‹ Mélanges (volume 3)Chapitre 39 sur 44 · IDÉES DLW NÉO-GHRÉTIEX SUR LA REFORME RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

IDÉES DLW NÉO-GHRÉTIEX SUR LA REFORME RELIGIEUSE

mente toutes à la l'ois sur la surface du globe. Il y a eu et il y a encore des églises persécutées, des églises dominantes, des églises concordataires, des églises indépendantes et séparées de l'État. Aucune de ces combinaisons n'a suffi par elle-même pour conjurer les abus, pour assurer le plein épanouissement de la vie chrétienne. L'ambition, l'intrigue, les calculs intéressés savent se frayer une voie à travers tous les systèmes. Encore une fois, c'est du dedans que procèdent les réformes qui vivifient. L'Eglise, nous l'avons dit, en possède tous les éléments : à toute époque et dans toutes les situations elle a su les mettre en œuvre. M. Desjardins connaît bien ces ressources régénératrices, car il les énumère : c'est la prière, c'est Tascétisme, c'est la vie religieuse, qu'il appelle «le groupement des meilleurs », c'est la pauvreté volontaire, c'est l'amour des petits, des souffrants et des pauvres, érigé en institution et devenant une forme de vie. Tout cela est aussi ancien que le christianisme, tout cela durera autant que lui. c'est-à-dire autant que l'humanité : tout cela sort des entrailles mêmes de la religion chrétienne, et rien de tout cela n'a jamais prospéré et donné des fruits ailleurs que sur le sol de l'Église catholique et romaine. C'est par là qu'elle travaille à la conversion du monde. N'est-ce pas une dérision de se prévaloir de tout cela pour réclamer la conversion de l'Église ?

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Nous avons suivi M. Desjardins dans son exploration du passé. Il nous reste à l'accompagner dans son excursion vers l'avenir. Il nous a dit pourquoi l'Église catholique lui semble avoir fait fausse route. 11 faut croire que ses erreurs lui paraissent de celles qu'on ne corrige pas;

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car il termine son étude en esquissant le portrait de la V7^aie Eglise. L'ancienne est donc une Eglise fausse ou du moins faussée. Voyons avec lui ce que sera la véritable. Plus que jamais nous allons le surprendre en flagrant délit d'équivoque. La société spirituelle qu'il appelle de ses vœux est une Eglise qui ne serait plus chrétienne.

Qu'on ne nous accuse pas de forcer la critique. C'est M. Desjardins lui-même qui prend soin de nous le dire : la morale chrétienne est très bonne, elle est la seule bonne; d'autre part, le dogme chrétien n'est plus acceptable; et cependant il est soudé à la morale, et la division est impossible; il faut donc faire du nouveau, prendre au christianisme l'inspiration de sa morale et l'adapter aux pensées qui constituent l'esprit moderne. On aura ainsi formé ce que notre auteur appelle Vesprit chrétien moderne, qui remplacera l'ancienne Eglise et pourra, dans un sens très large, être appelée FÉglise de l'avenir. Il ne désespère pas de voir un pape, « le second peut-être ou le troisième après Léon XIII », s'illustrer par cette création, à moins que l'honneur nen soit réservé à « un homme du peuple que nous ne devinons pas, rude et simple ».

Examinons de plus près cet a esprit chrétien )> dont un pape pourrait se faire l'apôtre, a La question, dit M. DesjardinS; est de rendre la religion de la joie du sacrifice acceptable et vraie pour les meilleurs esprits du xix'' siècle, qu'une longue pratique de la pensée libre a rendus rebelles aux affirmations métaphysiques sur lesquelles cette religion s'appuie. » Avions-nous tort de dire en commençant qu'il s'agit d'une religion athée ? Car enfin l'existence de Dieu est le premier objet de ces affirmations métaphysiques auxquelles l'esprit moderne est, dit-on, rebelle. S'il faut éviter de le contrarier sur ce point, il faut sacrifier Dieu. C'est un gros sacrifice pour

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un pape. Mais par quoi le remplacera-ton'? On prend la peine de nous le dire, en a fixant les points sur lesquels l'esprit chrétien moderne diffère du christianisme, tel qu'il est aujourd'hui établi ».

Le premier point, c'est la question de l'absolu. Le christianisme ancien tient pour l'absolu : qu'il s'agisse d'idées ou de fait, il veut du réel. Ainsi son Dieu n'est pas seulement idéal, il existe ; les faits évangéliques, la personne du Sauveur^ sa vie, sa mort, sa résurrection, ses miracles ne sont pas seulement des symboles, ce sont des réalités. Il faut changer tout cela et y substituer le principe de la relativité des connaissances et du caractère purement subjectif de la vérité. L'esprit moderne a reçu de Kant son empreinte définitive. Quiconque ne se réclame pas de Kant n'est pas moderne. Kant, a été « le Kopernic du monde intellectuel >> ; il a popularisé une révélation jusque-là ésotérique, obscurément enfermée « dans l'Evangile, dans saint Paul, dans les écrits de saint Augustin, de Pascal, des mystiques allemands». L'effetde cette révélation a été de déplacer le centre de la pensée, comme Kopernic a déplacé le centre du système solaire en montrant que c'est la terre qui tourne et non le soleil. Désormais on comprend que la vérité «est simplement la vie de l'âme ». Les chrétiens accepteront cette révélation, ou ils ne seront pas modernes ; or il faut être moderne ou périr.

Nous avons cité textuellement ; mais dans ce peu de paroles nous trouvons un tel amas d'ambiguïtés, que nous ne savons par où commencer l'énumération.

Nous apprenons donc que la théorie qui substitue la vérité relative à la vérité absolue est contenue en germe dans l'Evangile, dans saint Paul, dans saint Augustin, dans Pascal, dans les écrits des mystiques. Pourquoi ? Parce que ces grandes autorités, d'inégale valeur pour-

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tantnoiis enseignent que l'homme a des devoirs envers la vérité : qu'il ne suffit pa?; de la rece^ oir passivement. comme on apprend une lettre morte, qu'il laut encore FaccneilJir, rembrasser après l'avoir cherchée, la faire passer de sou esprit dans son cœur et de son cœur dans sa vie ; que le doute est le plus souvent l'effet d'une défaillance morale, que Dieu donue la lumière à ceux qui la désirent et qui la méritent, qu'il la refuse aux superbes et aux corrompus. C'est en ce sens que la vérité est la iic c/; rdmc. parce qu'elle est assimilable à l'àrae sous l'élaboration de la bonne volonté, comme l'aliment est assimilable à l'organisme sous Télaboration des actes nutritifs. Un caillou ne nourrit pas. le pain nourrit, parce que le caillou est reçu passivement dans l'estomac, le pain activement. Nous admettons cette doctrine, nous l'admirons et nous reconnaissons qu'elle se trouve dans les sources qu'on nous indique. Mais est-ce là. même eu germe, le système de Kant et de la philosophie dite moderne? Xon. c'eu est la uégatiou. Car si la vérité peut être assimilée à l'àme. c'est qu'elle a de quoi la nourir. Ce n'est pas l'estomac qui fait la différence entre le caillou et le morceau de pain, c'est lauature decesobjets; l'estomac ne fait qu'en expérimenter les effets divers. Si donc Dieu est assimilable à l'âme, c'est qu'il est vérité en lui-même. C'est son caractère absolu qui rend possible sa relation avec une intelligence qu'il a faite pour vivre de lui. Si Dieu n'est pas absolu, si je le crée en le pensant, je me nourris d'une chimère et je ne tarderai pas à mourir de faim, comme il arriverait à l'homme qui ne mangerait qu'en rêve. Ah ! certes, ce n'est pas moi qui méconnaîtrai l'intluence décisive de la philosophie kantienne sur l'esprit moderne ; je l'ai assez souvent signalée, mais c'a été pour y montrer «la maladie constitutionnelle des intelligences contempo-

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raines ' ». Je puis même revendiquer sur M. Desjardins la priorité de la comparaison qu'il emprunte à la révolution introduite par Kopernic dans les conceptions astronomiques. Mais je crois avoir serré de plus près la vérité scientifique dans l'emploi de cette comparaison. Pour M. Desjardins, Kant est le Kopernic de la philosophie, parce qu'il a ramené de Dieu à l'homme, le centre du monde intellectuel. J'estime et j'ai dit ailleurs qu'il en est, au contraire, le Plolémée. « La vérité, l'éternel, le parfait, le nécessaire, ont cessé d'attirer la pensée de l'homme, pour graviter autour d'elle et recevoir de notre pensée, née d'hier, leur perfection et leur réalité 2. » C'est le plus petit qui attire le plus grand; c'est le relatif qui devient le soutien de l'absolu. Le progrès de l'astronomie s'est fait de Ptolémée à Kopernic. Si Kant dit vrai, le progrès de la philosophie se fait en sens rétrograde, de Kopernic à Ptolémée. Il faut avouer que la comparaison est imprudente; plus elle est juste, plus elle fait ressortir la fausseté du système. Le seul fait de l'avoir employée dénote une certaine légèreté de pensée et une longue habitude de l'équivoque.

Voilà donc un premier point sur lequel nous refusons nettement de suivre les réformateurs. Si, pour être modernes, il faut renoncer à l'absolu, nous resterons anciens, et le bon sens restera ancien avec nous. Nous continuerons de croire qu'un axiome est vrai, même si des sophistes le nient; qu'un fait, fùt-il miraculeux, est réel, s'il est dûment attesté, quand même les délicats répugneraient à l'admettre. On n'éteint pas le soleil en se bandant les yeux.

Le second article du Credo moderne, c'est l'évolution ; il dérive du premier. Rien n'est, tout devient ; et la

i. Conférence de Notre-Dame, 1891, 2° conférence, p. 57. 2. Loc. citl, p. 59.

preuve, c'est qu'on n'aperçoit les choses qu'au passage; tout fait est un changement; ce qui ne change pas ne se révèle pas; on peut dire que cela n'est pas.

Ici encore, il faut signaler une confusion. La connaissance sensible n'atteint que les phénomènes du monde changeant : d'accord. Cela ne prouve pas qu'il n'y ait pas un monde immuable. La connaissance intellectuelle, en tant qu'elle est, en nous et dans notre état présent, tributaire des sens, n'atteint l'immuable qu'à travers un phénomène fluent : j'en conviens encore; mais c'est une condition de notre esprit et non de son objet.

M. Desjardins ne l'entend pas ainsi. Parce que le monde de la matière et de la vie est toujours en travail, il veut que la vérité elle-même soit toujours provisoire. Le passé, du moins, semblait devoir échapper à cette loi de transformation. Ce qui a été demeure dans sa vérité historique. Soit, dit-il; mais l'histoire absolue n'existe pas; c'est la marque d'un esprit puéril de prendre à la lettre l'affirmation d'un fait; à mesure qu'il recule, il s'évanouit dans le symbole.

Certes, nous ne voulons pas plaider l'infaillibilité de l'histoire. 11 y a progrès dans la manière d'interroger les témoignages et de les interpréter. Mais quoi! aucun fait ne sera-t-il jamais acquis? Et, si un fait est une fois acquis par des procédés légitimes, faudra-t-il, par cela même que l'humanité vieillit, le remettre en question?

Pour échapper à cette interrogation prer-sante, l'avocat de l'esprit moderne se rejette dans le vague des formules ambiguës :

« Ce n'est point, dit-il, qu'il faille faire peu de compte de la réalité historique de Jésus, à la façon des gnostiques; il faut tenir à son humanité, sans laquelle l'Evangile ne nous concernerait pas. Or, qui dit homme dit

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