LES TEMPÉRAMENTS PRATIQUE
Les tcmpéramenls admis par l'encyclique Immoriale Dei sont exactement ceux que les meilleurs interprètes de l'encyclique Quanta cura avaient formulés sous le nom d'hijpothèse. Ils tiennent tout entiers dans ces trois phrases :
« Ils n'y a pour personne de juste motif d'accuser 1 É- « glise d'être l'ennemie soit d'une juste tolérance^ soit (( d'une saine et légitime liberté. — En effet, si l'Eglise c( juge qu'il n'est pas permis de mettre les divers cultes (( sur le môme pied légal que la vraie religion, elle ne (( condamne pas pour cela les chefs d'Etat qui, en vue « d'un bien à atteindre, ou d'un mal à empêcher, tolèrent (( dans la pratique que ces divers cultes aient chacun leur « place dans l'État. — C'est d'ailleurs la coutume de l'E- « glise de veiller avec le plus grand soin à ce que personne « ne soit forcé d'embrasser la foi catholique contre son « gré, car, ainsi que l'observe sagement saint Augustin, « Vhomme ne peut croire que de plein gré. »
Certes, il y a dans ces tempéraments tout ce qu'il faut pour désarmer les préventions des esprits sincères. On leur représentait l'Eglise comme l'ennemie de la liberté des consciences. L'Église répond par la bouche de son chef: la conscience est liée par la vérité, mais il faut qu'elle reconnaisse ce devoir ; on ne peut le lui faire rem-
plir de force, — Ceci n'est pas une atlénuaiion de la doctrine^ c'est la doctrine même. Voici où la tolérance commence : Si nul ne peut être contraint d'embrasser la foi catholique, l'Etat cependant ne doitsa protection officielle qu'à la vraie religion. Mais si, par suitedu grand nombre des dissidents, le maintien d'un tel monopole parait impossible, l'Église ne blâmera pas les concessions faites par l'État aux cultes divers professés par ces dissidents.
En d'autres termes : la raison d'être de l'État^ c'est l'utilité publique. En principe, l'utilité publique veut que la vérité seule règne; mais quand, au grand détriment du bien général l'unité de croyances est rompue dans une nation, il n'y a plus à opter qu'entre la tolérance et la guerre ; la tolérance alors est préférable.
Mais c'est bien de la tolérance qu'il s'agit, et l'Église emploie ici ce mot dans son vrai sens. Tolérer n'est pas approuver, encore moins glorifier, consacrer. Le catholique tolère ce que le libéral exalte : le premier voit un moindre mal ou la forme accidentelle du bien, là où le second voit un bien absolu et un progrès de civilisation. Le catholique excuse la société moderne de ne pouvoir mettre en vigueur tout le droit chrétien ; le libéral plaint la société chrétienne du temps passé de n'avoir pas connu les splendeurs du droit moderne. C'est ainsi que, sur le terrain même des accommodements pratiques, la divergence des principes se manifeste avec évidence.
Soit, dira-t-on. Mais alors il faut convenir que le catholique est l'ennemi de son -temps. C'est vous-mêmes qui le condamnez à ce rôle. Vous voulez qu'il dise à la liberté de conscience: je te respecte, parce quelesmoyens me manquent pour t'égorger. Et comme toutes les institutions modernes reposent sur cette liberté, vous voulez qu'il les regarde comme autant de fléaux qu'on subit faute de pouvoir les détruire. C'est bien là d'ailleurs le
sens de cette fameuse proposition du Si/Uabus, dont la contradictoire, exprimant la doctrine de Pie IX, se formule ainsi: « Le Pontife romain nepeul ni ne doit se réconcilier et s'accorder avec le progrès, avec le libéralisme et avec la civilisation moderne. »
Voilà ce qu'on entend partout, et plus d'un catholique s'esquive quand, dans une discussion, il voit venir cette objection, la croyant insoluble. Elle n'a de force pourtant que ce qu'elle en emprunte à l'équivoque.
Quand nous disons que le monopole de la vérité est le bien absolu, que voulons-nous dire? D'abord nous ne parlons que du monopole des avantages extérieurs, assurés par la loi à la manifestation des opinions. La conscience elle-même, la croyance intime échappe à toute contrainte. Léon XIII nous le rappelle après saint Augustin : Credere non potest homo Jiisi volens.
Ce monopole des avantages extérieurs assurés à la vérité est un bien absolu, c'est-à-dire quil répond à un état de société qui est en soi le meilleur puisqu'il met le fait d'accord avec le droit.
Donc, le régime de tolérance n'est pas un bien, il est seulement un moindre mal ? C'est ici que l'équivoque commence. Spéculativement et comparée au régime normal, là où celui-ci serait applicable, oui certes, la liberté extérieure reconnue à l'erreur est un mal, et si on l'appelle un moi/i^/re îwa/, c'est par comparaison avec un régime cent fois pire, celui du monopole réservé à l'erreur et à l'oppression de la vérité. S'il existe quelque part, dit l'Encyclique, ce ou si l'on imagine par la pensée un État <( qui persécute effrontément et tyranniquement le nom c( chrétien, et qu'on le confronte au genre de gouver- « nement moderne dont nous parlons, ce dernier pourrait « sembler plus tolérable d.
Mais, comparé à ce qu'amènerait dans les sociétés mo-
dernes un essai tendant à rétablir par l'autorité des lois l'unité de croyances, le régime de tolérance sagement réglé est un bien réel, quoique relatif, et réel précisément par sa relation avec notre condition actuelle.
Quel est donc aujourd'hui le théologien qui conseillerait à un homme politique parvenu au pouvoir de travailler à reviser la constitution française ou belge dans le sens du monopole catholique? Aucun, croyons-nous. Tous estimeraient une telle tentative à la fois vaine et nuisible: vaine, parce qu'elle se heurterait àd'invincibles résistances; nuisible, parce qu'elle réveillerait toutes les haines, ameuterait contre l'Eglise les indifférents et les modérés eux-mêmes et provoquerait la plus dangereuse des réactions.
Sans doute les rédacteurs des constitutions modernes sont loin d'accorder à la vérité tout ce que les principes réclament. Môme dans leur manièred'édicter la tolérance, ils semblent reconnaître le droit de l'erreur. Mais ce qu'il nous importe déjuger, ce sont moins les intentions des constituants ou leurs formules abstraites que la situation concrète qu'ils font au catholicisme. Cette situation est ce qu'elle peut être. 11 faut par conséquent la déclarer bonne ; car elle ne pourrait être meilleure sans cesser d'être possible, et l'impossible ne fait pas de bien. On peut donc la prendre telle qu'elle est dans son ensemble^ même en ce qu'elle contient de favorable à la liberté de l'erreur et dire : tout autre régime serait actuellement moins avantageux que celui-là à la vérité chrétienne. Nous y trouvons la mesure de bien que nous pouvons espérer, celle que notre temps et notre pays peuvent supporter. En faut-il davantage pour nous permettre de l'aimer ?
Nous insistons sur ce point, parce qu'il est à nos yeux
d'une importance suprême. Il s'agit de savoir, non pas si
es constitutions modernes doivent être maintenues. —
cette question-là a été tranchée sans nous — , mais si nous pouvons ea tirer un bon parti. Or nous le pouvons sans doute ; lepasséicirépondde l'avenir: nous lepouvons mais à une condition, c'est de faire bonne figure ta notre temps, d'entrer largement dans le jeu des institutions i qu'il comporte et do le servir avec loyauté. Si notre attitude estcelle d'une résignation maussade, si nous servons l'État moderne comme des gens qui ne rêvent que de le détruire, nous serons écartés des affaires et elles se feront contre nous. L'honneur et l'intérêt conseillent également d'accepter sans arrière-pensée ce qu'on accepte et ce dont on profite.
j C'est ce qui faisait dire à l'illustre cardinal Dechamps, archevêque de Malines : a Nous devons non seulement observer la constitution belge, nous devons la respecter et l'aimer. » C'est ce qui faisait dire au cardinal Manning : « Si les catholiques devenaient maîtres du pouvoir en Angleterre, ils ne fermeraient pas un temple, pas iune école. » C'est ce qui inspirait au Saint-Siège, dans les [récents conflits de l'Église de Belgique avec le ministère 'libéral, ces réponses où la question constitutionnelle était déclarée, pour les catholiques belges, définitivement close et jugée.
Pourquoi? Parce que le pouvoir n'est pas l'omnipotence ; parce que se servir d'une faculté au delà de l'utile, c'est forcer le ressort et s'exposer à le briser : parce que le ^long usage des libertés consacrées par les constitutions modernes a créé, au profit des dissidents, une possession d'état qui engendre un véritable droit civil impliqué, comme une clause tacite, dans cette sorte de contrat mutuel qui lie entre eux les citoyens d'un même pays.
Mais alors^ si les catholiques peuvent aimer le régime politique moderne, à quoi sert de leur rappeler ce qu'il a de défectueux % Pourquoi toutes ces affirmations de prin-
cipes dont il n'y a aucun compte à tenir dans la pratique ?
La réponse est facile, quoique la question soit mal posée. L'affirmation des principes sert toujours, parce qu'elle éclaire la conduite. Alors même que les principes ne sont pas applicables dans toute leur étendue, il y a toujours à en tenir compte.
Les constitutions modernes contiennent un mélange d'erreur et de vérité. En tant qu'elles admettent la ioUrance à l'égard des dissidents, elles sont dans la vérité pratique. En tant qu'elles prétendent abroger les droits de la vérité absolue, elles sont dans l'erreur. Or celte erreur a des conséquences ailleurs encore que dans les articles d'une constitution. Elle inspire le gouvernement. On ne fait pas tout ce qu'on pourrait pour protéger ce qui est bon. Le pouvoir qui dispose^ dans les limites des lois, d'une énorme influence, ne met pas celte force au service de la religion. Telle association malsaine et dangereuse, comme la franc-maçonnerie, reçoit parfois plus d'appui quel'Église catholique. Les libertés garanties par la constitution mettent des bornes à l'oppression possible du bien, c'est là ce qui est louable ; mais elles n'obligent pasl'Étatà user de ses droits pour favoriserle bieneU'État trop souvent manque à ce devoir ; mais elles lui laissent bien des moyens de favoriser le mal, et l'Etat trop souvent use de celte faculté. Il y a donc plusieurs façons d'entendre l'exercice du pouvoir -dans les constitutions modernes.. Le sectaire impie profitera de toutes les fissures delà légalité pour y introduire la persécution. C'est ce qu'on appelle aujourd'hui la politique strictement concordataire. Le libéral assistera désarmé aux luttes du bien et du mal et s'interdira, par scrupule théorique, d'intervenir, même légalement, en faveur de l'influence religieuse. Le catholique respeclera tous les droits acquis, mais fera
ouvertement tout le bien que les lois permettent ou que les mœurs peuvent supporter. La mesure en est large encore, même dans les États modernes.
V^oilà en quel sens les catholiques peuvent et ne peuvent pas s'entendre avec le droit nouveau. Théoriquement ils ne peuvent pas l'approuver. Pratiquement ils peuvent l'observer; s'arrêter devant les limites qu'il pose à l'action du bien, mais devant ces limites seulement. S'ils s'arrêtent plus tôt, ils tombent dans l'illusion libérale et trahissent un devoir.
Quant à la proposition LXXX du Syllahus^ il suffit, pour la comprendre, de recourir à l'allocution Jamdudum cernimus d'où elle est extraite. Le Piémont venait de renverser les trônes d'Italie et d'occuper les deux tiers de l'État pontifical. La France impériale avait protégé ces usurpations, et Ton demandait au Pape de les sanctionner à son tour, au nom du progrès, du libéralisme et de la société moderne. Pie IX répond dans un magnifique langage : (( Le Souverain Pontife pourrait-il tendre une main amie « à une pareille civilisation et faire alliance avec elle ? « Qu'on rende aux choses leur véritable nom et le Saintce Siège paraîtra toujours constant avec lui-même. En « effet, il fut perpétuellement le protecteur et l'initiateur a de la vraie civilisation... Mais si, sous le nom de civili- « sation, il faut entendre un système inventé préciséct mentpour affaiblir et peut-être renverser l'Église, non, « jamais le Saint-Siège et le Pontife romain ne pourront « s'allier avec une telle civilisation. »
Je le demande : quel est le chrétien, quel est l'honnête homme qui refuserait de souscrire à celte noble protestation ? Et de quel droit viendrait-on l'opposer aux tempéraments formulés par Léon XIII et que nous venons d'expliquer?