IV. — Synthèse vivante de l'Idéal et du Réel
Ceci nous amène au quatrième corollaire de la transcendance divine : Dieu est par excellence la réalité de l'Idéal.
Je voudrais. Messieurs, pouvoir faire passer en vous quelque chose de la conviction qui est en moi, et de l'émotion que j'éprouve en prononçant ces mots ! Ah ! c'est que nous touchons ici au vif du problème. Ici, Messieurs, la philosophie chrétienne possède le mot de l'énigme. Et je ne puis penser sans tristesse à tous ces grands esprits qui tâtonnent dans les ténèbres, faute d'avoir aperçu ce qui ne se démontre pas, mais ce qui se montre, ce qu'on a peine à découvrir tant qu'on ne l'a pas vu, ce qu'on ne peut plus ne pas voir quand les yeux une fois se sont ouverts.
C'est, Messieurs, un fait d'expérience psychologique que toute réalité sensible, constatée par l'observation, éveille en nous une notion qui, dégagée par l'abstraction des conditions particulières du fait conr.ret^ revêt aux yeux do notre esprit les caractères absolus et universels de l'idée.
Tant que l'objet reste un fait concret, il ne peut qu'être senti ; dès qu'il devient intelligible, il cesse d'être un fait pour passer à l'état de notion, il cesse d'être concret pour devenir idéal... Le passage du fait à l'idée se fait par l'abstraction. De là l'opposition de l'abstrait au concret. Et l'on s'habitue à identifier ces termes : l'idéal et l'abstrait ; — le concret et le réel.
En a-ton le droit?...
Pourquoi l'intelligible, l'idéal serait-il nécessairement séparé du concret, du réel?
Pourquoi, dit-on ? Parce qu'jl ne deviendrait réel qu'en^; redevenant individuel, en cessant d'être absolu, universel. Et alors on en vient avec M. Yacherot à imaginer', deux Dieux :... l'un qui est la réalité dti monde, l'auire qui en est l'idée.
La conséquence absurde de ce système, c'est de faire de rhomme le vrai Dieu : car seul il fournit un lieu ài l'Idéal.
Mais non ! nous n'en sommes pas réduits là! Dieu esl transcendant; Dieu est concret, intelligence, volonté, personne, acte^ vie, tout ce qu'il y a de plus réel... Il esl tout l'acte, et c'est par là qu'il est concret. Il est tout l'être, et c'est par là qu'il est intelligible...
Nous voici bien loin de Têtre abstrait' C'est la plus haute des réalités. Mais c'est aussi la perfection de l'idéal. Allez, cherchez partout des idées de perfection.^ de grandeur, demandez-en à toute la nature, demandez-l en à votre esprit, à voire cœur, poussez tout cela jusqu'à l'infini, est-ce là l'idéal divin? Non, il est mieux encore. Et ce qu'il y a de mieux que ce mieux, c'est qu'il existe.^ quil vit, qu'il se connaît, qu'il s'aime, qu'il veut se faire connaître et se faire aimer de moi.
Que dites-vous de cet Idéal, Messieurs! Trouvez-vousl qu'il s'abaisse^ ou qu'il grandisse en passant de l'étal' d'abstraction à celui d'une vivante et nécessaire réalito:i
Remarquez qu'il suffit amplement au rôle qui convieni à l'idéal. L'idéal doit fournir la donnée intelligible caché(^ dans toute réalité : là où je vois des faits ordonnés, lidéa. c'est la loi; là où je vois des moyens disposés, l'idéa^ c'est la fin; là où je vois des forces proportionnées, l'idéal c'est la science. Le Dieu vivant suffit à tout. Quod fuctuir> est in ipso vita erat. Il a tout prévu, tout pensé, tout vouk: selon sa science éternelle. La pensée de Dieu va aussi loii^ que l'idéal abstrait : elle n'a pas de limites. Mais comme.
COURS DE THEODICEE 205
elle remplit mieux ce rôlel Elle du moins, elle est antérieure aux faits qu'elle gouverne; elle n'attend pas que Ison œuvre soit aux trois quarts faite pour trouver où se jreposer, dans une intelligence qui la reçoive ! 1 Mais est-ce possible ? Oui, grâce à la transcendance. Si JDieu était dans un genre, il ne pourrait pas être tout l'idéal sans cesser d'être réel. Wais^ s'il est à part... alors plus de difficulté. Il est le sujet vivant de l'infinie intelligence et de l'infini intelligible.
Et voilà, Messieurs, le Dieu que nous adorons!
Encore une fois, est ce une décadence ou un progrès de la pensée? Moi, j'affirme que c'est un progrès!
Et je me sens pressé d'aller trouver mes frères et de leur dire : Quid quirritis viventem cum morluis? — Non est Deus morluorum sed vivorum.Xous avez une raison qui cherche la vérité, un cœur qui appelle le SouverainBien, une âme religieuse qui s'incline naturellement devant la Souveraine Grandeur. Et ces hommages de votre raison, de voire cœur, de votre âme, vous les portez à des idoles, à un Dieu que vous avez fait. Vous ressemblez à cet idolâtre dont Is'aïe a durement raillé la folie... Venite, adoremus et procidamus anie Deum^ j^loremus coram Domino qui fecit nos, quia ipse est Dominus noster, nos autem populus ejus et oves pascuœ ejus.