‹ Mélanges (volume 3)Chapitre 6 sur 44 · Les Philosophes français au xix^ siècle, par M. Tai.ne · texte numérisé non relu

Les Philosophes français au xix^ siècle, par M. Tai.ne

et aux méthodes de ce qu'il appelle avec raison la philosophie traditionnelle. Ce fut pour le penseur une véritable découverte. Telle est la puissance d'isolement que le cartésianisme exerce encore sur nos esprits à l'égard de tout ce qui l'a précédé, qu'un homme sérieux, tout récemment encore, pouvait faire de la philosophie pendant vingt ans, sans connaître autrement que par ouï-dire l'anthropologie et la métaphysique dont les écoles catholiques ont seules gardé la tradition. Que dis je ? En France, le clergé lui-même, il n'y a pas bien longtemps, partageait cette ignorance, et, tenant sous clef saint Thomas d'Aquin, se rendait tributaire en philosophie de Reid, de Cousin ou de RoyerCollard. Seuls, les esprits d'élite, et M. l'abbé de Broglie est de ce nombre, devinaient, au contact des questions théologiques, qu'une parenté de raison devait relier ensemble les vérités des deux ordres, et que, le Concile de Trente ayant salué dans le docteur angélique l'oracle de la théologie, il serait vraiment bien étrange que la philosophie de ce grand homme ne méritât que l'oubli.

Amené par là à étudier les doctrines scolastiques, le marin, devenu prêtre, trouva dans la théorie de la connaissance intellectuelle le trait de lumière qui, éclairant à la fois les fragments épars de la vérité, lui permit d'en saisir le lien et d'instituer ce qu'on pourrait appeler V apologétique actuelle de la raison^ base nécessaire de l'apologétique de la foi. « Nous contemplions, dit-il, avec admiration, cet édifice doctrinal reposant, non comme nos maigres systèmes modernes sur un seul principe, mais sur l'ensemble des doctrines du bon sens admises au nom de leur propre évidence. » Fortifié par ce secours, notre auteur mit la main à la rédaction définitive d'un ouvrage qui l'occupait depuis vingt ans et dont certaines pages remontent aux premières années de sa jeunesse.

Pendant ce temps-là, le retour aux principes de saint Thomas se généralisait dans nos écoles ecclésiastiques. La seconde moitié du Pontificat de Pie IX vit commencer cette restauration, provoquée par les travaux d'hommes éminents, ouvriers de la première heure, trop longtemps isolés dans leurs efforts, et heureusement favorisée par le mouvement qui attirait à Rome l'élite des élèves de nos grands séminaires. La fondation d'un séminaire français, à côté des grandes universités romaines, ne pouvait manquer de hâter la diffusion des idées thomistes. 11 était réservé à Léon XÏII de consacrer cette grande œuvre. L'autorité du pape, en effet, n'est pas seulement décisive en matière de croyances, elle est aussi directive en matières d'études, partout où le voisinage des vérités révélées intéresse la foi aux recherches de la science. M. de Broglie achevait son livre, quand parut la mémorable Encyclique du 4 août 1879, dans laquelle, dit-il, « le Saint- Père rappelle aux catholiques qu'ils possèdent une grande et large philosophie traditionnelle ; que, sous l'égide de la foi, leurs pères ont librement discuté toutes les grandes questions qui agitent le monde des esprits, et qu'il a existé autrefois une majestueuse synthèse des sciences que l'homme possédait alors, rangées autour de leur reine, la science divine fondée sur la révélation ^

Cet appel du Souverain Pontife ne pouvait qu'encourager l'écrivain à publier son travail. Il le fit sans en changer le caractère, nettement indiqué dans son avant-propos. Ce livre n'est pas un traité de philosophie scolastique; c'est une œuvre de polémique, dirigée contre le plus récent et le plus redoutable ennemi de la raison : le Positivisme. L'auteur, pour combattre cet ennemi, a beau coup emprunté aux doctrines traditionnelles; mais afin

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