit dans les reproches adressés à l'Église hiérarchique. Quand on lit M. Desjardins, on est bien vite revenu de cette illusion. Ses griefs sont vieux comme l'histoire; en ce qu'ils ont de juste, ils se confondent avec le programme de tous les saints réformateurs que l'Esprit de Dieu a suscités de siècle en siècle pour res-
taurer la beauté de son Église; en ce qu'ils ont d'excessif ou d'injuste, ils rappellent à s'y méprendre les pamphlets des hérétiques et des révoltés de tous les temps. Théodore de Bèze reprochait à saint François de Sales d'aller en voiture au lieu d'aller à pied, comme les apôtres. 11 n'est pas prouvé que les apôtres n'aient jamais été en voiture; et saint François de Sales, en évangélisant le Chablais, laissa plus d'une fois sur la neige la trace de ses pieds ensanglantés. Qui donc, de l'orgueilleux docteur calviniste ou du doux évêque de Genève, représente le mieux l'esprit de l'Evangile? M. Desjardins lui-même n'hésiterait pas entre les deux. Mais s'il admire à bon droit saint François de Sales, d'où vient qu'il raisonne comme Bèze? Il nous faut pourtant suivre sa critique de plus près.
En réclamant la conversion de l'Église, il tombe dans un double défaut. D'abord il rétrécit la mission de la société spirituelle; ensuite il méconnaît la variété des moyens qu'elle doit employer pour la remplir.
Pour M. Desjardins, l'Église n'a d'autre rôle que de faire prévaloir dans le monde le vrai christianisme, c'està-dire la religion de l'amour. On sait qu'il entend par là le seul amour de l'humanité. Une religion qui se borne à cela est une religion sans Dieu, ou dans laquelle Dieu n'est que l'accessoire et le moyen. Tout autre est la conception chrétienne de l'Église, tout aulre celle de son divin fondateur. Dieu est le principe et la fm; la religion nous ordonne vers Dieu à ce double titre, et l'amour des hommes est la conséquence du service de Dieu. De là l'importance du culte, du sacrifice, de la prière, de toutes ces choses que M. Desjardins estime indifférentes, facultatives, secondaires, et qui sont, aux yeux de l'Église, nécessaires, obligatoires, principales. Jugeant d'un point de vue aussi faux l'œuvre de l'Église dans le passé, il ne
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peut que manquer de justice dans ses appréciations.
La seconde erreur de notre auteur porte sur le choix des moyens. Les apôtres ont vécu pauvres, étrangers à la société païenne, au sein de laquelle ils élaient comme perdus. Ils n'ont employé d'autres armes que la parole et la patience. Donc l'Église, dans tous les temps, aurait dû s'en tenir là. Or, au contraire, elle a connu la puissance, la richesse, elle a mis la force à son service. Donc elle a dévié. C'est là une condamnation sommaire.
L'apostolat pacifique de l'Eglise persécutée a linalement abouti au triomphe. Constantin, vainqueur de Maxence, a fait hommage de sa puissance au successeur du pêcheur de Galilée. L'Église alors est entrée dans la trame des événements humains, elle a exercé, selon les temps, toutes les formes de l'influence, par la richesse, par le pouvoir, par la science. En tant qu'elle a fait servir tout cela à l'avancement du royaume de Dieu, elle a bien fait. L'état de persécution est une étape glorieuse dans sa marche; on ne saurait en faire la condition normale et définitive de sa vie.
Sans trahir son mandat, mais, au contraire, pour le remplir tout entier, elle a dû adapter son ministère aux circonstances changeantes des temps et des lieux. C'est ainsi qu'elle a entrepris à la fois la sanctilicalion des individus et celle des sociétés. Dans sa rencontre avec les différentes formes de civilisation, elle a connu les relations les plus diverses : alliance étroite avec les Césars chrétiens, mission éducatrice à l'égard des tribus barbares. L'éloignement de l'Empire, transféré à Byzance, lui a laissé prendre à Rome, à partir du \i^ siècle, l'hégémonie de l'Occident. Plus tard, quand la féodalité a couvert l'Europe d'un vaste et uniforme réseau de suzerainetés et de vassalités, elle a dû entrer dans le système en dehors duquel aucun ordre n'était
possible. Lorsque la Renaissance eut substitué au morcellement du pouvoir féodal l'unité des monarchies absolues, elle a dû prendre sa place dans ce concert. Aujourd'hui que la démocratie est maîtresse, l'Église prend en mains la direction morale de cette puissance collective, et le pontificat de Léon XIII marquera le point de départ d'une ère nouvelle dans son action civilisatrice.
Certes, notre foi nous ferait souhaiter de ne rencontrer dans l'histoire que des traits conformes à Tidéal que nous venons d'esquisser. Cet idéal est bien celui qui a guidé dans ses grandes lignes la marche générale de 1 Église à travers les siècles. Mais ici un élément intervient, qu'un miracle colossal eût seul pu écarter de la scène du monde : je veux dire la défaillance des instruments humains. Cette défaillance se rencontre à toutes les époques : il est des moments de l'histoire où elle devient si générale, que l'idéal en reste voilé jusqu'à devenir presque invisible à qui ne regarde qu'à la surface. Ceux qui en font à l'Église un grief essentiel devraient faire remonter plus haut l'audace de leurs reproches, et demander compte au divin Maitre de cette conception surprenante qui se laisse apercevoir à toutes les pages de l'Évangile. Pourquoi l'Homme-Dieu n'a t-il pas fait à lui seul tout son œuvre ? Pourquoi a-t-il voulu la confier à des coopérateurs pétris de notre limon? Pourquoi, du moins, ayant résolu de préserver ceux-ci, par une assistance surnaturelle, de toute défection dans la transmission de la doctrine, ne les a-t il pas. en même temps, mis à l'abri des défections morales qui pouvaient amoindrir ou déshonorer leur ministère? Ce sont là des questions que l'orgueil seul peut poser à l'amour; car c'est bien un dessein d'amour que celui qui associe l'homme, malgré sa faiblesse, à la rédemption de l'homme. Le collège apostolique a compté un traître dans les rangs des
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douze. Cette lamentable histoire se répète à travers les âges.
Sous peine d'arracher à la tête du Christ son auréole divine, il faut bien prendre son parti de ces obscurités et adorer, jusque dans ses parties impénétrables, une providence toujours paternelle, bien que souvent mystérieuse.
L'Église donc a passé par les douloureuses expériences de l'infirmité humaine. Ses pasteurs n'ont pas toujours résisté aux influences des contacts mondains. La richesse et l'empire n'ont pas toujours été dans les mains de ceux-ci de simples moyens d'apostolat. Dans des proportions inégales aux diverses époques de son développement, elle a vu les continuateurs du Christ retenir pour eux ce qui devait seulement passer par leurs mains, et subir la contagion des vices qu'ils avaient mission d'extirper. Pour en conclure que l'Église elle-même a trahi sa mission, il faudrait prouver qu'elle a perdu de vue le but final et que c'est du dehors qu'elle a reçu un principe de renouvellement. Or l'histoire dit précisément le contraire. La réforme de l'Église, œuvre sans cesse reprise au cours des siècles, a pu être motivée, occasionnée, facilitée par les événements extérieurs, par les hérésies, par les schismes, par les attaques de ses ennemis ; mais cette réforme elle-même est toujours venue du dedans. Il a suffi à l'Église de se recueillir pour en trouver en elle-même l'idée, l'inspiration et les moyens. La source de la sainteté ne s'est jamais tarie dans son sein; et c'est là ce qui appartient en propre à l'épouse du Christ ; la corruption lui est venue du siècle, la régénération lui est venue de son divin Époux. On s'étonne de la multiplicité des scandales : pour qui connaît la nature humaine, ce n'est pas là ce qui est surprenant ; ce qui excite l'admiration, ce qui dépasse manifestement
les ressources d'une institution d'où Dieu serait absent, c'est ce rappel incessant à l'idéal qui, à toutes les époques, eut pour organes les saints. Un Léon IX, un Pierre Damien, un Hildebrand au xp siècle, un Pierre de Cluny, un saint Bernard au xu% un François d'Assise, un Dominique au xiir, un Vincent Fcrrier, une Catherine de Sienne au xiv% un François de Paulc au xv''; au xvi^ siècle, après les déchirements de la Réforme, cette légion prodigieuse de saints qui vint panser les plaies de 1 Eglise et relever partout le niveau des mœurs chrétiennes : Ignace et Xavier et la pléïade des saints Jésuites ; Charles de Borroméo, destiné par sa naissance à personnifier les abus du népotisme et par son héroïque vertu à les arracher de l'Eglise; Philippe de Néri, Gaétan de Thienne, Jean de la Croix, Pierre d'Alcantara, Thérèse d'Avila, Pie V, pour ne nommer que les plus illustres; au xvir- siècle, François de Sales et Vincent de Paul ; jusque parmi les abaissements du xvm® Alphonse de Liguori, voilà des témoins qui se lèvent dans leur haute stature pour attester que le sel de la terre n'est point affadi et que l'Eglise garde toujours dans son sein de quoi se rajeunir.
Il fallait penser à cela avant de parler de la conversion de l'Église. Ici encore nous rencontrons l'équivoque. Qu'entend-on par cette conversion? Un effort intérieur pour secouer la poussière humaine, pour réagir contre les abus, faire la guerre aux scandales, ramener les pasteurs et les peuples à la pureté de la morale évangélique? Mais cette conversion-là est l'œuvre incessante de l'Eglise, son œuvre propre ; et elle n'a pas a'tendu, pour s'y livrer, qu'on l'y rappelât du dehors. Veut on parler, au contraire, d'une conversion qui impliquerait pour elle la condamnation de tout son passé, qui étendrait cette condamnation à toutes les parties de son rôle social.
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qui la confinerait dans un rôle purement mystique, lui interdisant d'employer, même au service de Dieu, les ressources temporelles que les événements mettent dans sa main ? Une telle conversion ne ferait que l'amoindrir, car l'Église n'est pas un monastère; elle a autre chose à présenter au monde qu'un collège d'ascètes ou de frères hospitaliers; elle est débitrice à tous les lieux, à tous les temps, à tous les groupes humains, à toutes les forces sociales ; elle leur doit une influence qui perfectionne, qui éclaire, qui purifie, qui régénère, et elle ne peut l'exercer sans toucher aux choses qu'elle a mission de sanctifier.
Si du passé éloigné nous venons, avec M. Desjardins, jusqu'au passé récent du xix^ siècle, nous aurons à dissiper les mêmes malentendus. Ce qu'il reproche à l'Eglise contemporaine, c'est surtout son alliance avec les puissants et son union avec l'Etat. Ici il ne s'occupe plus que de la France, et nous n'aurons garde d'élargir un cadre déjà trop vaste.
L'Église de France a eu, paraît-il, deux torts dans ce siècle : elle a négligé le peuple; elle s'est liée avec le pouvoir. Tendances aristocratiques et Concordat, voilà les deux péchés qui rendent nécessaire une conversion de l'Église.
Il y a quelque chose de fondé dans le premier grief. On ne saurait nier que l'évolution démocratique se soit accomplie en dehors de l'influence chrétienne et contre elle. Les masses nous échappent, et le grand mouvement qui les emporte vers de nouvelles destinées a pour guides écoutés les pires ennemis du christianisme.
Les causes de ce douloureux phénomène sont multiples. M. Desjardins ne se trompe pas, quand il croit en apercevoir une dans les traditions aristocratiques léguées par le xviii" siècle au clergé de notre âge.
Louis XÏV avait domestiqué l'Église comme la nation, et le mal s'était aggravé sous ses successeurs. La Révolution française a été l'adversaire de la religion, parce qu'elle y a vu une institution d'ancien régime. Napoléon et Louis XVIII ont fait, en matière religieuse, œuvre de réaction pure. Le clergé a gardé longtemps, à l'égard de la société nouvelle, une attitude défiante et timide. On s'est attardé dans une forme de ministère qui répondait à l'ancien état social et ne s'adaptait plus au nouveau. Le contact du prêtre avec le peuple s'est fait plus rare, au moment où les grandes transformations économiques changeaient du tout au tout la condition des classes populaires. Pour diriger une évolution menaçante, mais en grande partie légitime, pour adoucir les souffrances nées du nouveau régime industriel, pour empêcher les apôtres d'un socialisme impie d'accaparer la confiance des prolétaires, il eût fallu, entre le clergé et la multitude, des relations de confiance réciproque, des habitudes d'échange, qui ont fait longtemps défaut. Nous donnons acte à M. Desjardins de ces constatations, sauf à discuter tout à l'heure la conclusion qu'il en tire; mais nous devons lui faire remarquer tout d'abord qu'il en exagère singulièrement la portée : car ce qu'il dit en termes généraux de l'attitude de 1 Église à l'égard du peuple ne s'applique avec vérité qu'aux rapports du clergé avec les populations urbaines, ou, dans les campagnes, avec les populations industrielles. Or, la grande m.asse du peuple est composée de paysans; mais, entre le paysan et le prêtre, je ne vois rien, dans les causes qu'on indique, qui puisse expliquer la séparation. Le curé de campagne est ordinairement de la même condition que ses ouailles; il a, en commun avec elles, l'origine, l'éducation première, la résidence permanente. Louis XIV et Louis XV ne sont pour rien dans l'attitude qu'il adopte à leur égard. Là
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OÙ la foi s'est conservée avec la pratique religieuse, le contact du clergé et du peuple est intime, la confiance mutuelle est entière, l'influence du prêtre est grande encore. Si, ailleurs, c'est-à-dire, hélas ! dans la plupart de nos provinces, cette influence est nulle, c'est que la foi a presque disparu, et c'est cette extinction de la foi qu'il faudrait expliquer. Une enquête sur les causes de ce malheur nous mènerait bien loin ; il en est qui sont visibles à tous les yeux : c'est la continuation lente et progressive du mouvement de déchristianisation, commencé dans les hautes classes au siècle dernier, accéléré par la Révolution, et qui s'étend de proche en proche, pénétrant une à une toutes les couches de la société, atteignant en dernier lieu les plus profondes, les plus difficilement perméables aux nouveautés. La facilité des communications, le développement de la mauvaise presse, la fréquentation des villes sont les facteurs de ce triste progrès. Mais il en est un autre qu'on oublie généralement de signaler, que beaucoup ignorent, et dont cependant l'influence a été grande et funeste entre toutes : je veux parler du jansénisme.
Aujourd'hui le jansénisme est mort; à la fin du XVIII® siècle, il était dominant : c'est lui qui a inspiré la constitution civile du clergé et la législation religieuse de l'Assemblée constituante. On doit donc lui attribuer, comme à une cause indirecte, mais puissante, le mal immense qu'ont fait à l'âme du peuple, dans nos campagnes, le ministère des prêtres jureurs et les scandales de leur vie.
Il y a plus : le clergé fidèle, ce clergé admirable qui a traversé la Révolution sans fléchir, qui a fourni tant de martyrs à l'échafaud, aux pontons de File de Ré ou aux bagnes de la Guyane tant de confesseurs, subissait, à son insu, la contagion du jansénisme, sinon dans sa doctrine,
du moins dans sa façon de concevoir et d'administrer la vie chrétienne. Je tiens de la bouche du vénérable cardinal Guibert des faits étranges, incroyables, dont il fut témoin sous la Restauration, lorsque, jeune missionnaire, il évangélisait les villages des Basses-Alpes. Des constatalions semblables ont été faites sur tous les points de la France. La pratique des sacrements était rendue impossible aux paysans par les exigences absurdes et tyranniques d'une morale teintée de jansénisme. La tempête révolutionnaire n'avait duré que dix ans ; ce court intervalle avait suffi pour ruiner la religion dans les villes, pour achever de la discréditer dans les classes élevées de la société. Les campagnes avaient été terrorisées, elles n'avaient pas été perverties. D'autres témoignages que j'ai pu recueillir personnellement prouvent que, même aux environs de Paris, dans ces contrées aujourd'hui si iûdifférentes, de la Beauce et de la Brie, la foi était vive encore et les mœurs profondément chrétiennes, durant le premier quart de ce siècle. Aussitôt que l'accalmie qui succéda à l'orage du 18 fructidor permit aux prêtres insermentés de rouvrir çà et là quelques églises, mais surtout après que le Concordat eut relevé partout les autels, les populations rurales revinrent avec un admirable élan à la religion de leurs pères. Mais ces bonnes volontés se heurtèrent aux duretés injustifiables des confesseurs imbus de l'esprit janséniste. Tel évèque inscrivait dans les cas réservés à peu près tous les péchés ^ Tel prêtre, par principe, faisait revenir jusquà quinze fois un pénitent ordinaire avant de l'admettre à l'absolution et à la communion pascale-. Il n'en fallait pas davantage pour décourager les gens de la pratique
i. Mer Miollis, évêque de Digne, prélat dune haule vertu. 2. Fait constaté au cours d'une mission pai^ le P. Guibert, obiat de Marie, depuis cardinal.
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religieuse. On prit l'habitude de déserter les sacrements. Les âmes ainsi déshéritées des ressources de la grâce furent livrées sans défense à toutes les influences pernicieuses du dehors, et la foi s'éteignit peu à peu, faute d'aliment, dans la génération dont les petits-fils peuplent aujourd'hui nos campagnes.
Ce qui achève la démonstration, c'est que les contrées privilégiées qui voient encore de nos jours la religion fleurir parmi les populations rurales, sont précisément celles qui étaient restées fermées, sous l'ancien régime, à l'infiltration janséniste : je citerai en particulier la Bretagne, l'Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté, le pays basque et le massif montagneux du centre de la France.
Mais si le fait est incontestable, on voit du premier coup ce qui s'en dégage. C'est que le mal est venu, non pas de l'Eglise, mais de ce qui représentait, au siècle dernier, la forme principale de la résistance à l'Église. Quand on a voulu être chrétien autrement que ne le voulait l'Eglise, on a cessé de l'être. Là où l'on n'a jamais connu d'autre façon de christianisme que la façon catholique et romaine, on est resté chrétien. Alors que vienton nous parler de la conversion de l'Église'?
Au reste, là même où nous sommes obligés d'accorder à M. Desjardins que le clergé est resté en arrière de son rôle, une réflexion semblable vient d'elle-même à l'esprit. Ce clergé boudant son siècle, ce clergé inféodé à l'ancien régime, était-il l'œuvre de l'Église ? Non, il était dans l'Église l'efî'et d'une déformation humaine, politique. !l fallait donc s'attendre à voir cette déformation cesser, le jour où l'Église se ressaisirait elle-même. Et c'est ce qui est arrivé. Le clergé de France n'a pas attendu les invitations des. néo-chrétiens pour se rapprocher du peuple. Le mouvement qui l'attire aujourd'hui vers là démocratie
pour la baptiser dans la foi et dans l'amour a reçu du Pontife actuellement régnant une impulsion décisive qui ne s'arrêtera pliis. Mais il était commencé longtemps auparavant; c'est à quarante années en arrière qu'il faut remonter pour en surprendre les origines ; et ceux qui s'étonneraient qu'il ait été d'abord lent et timide prouveraient seulement qu'ils ignorent les lois des transfor^ mations morales. Il faut plutôt admirer qu'il soit devenu, de nos jours, si rapide. Une fois de plus, l'Eglise a démontré qu'elle trouve en elle-même de quoi se réformer spontanément et qu'il y a quelque impertinence à V3nir du dehors la convier à se convertir.
J'en ai fini avec le premier grief. Que penser du second, l'alliance avec l'Etat ?
M. Desjardins retombe ici dans son vieux péché : il n'a qu'un point de vue et il prétend qu'on n'en ait point d'autre. Il lui semble qu'à l'heure actuelle il serait plus avantageux à l'Église, plus conforme à sa dignité, plus favorable à son action morale, de ne dépendre de l'Etat ni dans son temporel ni dans son administration ; le Concordat, avec ses émoluments et ses charges, lui paraît une chaîne ; le prêtre est, aux yeux du peuple, un salarié; son ministère est un métier ; on l'écoute peu, parce que, quand il parle, il est payé pour cela. De plus, le gouvernement choisit les évêques,' agrée les curés ; autant d'assujettissements qui entravent la liberté de l'Église, introduisant les préoccupations politiques dans le choix des pasteurs, asservissant à ces mêmes préoccupations le ministère de ceux qui sont choisis.
Il y a du vrai dans ce réquisitoire ; il y a aussi de l'exagération et de l'illusion : nous le montrerons tout à l'heure. Mais accordons pour un instant que tout y soit vrai ; s'ensuit-il que l'Église ait mal fait de signer, il y a quatre-vingt-douze ans, cet accord ?
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A supposer qu'aujourd'hui la balance des profils et des pertes soit défavorable, rien ne prouve qu'elle l'ait été pareillement en 1801. C'est une thèse connue, et feu M. le comte d'Haussonville ^ l'a soutenue avec un grand talent, que, sans Napoléon et sans le Concordat, le culle eût été restauré en France, plus lentement peut-être, mais dans des conditions meilleures de spontanéité et et d'indépendance ; que la vie religieuse de la nation eût emprunté à cette liberté plus de vigueur, que le clergé y eût gagné plus de crédit et d'influence et que des conflits sans cesse renaissants eussent été évités entre l'Église et l'État. Nous n'avons pas ici à trancher ce débat. Tout au plus dirons-nous qu'il y a quelque présomption à juger ainsi, à un siècle de distance, des événements qui ne se présentent pas à nous sous le même jour qu'à ceux qui en furent les témoins. Ce qui nous semble particulièrement téméraire, c'est de placer notre appréciation tardive au-dessus de celle du saint Pape qui, après avoir condamné sévèrement la Révolution, estima l'offre du Premier Consul assez favorable aux intérêts de la religion pour se résoudre aux durs sacrifices qu'il fallait accepter et imposer à l'Eglise de France : l'abandon de tous ses biens moyennant une indemnité insuffisante et précaire, la réduction du nombre des évêchés, la démission de tous les titulaires des sièges, l'admission d'évêques constitutionnels dans le nouveau corps épiscopal. On ne fait pas sans nécessité de pareilles concessions; et si les brillantes perspectives que les faiseurs d'hypothèses ouvrent après coup devant nos regards se fussent offertes aux yeux du Chef de l'Église, jamais il n'eût consenti à échanger contre les servitudes concordataires de si belles espérances.