IDÉES DUN NÉO-CHRÉTIEN SUR LA RÉFORME RELIGIEUSE
espace et temps, date de naissance et date de mort; seulement, cette réalisation terrestre de Jésus n'est qu'une des occasions mémorables par lesquelles la religion d'amour et de sacrifice, fondée sur la conscience, religion éternelle, éternellement progressive, s'est manifestée à l'humanité. L'existence de Socrate, par exemple, fut une autre de ces occasions, moins surnaturelle, mais encore surprenante. Nous pouvons saisir ces occasions pour nous aider dans notre affranchissement. Cependant, la connaissance d'une partie quelconque de l'histoire du passé, et de n'importe quels textes soumis à la critique des savants, ne peut être la clef de la vie de l'âme. Car, si ces événements du passé avaient été différents, ou si ces textes s'étaient perdus, l'obligation morale n'en eût pas moins existé pour les hommes, avec les moyens de s'en acquitter, c'est-à-dire avec les moyens de rendre à Dieu le culte en esprit, seul véritable. Mais Jésus, le grand Modèle, a été un auxiliaire souverain pour chacun de nous : il nous a déchargés de notre égoïsme par l'action sur nous de ses douleurs A^olontaires ; il nous a sauvés. Avec cette façon de considérer ce qu'il y a de plus grand dans l'histoire en tant qu'appui, simplement, pour la conscience, la religion n'a rien à redouter de la critique historique. Comme on a découvert la Didakhè des douze Apôtres seulement en 1883, et, en novembre dernier, un fragment d'Évangile authentique et d'Apocalypse de saint Pierre, on peut concevoir qu'on exhume d'un tombeau du r^ siècle quelqu'une de ces relations dont saint Luc parle au commencement de son Évangile, et que ce texte nouveau, ébranlant quelque vérité de foi enseignée, fasse frémir pour la fragilité d'une religion uniquement assise sur des documents, des textes; l'e^prit chrétien^ comme les modernes l'entendent, fondé dans la conscience, est intangible. »
L'esprit chrétien, comme les anciens Fentendenf, n'a, lui non plus, rien à redouter de la critique historique; mais pourquoi? Parce que les faits qu'il admet, étant vrais, ne peuvent pas être contredits par d'autres faits également vrais qui viendraient à sortir de l'oubli. Sans doute, la critique ancienne peut avoir besoin d'être réformée sur certains points; mais pourquoi encore? Parce que, par défaut de méthode, elle a pu considérer comme vrais certains faits qui ne l'étaient pas. Il n'y a pas là changement dans la vérité, mais dans la connaissance. C'est pour cela que, partisans résolus de la vérité absolue, en histoire aussi bien qu'en métaphysique, nous recommandons aux savants catholiques l'emploi des procédés les plus sévères. Ce que quelques-uns nous reprochent comme une tendance rationaliste n'est chez nous que souci du vrai et respect de la parole divine. Si quelques auteurs orthodoxes manquent de critique, il faut qu'ils s'amendent; en matière d'histoire, il n'y a pas place pour les tendances conservatrices ou libérales, il n'y a place que pour la vérité.
Pour justifier sa conception d'une vérité provisoire, M. Desjardins entre dans quelques détails. Mais ces détails nous servent à le prendre en défaut, a On peut observer, dit-il, le changement progressif de la signification des mots religieux tels que Dieu, âme, prière, sacrifice, depuis la haute antiquité jusqu'à présent. » Pardon : depuis la haute antiquité jusqu'à Jésus-Christ, ces mots ont pu changer de sens. Depuis le Christ jusqu'à nous, ils n'en ont pas changé. Notre Dieu est le Père céleste de Jésus, notre prière est le Pater, notre sacrifice est celui du Calvaire et de l'autel. Qu'on nous montre en dix-huit siècles la moindre évolution dans la signification de ces grands mots !
M. Desjardins va chercher des exemples plus heureux :
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« Aux temps apostoliques, dit-il, on crut que le royaume de Dieu viendrait sur la terre après une génération d'hommes, comme l'avènement de quelque roi; puis on attendit le millenium ; puis on conçut, sous ce nom, le paradis, hors de la terre et des temps; enfin, plusieurs très bons prêtres enseignent déjà que le paradis est lame du juste. Ainsi, sans divorcer brusquement avec la croyance du passé, mais en la considérant de plus en plus comme une poésie qui voile et suggère le réel, se fait le progrès religieux. Et, à chaque degré d'épuration dans l'esprit, correspond un degré de plus grand désintéressement dans la conduite. »
On confond ici les A'érités de la foi avec les opinions. Jamais la date du second avènement du Christ n'a été enseignée comme vérité de foi. Il y a sur cet objet, dans l'Evangile, des paroles obscures que la première génération chrétienne avait cru devoir entendre à la lettre; l'enseignement de l'Église n'a pas canonisé cette exégèse, qui, dans la suite, s'est trouvée fausse. Il en faut dire autant de l'interprétation millénariste, qui a été d'abord une erreur de bonne foi, qui est devenue ensuite une hérésie condamnée par l'Église. Quant à la conception du paradis, elle laisse place à une certaine liberté d'interprétation; il est très vrai, dans un sens, que le ciel est dans l'âme du juste; mais, s'il s'agit du juste sur la terre, ce ciel n'est pas la béatitude, il s'appelle la grâce; s'il s'agit du juste glorifié, le ciel est en lui parce que la béatitude le remplit, mais il n'est pas qu'en lui, parce qu'il est Dieu môme se manifestant à ses élus par la vision béatifique. Ce que des auteurs ingénieux, comme le P. Gratry, ont pu dire du lieu de V immortalité ne dépasse pas la valeur d'une conjecture.
Si donc il y a eu, dans le monde des croyants, certaines opinions qu'on a pu comparer à « une poésie voilant et
suggérant le réel », cette appréciation ne saurait s'appliquer aux dogmes définis. Mais, pour le reconnaître, il faudrait distinguer entre les affirmations des croyants, qui toutes n'appartiennent pas à la foi. On aime mieux, pour le besoin d'une thèse risquée, tout mêler et tout confondre.
Le morceau final nous aidera à juger définitivement la méthode de M. Desjardins. Il résume ainsi son esquisse de la vraie Église :
« On ne sera pas surpris, après cela, que les temps écoulés entre la prédication de 1 Évangile et notre siècle puissent être regardés comme une sorte de prolongement du paganisme, enveloppant encore l'esprit, qui doit s'en dégager tout à fait et le remplacer. La métaphysique moderne est venue reprendre, après dix-sept siècles, l'œuvre de saint Paul et consommer la rupture de l'esprit et de la loi. Il n'y a pas d'hésitation : il faut l'y aider; là est l'avenir. Non seulement celui de l'humanité, en général, mais celui du vrai christianisme, qui n*a régné que dans quelques âmes isolées, et qui en est encore jusqu'ici à son éveil, à son aurore.
« Rien ne s'oppose à ce que l'Église, lentement, avec les siècles, s'oriente vers cet avenir. Elle n'a pas pour cela à se diminuer, mais à s'accroître. Ceux qui lui proposent cette démarche ne sont pas des infra-chrétiens, si l'on peut parler ainsi, qui prônent une morale sans dogme, ou tel autre amoindrissement; mais des ultrachrétiens. Entre leur façon de concevoir la religion et celle que l'Église établie représente, il y a le même rapport qu'entre la moralité et la légalité. L'homme moral n'est pas ennemi des lois et ne conseille pas d'y désobéir; il croit qu'elles ne suffisent pas. La législation est l'empreinte laissée par la moralité d'une certaine époque, qui est passée, comme le catholicisme que nous
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voyons est l'adaptation de la religion vraie à un certain ordre d'esprits, dans un certain milieu, qui n'a pas survécu. La loi est arrêtée; on peut y satisfaire exactement et en avoir fini ainsi avec elle; la moralité est progressive à l'infini; on n'est jamais arrivé à la moralité absolue; on s'y efforce toujours, et cet effort est la vie religieuse elle-même. »
Quoi qu'en dise M. Desjardins, nous sommes très surpris d'apprendre que les dix-huit siècles qui composent le passé du christianisme n'aient été qu'un prolongement du paganisme. Un seul Dieu au lieu de plusieurs, un Christ réel et vivant, remplaçant, par l'unité de son sacrifice, la variété et l'inutilité des hosties anciennes, une promesse ferme touchant la destinée à venir, une loi précise déterminant les moyens d'atteindre à cette destinée, ce sont là des choses qui appartiennent en propre au christianisme et que le paganisme n'a pas connues.
Quant à la comparaison qu'on fait entre la religion et l'Église, d'une part, la moralité et la légalité de l'autre, elle pèche doublement.
D'abord, si la légalité peut être en désaccord avec la moralité, c'est que la légalité est humaine et la moralité divine. Quand il s'agit de la loi de Dieu, l'opposition n'est plus possible, car loi divine et moralité ne font qu'un.
En second lieu, M. Desjardins termine son travail en invoquant le même postulat qu'il a présupposé en commençant, et ce postulat est gratuit. On pourrait le formuler ainsi : la religion n'est pas une doctrine, elle n'est qu'une loi d'amour, loi autonome, que l'homme trouve dans son cœur et qui ne dépend d'aucune vérité précise. Si l'on admet cette donnée, on peut, on doit accepter tout le programme de transformations que notre écrivain propose et dans lequel il fait consister l'avenir de la religion.
Seulement, ilfaut ajouter qu'il n'y a plus de religion du tout, il n'y a plus qu'une morale ; encore, cette morale n'a-t-elle point de base, et je ne vois plus aucune différence de principe entre l'éthique des néo-chrétiens et celle d'un positiviste comme M. Guyau, l'auteur d'un Essai de morah sans obligation ni sanction. Il peut y avoir, il y a certainement des différences de tendances et d'applications, mais ceci est affaire de préférences. La conception formelle est la même de part et d'autre.
Pour nous, cette conception est fausse. La religion est à la fois ces trois choses : une doctrine, ou une règle de croyance ; une morale, ou une règle de conduite; une vie, ou un principe d'amour. Séparer un de ces éléments pour y réduire la religion tout entière, ce n'est pas perfectionner, épurer celle-ci, c'est la détruire. Si aous la réduisez au premier élément, vous en faites une philosophie; si vous optez pour le second, vous en faites un code; si vous ne retenez que le troisième, vous n'avez plus qu'un mysticisme individuel. La religion véritable, celle de l'avenir comme du présent et du passé, c'est la religion que Dieu a faite, que Jésus-Christ a promulguée, que l'Esprit-Saint anime et vivifie perpétuellement de son souffle. Cette religion repose sur la philosophie spiritualiste, elle y ajoute le dogme de la Trinité qui fonde l'économie surnaturelle, celui de la chute qui appelle l'Incarnation et la Rédemption, celui des fins dernières, et, pour nous aider à y atteindre, celui de l'Église, vivante continuation du triple ministère du Christ par l'enseignement, le gouvernement, la sanctification des âmes. Le christianisme est cela ou il n'est rien. La véritable conversion est celle qui tend à obtenir sans cesse des individus et des sociétés une adhésion plus sincère aux vérités de la foi, une plus parfaite observation de la loi, une plus intime communion à la vie de la grâce. Les
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hommes qui sont dans l'Église, pasteurs ou fidèles, ont un besoin continuel de cette conversion ; l'Église n'en a pas besoin, car elle reste, en dépit des défaillances de ses membres, l'Épouse immaculée qu'a entrevue saint Paul et dont la beauté l'a ravi, comme elle ravit le cœur de son immortel Époux : Ut exhiberet ipse sibi gloriosam Ecclesiam, non habentem maculam, aut rugam, aut aliquid hu- 'usmodi, sed ut sit sancta et immaculata^ .
En terminant cette étude, nous sentons le besoin de nous excuser. Peut-être avons-nous parlé trop sévèrement à des hommes dont les intentions sont droites et les cœurs tournés vers le bien. Dieu nous garde de toute amertume dans l'appréciation de leurs efforts ! Ils voudraient être, à côté du christianisme, les auxiliaires d'une régénération morale dont ils sentent la nécessité pour sauver une société livrée aux influences mortelles. Nous sommes loin de dédaigner leur concours. Mais, de grâce, qu'ils s'enferment dans leur tâche propre et ne prétendentpasy ramener la nôtre. S'ilsne croient qu'à la morale, qu'ils prêchent la morale ; nous leur répondrons comme saint Paul : Et ego, et nous aussi. S'ils ne croient qu'à l'amour, qu'ils prêchent l'amour ; nous le prêchons aussi: Et ego. Mais qu'ils n'appellent pas cela le christianisme ; surtout qu'ils ne disent pas aux chrétiens : c'est le vrai christianisme, et vous y viendrez. Ce langage. involontairement trompeur, pourrait séduire nos frères. Le christianisme est cela, mais cela n'est pas le christianisme, pas plus que la partie n'est le tout, que la tête ou le cœur séparés ne sont le corps humain. Or, séparer une partie d'un tout inanimé, ce n'est que l'amoindrir ; mais la séparer d'un tout vivant, c'est le faire mourir. Ne mutilez pas
l. Eph.,v. 27.
le christianisme ; il est de facture divine et vos retouches humaines ne peuvent que lui ôter sa vertu. Si vous le pouvez, prenez-le tout entier ; si vous ne le pouvez pas, empruntez à son voisinage quelque influence de^sa lumière et de sa chaleur ; et puisse le doux rayonnement de son soleil vous attirer enfin jusqu'à son foyer!