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ÉVIDENCE ET OBSCURITÉ DE LA VÉRITÉ RELIGIEUSE

(( S'il y a quelque chose qui doit ressortir pour la « conscience publique de toutes les discussions du passé, (( c'est le caractère inévident des choses de la foi. » Ainsi parle ce qu'on appelle l'esprit moderne, par l'organe d'un écrivain du Temps,

Vera autem religio quœ sii non difficulter videt qui jadiciumprudens sincerunique adhibuerit. Reconnaître quelle est la vraie religion n'est pas difficile à qui apporte à cette recherche un esprit clairvoyant et sincère. Ainsi parle la sagesse de 1 Église par la bouche de Léon XIII.

La contradiction ne saurait être plus formelle.

A cet énoncé, le Saint-Père ajoute une indication sommaire des preuves qui établissent la divinité du christianisme : l'accomplissement des prophéties, les miracles qui ont accrédité la prédication de FEvangile^ sa rapide propagation en dépit de tous les obstacles, le témoignage des martyrs et le reste.

Il est certain que pour nous, croyants, tout cela constitue l'évidence ; non pas l'évidence intuitive, mais une évidence discursive qui fournit d'in\incibles motifs de croire.

Il n'est pas moins certain que pour un grand nombre d'hommes, aujourd'hui^ cet ensemble de preuves, plus ou moins bien connu, laisse place au doute.

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La raison de ce contraste doit être cherchée dans la double condition à laquelle le Pape subordonne le succès de la recherche : judicium prudens sincerumque -, une bonne méthode d'investigation, une parfaite sincérité de jugement.

Que les ennemis de la foi n'aient pas toujours rempli la seconde condition : que plusieurs, et des plus célèbres, aient manqué de sincérité dans leur opposition à l'Evangile, l'histoire ne permet pas de le nier. Le xvm® siècle, en particulier, porle à cet égard une lourde responsabilité. Mais il serait injuste, autant que puéril, de jeter en bloc à tous les incroyants ce reproche de fausseté. Sans doute Dieu ne permet pas qu'un homme perde la foi sans qu'il y ait de sa faute. Mais en quoi consistecette faute ^ A quel moment d'une vie généralement sincère a-t-elle été commise ? Fut-elle la faute de l'esprit ou celle du cœur ? Autant de problèmes souvent obscurs pour celui-là même dont la conscience est en jeu, toujours impénétrables à ceux qui du dehors voudraient se constituer ses juges. Et puis, à côté des hommes qui ont perdu la foi, il y a ceux qui ne l'ont jamais eue ; il y a ceux chez qui elle n'a guère survécu au premier âge, enlacée qu'elle fut dès avant l'adolescence dans un réseau d'influences mortelles auxquelles, extérieurement du moins, il n'était pas possible à l'enfant de se soustraire. Si la sincérité a manqué à ceux-là, nous n'en pouvons rien savoir, et nous devons juger de leur état d'esprit comme s'ils avaient toujours été sincères.

Alors, que leur a-t-il manqué? Judicium prudens? La prudence dans l'investigation 1 Oui, sans doute. Mais ici encore le regard de Dieu peut seul discerner toutes les nuances qui diversifient pour chacun la responsabilité morale dans la perte ou la privation de la croyance. Il y a un fait saillant et devenu aujourd'hui presque général

LE DROIT CHRETIEN ET LE DROIT MODEPNE 4d

en dehors de nos rangs : c'est le déplacement du critérium qui sert à juger des choses de la foi. Elevés, bercés dans les principes de cette philosophie saine et droite qui est le fond du bon sens, qui fournit à la religion naturelle toutes ses données et à la Révélation ses fondements; familiarisés de tout temps avec l'idée d'un Dieu personnel et parfait tout ensemble, auteur de l'univers et distinct de son ouvrage, gouvernant le monde physique et le monde moral par sa providence, écrivant son nom dans la matière et gravant dans le cœur de 1 homme sa ressemblance, nous n'éprouvons aucune difficulté à admettre que ce Dieu parle aux hommes, qu'ilconfirmeson message par des manifestations extraordinaires de sa puissance; et quand l'histoire nous montre ce grand fait réalisé dans la trame des événements qui se déroulent depuis le Christ jusqu'à nos jours, nous manquerions vraiment ou de sincérité ou de logique, si nous refusions notre assentiment à la conclusion qui s'en dégage en faveur de la Révélation chrétienne.

Telle n'est pas la condition intellectuelle de ceux qui ont grandi dans le commerce de l'incrédulité moderne. Leurphilosophie est profondément altérée ; elle a pour le bon sens une aversion^ un dédain qu'on pourrait appeler instinctifs; elle réserve ses faveurs à toutes les théories — si profondément qu'elles diffèrent entre elles ■ — qui livrent le monde au jeu des forces aveugles et interdisent à Dieu d'y intervenir. La science avec ses progrès est appelée en témoignage pour déposer de l'inutilité du Créateur ou de son inaction en face du système ordonné des causes secondes. Sans doute la science atteste tout autre chose; mais comme on ne 1 interroge pas avec prudence, comme on lui prête d'avance une métaphysique antithéiste, pour recueillir ensuite de sa bouche une sentence qu'on lui a dictée^ il se forme un préjugé scientifique au

profit de lerreur philosophique, et la trace de cette préoccupation est profoude aujourd'hui chez les meilleurs esprits.

Présentez maintenant à ceux qui en sont imbus la suite des preuves qui établissent les divines origines du christianisme, ils ne comprendront même plus votre langage. L'histoirC; que vous invoquez avec raison, montrera à leurs yeux prévenus un spectacle tout différent de celui que vous contemplez. Des faits humains se déroulant selon la loi d'une évolution fatale, voilà tout ce qu'ils ont appris à découvrir dans la succession des siècles, et ils n'aperçoivent pas autre chose dans la série des événements qui précodent, accompagnent et suivent l'apparition du Sauveur sur la terre. Il est clair que des esprits ainsi formés ne trouveront dans les fondements de notre foi aucune évidence. Mais il est clair aussi que leur méthode est mauvaise, qu'elle est le fruit d'une philosophie malsaine et qu'elle ne peut à son tour conduire qu'à l'erreur ou à la méconnaissance de la vérité. Ce n'est peutêtre pas leur faute, mais c'est à coup sûr leur malheur; d'avoir substitué ce critérium vicieux au procédé légitime de l'intelligence, et le Pape a raison de dire que, sH'évidence leur manque, c'est parce qu'ils n'emploient pas la bonne manière d'interroger la réalité : Qui judicium prudens sincerumque adhibuerit.

Deux conséquences ressortent de cet exposé : La première, c'est qu'e?i droit la vraie religion est facilement reconnaissable à qui la cherche sincèrement et selon la méthode du bon sens; donc aussi en droit la vraie religion peut exiger qu'on la traite comme ce qui est évidemment vrai; elle peut demander à chaque homme en particulier son assentiment ; elle peut réclamer de l'hu^ manité collective, de la société civile les hommages, h faveur, le concours qui sont dus à la vérité. Nos adver-

saires nous ont accordé cela par avance. Ils n'invoquent contre une (elle obligation que l'inévidence de la vérité religieuse ; mais si cette inévidence est un fait accidentel, abusif, imputable à l'erreur réformable des hommes, le droit de la vraie religion demeure. La thèae catholique a pour elle les aveux du libéralisme désarmé.

La seconde conséquence, c'est qu'en (ait l'évidence de la vérité religieuse peut être tristement obscurcie. Et, quel que soit le crime des hommes qui ont contribué à l'obscurcir, il peut résulter de là un état de choses dans lequel l'Eglise renonce à revendiquer tout son droit, parce que la société civile est devenue incapable de remplir tout son devoir. C'est ici que la tolérance trouve sa place ; tolérance plus ou moins étendue suivant les temps ; tolérance qui peut aller, dans certains cas, en face d'une apostasie plus générale^ jusqu'à autoriser dans la pratique un système législatif assez peuditférent de celui qui aurait pour raison d'être la thèse erronée de l'école libérale. Toutefois, même en poussant jusque-là sa condescendance, l'Eglise, représentante des droits de Dieu, maintiendra une double exigence : à ses enfants, elle demandera de reconnaître expressément les droits supérieurs de la vérité ; au pouvoir civil^ elle demandera de donner à cette même vérité toute la mesure d'appui extérieur que permettront les circonstances, et de n'abandonner jamais volontairement ce qu'il peut retenir de sa mission auxiliaire de Dieu, si restreint qu'en puisse être l'exercice : « Rêvera si divini cullus varia gênera eodem jure esse quo veram religionem Ecclesia judicat non, licere, non ideo tamen eos damnât rerum pubhcarum moderatores qui, magni aliciijus aut adipiscendi boni aut proJiibendi causa maliy moribus atque iisu patienter ferunt ui ea habeant singula in civifate locum. »

Cette question préalable de l'évidence religieuse nous a paru assez importante pour nous arrêter un moment au seuil de la doctrine. îl est temps maintenant de suivre les développements magnifiques que donne l'Encyclique à la théorie catholique touchant les rapports des deux pouvoirs.

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