‹ MélangesChapitre 37 sur 104 · DE LA DISTINCTION DES TROIS PERSONNES DIVINES · texte numérisé non relu

DE LA DISTINCTION DES TROIS PERSONNES DIVINES

De l'exposé sommaire qui précède, nous pouvons déjà conclure trois choses :

Que la distinction entre les trois personnes est une distinction réelle ;

Qu'elle se réduit à une question d'origine ;

Qu'elle ne nuit pas à l'unité de l'être divin. —

{'^Distinction réelle. — Il faut l'affirmer contre les modalistes (sabelliens) qui ne voyaient dans les noms des

NOUVEAUX MÉLANGE» rUILOSOPHIQUES T. III. — 9.

trois personnes que trois manières d'envisager Dieu ; comme créateur, rédempteur et sanctificateur, La réalité de celte distinction ressort de la hiérarchie d^origine. Si Ton considérait Dieu dans ses rapports avec les créatures, on pourrait supposer qu'il prend trois noms différents pour exprimer trois sortes d'actions diverses, sans qu'il y ait pour cela en lui de distinction réelle répondant à ces trois noms. Mais du moment que ces trois noms sont opposés les uns aux autres comme le principe produisant l'est au terme produit, la confusion n'est plus possible, la distinction répond à une réalité.

2'' Mais si la question d'origine est le fondement d'une distinction réelle entre les trois personnes, elle en est l'unique fondement. A part Torigine, tout leur est commun.

Que sont en eflet les trois personnes? Elles sont comme l'épanouissement, l'efflorescence de la vie divine. Et qu'est-ce que la vie divine? C'est l'être divin entrant en acte. Donc tout ce qui est de l'être divin doit compénétrer les trois personnes, comme la sève pénètre les rameaux qui s'épanouissent sur la tige. Pas un attribut divin qui ne convienne également à chacune des trois personnes, bonté, sagesse, puissance, justice, etc.. Pourquoi? Parce que tout attribut divin est la nature divine considérée sous un aspect; or la nature divine sous tous ses aspects appartient à chaque personne.

Ainsi, par ex : La vertu créatrice n'est pas propre au Père ; elle est commune à toute la Trinité. Pourquoi? Parce que la vertu créatrice est essentielle à la divinité; sans cette vertu, l'être divin ne serait pas complet ; si donc une seule des personnes divines ne possédait pas cette vertu, elle ne posséderait pas la nature divine; elle ne serait pas Dieu; si elle n'était

pas de Dieu, elle ne procéderait pas de Dieu par un acte appartenant à la vie même de Dieu. Donc par cela même que le Fils par exemple procède du Père, il possède en commun avec lui la vertu créatrice et tout ce qui constitue la nature divine.

Mais si tout est commun entre les trois personnes, rien ne peut plus les distinguer que leurs relations d'origine.

3° Cette distinction, fondée sur les relations d'origine entre les trois personnes, ne nuit pas à l'unité de Dieu.

Il yaune manière grossière de concevoir la Trinité: c'est de se figurer trois personnes collatérales : il devient alors impossible de ne pas y voir trois dieux. Mais si l'on se tient ferme à la notion d'une hiérarchie d'origine, le mystère, sans disparaître, perd quelque chose de son obscurité; il cesse de faire violence à l'esprit humain. Quelle est en effet la grande difficulté? C'est de concevoir une seule nature possédée en commun par trois personnes distinctes. Mais si c'est cette nature complète, une et indivisible qui, existant par elle-même et sans cause, prend d'abord conscience de soi sous le nom de Principe ou de Père^ voilà déjà une première personne constituée sans difficulté ; si maintenant on conçoit que la puissance intellective, qui appartient à la nature divine, s'exerce éternellement, il faut qu'elle s'exerce au compte du Père, puisque c'est lui qui a conscience de la vie divine; voilà donc un acte propre à la personnalité du Père, l'acte d'entendement : à cet acte il faut un terme, digne de lui, infini comme lui; il faut une vérité divine pour répondre à un entendement divin ; cette vérité, le Père la tire de son sein, c'est-à-dire de la nature divine, et lui donne sa forme en lui conférant la personnalité : là est le mystère. Mais que cette seconde personne soit Dieu comme le Père, ce n'est pas là ce qui étonne, puisqu'elle jaillit du sein de la divinité ; et que cette seconde personne soit distincte

du Père, ce n'est pas là non plus ce qui me surprend, puisque c'est l'acte iiUellectuel du Père qui l'a produile.

De même pour le Saint Esprit. Le Père et le Fils se connaissent^ puisque tous deux sont des personnes, et que la personnalité suppose Tintelligence. En se connaissant, ils s'aiment. Pourquoi.? Parce qu'ils voient l'un dans l'autre cette bonté essentielle de la divinité qui leur est commune. L'amour dont ils s'aiment aboutit à un terme qui reçoit d'eux sa forme propre et sa personnalité : là est le mystère. Mais que le Saint Esprit soit Dieu comme le Père et le Fils, je n'y vois pas de difficulté, puisqu'il est la conscience que prend d'elle-même la divinité en tant qu'aimable et aimante; je m'étonnerais au contraire qu'il ne fût pas Dieu ; et qu'il soit distinct du Père et du Fils, je le crois sans peine^ puisqu'il est le produit de leur amour.

En résumé:

La Trinité est essentiellement une hiérarchie d'origine K

Le mystère consiste surtout en ceci: que chacun des deux actes immanents de la vie divine, l'intelligence et l'amour, puisse communiquer une personnalité propre '. au terme auquel il aboutit.

Mais ce mystère est clairement révélé dans les Ecritures et dans la Tradition ; et qui donc oserait dire qu'il y voit clairement une contradiction? Il faudrait, pour dire cela en connaissance de cause, avoir l'expérience de la vie de' Dieu.

1. Texte de Tertullien : (adv. Prax, lib. 2) Cuslodiatur œconomioh sacraynenium, quœ unitatem in trinitatem disponit, 1res dirigens. Palrem et Filium et Spiritum Sanctum; très autem nonstatu sedrjradu, non substantiased forr.ia. « Gardons lidèlement le mystère de la vie de Dieu, qui dispose entrinité l'unité divine, désignant trois noms, le Père, le Fils et l'Esprit Saint ; mais ce qui est triple ici, ce n'est pas l'être, c'est le rang hiérachique , ce n'es' pas la substance, c'est la personna lilé. »

(C'est comme si nous déclarions qu'il est impossible à l'ange de penser sans le secours d'un signe sensible.)

Et ce mystère une fois admis, il n'y a aucunedifïiculté à concevoir que chacune des deux personnes produites soit Dieu comme son principe, et soit distincte de son principe.

NEUVIÈME ET DIXIÈME CONFÉRENCES 31 janvier et 14 février.

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