Avant- propos, page
d'être compris de ceux qu'il veut convaincre ou préserver, il s'est attaché à parler le langage usuel et actuel ; afin d'être suivi dans sa démonstration, il a pris pour point de départ^ non des définitions et des axiomes reçus dans l'école, mais les principes généraux du bon sens. C'est au terme du voyage, quand il a conduit le lecteur à travers les écueils de la sophistique contemporaine jusqu'au port de la vraie doctrine spiritualiste, que, ouvrant à ses yeux surpris le trésor de l'antique sagesse, il lui montre la cause des erreurs qui abusent aujourd'hui les meilleurs esprits, dans l'oubli des principes rationnels dont les grands docteurs catholiques avaient gardé et perfectionné la formule.
L'ouvrage est précédé d'une introduction magistrale qui justifie avec éclat le choix que l'auteur a fait de son terrain d'attaque et de défense. 11 débute par un tableau vivant du mouvement intellectuel contemporain. Pour parler ainsi des sciences naturelles et de l'histoire, ces deux passions de notre époque, il faut les bien connaître soi-même. L'ancien élève de l'Ecole Polytechnique, le professeur actuel d'histoire des religions, apportait à ce travail de synthèse une préparation rare en tout temps, devenue plus rare de nos jours, à mesure que les connaissances positives se ramifient. Mais ce qui est plus remarquable encore que la variété et la sûreté des informations, c'est la vigueur de raison avec laquelle l'auteur les met en œuvre pour éclairer les problèmes d'un ordre plus général.
Il faut lire toute cette introduction pour bien comprendre la fascination que le Positivisme exerce sur les esprits de nos contemporains. On y apprendra en même
temps par quelle transformation, d'abstentionniste à l'égard de toute métaphysique, il devient dogmatique à son tour; comment, après avoir dit avec Auguste Comte qu'au delà des phénomènes et de leurs lois il n'y a que V inconnaissable, il affirme avec M. Taine que l'inconnaissable n'existe pas et que les phénomènes avec leurs lois, étant seuls connaissables, épuisent toute réalité. Ce dernier système, qui a reçu le nom singulier de monisme, ne se borne pas à rejeter le noumène hors de la science, il le rejette dans le néant \ Plus radical et plus audacieux que le Positivisme primitif, il est peut-être moins dangereux, parce qu'il choque davantage le bon sens. On se laisse facilement éblouir par la logique subtile qui accumule les raisons de douter, et s'arrête au que sais-je ? de Montaigne. Mais le vulgaire n'aime pas que le sceptique devienne tranchant et dise : Au delà de ce que je vois, je suis sûr qu'il n'y a rien. D'ailleurs, comme le fait observer M. de Broglie, réfuter un Moniste, c'est faire un Positiviste. Si vous lui prouvez qu'il n'a pas le droit de nier les substances et les causes, plutôt que d'y croire, il aimera mieux les jeter, avec Auguste Comte, dans ce grenier à débarras qui s'appelle l'inconnaissable. Et c'est sur ce terrain du Positivisme proprement dit que vous auriez désormais à combattre.
Ainsi la lutte se trouve circonscrite; mais elle est encore redoutable, car l'adversaire ne cesse de se dérober, et cette tactique lui concilie les sympathies des spectateurs. Qu'est-ce qui fait aujourd'hui le succès des négations les plus audacieuses? C'est qu'elles se dissimulent sous la forme interrogative. Vous croyez en Dieu, nous
1. D'après Aug. Comte, il y aurait deux sortes de réalités possibles : le connaissable (faits et lois), et l'inconnaissable (substance^, causes, ouménes, etc.). — D'après Taine, il n'y a qu'une seule réalité, celle qui st observable ; de là le nom de monisme.
dit-on : c'est une belle hypothèse. Ne peut-elle pas être remplacée? Vous Testimez nécessaire pour expliquer le monde; mais qu'est-ce que le monde? Est-ce autre chose qu'un système d'apparence? Étonné, troublé, je cherche alors un appui dans la conscience que j'ai de mon être, pour m'élever de là à la nécessité d'une cause. Mais, insinue M. Taine, cette conscience de vous-même n'est peutêtre que l'illusion métaphysique du moi.
Que faire alors? Douter de tout? Me jeter dans le Pyrrhonisme universel ? Mais c'est la mort. Non, reprennent doucement nos nouveaux maîtres, loin de là. Un vaste champ de certitude s'ouvre à nos investigations ; mais ce champ est borné par les limites du connaissable. Venez avec nous, observez les phénomènes, cherchez à en découvrir, à en formuler les lois. Vous serez là dans le domaine positif par excellence, dans l'empire des faits. Un fait ne trompe jamais, car un fait, par rapport à moi, c'est ce qui m'apparaît; s'il y a illusion, c'est l'illusion qui est le fait, et à ce titre elle est une réalité.
Qui ne sent le pouvoir séducteur de ces étranges sophismes? Et qui ne tremblerait devant la rapidité de leurs conquêtes? Le monde savant, le monde littéraire, le monde politique, sont envahis par cet esprit. Tousles principes, tous les axiomes sont convertis en hypothèses : et c'est sous ce nom qu'on les reconduit avec honneur jusqu'à la frontière, pour les exiler, ainsi travestis, dans la Sibérie de l'inconnaissable.
Pour accréditer une aussi audacieuse entreprise, il fallait un mot qui pût voler de bouche en bouche, populaire, sonore, excitant partout la sympathie. Ce mot, on l'a trouvé : c'est la méthode expérimentale.
Notre siècle a vu le prodigieux essor des sciences physiques. La face du monde en a été changée. Les conditions de la vie humaine en ont été transformées. Ce n'est pas
que la somme du bien-être se soit accrue en proportion. Mais la nouvelle civilisation a développé et satisfait des besoins inconnus jusque-là et versé, à pleines coupes, à Fesprit humain le vin enivrant de l'orgueil.
Or, chacun sait que ce progrès des sciences s'est accompli par une application plus rigoureuse et plus suivie de la méthode expérimentale. Dès lors, tout ce qui se fait au nom de cette méthode a le privilège de soulever l'enthousiasme.
Les positivistes se sont placés sous ce patronage. Remarquant que, dans les sciences d'observation, le développement de la connaissance des lois a été souvent en raison inverse de celui de la connaissance des causes, et qu'on a mieux connu la nature du jour où l'on s'est moins occupé de l'expliquer, ils ont abusé de ce fait ^ pour identifier le progrès de la science avec la recherche des lois et le mépris des causes. Ils ont fait ainsi de la formule positiviste l'équivalent prétendu de la méthode expérimentale. Aussi recommandée à l'esprit moderne par une identification mensongère, la nouvelle philosophie a fait
1. Ce fait est vrai en partie, historiquement du moins, mais pour des raisons accidentelles et qui n'ont rien de commun avec une nécessité logique. Ce n'est pas de chercher les causes qui empêche de trouver les lois, au contraire. On ne trouve les vraies causes qu'en étudiant à fond les effets et les lois font partie de la connaissance des effets. Seulement la connaissance de la cause répondant à une curio^ité plus profonde de l'esprit humain, il est arrivé qu'on a voulu être renseigné à tout prix sur les causes avant d'avoir poussé assez loin l'analyse. Alors l'a pj'iori a remplacé l'induction et l'hypothèse la realité De là ces entités abstraites, ces mots creux et sonores qu'on ne craignait pas d'assigner comme causes aux phénomènes: par exemple, l'horreur du vide, pour expliquer l'ascension de l'eau dans les pompes. Une méthode plus patiente et plus sévère, ajournant la recherche de certaines ca ises, a mis en lumière les conditions d'apparition des phénomènes et par là aidé à formuler leur loi. Mais souvent aussi la loi découverte a fait comprendre la cause. Torricelli et Pascal ont obseivé que la hauteur du mercure dans le baromètre baisse à mesure que croît l'altitude : voilàlaloi. Mais i ils en ont conclu que l'air est pesant et que c'est l'absence du poi is de l'air qui fait monter la colonne d'eau dans la pompe, voilà la cause. Et c'est la loi qui l'a révélée.
son chemin, et lorsqu'aujourdliui, au nom de la raison, de la conscience et du bon sens, nous voulons protester contre des exclusions arbitraires, on nous répond de toutes parts : vous tenez pour l'a priori contre l'expérience, vous méconnaissez la méthode expérimentale, vous vous mettez en dehors de la science.
Arracher à l'ennemi ses propres armes; séparer la cause du positivisme de celle de l'expérience, montrer que non seulement ces deux causes sont distinctes, mais qu'elles sont antagonistes ; par une analyse profonde et sévère des deux doctrines, reconduire le positivisme au pays de la chimère et faire aboutir au spiritualisme la science expérimentale, telle est l'idée hardie, tel est le plan ingénieux, telle est la tâche heureusement accomplie du savant écrivain.
Pour conduire jusqu'au bout une entreprise qui est vraiment nouvelle, l'ouvrier a senti qu'il lui fallait un instrument nouveau. De là son livre préliminaire sur la méthode dont la lecture attentive s'impose à tout homme soucieux de la vérité philosophique. On éprouve toujours quelque timidité à mettre une œuvre, qui n'a pas subi l'épreuve de l'opinion et du temps, au niveau de celles qui ont rendu immortel le nom de leurs auteurs. Et cependant, pour être vraie, une chose n'a pas besoin d'avoir été déjà dite ^ Nous braverons donc le respect humain et nous dirons que M. de Broglie nous paraît mériter, autant peut-
1. Nous ne sommes pas tout à fait les premiers à signaler dans la théorie de bon sens de M. l'abbé de Broglie une véritable trouvaille philosophique. Dans un remarquable article nu a publié la Revue du Monde Catholique (juin 1881), un bon juge, M. Antonin Rondelet, a exprimé cette opinion, et, selon nous, l'a pleinement justifiée.
ii Nor%'£iLrx mélan6es philosophiques
être qne Bacon, rhonneur d'^avoir créé un novum organtm, Aristote^ en effet, est bien le créateur du premier orgimum^ non pas qail ait inventé la logique, mais parce que le premier il en fait l'analyse scientifique et formule les lois. Baeon a réagi avec à-propos (oserons-nous dire avec excès?) contre Tabus de 1 apriori^dans Fétude de la nature, et ramené les chercheurs à une application plus suiTie, plus rigoureuse, plus patiente d'un procédé aussi TÎeux que Tesprit humain : lobservation et rexpérimentatioii. 11 a mis en lumière la puissance de Finduction qui va du fait à la loi, et, professant une indifférence outrée pour les autres procédés de Tesprit, il a réussi à passer pour le législateur de celui qu'il préconisait sans cesse.
M. l'abbé de Broglie^ s'attaquant à un système de scepticisme qui conteste le témoignage de nos différentes facultés intellectuelles j devait naturellement prendre pour point de départ ce fond de sagesse qui peut céder au sophisme dans un esprit artificiellement faussé, mais qui, dans l'humanité prise en masse^ résiste aux prestiges de Terreur. Toutefois, sfil se fût contenté d'un appel sommaire au bon sens^ loin de faire œuvre nouvelle, il n^aurait même pas fait œuvre scientifique. C'est le reproche qu il adresse très justement à Fécole écossaise. Reid, nous dit-il, a fort bien compris que, pour mettre l'esprit à Fabri des négations matérialistes, il fallait d'abord sauver le corps du doute étrange de Berkeley. D a choisi avec sagacité son point de départy et concentré sur la théorie de la perception externe ses premiers efforts. Mais là il n'a pas poussé assez loin Fanalyse, et. mis en demeure de justifier la confiance qu'il accordait au témoignage des sens, il n'a su invoquer que le caractère spontané et fatal de ce qu il appelait des jugements primitifs et nécessairement véridiques.
Notre auteur croit qu'on peut aller plus loin. Le bon
senS; dit-il excellemment, est le point de départ pratique de toute science. Mais il n'en est pas toujours le point de départ logique ou historique. En d'autres termes, on ne peut raisonner ou apprendre qu'en partant d'une donnée de bon sens, mais cette donnée est quelquefois liée à un principe logiquement antérieur; d'autres fois, elle est elle-même le résultat d'une éducation qui a précédé. Le bon senSy c'est le jugement de lintelligence saine, arrivée à son développement normal. Ce jugement est dabord concret, il porte sur les faits et ne s'inquiète pas de la preuve. Il est motivé par l'évidence, en donnant à ce mot la plus large extension et en se gardant bien d'en réserver l'application à l'exercice de telle ou de telle faculté; car c'est l'homme tout entier qui est fait pour atteindre le vrai, et il n'a pas trop pour cela de toutes ses ressources.
Les vérités de bon sens sont celles que tous les hommes admettent parce que chacun les admet ', et que chacun admet parce qu'il est homme. Les philosophes sont ici sur le même pied que le vulgaire, et si quelque philosophe, s'abusant lui-même par des mots et des systèmes, en vient à se persuader qu'iln'admet plus ces vérités, il cesse d'être homme en les niant, il cesse de les nier en redevenant homme, en rentrant dans la vie pratique.
M. de Broglie fait toucher du doigt avec un rare bonheur d'expression le caractère impérieux de cette évidence de bons sens, devant laquelle les « fantômes philosophiques disparaissent comme les nuées du matin devant les rayons du soleil ». ^ C'est là, dit-il. la véritable vérité, celle qui habite le cerveau des hommes vivants, et qui ne perd pas un milligramme de son poids pour être absente des
(1) Ainsi éviie-t-on l'erreur traditionnaliste qui déprime la raison individuelle pour exalter la raison collective, comme si cette dernière était autre chose que le concert de raisons individuelles.
livres de philosophes et en butte aux impuissantes attaques des sophistes. «Entre autres avantages, cette évidence a celui d'exister : elle est un fait ; et il est vraiment extraordinaire qu'on appelle positifs les esprits qui nient et dédaignent le premier et le plus humain de tous les faits.
De ce que le bon sens dit vrai, il ne s'ensuit pas qu'il parle toujours avec exactitude. Tout d'abord, c'est un instrument grossier; il voit l'ensemble : les détails lui échappent ; il prononce par à peu près.
Toutes les erreurs qu'on impute aux jugements de bon sens se ramènent à des inexactitudes ; il n'y a pas fausseté, il y a défaut de précision K
De là, cette formule d'où va sortir la méthode de notre auteur : « Le bon sens est une première approximation de la vérité. »
Il suit de là que les jugements primitifs de bons sens ont besoin d'être corrigés par des approximations successives. Les méthodes des sciences mathématiques et physiques fournissent ici à l'écrivain de très heureuses comparaisons, qui font comprendre comment le vrai peut se trouver sous une expression inadéquate. Nous ne pouvons que renvoyer au livre pour ces développements techniques que les hommes, familiarisés avec le langage des sciences, trouveront pleins de lumière. Mais il est une analogie que tout le monde peut saisir; c'est celle qui est tirée du sens delà vie. L'œil de l'homme^ comme son intelligence, a deux manières de voir : l'une qui embrasse tous les objets placés dans le champ visuel, l'autre concentrée sur l'espace étroit qui envoie directement un faisceau lumineux au point central de la rétine. Ces deux vues son
(1.) M. de Broglie justifie cette assertion par une série d'exemples empruntés aux prétendues erreurs du vulgaire et aux rectifications de la science.
vraies, la première est étendue, mais confuse; la seconde est précise, mais restreinte. La première n'est pas susceptible d'être perfectionnée par les instruments optiques, la seconde reçoit du concours d'une lunette un grand accroissement de justesse et de pénétration, mais à la condition de se limiter encore davantage. Les jugements rendus sur le témoignage de ces deux vues méritent une égale créance; mais ce sont des jugemente différents: l'un fait la synthèse, l'autre l'analyse.
Il y a donc lieu de préciser la synthèse primitive par l'analyse ultérieure. C'est ici qu'intervient dans la connaissance intellectuelle le rôle de la logique, instrument de précision qui décomposela réalité concrète en éléments abstraits et travaille sur ces éléments avec sûreté et délicatesse. Le résultat de ce travail est une seconde espèce d'évidence, plus réfléchie, plus savante que l'évidence du bon sens, mais peut-être exposée à l'erreur, parce que l'abstraction, si elle n'est pas maniée avce une rare prudence, risque de dénaturer la réalité, de lui substituer graduellement la chimère et de faire aboutir à des conséquences fausses un raisonnement formellement irréprochable. De là la nécessité de contrôler de nouveau la logique par le bon sens, qui est le sens du réel. Ici encore, la pensée de l'auteur s'éclaire des plus ingénieuses similitudes: ce Le bon sens, dit-il, c'est l'intelligence, prononçant à la manière d'un juré, d'après sa conscience intime, sans rendre compte de son verdict; la logique, c'est la même intelligence, prononçant comme un juge, sur pièces et dans les formes. » Mais de même qu'un juge que la lecture des pièces et l'observation des formes amènerait à rendre un jugement qu'il sentirait inique, averti par sa conscience d'homme, recommencerait l'examen de l'affaire et chercherait la cause de son erreur, ainsi la logique, faite pour contrôler le bon sens, doit-elle s'arrêter quand
elle le contredit. Il ne faut jamais sacrifier le connu à l'inconnu.
L'évidence synthétique du bon sens a encore un autre contrôle à subir, c'est celui delà science. Toutes les fois qu'il s'agit d'objets sensibles, c'est beaucoup moins à la logique qu'à l'observation scientifique qu'appartient le travail de l'analyse. C'est ici surtout que la méthode des approximations successives reçoit son application. L'auteur y trouA^e l'occasion de venger, une fois de plus, la connaissance primitive des reproches que lui font les philosophes et dont les sceptiques abusent. Par des exemples bien choisis, il montre que, même en matière scientifique, le vulgaire n'a pas tort, qu'il a seulement grossièrement raison, que les jugements de bon sens atteignent la vérité comme un filet, en l'enveloppant, non comme un dard, en la perçant, qu'il appartient à la science d'instituer une série convergente d'approximations, pour serrer la réalité de plus près et en fixer, s'il se peut, la formule, du moins pour rapprocher sans cesse les limites entre lesquelles elle est comprise. Mais que la science ne soit pas non plus trop fière I Qu'elle ne se permette jamais de rompre en visière au bon sens ! La science est bien souvent un composé de quelques faits certains et de beaucoup d'hypothèses. Tant qu'elle interprète, en les précisant, les données primitives, elle est dans son rôle et fait de réels progrès. Dès qu'elle y contredit, elle s'aventure dans le vide et se casse le cou.
D'ailleurs le bon sens n'est ni ingrat, ni aveugle. Quand l'analyse, logique ou scientifique, a redressé, ajusté, affiné ses notions primitives, il reconnaît, sous ces traits plus accusés, la vérité qu'il avait d'abord confusément aperçue, il applaudit à ce perfectionnement de la formule et se déclare satisfait. Quand, devant les résultats de l'analyse, le bon sens est troublé, déconcerté, atteint de ce
malaise qui est comme le désespoir de l'esprit, c'est mauvais signe : l'analyse a dépassé ses droits, la logique a fait fausse route, la science a sacrifié la réalité à l'hypothèse, le travail est à recommencer.
L'approbation du bon sens survenant par-dessus les approximations analytiques, voilà la condition qui détermine l'apparition d'une nouvelle et définitive synthèse, objet d'une troisième et dernière évidence où l'esprit enfin se repose : l'évidence scientifique.
Après cette savante étude du processus de la connaissance, l'auteur est en mesure de formuler les règles de sa méthode. Il les réduit à cinq, que nous ne ferons qu'énoncer, mais dont le développement dans l'ouvrage est plein d'intérêt :
ce 1° Prendre, comme point de départ, Tensemble des notions du bon sens^ »
(( 2° Etudier, scruter, préciser et corriger ces notions, par l'analyse logique et les procédés scientifiques, sans jamais les contredire. »
« 3° Contrôler le bon sens par l'analyse et l'analyse par le bon sens. »
« 4° Marcher toujours du connu vers l'inconnu, sans sacrifier les vérités acquises à la solution des problèmes ultérieurs. »
(( S'' Constater a posteriori les limites de la connaissance humaine. »
Cette dernière règle est très importante. Elle nous interdit de déterminer a priori, comme font les positivistes, un champ de V inconnaissable , pour y jeter tout ce qui les gêne, les causes et les fins, c'est-à-dire Dieu et la vie
1. A Toccasion de cette première règle, M. de Broglie cite avec à-propos ce joli mot de M. Doudan : « Quand un homme me dit : Partons d'un principe, je deviens d'abord tout triste et je me dis, à raison de la complication des choses humaines : Pourquoi pas de deux ou trois principes? »
future. Elle nous rappelle en même temps, à rencontre des prétentions audacieuses des monistes^ que la connaissance humaine a des limites, et que ce n'est pas un reproche suffisant à faire à une doctrine que de lui prouver qu'elle n'explique pas tout.
Mais s'il y a des limites, elles ne sont pas immobiles : c'est l'honneur, c'est la vocation de l'esprit humain de les faire reculer. De là la nécessité de bien se rendre compte de la nature des obstacles qui peuvent arrêter la connaissance.
Avec cette sagacité qui est le trait distinctif de son esprit, M. de Broglie ramène ces obstacles à deux catégories : dans l'ordre des faits, c'est l'impossibilité d'observer; dans l'ordre des idées, c'est l'impossibilité d'avancer par le raisonnement.
L'impossibilité d'observer peut reculer devant l'emploi de méthodes, d'instruments précédemment inconnus. Mais il y aura toujours beaucoup de faits, tant intérieurs qu'extérieurs à l'homme, qui demeureront inaccessibles à l'observation, même indirecte et inductive. Et c'est pour cela que la science absolue qui ferait de l'homme le Dieu de ce monde, est un rêve de fol orgueil.
La seconde impossibilité, celle d'avancer par le raisonnement, mérite une étude à part. Elle résulte des contradictions au milieu desquelles l'esprit se débat. Ces contradictions sont apparentes ou réelles. Dans le premier cas, on leur réserve l'appellation d'antinomies : elles peuvent être résolues par l'analyse, par l'emploi méthodique des approximations qui doivent corriger les premières données du bon sens. Les contradictions réelles seraient la négation même du bon sens et de l'esprit humain : là où elles paraissent se rencontrer, c'est qu'il s'est glissé une erreur de formule dans l'une ou l'autre ou dans chacune des propositions antagonistes.
On conçoit de quelle importance il est, pour le philosophe, de savoir distinguer entre les antinomies et les contradictions réelles. C'est pour les avoir confondues que Kant a institué cette critique de la raison pure, qui demeurera le code du scepticisme transcendant. Vainement a-t-il cru pouvoir réédifier par la conscience morale l'édifice qu'il avait ruiné par la raison. Ses successeurs ont fait justice de cette inconséquence, et la dialectique hélégienne, en popularisant des identifications monstrueuses, a pour longtemps aifolé la boussole de l'esprit humain.
Il faudrait donc trouver un critérium des antinomies. M. de Broglie n'a pas reculé devant cette recherche ardue où nous ne lui connaissons guère de devanciers. Il y a porté une pénétration rare, et s'il n'a pas trouvé la solution complète, il a du moins fait faire un pas à l'une des questions les plus graves qui puissent préoccuper l'esprit des penseurs.
Les limites de cet article ne nous permettent pas d'exposer ici son critérium des antinomies. Disons seulement qu'il a fait à ce problème une première application de sa méthode. Puisqu'il s'agit de contrôler la logique, ce n'est pas à la logique qu'on peut s'adresser, c'est au bon sens. Plus que jamais, ici, l'esprit est un juré; les pièces du procès sont obscures, les témoignages se contredisent, mais il y a des présomptions morales dont chacune isolément peut sembler légère, dont l'ensemble, dûment groupé, produit, pratiquement et dans chaque cas particulier, la certitude.
L'auteur indique quatre sources de principes présomptifs qui pourront servir de guides à ce qu'il appelle avec raison le bon sens métaphysique *. Ce sont :
!•* La nature et le degré de certitude des propositions antagonistes.
2° La clarté ou l'obscurité du nœud de Tantinomie.
3° La situation qu'occupe le problème dans la partie prochaine ou reculée de la connaissance humaine.
4° La fécondité ou la stérilité de l'antinomie (les affirmations fondées sur une antinomie apparente peuvent être fécondes, celles qui reposent sur une véritable contradiction sont stériles).
C'est par là que se termine l'exposé de la méthode.
On en trouve le résumé dans un chapitre final qu'il faut lire tout entier, pour apprécier la valeur d'un procédé dont l'auteur parle dans les termes les plus modestes, mais qui ne marque pas moins un véritable progrès dans l'art défensif par lequel l'esprit humain peut se protéger lui-même contre les sophistes qui l'invitent à se détruire.
C'est en effet surtout une méthode défensive. « En d'autres temps, dit M. de Broglie, il a pu être utile et opportun de procéder autrement. Lorsqu'il existe une doctrine philosophique traditionnelle qui est, dans son ensemble, conforme au bon sens et qui est universellement répandue, mieux vaut adopter d'abord, sauf à les corriger, les définitions et les principes de cette doctrine ... Nous nous plaçons à un point de vue volontairement restreint, celui d'une époque ou d'une société où règne un tel désordre d'idées que les principes les plus élémentaires sont niés, et que les mots mêmes n'ont plus un sens fixe et intelligible pour tout le public. C'est pour reconstruire quelques notions métaphysiques et pour combattre des systèmes erronés dans une telle société, que nous considérons notre méthode comme essentielle ^ »
Peut-être y a-t-il trop de modestie dans ces réserves.
La méthode qui prend le bon sens pour premier témoin et pour dernier juge, en passant par toutes les vérifications que peut fournir l'analyse, nous paraît trop fondée sur la nature pour n'avoir qu'une valeur relative. Quoi qu'il en soit, dans ces limites du moins, elle est inattaquable, et les reproches qu'on pourrait lui adresser ne feraient que la recommander davantage à nos yeux. M. de Broglie ne s'est pas dissimulé ces reproches : il les a formulés lui même, non sans quelque ironie, et y a opposé les avantages de son système dans une page piquante que, malgré sa longueur, on nous saura bon gré de citer tout entière.
« Evidemment, dit il, cette méthode déplaira à certains esprits. Elle a quelque chose de vulgaire, de terre à terre. Elle attache une certaine importance au bon sens, c'est-àdire aux notions que possèdent tous les hommes; elle ne favorise pas l'aristocratie des savants et des logiciens de profession.
« Elle est lente, elle exige de la patience ; elle demande qu'on ne s'avance qu'à pas comptés ; elle ne permet pas au philosophe de se lancer dans la haute mer des abstractions.
(( Il serait bien plus commode de partir d'une ou deux définitions, et de tracer à grands traits le plan de l'univers ; d'admettre par exemple avec Descartes deux substances, l'une consistant dans la pensée, l'autre, dans l'étendue, sauf à avoir recours à Dieu pour expliquer leurs rapports, et à transformer l'animal en une machine insensible parce qu'il ne rentre pas dans la théorie.
(( Nous ne nions pas ce que notre méthode a de gênant. Mais elle a ses avantages et ses qualités. En premier lieu, elle est sûre. Elle ne permet pas au philosophe de sacrifier aucune vérité; elle lui garantit la conservation tant des premières notions du bon sens que de toutes celles qui ont été légitimement acquises.
22 NOUVEAUX MÉLANGES PIIiLOSOPÎÎiQUES
a En second lieu, elle est réellement progressive. La première condition pour avancer, c'est de ne pas reculer; la première condition pour construire la partie supérieure de l'édifice, c'est de ne pas détruire la partie inférieure qui doit supporter le tout. Que de temps, que d'efforts, que de génie ont été perdus dans les démolitions et les reconstructions de la métaphysique! Que de peines ont été stérilement employées à réfuter les sophismes du scepticisme ! Supposons que des hommes tels que Descartes, Leibnitz, Kant, et tant d'autres, aient tous travaillé à une même'^œuvre, avançant lentement et d'un pas sûr, au lieu de détruire chacun ce qu'ont fait ses devanciers, qui pourrait mesurer les progrès qu'auraient fait la psychologie et la science philosophique en général ? Reid n'avait pas le génie de Kant, et cependant, parce qu'il a marché dans la droite voie du bon sens, il a fait deux découvertes qui ne périront pas, la distinction de la perception et de la sensation, et le caractère affirmatif de la connaissance humaine. De Kant, au contraire, que restera-t-il qu'une nouvelle forme de scepticisme engendrant un panthéisme qui n'est nouveau qu'en apparence, et qui n'est que la répétition, dans un langage nouveau, des plus vieilles erreurs? Nous sommes convaincu qu'en s'astreignant au contrôle du bon sens, la métaphysique arrivera nécessairement à des découvertes originales et inattendues, tandis que, en l'abandonnant, elle roulera toujours dans le même vieux cercle d'erreurs. Si la méthode que nous conseillons était habituellement pratiquée, peut être serait-on privé de voir beaucoup de ces brillants systèmes, de ces erreurs ingénieuses comme celles de Leibnitz, dont on a pu dire qu'elles étaient des titres de gloire de l'esprit humain; mais, en revanche, nous osons croire que la philosophie, en s'astreignant à cette marche prudente, en imitant la patience des scien-
ces naturelles, sous la discipline de Bacon, ferait de plus sérieux et de plus réels progès dans la connaissance de la vérité'. »
La méthode une fois trouvée, il fallait l'appliquer. Le but de l'ouvrage, nous l'avons dit, est polémique. Toutefois, ce mot doit être entendu ici dans son acception la plus étendue. Ce n'est pas en discutant les principes d'Auguste Comte, de Stuart Mill ou de Spencer, c'est en établissant sur une base très large les principes opposés que M. de Broglie entreprend de discréditer une doctrine funeste.
L'axiome du positivisme, c'est qu'il n'y a de réel que ce qui est observable, et que les phénomènes seuls, avec leurs lois qu'on peut induire, présentent ce caractère. Qu'on ne parle donc plus de substances; on ne peut rien savoir de ce qui est sous le phénomène. Qu'on ne parle plus de causes : le lien qui enchaîne les phénomènes les uns aux autres est un mystère impénétrable.
Voilà l'axiome de la nouvelle école. Et sa prétention, c'est d'être en cela fidèle à la méthode des sciences expérimentales.
Pour réduire à néant cette dangereuse sophistique, M. de Broglie démontrera successivement qu'il y a des substances, et qu'il y a des causes. Ce seront les deux parties de sou ouvrage. Il conduira cette démonstration en demeurant constamment fidèle à sa méthode, qui est rigoureusement expérimentale. Arrivé au terme de cette longue carrière, il n'aura plus qu'un mot à dire pour prouver que le Positivisme tourne le dos à l'expérience et substitue à la réalité Va priori et la chimère.
C'est donc seulement à la fin du livre que le titre en sera pleinement justifié. Tout le premier volume et les deux tiers du second sont de l'exposition doctrinale, et la controverse n'y joue qu'un rôle secondaire. La réfutation de l'erreur est rejetée à la fin; il est vrai qu'elle en est rendue plus facile et qu'elle devient triomphante. Toutefois, plus d'un lecteur trouvera qu'elle se fait longtemps attendre, parce que le titre de l'ouvrage semblait la promettre plus prochaine. Le choix d'un autre titre eût obvié à cet inconvénient; mais nous avouons que ce choix n'était pas facile, et nous serions encore embarrassés de le dicter.
Un autre reproche que l'on peut faire à la savante thèse de M. de Broglie, c'est sa longueur. C'est là, aux yeux de notre génération pressée, un sérieux défaut. Reste à savoir si ce n'est pas plutôt le défaut du lecteur d'être trop pressé. Car enfin, quand on ne a eut pas se payer de mots, quand on entreprend une analyse délicate, quand on veut appliquer aux opérations les plus complexes et les plus compréhensives de l'esprit humain les procédés rigoureux de la science expérimentale, comment aller vite sans négliger des éléments importants, sans passer par-dessus des intermédiaires essentiels à la sûreté du raisonnement? Que répondrait un physiologiste à qui l'on reprocherait de se perdre dans les détails, lorsqu'il annonce une synthèse ? Il dirait que, sans les détails qui la préparent, une synthèse n'est pas scientifique, et que ses conclusions menacent ruine. Et il aurait raison. On passe volontiers aux savants leur marche lente et méthodique, parce qu'ils parlent pour un public restreint, qui connaît les difficultés du métier et les exigences de la science. Les philosophes peuvent obtenir le bénéfice de la même indulgence, mais à la condition de parler une langue technique qui n'est comprise que des initiés. M. de Broglie s'adresse à tout le
PHILOSOPHIE ANCIENNE ET NOUVELLE î^lD
monde, il se donne la peine de traduire, dans un langage clair et accessible à tous, les plus hautes vérités : cette clarté, qui est le mérite de l'écrivain, fait illusion au lecteur. Il se persuade que c'est le sujet même qui est facile, et qu'il eût dépendu de l'auteur de le traiter en courant. Quand viendra la seconde édition de ce beau livre, il y aura lieu peut-être de serrer certains développements, d'éviter quelques redites; de retrancher deux ou trois cents pages sur les onze cents qui composent l'ouvrage ; mais nous ne regrettons pas, pour notre part, d'avoir appris à le connaître dans la première édition.
La première partie, qui est de beaucoup la plus longue, est consacrée à la démonstration de l'existence des substances. C'est au nom de l'observation qu'on les déclare inconnaissables : M. de Broglie montrera qu'elles sont directement l'objet de l'observation.
Pour cela, il précise d'abord dans le livre premier le sens du mot substance. Ce livre est un magnifique traité d'ontologie générale. Aucun résumé n'en peut donner l'idée : car, fidèle à sa méthode, l'auteur part des premières données du bon sens, qu'il élève et corrige graduellement par l'analyse logique, à chaque instant soumise au contrôle de la science expérimentale et à celui de la grammaire générale. Plus la base est étendue, plus il faut de temps, d'eff'orts et de soins, pour conduire la pyramide jusqu'au sommet. Le lecteur éprouvera une véritable jouissance à vérifier, avec un si bon guide, la formation de ces notions élémentaires qui sont comme l'ossature de la pensée humaine : substance et phénomènes, substance et qualités,- individus et êtres collectifs, substances complexes et incomplexes. Il lui semblera assister à l'éclosion de ces idées dans son propre esprit, il en retrouvera l'image dans les lois du langage, et verra se dessiner sous ses yeux les premiers linéaments de la
science. Rien de plus aride que l'ontologie, quand elle est exposée dans le langage de l'école et en partant des définitions classiques. Mais l'homme réfléchi trouve un charme austère à voir se transformer les données vulgaires en données scientifiques, et le bon sens en métaphysique. On peut dire que, dès ce premier livre, M. de Broglie a pris rang parmi les écrivains et les philosophes, en sachant rendre clair et attrayant un traité analogue à celui des Catégories d'Aristote.
Ainsi préparé, le lecteur est en mesure d'aborder la queston décisive : la substance peut-elle être connue expérimentalement? Tout d'abord nous devons distinguer deux sortes de substances : celles qui nous environnent et celles que nous sommes. Le livre II étudie la manière dont nous connaissons le monde extérieur, le livre III étudie la connaissance du m i.
Dans l'une et l'autre connaissance, l'objet perçu présente tousles caractères de la substance: d'abord rMî2i7e persistant sous la variation des phénomènes et constituant Videntité; ensuite V existence en soi, sans support nécessaire; enfin Y individualité concrète, qui permet d'opposer cet objet à un autre. Quelque chose d'un, qui dure, identique à soimême, tandis que ses états se modifient; quelque chose qui n'est pas la qualité d'autre chose, mais qui subsiste en soi; quelque chose qui n'est pas une création de ma pensée, mais une individualité résistante et ne pouvant se fondre dans une autre, voilà bien l'idée vraie de la substance, telle qu'elle a été analysée tout à l'heure ; mais voilà bien aussi ce que j'atteins comme réel, quand je prends conscience de moi, ou quand j'entre en contact avec un corps. Donc ce sont des substances que je saisis, quand j'observe. Donc l'observation atteint les substances.
Gela veut-il dire que l'observation est un acte simple, que la substance vient directement et sans intermédiaire
toucher mon esprit? Nullement. Il y a des opérations complexes : ainsi, lorsqu'il s'agit des corps, sensations d'apparences purement subjectives, transformation de ces sensations en signes de la réalité, interprétation de ces signes et affirmation de la réalité objective, voilà le mécanisme délicat de la perception externe. Mais pour être composée, cette opération ne laisse pas d'être une ; provoquée parla réalité qui la sollicite, elle aboutit à la réalité, et cette réalité qu'elle atteint, c'est l'unité durable, c'est l'existence en soi, c'est l'individualité concrète, en un mot, c'est la substance.
Vainement donc on opposerait à la théorie de l'auteur la décomposition de la perception en éléments divers dont plusieurs sont subjectifs. Cette décomposition, il l'admet, il l'opère lui-même de la façon la plus savante dans son quatrième livre, intitulé : Théorie de la jierception. Ce n'est pas seulement à l'analyse psychologique des Ecossais, c'est aux procédés, aux résultats de la science, c'est à l'optique physiologique de Helmholtz et aux travaux les plus récents des sensations tactiles, que M. de Broglie ira demander la description détaillée de cet instrument admirable dont le fonctionnement continuel, tantôt volontaire et tantôt imposé, nous met en rapport avec le monde extérieur. Laissons ici la parole à l'écrivain :
« Nous ne dirons pas, comme Reid a semblé le dire, que la perception est une opération mystérieuse, qui se fait directement et sans intermédiaire, et un fait purement parallèle à la sensation.
« Nous admettons que la perception, c'est-à-dire la connaissance des corps extérieurs, peut se faire au travers de certaines sensations. Nous croyons même que la vraie théorie de la perception consiste à dire qu'elle est une interprétation, une traduction de certains signes sensibles que nous sentons dans nos organes.
« Mais nous prétendons néanmoins que c'est le corps extérieur qui est le véritable objet direct de Tobservation.
a En effet, nous n'appelons pas observation proprement dite le fait de sentir certaines impressions organiques, le fait de voir se produire devant nos yeux certaines taches colorées, signes de la présence des corps, le fait d'éprouver certaines sensations musculaires.
c( Tous ces phénomènes internes, condition de l'observation, ne sont pas l'observation elle-même. Ils sont généralement inconscients; l'observateur qui regarde le monde extérieur, les éprouve sans s'en apercevoir et sans s'y arrêter.
« L'observation commence au moment où nous traduisons les signes, où nous voyons et touchons l'objet.
« Or, à ce moment, c'est le corps, c'est-à-dire la substance, dont nous prenons connaissance. Nous pouvons donc dire que c'est la substance qui est observée directement.
c( Non seulement, en parlant ainsi, nous restons en accord avec le langage du bon sens, mais nous maintenons une doctrine dont les conséquences sont importantes, et qui n'est nullement ébranlée par la présence nécessaire de signes sensibles qui sont les conditions de la perception.
« Que voulons-nous, en effet, en soutenant que les substances sont directement observées?
« Nous ne voulons pas précisément prouver leur existence qui est évidente; nous voulons montrer que cette existence a le caractère, si estimé de nos jours, d'une vérité expérimentale. Nous voulons montrer que toute l'autorité que possèdent les faits observés, appartient aux substances, qui sont elles-mêmes des faits observés-.
« Or l'autorité des faits observés appartient non pas aux sensations par lesquelles nous voyons et touchons
les choses, sensations souvent obscures, connues seulement des savants, mais aux choses vues et touchées ellesmêmes. Nous croyons au témoignage de nos yeux et de nos doigts, d'une manière tout à fait indépendante de toutes nos théories sur la perception. En disant donc que la vue et le tact atteignent directement les substances matérielles, nous voulons dire que l'existence des substances est aussi certaine, aussi évidente, aussi directement connue que tout ce que nous pouvons voir et toucher K »
C'est en effet une chose bien digne de remarque, que cette obscurité des opérations intermédiaires qui se placent entre la rencontre des corps et l'affirmation de leur existence. A notre avis, il n'y a pas de meilleur réfutation du sensualisme et du positivisme que ce fait sensible et positif entre tous; connaître les corps, est une chose facile et commune à tous les hommes; savoir comment on les connaît, prendre conscience des impressions subjectives qui sont la condition de la connaissance, c'est l'œuvre de la réflexion et le travail de la science ; œuvre difficile et lente, travail qui n'est pas même achevé encore aujourd'hui. Comment expliquer cela, si ce sont ces impressions mêmes qui sont l'objet de notre connaissance? Si l'affirmation de l'objectivité n'est qu'une pure illusion? Si la réalité extérieure est en dehors de nos prises? Mais alors, c'est la sensation, c'est la partie subjective et phénoménale de la connaissance qui devrait être claire, c'est le passage à l'objectif qui devrait demeurer obscur, puisqu'il nous conduirait de ce qui est réel et perçu à ce qui est chimérique ou inconnaissable! Or, c'est le contraire qui arrive, ce Les signes subjectifs, dit M. de Broglie, sont des portiers qui nous introduisent dans le monde exté-
rieur, mais des portiers discrets, qui se contentent d'ouvrir la porte et n'engagent avec nous aucune conversation. »
Cette observation, à peine indiquée dans le passage que nous avons cité tout à l'heure, reçoit des développements lumineux dans la Théorie de la Perception * et dans le livre V, intitulé : Véracité de la perception. L'auteur trouve là une nouvelle occasion d'appliquer sa méthode, qui défend de sacrifier le connu à l'inconnu. L'objection des positivistes porte sur le comment de la connaissance objective. On peut étudier ce comment, mais la difficulté de l'expliquer n'est pas une raison de nier le fait, attesté par le bon sens. Les souvenirs du navigateur fournissent ici à l'écrivain une comparaison saisissante : a Nous sommes semblables à un capitaine de navire qui se trouverait tout d'un coup un matin dans un port, sans savoir par quelle passe il est entré pendant la nuit. Il ne pourrait pas douter qu'il ne soit dans le port, ni qu'il ne soit entré par une passe franchissable. Il pourrait ensuite chercher par où il est entré, et si quelqu'un venait lui dire : Vous n'avez pas pu rentrer, car il n'y a pas de passe assez profonde, — il répondrait sans hésiter : Que voulez- vous? Je suis dedans, donc je suis entré; refaites vos sondages, car ce sont vos mesures qui sont fausses. »
Nous de même — nous, c'est-à-dire le bon sensdel'humanité uni aux sciences expérimentales — nous sommes dans le monde extérieur, nous y vivons, nous le mesurons, nous en déterminons les limites, nous le distinguons avec précision des signes subjectifs qui le représentent.
« Nous sommes donc en dehors du moi et des sensations; donc nous sommes sortis, donc il y a un passage qui permet de sortir.
« Cela est certain d'avance, et il est certain d'avance aussi que ceux qui déclarent que nous sommes emprisonnés dans les sensations ont tort. »
Toute la question est de savoir quel est précisément ce passage, de nous rendre compte des motifs cachés de notre certitude indubitable ei pratiquement incontestable.
a Si nous réussissons dans cette tâche, nous aurons débarrassé le terrain de la connaissance humaine de sophismes dangereux. Si nous échouons, nous n'aurons rien perdu, les croyances de l'humanité seront tout aussi solides qu'auparavant, l'existence des corps tout aussi certaine, et le sensualisme tout aussi opposé au bon sens et à la véritable science ^ . »
Par ces dernières paroles, l'auteur veut sauvegarder en tout cas les vérités connues. Mais il n'est pas de ceux qui renoncent volontiers à découvrir l'inconnu. Il se mettra donc résolument à l'œuvre pour explorer ce passage du subjectif à l'objectif, que les sensualistes déclarent impossible, et, là encore, il faut reconnaître qu'il a fait faire un pas à la psychologie.
L'étude patiente et approfondie qu'il a faite, au livre IV, du mécanisme de la perception, lui permet de poser le problème avec netteté, sans rien dissimuler des difficultés dont il est plein :
« Les corps, dit-il, étant en rapport avec nos organes, soit par l'intermédiaire du fluide lumineux, soit d'une manière qui nous semble directe, certaines modifications physiologiques se présentent. Les nerfs du tact, ceux des muscles, le nerf optique, les nerfs oculaires entrent dans un certain état de vibration. Ces vibrations se prolongent le long des filets nerveux et finissent par se perdre, aux