LE POSITIVISME ET LA SCIENCE EXPÉRIMENTALE
(l^r article.)
Le vrai maître de la science du salut se reconnaît, dit l'Évangile, à ce qu'il tire de son trésor des richesses anciennes et nouvelles-. Les maîtres de la science humaine n'ont pas mieux à faire que de s'approprier cette règle; et la philosophie, sous prétexte d'indépendance, aurait tort de s'en affranchir. Sans doute, à se faire uniquement l'écho du passé, elle mériterait le reproche de servilité et de routine ; mais si, de parti pris, elle néglige de puiser aux sources anciennes, le moindre mal qui lui puisse arriver sera d'être traitée d'aventureuse; plus d'une fois, elle restera en arrière de ce qu'elle dédaigne parce qu'elle l'ignore. Dans l'étude de questions ardues qui fatiguent et passionnent depuis longtemps l'esprit humain, il ne suffit pas d'être novateur pour mieux dire
1. Extrait des Annales de Philosophie chré/.ienne, octobre 1881.
2. Omnis scriba doctus in regno coelorum, similis est homini patrifamilias qui profert de thesauro suo nova et vetera (Matt. xiii, 52).
que ceux qui nous ont précédés ; et si les solutions anciennes ont ordinairement besoin d'être rajeunies et mises au point des connaissances actuelles, il est souvent dangereux de les déserter pour des conceptions plus récentes.
La phiiosophie française du xviii'' siècle fournit un illustre exemple du péril que l'isolement du passé fait courir à la pensée humaine. Descartes, mécontent à juste titre de l'état où une scolastique abusive et dégénérée avait réduit la philosophie, ne se demande pas si de tels défauts sont accidentels ou essentiels ; si ceux qui invoquent le Stagirite, l'interprètent ou le travestissent ; si les subtilités et les logomachies qui déshonorent l'École sont de l'ancienne métaphysique la fidèle expression ou la caricature. Il lui suffit que ceux qui déraisonnent ainsi se réclament de l'antiquité et du moyen âge, pour qu'il prenne en grippe Aristote, et saint Thomas en pitié. Puisque le culte du passé aboutit à ces pauvretés, le premier devoir du philosophe sera de se composer une volontaire ignorance, de se déshériter de tout principe acquis, de refaire à lui seul, dans un effort solitaire, tout le travail des siècles, et de chercher une garantie contre l'erreur dans un blocus intellectuel qu'il ne saurait rendre trop sévère.
L'idée ne vient pas à ce grand esprit que la première victime de son blocus pourrait bien être lui-même ; qu'en s'isolant de la sorte, il se condamne à avoir toujours plus de génie que tout le monde, ou à demeurer éternellement séparé des vérités qu'il n'aura pas trouvées à lui seul.
Grâce à Dieu, cette aberration n'est plus la nôtre. Le génie historique, qui est celui du xix^ siècle, a pénétré jusque dans le domaine philosophique. Ceux qui s'occupent aujourd'hui de métaphysique, s'inquiètent de ce qu'on a pensé avant eux. Toutefois le cartésianisme,
absolument démodé comme doctrine, exerce encore une influence considérable. Je ne parle pas de sa méthode, qu'on a louée outre mesure, et dont toute la partie saine et féconde tiendrait dans cette courte phrase qui n'est pas de lui, mais de saint Paul : omnia iirohate^ quod bônum est tenete : éprouvez tout, gardez ce qui est bon'. Je parle d'un préjugé qui a été le sien, mais qui continue à régner en maître sur des écoles profondément séparées de lui : le préjugé anti-scolastique.
De Descartes jusqu'à notre âge, la pensée philosophique, pareille à un torrent capricieux, change à chaque instant la direction de son cours et se creuse des lits bien divers. D'un spiritualisme outré, artiticiel et systématique, elle tombe, avec Condillac, dans un sensualisme qui ne l'est pas moins, s'épanche avec Cabanis dans un matérialisme insouciant du fait psychique, remonte avec la Romiguière et les Ecossais, par un effort plus moral que rationnel, vers des doctrines plus honorables, cherche sa voie avec les éclectiques, rencontre la doctrine kantienne, se promène et s'égare quelque temps avec elle au pays de la rêverie allemande, puis revient des idées aux faits et croit enfin trouver sa formule dans l'abstraction savante qui se pare du nom de Positivisme. Evidemment, cette voyageuse n'est jamais très satisfaite de son gîte, autrement elle n'en changerait pas si souvent. Mais elle ne cesse pas de croire qu'elle se meut du pire vers le mieux, et si vous l'interrogiez à l'une quelconque des étapes qu'elle parcourt, si vous lui demandiez ce qu'on pensait, avant Descartes et depuis saint Augustin, sur les questions qu'elle agite, vous lui causeriez une vive surprise : « Avant Descartes ? Au moyen âge ? Mais, c'était la nuit! C'était le monde avant la création de la lumière! »