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CHAPITRE VII

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Si nos lecteurs ont bien suivi l'enchaînement des vérités exposées jusqu'ici dans l'Encyclique^ deux conclusions se dégagent à leur yeux. La première, c'est que la conception calliolique de la société est la conception vraie, celle qui répond le mieux aux exigences de la raison et de la foi, celle qui assure le mieux les intérêts des peuples. La seconde, c'est que l'histoire, bien loin de donner un démenti aux principes, leur apporte toutes les confirmations partielles que la docilité imparfaite et intermittente des sociétés envers l'Eglise a rendues possibles.

Mais alors une difficulté nouvelle nait dans l'esprit du penseur : si FEglise a tellement raison en droit et en fait, d'où vient que le temps présent lui donne tort? Si le droit moderne est une corruption du droit, à quoi donc attribuer l'enthousiasme qu'il soulève? Pourquoi faut-il qu'à plusieurs fois dans ce siècle les Papes soient obligés de prémunir les catholiques eux-mêmes contre l'illusion des idées nouvelles?

La réponse à cette question nous est suggérée par l'Encyclique. Il y a dans le droit moderne autre chose que des erreurs : il y a do bons éléments. Sans doute l'ignorance doublée d'orgueil, qui est l'état d'esprit d'un trop grand nombre, leur persuade trop facilement que tout est nouveau dans ces choses qu'on admire. Cependant il faut

reconnaître que^ si Fidée en est ancienne, la pratique en est devenue plus régulière et plus générale. Ainsi les limites de la puissance publique sont plus nettement tracées ; les citoyens ont une part plus grande à l'adminisi tralion des affaires publiques; certains abus des régimes anciens ont disparu pour toujours.

En face de ces progrès incontestables, on peut^ hélas 1 placer bien des innovations malheureuses, comme par exemple, en France, les lois qui tiennent en suspicion toute association privée. Mais l'esprit révolutionnaire a été assez habile pour introduire ces nouveautés funestes et les faire accepter comme autant de bienfaits.

En même temps le mouvement scientifique, préparé par une longue élaboration dans les siècles chrétiens^ a pris^ depuis cent ans, une puissance et une rapidité inconnues des anciens âges. Des découvertes magnifiques ont accrédité en elle celte opinion superbe qu'elle est la mère de la civilisation.

Enfin toutes ces choses brillantes, dont les unes sont entièrement bonnes, les autres spécieuses, se sont déve-j loppées parallèlement aux erreurs du droit moderne : elles ont paru avoir la même origine, on s'est habitué à en faire honneur aux mêmes principes. De laces sympathies irréfléchies qui enveloppent d'une commune faveur le bien, le mal, l'indifférent et l'incertain qu'il faudrait distinguer dans la culture contemporaine. On attribue à des éléments aussi disparates une sorte de solidarité. Si je blâme le principe mal entendu de la souveraineté populaire, on m'accusera de prôner le despotisme ; pour un peu l'on m'accuserait de ne pas aimer les chemins de fer ou de faire mauvaise mine à l'électricité. Si je trouve que la vérité a plus de droits que l'erreur^ on me dira : vous voulez donc enchaîner la science'?

Confondre sous le nom de progrès moderne les bons et

les mauvais côtés de la civilisation contemporaine, tel est donc l'artifice dont se servent les habiles, telle est l'équivoque où se laissent prendre les simples lorsqu'il s'agit de glorifier le temps présent. Et de peur que le quiproquo ne soit pas assez complet, voici^ parmi les défenseurs de la vraie doctrine, quelques esprits excessifs qui prennent à leur compte la confusion dont ils devraient se plaindre, et qui, mêlant, eux aussi, les éléments hétérogènes dont se compose notre état social, croient bien faire de condamner en masse ce que les autres ont le tort de préconiser sans distinction. Tel d'entre eux n'aime pas le régime parlementaire : c'est assurément son droit, et l'on peut dire que l'expérience tend à lui gagner de nombreux adhérents. Mais ce succès d'opinion ne lui suffit pas ; il lui faut un triomphe théologique. Et le voilà parti en guerre pour démontrer que le régime parlementaire est condamné avec la soixante-dixième proposition du Syllabus. Je recours au Syllabus à Tendroit indiqué et j'y trouve cette proposition : « Auctoritas nihil aliud est c( nisi numeri et materialium virhim summa. L'autorité « n'est autre chose que la somme du nombre et des forces c( matérielles. » Où voyez-vous là, demanderai-je, le régime parlementaire ? Il y est tout entier, s'écrie mon docteur. Le parlement est élu à la majorité des électeurs :

— loi du nombre. La majorité du parlement désigne les ministres, ou du moins le groupe où il faut les prendre :

— loi du nombre. Les ministres tombent si la majorité les abandonne : — loi du nombre. Vous voyez bien que l'exercice du pouvoir n'est qu'une affaire d'arithmétique dans ce régime. Donc il est condamné.

Nullement, répondrai-je. L'exercice du pouvoir est ici, comme dans tous les régimes, affaire de conscience avant tout. L'électeur doit voter suivant sa conscience, le député doit remplir son mandat de mémo, le ministre doit gou-

verner selon la justice et tomber plutôt que de suivre la majorité dans une voie mauvaise. L'autorité dans ce régime est partagée entre plusieurs organes qui tous sont soumis à la loi morale antérieurement à la loi du nombre; tout comme, dans un régime autocratique, la volonté d'un seul ne crée l'obligation d'obéir que si elle se conforme à la loi morale. Quelle que soit l'organisation du pouvoir, il reste toujours vrai qu'il n'a de force qu'en tant qu'il vient de Dieu : lex injusta non obUgat. Voilà ce qu'a enseigné Pie IX. Parce que de son temps on prétendait mettre le nombre au-dessus de la morale, il a condamné cette erreur. En d'autres temps on a vu des empereurs qui prétendaient placer au-dessus du droit éternel la volonté d'un seul : — à neuf siècles de distance^ le Pape, qu'il s'appelât Grégoire VIT ou Pie Vil, ne leur a pas épargné l'anathème.

Ainsi notre théologien se fourvoyait. Pourquoi? Parce qu'il appelait inutilement la théologie au secours de ses opinions particulières. Que d'exemples nous pourrions citer de ces sophismes inconscients qu'on appelle dans l'école: transitio de génère ad genus\ Ne voit-on pas des hommes d'esprit qui trouvent que la vie humaine n'a gagné ni en élégance, ni en distinction, ni en charme, du moins pour l'élite de l'humanité ; qu'un niveau vulgaire a remplacé l'agrément de l'ancienne société, que le journal a tué le livre, que le club a tué le salon, que la facilité des voyages a tué la surprise ; que l'uniformité qui envahit les mœurs est un voile de tristesse et d'ennui jeté sur le monde '? Oui^ l'on en voit, et, pour ma part, quand j'en rencontre, je les encourage à défendre leur thèse qui a toutes mes sympathies. Mais, de grâce, pourquoi la défendre au nom de l'Evangile? Pourquoi prendre un tonde Bridaine et tonner contre le téléphone comme contre un des sept péchés capitaux? Il paraît cependant qu'on voit

dans CCS inventions^ dans celle science de la nature appliquée aubien-ètre^ quelque chose de semi-diabolique, je ne sais quoi d'incompatible avec la forme chrétienn'^ de la civilisation.

Mais, me direz-vous^ ces esprils paradoxaux sont rares. Je n'en sais rien ; je ne les ai jamais comptés. Rares ou nombreux, ils font pourtanfassez de bruit, puisque l'opinion frivole se laisse aller à If^s prendre pour des interprètes autorisés de la doctrine de TÉglise. En voulez-vous la preuve ? En montant sur le trône pontifical, le cardinal Pecci fil publier et répandre trois lettres pastorales qu'il avait composées pour son peuple de Pérouse. L'illustre auteur y faisait Téloge de la civilisation moderne dans toutes ses bonnes parties ; et cet éloge n'avait pas l'air d'une concession faite à contre-cœur. Loin de là, on y sentait un souffle d'admiration pour la puissance du génie humain et un encouragement franchement donné à ses efforts. Quel fut l'effet de cette publication sur l'espritdes Igens du monde? Un effet de surprise, de sympathie étonnée. Etait-ce donc une nouveauté qu'un tel langage dans la bouche des pasteurs de l'Église ? Non certes ; mais d'autres avaient parlé à la place des pasteurs, et, non contents de formuler contre les progrès matériels de notre époque des griefs personnels parfaitement avouables, ils avaient donné lieu de croire qu'ils tournaient le dos au temps présent^ ]parce qu'Us étaient catholiques. Et, pour comble de malheur, on les avait crus sur parole.

Ainsi tout contribuait à prolonger la confusion des langues : les uns s'autorisaient des progrès réels du siècle pour en préconiser les erreurs ; les autres craignaient de conniver avec ces erreurs, s'ils ne condamnaient en masse tout ce qui est moderne : l'un deux n'a-t-il pas créé un mot barbare pour enrichir le catalogue des hérésies, en y ajoutant le modernisme ?

Qui dJiM de quel poids un tel malentendu pesait sur les âmes de bonne volonté 1 Nous en avons connu, et des meilleures, dont l'angoisse était extrême. Un théologien s'offrait-ii à les rassurer par des distinctions nécessaires, un autre survenait qui dénonçait ces explications comme des amoindrissements de la vérité, et le tidèle, ébranlé de nouveau, retombait plus avant dans ses perplexités.

Léon XIII a résolu de couper court à ces conllitsdont la religion paye toujours les frais. Voilà pourquoi il a placé dans le corps même de son encyclique les commentaires et les tempéraments de la doctrine.

Nous appelons tempéraments les concessions pratiques faites aux nécessités des temps, Nous appelons commentaires les explications destinées à prévenir l'équivoque.

Il nous reste à étudier successivement ces deux compléments nécessaires de l'enseignement pontifical.

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