LES ECLAIRCISSEMENTS ET LES CONSEILS. CONCLUSION
Après les tempéraments qui mettent la doclrine à la portée des faits, voici les éclaircissements qui dissipent les malentendus^
Le nom de liberté a un prestige magique^ mais il sert à exprimer des choses bien différentes. Il y a une liberté qui ébranle le respect, discrédite l'obéissance et tue la foi ; c'est celle qui naît d'une conception sociale radicalement fausse : l'égalité de droits entre Terreur et la vérité et le scepticisme obligatoire de l'État. Il en est une autre qui, ce dans l'ordre individuel, ne laisse l'homme esclave ni des erreurs ni des passions, qui sont ses pires tyrans, et dans V ordre public trace de sages règles aux citoyens, facilite largement V accroissement du bien-être et préserve de V arbitraire d' autrui la chose publique. — Cette liberté honnête et digne de l'homme, l'Eglise l'approuve au plus haut point ; et, pour en garantir aux peuples la ferme et intégrale jouissance, elle n'a jamais cessé de lutter et de combattre».
Qu'on relise dans l'Encyclique ce magnifique éloge de la liberté civile et du progrès humain, et je défie qu'un homme de bonne foi ose encore soutenir que la doctrine ultramontairie oblige les catholiques à marcher dans la vie à reculons, les yeux tournésversle passé. Quedis-je ! C'est le Pape lui-même qui porte ce défi aux détracteurs de l'Église: a Dire qu'elle voit de mauvais œil les formes pi us
« modernes des systèmes politiques et repousse en bloc « toutes les découvertes du génie contemporain, c'est une « calomnie vaine et sans fondement. Sans doute elle ré- « pudie les opinions malsaines, elle réprouve le pernicieux c( penchant à la révolte, et tout particulièrement cette pré- « disposition des esprits oùperce déjà la volonté de s'éloigner « de Dieu ; mais comme tout ce qui est vrai ne peut proie céder que de Dieu, en tout ce que les recherches de c( l'esprit humain découvrent de vérité l'Église reconnaît c( comme une trace de l'intelligence divine; et comme il (c n'y a aucune vérité naturelle qui infirme la loi aux (( vérités divinement révélées, que beaucoup la confirment c( et que toute découverte de la vérité peut porter à con- « naître et à louer Dieu lui-même, l'Église accueillera « toujours volontiers et avec joie tout ce qui contribuera c( à élargir la sphère des sciences : et, ainsi qu'elle Ta c< toujours fait pour les autres sciences, elle favorisera c( et encouragera celles qui ont pour objet l'étude de la c( nature. En ce genre d'études, l'Église ne s'oppose à (( aucune découverte de l'esprit -,0110 voit sans déplaisir c( tant de recherches qui ont pour but l'agrément et le bience être; et même^ ennemie-née de l'inertie etde la paresse, « elle souhaite grandement que l'exercice et la culture ce fassent porter au génie de l'homme des fruits abon- « dants. »
N'est-il pas vrai que toute glose est inutile et que la parole du Pape est à elle-même son meilleur commentaire?
Arrivé au terme de cette belle exposition, Léon XÏII sent le besoin d'en résumer les enseignements et d'en donner les conclusions.
Il résume la thèse, en nous rappelant que le Saint-Siège a condamné le principe philosophique des libertés moder-
nés, en tant qu'elles nient les droits supérieurs de la vérité. On peut préférer le régime qu'elles fondent à celui dans lequel toute liberté serait refusée au bien. Mais, pris en eux-mêmes, les axiomes du droit nouveau ne sauraient être approuvés de personne.
Il résume V hypothèse, en exhortant les catholiques « à se servir des institutions publiques, rt«fâ^?2^(/u'i/5/epoMrro??^ faire en conscience, au profit delà vérité et de la justice ». Cette restriction : autant qu ils /epoî^rro?7f, vise la situation spéciale des États romains, où la fidélité au souverain légitime interdit aux catholiques la participation aux affaires publiques Le Pape indique clairement celte exception. Partout ailleurs il veut que lesenl'antsde l'Église non seulement participent aux affaires municipales, mais c( étendent leur action au delà de ce champ trop restreint et abordent les grandes charges de l'État ».
11 blâme l'inertie de ceux qui évitent les fonctions publiques, et signale les dangers de l'abstention des bons, qui livre aux méchants la gestion des plus graves intérêts. Il rappelle l'exemple des premiers chrétiens, qui, par une conduite contraire, « introduisirent rapidement les ins- « titutions chrétiennes non seulement dans les familles, « mais dans les camps, dans la curie et jusque dans le '(•palais impérial ».
Dans l'exercice du pouvoir, Léon XIÏI montre, avec une merveilleuse précision, comment les vrais principes influencent laconduite, sans obliger personne àl'impossible. « Queles catholiques, dit-il, travaillent à empêcher que la ce liberté ne dépasse la limite posée par la loi naturelle et « divine. » Voici, par exemple, dans une assemblée parlementaire, un projet de loi relatif au repos du dimanche, à l'instruction religieuse delà jeunesse, au service militaire^ au divorce, etc. Un libéral mettrait de côté ses convictions chrétiennes et n'examineraitla question qu'au
point de vue purement rationnel. Un catholique devra profiter de l'occasion qui s'offre à lui de faire pénétrer dans les institutions publiques quelque chose de l'esprit chrétien^ et, comme dit l'Encyclique, « de rapprocher ces institutions du type chrétien qui a été décrit plus haut ». <( Ce n'est pas chose aisée, ajoute le Saint-Père, que de déterminer un mode unique et certain pour réaliser ces données, car il devrait s'adapter à des lieux et à des temps forts disparates entre eux. Néanmoins, il faut avant tout conserver la concorde des volontés et tendre à l'uniformité de l'action. On obtiendra sûrementce double résultat, si chacun prend pour règle de conduite les prescriptions du Siège Apostolique et l'obéissance aux évêques^ que V Esprit-Saint a établis pour régir l'Eglise de Dieu. «
Tels sont les enseignements de l'Encyclique. Elle se termine par des exhortations paternelles à la vertu, à l'obéissance^ à la concorde, au respect mutuel :
A la vertu, parce que l'action sociale des catholiques doit avoir pour effet de ramener le monde à l'Évangile^ et que vainement se donnerait-on pour un apôtre de la morale chrétienne^ si l'on négligeait d'en être avant tout le iidèle disciple;
A l'obéissance envers le Saint-Siège, parce que, dans ces questions épineuses où sont engagés les droits de l'Église et ceux de l'État, les prérogatives de l'autorité et celles de la liberté, les exigences de ladoctrine etles nécessités de la pratique, il n'y a qu'un enseignement vivant constamment approprié aux besoins du moment et garanti par Dieu même, qui puisse préserver de l'erreur les hommes de bonne volonté sans leur imposer d'inutiles fardeaux ;
A la concorde et au respect mutuel, parce que c'est dans tous les temps ce que la charité commande ; parce
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que c'est plus que jamais aujourd'hui ce que l'intérêt de la religion réclame. Or, lapaix peut être menacée de deux manières : si l'autorité n'est pas obéie de tous ; si la liberté légitime est méconnue de quelques-uns.
((La défense du nom chrétien réclame impérieusement (( que l'assentiment aux doctrines enseignées par l'Église « soit de la part de tous unanime et constant; et de ce « côté il faut se garderd être^ en quoique ce soit, de con- (( nivence avec les fausses opinions, ou de les combattre « plus mollement que ne le demande la vérité. Pour les (( choses sur lesquelles on peut discuter librement^ il sera (( permis de discuter avec modération et dans le but de (( rechercher ce qui est vrai, mais en mettant de côté les a soupçons injustes et les accusations réciproques. »
Et^ de peur que (( l'union des esprits ne soit détruite par de téméraires accusations », le Pape a soin, en finissant^ de préciser de nouveau ce qui est obligatoire et ce qui est libre.
Ce qui est obligatoire, c'est ((la profession entière de (( la foi catholique, absolument incompatible avec les (( opinions qui se l'approchent du rationalisme et du natu- « ra/w?7ie, et dont le but capital est de détruire de fond « en comble les institutions chrétiennes et d'établir dans « la société l'autorité de l'homme à la place de celle de (( Dieu. — Il n'est pas permis non plus d'avoir deux ma- (( nières de se conduire, l'une en particulier, l'autre en « public, de façon à respecter l'autorité de l'Église dans (( sa vie privée et à la rejeter dans sa vie publique ; ce «serait là allier ensemble le bien et le mal et mettre « l'homme en lutte avec lui-même, quand au contraire il (( doit toujours être conséquent et ne s'écarter, en aucun (( genre de vie ou d'affaires, de la vertu chrétienne. »
Ce qui est libre, ce sont les opinions touchant (( les (( questions purement politiques, le meilleur genre de
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(( gouvernement, tel ou tel système d'administration « civile.
(( La justice ne souffre donc pas que l'on fasse un (( crime à des hommes dont la piété est d'ailleurs connue c( et l'esprit tout disposé à accepter docilement les déci- (( sions du Saint-Siège, dé ce qu'ils sont d'un avis diffé- (( rent sur les points en question. Ce serait encore une « injustice bien plus grande de suspecter leur foi ou deles « accuser de la trahir, ainsi que nous l'avons regretté plus (( d'une fois. — Quecesoitlàuneloiimprescriptiblepourles « écrivains et surtout pour les journalistes! Dansune lutte « où les plus grands intérêts sont enjeu, il ne faut laisser « aucune place aux dissensions intestines ou à l'esprit « de parti; mais dans un accord unanime des esprits et « des cœurs, tous doivent poursuivre le but commun, qui (( est de sauver les grands intérêts de la religion et de la « société. Si donc par le passé quelques dissentiments (( ont eu lieu, il faut les ensevelir dans un sincère oubli; (( si quelque témérité, si quelque injustice a été commise, c( quel que soit le coupable^ il faut tout réparer par une (( charité réciproque et tout racheter par une commune « émulation de docilité envers le Saint Siège. »
Qui donc parmi nous pourrait achever cette lecture sans un sentiment de reconnaissance? Oui, Léon XIII a bien compris le besoin de nos âmes. Il a vu chez tous ses enfants un même désir de servir l'Eglise; mais ce^qu'il voyait chez tous, chacun hésitait à le reconnaître chez son frère. Le souvenir des vieilles querelles engendrait la défiance réciproque. — Vous ne ferez jamais aimer la vérité, disaient ceux-ci, car vous haïssez la liberté. — Vous n'ètespas dignede défendre la religion, répliquaient ceux-là, car vous la sacriliez au libéralisme. — Et les reproches de se croiser sans fin ni trêve, allant toujours au delà de l'équité et fournissant de justes griefs à Tin-
lerlocuteur dont on prétendait redresser les écarts.
La parole du Pape a lait cesser cet état d'hostilités. Non seulement la doctrine est fixée, — elle Tétait depuis longtemps, — mais la doctrine est acceptée. Il n'y a plus de libéralisme, si l'on entend par ce mot une doctrine contraire à celle qui détermine la constitution chrétienne de la société; et s'il subsiste un libéralisme politique^ c'est affaire d'opinion, non de croyance; la raison et l'expérienco sont les seuls tribunaux devant lesquels on le puisse citer.
Là est la grande portée de la récenteEncyclique. Elle n'a rien elFacé, rien atténué des enseignements antérieurs, elle les a fait mieux comprendre. Elle est venue à son heure; elle a trouvé les esprits préparés par les leçons des événements; elle a aidé leur bonne volonté parla précision des formules, la clarlé de l'exposition, l'opportunité des commentaires, la hauteur des pensées, l'éloquence du langage. Tous les partis, toutes les écoles, même en dehors des rangs chrétiens, ont rendu hommage à la sagesse du Pontife, à la charité du Père. C'est là un fait immense, une victoire pacificatrice qui apparaîtra d'autant plus glorieuse que les adversaires qu'il fallait réconcilier étaient, au fond, plus rapprochés les uns des autres. On a vu l'erreur de bonne foi céder devant la vérité découverte. Mais quand de simples nuances séparent des esprits ardents, quand ils se sentent divisés moins par des doctrines que par des tendances, rien n'est plus malaisé, rien n'est plus rare que de les voir s'unir.
Les catholiques du xix° siècle donneront-ils au monde ce beau spectacle^ H y a un an, nous n'eussions pas osé le prédire. Après la publication de l'Encyclique, nous l'espérons de tout notre cœur, nous y voulons travailler de toutes nos forces.