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CHAPITRE VI

LES 3IEFA1ÏS DU DROIT MODERNE

La question historique nous a retenus assez locglempSj bien que rEncyclique ne la touche qu'en passant. Ceux-là seront seuls à s'en étonner qui connaissent mal l'état d'esprit d'un grand nombre de nos contemporains. Pour ramener à l'Église bien des âmes hésitantes, il suffirait de vaincre ce préjugé d'après lequel la théorie catholique de la société aurait été stérile pour le.bien, féconde seulement en troubles et en conflits de toute sorte. Nous pensons avoir indiqué dans quel sens devrait être conduite une étude plus sincère et plus équitable du passé. Il en ressortirait avec évidence que partout où la société s'est prêtée à recevoir la forme chrétienne, la paix et la prospérité ont été le fruit de cette soumission, et que les maux sans nombre qui ont affligé le moyen âge, ceux surtout qui ont désolé les siècles postérieurs à la réforme, ont eu pour cause la résistance tantôt partielle, tantôt presque générale, à l'action de l'Église. Ceux qui mettent; les guerres de religion à la charge du catholicisme sont ceux-là mêmes qui approuvent la guerre faite au catholicisme. Ils glorifient la révolte contre l'Église, et s'ils se^ plaignent des désordres qu'elle a enfantés, c'est pour en rendre responsable l'autorité contre laquelle s'insurgeaient les rebelles. Il était bon, paraît-il, que l'unité catholique fût déchirée, mais il était mauvais que cette

unité fût défendue. Les hérétiques, en prenant les armes, en organisant la guerre civile, en brûlant les églises, en massacrant les moines, défendaient légitimement la liberté de conscience ; les Papes, les inquisiteurs, les rois catholiques, en mettant des rigueurs bien moindres au service de la vérité et du droit, étaient des monstres d'intolérance.

Ainsi présentée dans sa brutale franchise, la conception historique des ennemis de l'Eglise apparaît comme un défi à la vérité et au bon sens. On se garde bien de lui donner cette expression, et c'est en la déguisant sous des dehors honnêtes, en confisquant une partie des faits, en grossissant les autres, en oubliant de parler des violences exercées par les hérétiques, en mettant au compte de l'Eglise elle-même plus d'un excès commis par quelquesuns de ses enfants, qu'on arrive à créer, à fortifier, à rendre presque invincibles ces préventions étranges auxquelles tant de bons chrétiens se sont laissés gagner depui.s cent ans. Tel catholique, dissertant sur l'histoire [d'Angleterre, exaltera la grande reine Elisabeth^ ne trou- ! vaut à lui reprocher que la mort de Marie Stuart ; mais il I ne parlera qu'avec horreur de Marie la sanguinaire. Nous I ne défendons pas Marie Tudor, mais il est singulier que 1 ses sévérités contre les protestants lui fassent tant de |tort à nos yeux, alors que nous couvrons d'une si indul- Igente ignorance les cruautés de sa sœur envers les calholiques. Quand, dans une discussion religieuse, un librepenseur est à bout de raisons, il nous jette à la tête la Saint-Barthélémy, et d'ordinaire nous en restons assommés. Il n'y a pourtant pas de quoi, car nous avons deux choses à répondre : la première, c'est que c'est affaire non à l'Église catholique^ mais à Charles IX et à Catherine, qui n'ont jamais, que nous sachions, été mis sur les autels ; la seconde, c'est que cette cruauté politique fut

un acte de défense prévenant de quelques heures à peine l'agression huguenote, qui allait renverser le trône et prendre l'initiative du massacre. Si la preuve n'en était faite depuis longtemps, les témoignages irrécusables accumulés par M. Kervyn de Lettenhove mettraient la chose hors de doute. Gageons pourtant que si Goligny eût réussi, il eût été sacré grand homme. Ce conspira teur, qui vendait sa patrie, a échoué dans un guet-apens : cela suffit, paraît-il, pour en faire, aux yeux mêmes des catholiques ses ennemis, une victime innocente et pure. Telle est la force du préjugé historique.

Concluons que nous avons tort de rougir si facilement et si vite du passé de la société chrétienne. Il n'est pas question de l'admirer sans réserve, encore moins de le faire revivre : la défection de tant de millions d'âmes, détachées de la véritable Église rend aujourd'hui impossible le maintien d'une discipline exclusive, qui répondait jadis aux besoins et aux.vœux du plus grand nombre.; C'est là un fait qu'il faut constater ; mais les catholiques devraienty regarder à deuxfois, avant de signaler dans ce fait un progrès heureux, une conquête glorieuse des temps nouveaux.

Il faut maintenant reprendre la suite des enseignements contenus dans l'Encyclique.

Après avoir défini les rapports des deux pouvoirs! d'après la conception catholique, après avoir montré de quels avantages elle est la source, après avoir invoqué eu sa faveur le témoignage de l'histoire, le Pape nous fail assister à la genèse du droit moderne, dont il montre avec raison l'origine dans la réforme. « Ce déplorable « goût de nouveautés, que vit naîlre le xvi° siècle, boule- « versa d'abord la religion chrétienne ; puis bientôt, par « une pente naturelle, passa à la philosophie, et de là « s'étendit à tous les éléments de la vie sociale. » Il est

LE DROIT CHRETIEN ET LE DROIT MODERNE là

impossible de mieux décrire la marche de l'erreur et les trois étapes qu'elle parcourt ; au xv!*^ et au xvii^ siècle, l'erreur religieuse, l'hérésie ; au x\ur siècle, l'erreur philosophique ; au xix^ siècle, l'erreur sociale, a C'est à cette c( source, continue le Pape^ qu'il faut faire remonter ces « principes modernes de liberté sans frein inventés et « prônés, parmi les grandes perturbations du dernier « siècle, comme les principes fondamentaux d'un nouveau a droit mconnu jusqu'alors et, sur plus d'un point, en « désacord non seulement avec le droit chrétien, mais « avec le droit naturel. »

Ensuite, avec cette sûreté de vues et dans ce beau langage philosohique qui distinguent tous ses écrits^ Léon XIIl résume toute la théorie moderne, en tant qu'elle est contraire à la vraie doctrine. Il est impossible d'abréger ce morceau, et cependant nous ne pouvons le citer en entier. Égalité permanente des droits entre les hommes résultant de l'égalité de nature, l'autorité émanant de la nature, l'autorité émanant de la multitude, le pouvoir réduit à une délégation constamment révocable, la souveraineté de Dieu passée sous silence, par suite l'Etat, qui représente le peuple, exempt de toute obligation envers Dieu, étrangère toute religion, dispensé de rechercher la véritable, désarmé devant la licence des opinions, tels sont les axiomes du droit nouveau. Et en voici les conséquences : l'Eglise, mise au niveau de la première secte venue, parfois se voyant refuser même les bénéfices de ce qu'on appelle le droit commun. On ne traite plus avec elle comme avec une société parfaite, on la traite comme une association sujette et suspecte. Les matières mixtes ne sont plus mixtes; l'Etat en décide seul et trace à son gré les limites de compétence. Si l'Église conserve quelques avantages, c'est à tilre de concession toujours révocable par la puissance civile qui l'a faite.

Parmi les États qui adoptent ces priocipos, il en est qui se sont liés en d'autres temps avec l'Eglise par un Concordat. Pour ceux-là l'idéal serait de rompre le pacte; en attendant qu'on le puisse, on ne cesse de susciter des conflits destinés à discréditer l'alliance.

Le Pape caractérise en termes saisissants la tendance devenue générale parmi les sectateurs du droit moderne : « Chasser tout à fait lÉglise de la société, ou la tenir assujettie et enchaînée à l'État. La plupart des mesures prises par les gouvernements s'inspirent de ce dessein. Les lois, l'administration publique, l'éducation sans religion, la spoliation et la destruction des ordres religieux, la suppression du pouvoir temporel des Pontifes romains, tout tend à ce but : frapper au cœur les institutions chrétiennes, réduire à rien la liberté de l'Eglise catholique et mettre à néant ses autres droits. »

Il faudrait tout citer, pour rendre compte des raisons décisives que le Pontife oppose aux théories qu'il vient de signaler. Une seconde fois, mais sous une forme nouvelle, avec le ton plus vif et l'allure plus rapide qui conviennent à la controverse, il expose les principes chrétiens sur le pouvoir, la religion^ l'Église et la liberté. En lisant ces belles pages, on est fortement saisi par le sentiment de la tradition. C'est bien Pierre qui parle par Léon XIIL Ce sentiment, le Pape lui-même l'a éprouvé; aussi à l'énoncé de la doctrine fait-il succéder un magnifique témoignage rendu à ses prédécesseurs Grégoire XVI et Pie IX, qui avant lui, et sur les mêmes matières, avaient donné au monde les mêmes leçons.

Mais voici le caractère propre de l'enseignement de Léon XIIL II veut être en quelque sorte le commentateur de sa propre lettre; et ceux-là s'en aperçoivent qui, comme nous, essayent de l'expliquer et ne trouvent rien de mieux à faire que de la reproduire.

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