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CHAPITRE II

LES DEVOIRS DE L AUTOmTE

AA^ant de quitter le domaine purement pLilosophique pour aborder la question de religion, Léon XIll définit en trois phrases les devoirs de l'autorité envers ses sujets. Sicile emprunte ses droits à sa provenance divine, elle y trouve également la source de ses obligations et la sanction qui les garantit. Le commandement doit être juste et plus paternel qu'impérieux, imitant le commandement divin où la bonté tempère la justice. La puissance publique ne doit servir que l'intérêt commun, et c'est un crime de l'employer à l'avantage de tel ou tel. Enfin ceux qui usent mal de leur pouvoir en rendront à Dieu un compte redoutable. Fiers partisans des Droits del'homme, vous trouveriez quelque profit à méditer ces austères leçons. Tous qui proclamez l'insurrection a le plus saint des devoirs », vous n'êtes pas plus tôt détenteurs du pouvoir que vous faites sentir partout une main de fer. Vous n'avez à la bouche que les intérêts du peuple ; mais, dès que vous êtes les maîtres, les fonctions publiques deviennent l'enjeu que se disputent les convoitises satisfaites et les appétits inassouvis. Vous invoquez dans vos programmes la justice sociale, mais pour vous le dernier mot de la justice, c'est la sanction populaire ; et celui qui a su la surprendre par le mensonge ou rimposer par la

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peur ne se croit plus comptable à personne del'abus qu'il fait de sa puissance.

Décidément, le progrès n'est pas de votre côté, et le Pape a raison de dire « qu'on n'a pas encore découvert de « meilleur système pour organiser le pouvoir et en mo- « dérev l'exercice: prœstaatiorem constituendœ temperan- « dxque civitatis rationem, que le système fondé sur la j « morale évangélique ». Donnez-nous des rois, ou des i consuls, ou des parlements, peu importe, qui acceptent ce programme : gouverner selon la justice avec un tem- j pérament de bont'é ; gouverner pour le bien commun, à l'exclusion de tout calcul égoïste ; gouverner sous le regard de Dieu, avec la conviction que le crime ignoré des hommes n'échappera pas à la sanction éternelle. Donnez-nous cela, ô apôtres du droit moderne, et l'Église catholique s'engage à vous traiter en alliés. Vous n'aurez plus à redouter d'elles ces défiances qui vous ir- | ritent si fort et vous excitent à votre tour à la traiter en j ennemie. Mais alors aussi vous devrez confesserque votre 1 droit nouveau n'est pas autre chose que la morale chrétienne si souvent méconnue, même aux âges de foi, par les passions des hommes, mais toujours fidèlement enseignée par l'Épouse de Jésus-Christ.

Si l'autorité a des devoirs envers les hommes, elle en a également envers Dieu. Ici la question devient plus complexe et le droit naturel se rencontre avec le fait historique d'une révélation surnaturelle. Attachons-nous de près à l'enseignement pontifical.

D'abord, il y a une obligation naturelle pour le pouvoir de rendre au Créateur l'hommage d'une religion publique : « Hac ratione constitutam civitatem jjerspicuum est omnino debere plurimis maximisque offlciis quœ ipsam jungunt Deo religione puhlica salisfacere. » Cette proposition n'eût pas soulevé la moindre objection dans l'an-

tiquité païenne ; aujourd'hui elle provoque des étonnements et des murmures. D'où vient cela? 11 est intéressant de le rechercher.

Chez les anciens la religion était plutôt affaire de forme que de conviction. Étroitement liée aux traditions nationales et aux institutions politiques, elle ne faisait qu'un avec le corps de la société^ mais elle ne pénétrait pas profondément l'àme de ses membres. Le peuple ignorant l'acceptait sans y regarder de près et comme sous bénéfice d'inventaire ; lesesprits cultivés s'en affranchissaient communément, sans jamais rompre ouvertement avec elle. On sait ce qu'il en coûta à Socrate d'avoir été seulement l'objet d'un tel soupçon. Virgile composant VEnéide^ Horace écrivant le Carmen sœculare ou l'ode Delicta majorum immeritus lues représentent bien cet hommage officiel des esprits forts à la religion nationale.

C'est un problème encore obscur que l'état d'esprit des païens honnêtes et religieux à l'égard de leur culte. Que se passait-il dans leur conscience, quel degré d'adhésion pouvaient-ils donner intérieurement à cette mythologie ? Ce qui est certain, c'est qu'ils restaient bien enarrièrede i la foi intime et absolue des chrétiens.

C'a été l'œuvre de l'Évangile d'asseoir le trône de Dieu au fond du cœur de l'homme : Regnum Dei intra vos est... in spiritu etveritate oportet adovare. Le vrai Dieu n'accepte qu'un culte sincère, et les hommages extérieurs ne doivent être que la traduction fidèle des sentiments de l'âme.

Dès lors, une simple présomption légale, des apparences consacrées par le temps, de pures formes traditionnelles ne suffisent plus à la religion. Elle réclame l'adhésion personnelle et absolue des individus.

Si la foi est universelle dans une nation, il n'y a pas de difficulté : le corps tout entier remplit le devoir qui est celui de tous ses membres. Mais nous sommes habitués à

vivre dans une société divisée où l'unité de croyances a fait place à la plus grande variété d'opinions et de principes. Il n'y aurait^ semble-t-il, qu'un seul moyen de conserver à la religion son caractère d'institution sociale, également sacrée pour tous : ce serait de la réduire à ce qu'elle était pour les païens, une forme conventionnelle, désignée seulement au respect extérieur. Mais le christianisme nous a rendus plus exigeants. La religion, pour nous, veut l'homme tout entier; et quand il ne peut pas se donner par le dedans, sa dignité lui défend de se donner par le dehors.

Voilà, si nous ne nous trompons, la véritable explication de cette énigme : comment les libéraux modernes, même s'ils sont personnellement chrétiens^ manifestentils pour la religion d'Etat une répugnance que les plus sceptiques parmi les anciens n'auraient ni éprouvée ni même comprise 1 La religion moderne étant une religion intérieure, lareligion d'État semble imposer des croyances ; elle est donc par là même une oppression des consciences.

Léon XIII, dans l'Encyclique, aborde résolument cette grave difficulté.

Les dissentiments des hommes en matière de religion sont un fait dont il faut tenir compte dans la pratique. Ce fait est il assez général, assez inévitable, assez inhérent à la condition humaine pour modifier le droit, théorique et absolu ? Voilà bien la question, et le Pape la résout négativement.

D'abord^ il y a une religion naturelle qui résulte de l'existence de Dieu et de l'existence de l'homme. Pour être lié par le devoir de cette religion, il suffit d'avoir l'usage de la raison. Les exigences d'un tel culte font partie de la morale universelle. Ne me dites pas : tout le monde ne reconnaît pas ce Dieu personnel et créateur.

Je VOUS répondrais : Tout le monde ne reconnaît pas la propriété individuelle et exclusive, l'unité et la force du lien conjugal; et cependant la loi civile exige que tous les citoyens se comportent comme s'ils admettaient ces choses: le voleur et le bigame sont punis pour avoir enfreint des lois dont ils contestent le principe. L'Etat a doncle droit, que dis-je? le devoir d'asseoir sa législation positive sur la base de la morale. Tant pis pour ceux qui abusent de leur esprit au point de ne pas voir ce qui est évident pour le grand nombre ! Donc aussi l'État peut et doit tenir compte de Dieu et faire entrer dans le cercle des obligations publiques et sociales au moins cette mesure de religion qui fait partie du droit naturel: a Nature « et ralio quœ jubet singulos scinde religioseque Deum c( colère... eadem lege adstringit civilem communitatem. (( Homines enim communi societate conjuncii nihilo sunt « minus in Dei potestate quam singuli... ; civitaies non « possunt citra scelus gerere se tanquam si Deus omnino non « esset, aut curam reUgionis velut alienam nihilque profutu- « vam rejicere. »

Mais siDieun'a pas laissé l'homme à ses relations purement naturelles avec son Créateur, s'il a institué une religion positive, s'il a engagé sa parole dans une révélation qui détermine l'ordre nouveau, l'ordre supérieur auquel sa bonté nous élève, la morale naturelle exige que l'homme reçoive le divin message et s'y conforme.

La philosophie n'aurait jamais suggéré à personne l'idée d'une telle intervention de Dieu. Et cependant cette idée remplit la conscience humaine à toutes les époques de l'histoire, sous toutes les formes de la civilisation. Le surnaturel est dans l'humanité un fait universel, qu'on n'explique pas en y montrant seulement un produit spontané de l'imagination et du cœur^ ou l'elTet de l'ignorance des causes physiques. Seule, la doctrine chrétienne rend

raison de ce phénonu'iie, où elle nous fuit lecoiinaitre le vestige inelï'açable d'une révélation primitive.

Le fait d'une religion divinement instituée devient ainsi tout au moins une hypothèse vraisemblable, puisque toutes les traditions du genre humain la confirment.

En face d'une telle hypothèse appuyée d'une telle présomption, l'indifférence n'est permise à personne, ni aux individus ni aux sociétés. Elle est interdite aux individus pai'ce que, si Dieu a parlé, ils sont tenus de connaître et d'écouter sa parole ; elle est interdite aux sociétés, parce que, si la parole de Dieu a son retentissement dans l'existence collective des hommes, il n'est pas loisible à la communauté d ignorer volontairement celte partie de ses devoirs : aEodem modo civitales non possimt... adsciscere « de pluribus generibus (r*iligionis) indifferenler quod /iii beat ; omninoque debent euiii in colendo numine morem a usur^xire modumque quo coli se Deus ipse denionslravit « vclle. »

Quelles peuvent être, dans une haute généralité, les obligations de la société civile envers la religion révélée? L'Encyclique les définit avec précision : respecter le nom de Dieu ; favoriser la religion, en lui prêtant l'appui des lois et la bienveillance du pouvoir ; éviter de rien prescrire, de rien instituer qui lui soit contraire.

C'est là une dette de l'autorité humaine envers le Créateur; c'est aussi sa dette envers les hommes qui lui sont soumis. Car chacun de ces hommes a une destinée à remplir, (jui est la fin suprême de sa vie, et c'est la vraie religion qui lui montre cette destinée et lui fournit les uïoyens d'y atteindre. Si donc le pouvoir social ne tient aucun compte de la vraie religion, il ne fait pas pour les citoyens ce qu'ils ont le droit d'attendre de lui. Car, bien (ju'instituée directement pour l'avantage temporel de ses membres, la société politique ne doit rien faire qui les

détourne de leur fin spirituelle ; elle ne doit rien négliger de ce qui, dans son domaine, et en ayant égard aux opportunités des temps, peut leur en faciliter la libre conquête : c( Civilem igitursocielaiem^ communiutilitati natam, « in tuenda prosperitate reipublicœ necesse est sic consulere, c( ciuibus, ut obtinendo adipiscendoque summo bono quod « sponteappetuut, non modo nihil importet unquani incoiU' « modiySed omnes qiiascumquepossit opportunitates a/ferat.))

Voilà le droit, et il est incontestable. Voilà ce qu'on a justement appelé la thèse, et elle dérive logiquement des principes mêmes de la philosophie et de la morale naturelle. Comme la société civile a le droit et le devoir de respecter officiellement et de faire respecter la propriété, par exemple^ et le mariage^ en dépit des erreurs particulières de ses membres, ainsi a-t-elle le droit et le devoir de respecter, de faire respecter officiellement le nom de Dieu^ le culte naturel dû à Dieu, et, dans le cas où Dieu aurait institué une forme positive de religion, celte forme positive elle même.

Seulement^ le problème se complique ici, parce que l'évideuce des obligations semble diminuer à mesure que les charges s'aggravent. Écoutons là-dessus les observations d'un journal acquis à la libre-pensée, mais qui a publié sur l'Encyclique un article de discussion convenable et sérieuse : a Le point de départ de ces raisonnements, (( c'est l'évidence prétendue de la vérité religieuse. Mais a cette première affirmation est précisément celle que (( nous ne comprenons plus. S'il y a quelque chose qui « doit ressortir pour la conscience publique de toutes les « discussions du passé, c'est au contraire le caractère « inévident des choses de la foi, et c'est sur cette base, « la plus universelle et la plus solide de toutes, que sont (( fondées la liberté de conscience et la tolérance civile «en toutes ces matières. »

Voilà bien la difficulté présentée dans toute sa force. Avant d'en aborder la solution, signalons l'aveu précieux de l'écrivain philosophe. Si la vérité religieuse était évidente, les prétentions du catholicisme seraient fondées et la religion d'État serait la forme logique et normale des rapports entre les deux sociétés. En d'autres termes, la thèse de lEnoyclique, celle aussi du Syllabus et de toute la tradition catholique^ cette thèse serait vraie, si les hommes pouvaient aussi bien se mettre d'accord sur la religion positive qu'ils le font ou sont présumés le faire sur les articles fondamentaux du droit naturel.

En supposant cet accord possible^ les Papes ont donc raison sur l'école libérale. Mais n'ont ils pas tort de le supposer possible 1 C'est ce qu'il faut examiner de près.

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