LETTRE SUR L'ECRITURE SAIINTE
Cher Monsieur,
J'assiste, depuis plusieurs années, à vos persévérants efforts pour rompre le blocus d'indifférence ou de préjugés qui ferme, au grand nombre de nos frères dans la foi, l'accès des Saintes Ecritures. Vous avez jugé avec raison que le moment est venu de saisir de cette grave question, non plus seulement telle ou telle réunion de Catholiques, mais l'opinion catholique tout entière. Vous m'avez demandé d'unir ma voix à la vôtre pour appeler l'attention sur ce grand intérêt. Votre pensée répond trop bien à mes plus fortes convictions pour que je me croie en droit de vous refuser mon concours. Je crois pouvoir le faire sans mériter le reproche de témérité, car nous n'avons d'autre prétention, vous et moi, que d'inviter les catholiques à réfléchir.
Je ne développerai point ici les raisons qui nous pressent de remettre en honneur parmi les fidèles la lecture des Saints Livres. Ces raisons vous les avez exposées dans votre écrit avec beaucoup de solidité. Vous y avez ajouté des preuves d'expérience que vos nombreux et lointains voyages vous ont permis de recueillir. Enfin, et c'est le principal mérite de votre travail, tout en soutenant votre thèse avec chaleur, vous
1. Adressée à M. Ernest Michel et mise en tête de sa brochure : Les Peuples nouveaux et l'Écriture sainte, publiée par la librairie du Patronage Saint-Pierre. Nice, 1888.
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n'avez pas perdu de vue les réserves que nous imposent les sages prescriptions de l'Église Romaine en cette matière. Il n'est pas douteux que la lecture de la Bible faite sans discernement, sans préparation, sans règle d'interprétatioU; à la manière protestante, en un mot, ne présente de graves inconvénients et de réels périls. Le Saint-Siège, appliquant et développant la discipline du Concile de Trente, a su parer à ce danger en mettant certaines conditions à la publication du Texte sacré en langue vulgaire. Gomme vous le rappelez fort bien, il faut que le texte soit accompagné de notes empruntées à des commentateurs autorisés et que l'édition soit revêtue de l'approbation de l'Ordinaire. Ce que vous demandez, ce n'est pas que ces règles soient .méconnues, c'est qu'elles soient observées.
A quoi serviraient-elles, si les fidèles ne lisaient jamais la Bible? Pourquoi faire des traductions, pourquoi déterminer dans quelles conditions elles doivent paraître, si le clergé, toujours familier avec la langue de la Vulgate, doit être seul à lire le texte ailleurs que dans les courts fragments insérés au milieu des offices liturgiques? Encore si les chrétiens instruits avaient conservé l'usage, autrefois assez fréquent, de lire chaque jour au moins les Matines du Bréviaire! Les leçons du premier Nocturne feraient alors passer sous leurs yeux, dans le courant de l'année, des parties importantes de tous les Livres sacrés. Mais il n'en est rien. On se contente aujourd'hui du paroissien qui contient, par morceaux détachés et sans suite, la cinquantième partie, peut-être, du Nouveau Testament et quelques pages à peine de l'Ancien. Il en résulte qu'on ne connaît bien ni les Evangiles, ni les Actes des Apôtres, ni les Épîtres, ni l'Apocalyse, et qu'on ignore entièrement les Livres de l'ancienne Loi. S'autoriser des prescriptions de l'Église pour légitimer cette
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ignorance, c'est se conduire comme ferait un malade à qui le médecin aurait conseillé un choix d'aliments, et qui, pour mieux obéir, se laisserait mourir de faim. Je crois, comme vous, que la lecture prudente delà Bible est un des moyens les plus puissants de nourrir la foi et de donner aux âmes un tempérament chrétien. Cette conviction est conforme à l'enseignement de tous les Pères de l'Église et de tous les Saints. On eût bien étonné sain Jérôme, si on lui eût dit qu'en recommandant cette pratique à Paula, il la détournerait de la docilité due à l'Église. On eût bien étonné tous les Docteurs, si l'on eût formulé devant eux cette opinion étrange qui est aujourd'hui au fond de bien des esprits, qu'il y a pour ainsi dire deux christianismes, l'un à l'usage des prêtres, l'autre à l'usage des fidèles. La vérité est que l'aliment spirituel est le même pour tous ceux que le baptême a régénérés; le prêtre ayant mission d'instruire ses frères doit savoir mieux qu'eux les mêmes choses qu'il est chargé de leur apprendre ; c'est une question de mesure, voilà tout. Et la meilleure manière d'enseigner pour le prêtre est de montrer aux fidèles les sources du savoir et de leur apprendre à y puiser à leur tour. Cela est si vrai que la prédication des Pères consistait principalement dans la lecture et le commentaire suivi des Livres Saints. Saint Augustin, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Jean Chrysostôme n'ont guère fait autre chose dans leur œuvre catéchétique et homilétique. Or, remarquez-le bien, à cette époque, les Septante en Orient, en Occident la Vulgate et l'ancienne Italique appartenaient à la langue vulgaire. On en lisait de forts longs extraits dans l'office public auquel assistaient les fidèles; ceux-ci en possédaient des exemplaires et les lisaient en famille. Où trouver dans cet ensemble de pratiques la moindre trace de la défiance ou de l'indifférence que les fidèles
de nos jourfe témoignent pour une [lecture réputée inutile, ou inaccessible, ou dangereuse ?
Je yeux bien que l'hérésie protestante, avec sa prétention toute nouvelle de faire de la Bible, livrée au sens privé d'un chacun, la règle de foi, ait fait naître un péril particulier que ne connaissaient pas les premiers âges du christianisme. Mais c'est contre ce péril qu'est dirigée la solennelle définition du Concile de Trente qui réserve à l'Église enseignante l'interprétation dogmatique des Écritures et défend aux catholiques de les entendre autrement que selon le sens unanime des Pères et des Docteurs. C'est pour prévenir aussi les altérations du texte et guider le lecteur chrétien dans l'intelligence des passages obscurs ou difficiles, que le Saint-Siège a réglementé, comme je l'ai rappelé tout à l'heure, la publication des traductions en langue vulgaire. Au xvii^ siècle toutes ces règles étaient connues et observées, et elles n'empêchaient pas nos grands sermonnaires de faire de la Bible la source principale de leurs enseignements. Bourdaloue et Bossuet, suivant de loin les traces de saint Bernard, ont tellement tissé leurs discours de passages des Livres Saints, que pour les bien comprendre et surtout les goûter, il faut être déjà familier avec les Écritures. Un prédicateur, qui aujourd'hui adopterait cette méthode, ne serait pas suivi; et j'ai expérimenté, pour ma part, que, lorsque dans la chaire on veut faire un usage fréquent de la Bible, il faut à chaque fois souligner l'emprunt et en expliquer le sens, faute de quoi la citation ou l'allusion passe inaperçue et fait tout au plus l'effet d'une anomalie de style au milieu du langage moderne de l'orateur.
Mais nous pouvons descendre plus bas encore que le xvii^ siècle et invoquer une autorité plus haute que celle des grands prédicateurs français; c'est celle d'un pape
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de la fin du xviii^ siècle, Pie VI, dont vous citez avec tant d'à-propos la lettre adressée à un traducteur de la Bible en langue italienne, M^'" Martini. Nous y lisons que c'est penser très Juste (optime sentis) que de croire qu'il y a lieu d'exhorter puissamment les fidèles à lire les saintes lettres (fidèles ad lectionem divinarum litterarum magno" père excitandos). Car, ajoute le Souverain Pontife, « ce sont là les sources fécondes qui doivent être ouvertes à tous {fontes uberrimi qui cuique patere debent), pour qu'ils y puisent la saine doctrine et la sainteté de la vie ».
Il est donc certain que le système qui constitue à faire de la Bible un livre réservé au clergé est une nouveauté dans FÉglise. A ce titre, il serait déjà jugé, si l'expérience ne montrait d'ailleurs les résultats déplorables qu'il a produits. Tandis que dans certaines nations protestantes, déshéritées des puissants moyens de salut qui sont restés notre privilège, la lecture habituelle de la Bible a pu, comme vous le faites si bien voir, maintenir un fond solide de christianisme domestique et sociaî, l'abandon de cette lecture a été parmi les catholiques, l'effet d'abord, puis bientôt lune des causes de l'affaiblissement de la foi.
Ces considérations générales se trouvent dans votre écrit et elles suffiraient amplement à justifier votre cri d'alarme. Mais je trouve, dans les difficultés particulières de l'apologétique contemporaine, un motif nouveau de recommander la lecture des Saints Livres comme ua moyen d'éducation chrétienne ; et c'est sur ce côté de la question que je crois devoir, pour ma part, provoquer les réflexions de ceux qui s'inquiètent à bon droit du sorl des croyances chrétiennes dans notre société.
Tandis que nous négligeons la Bible, d'autres s'en occupent, et ce sont les pires ennemis de la parole de
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Dieu. Leur but est de renverser toute la religion, en ébranlant le surnaturel qui en est la base. Pour des hommes qui déclarent le miracle impossible, la Révélation ne saurait exister, car elle serait le plus grand, le plus universel, le plus constant des miracles. Or la Révélation est contenue dans les Ecritures. Il faut donc montrer que ces livres n'ont rien de surhumain, qu'ils représentent les épaves d'une littérature spontanée qui s'est développée conformément aux lois naturelles de Ihistoire, depuis l'époque de David jusqu'au ii° siècle de notre ère; que tous les faits miraculeux^ qui pourraient appuyer le témoignage divin, ont été introduits, après coup, dans des récits postérieurs de plusieurs siècles aux événements, et remaniés incessamment, selon l'usage oriental, pour mettre les annales du passé en harmonie avec les idées religieuses du présent.
Telle est l'entreprise que mènent en Allemagne d'intrépides chercheurs, et dont en Angleterre et en France d'habiles écrivains vulgarisent les résultats. Ce qui se dépense, dans ce travail destructeur, d'érudition patiente et sagace, a quelque chose d'effrayant. Le parti pris est visible, la bonne foi intermittente, mais l'effet d'ensemble est immense et plein de périls. Des écrits périodiques, revues, journaux même, portent à la connaissance du public superficiel les conclusions spécieuses de la nouvelle exégèse. On s'habitue un peu partout à penser que, si nos pères avaient connu comme nous le secret de la formation de la Bible, jamais ils n'auraient accepté le dogme de l'inspiration ni les autres croyances qui dérivent de celle-là. Les catholiques, hommes du monde, ne sont pas à l'abri de cette contagion du doute, et j'en sais beaucoup qui ne croient pouvoir y échapper qu'en s'interdisant de penser à cette grave question. Combien d'autres n'y échappent pas du tout et trouvent.