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La France dirélienne dans l'Histoire. Pari?, Didot

Enfin un rapprochement se fait entre le Phénoménisme de Comte et de Stuart Mill d'une part, et l'Idéalisme de Hegel de l'autre; Herbert Spencer se charge d'opérer la soudure; Darwin, malgré lui^ Hseckel^ de propos délibéré, fournissent à la nouvelle métaphysique un appoint scientifique; l'évolution est chargée de tout expliquer, l'évolution c'est-à-dire le triomphe du fait, qui est la suprême négation de Dieu. H semble que désormais quiconque cherchera encore dans le monde la trace d'une volonté libre et bienfaisante, se heurtera sans espoir à une fin de non-recevoir irréductible. La volonté, si elle est quelque part, c'est ce vouloir-vivre inconscient et funeste, qui se précipite aveuglément dans les impasses de la souffrance et de l'impuissance et que Schopenhauer flétrit avec indignation comme la cause de tous les maux.

Cependant on ne détruit pas Dieu en le niant, ni ses œuvres en les déclarant impossibles. L'économie surnaturelle est un fait et les faits ne se laissent pas supprimer. Ds se révèlent par les mouvements qu'ils déterminent, par les résultats qu'ils produisent.

La Révélation, qui s'adresse à l'intelligence est l'élément premier de l'ordre surnaturel, elle ne l'épuisé pas tout entier. Saint Jean, résumant en deux mots l'œuvre du Christ, l'appelle grâce et vérité ; graiia et veriias;fer Jesum Christum facta est. Si la vérité met son empreinte dans la vie intellectuelle des sociétés chrétiennes, la grâce se trahit dans les manifestations de leur vie morale. Il y a un Christianisme intérieur et spirituel qui fouinit àla religion sa raison d'être et sa fin imminente. Comme, dans la plante ou l'animal, la structure des organes et le système des fonctions sont ordonnés pour la vie et s'expliquent par elle, ainsi dans l'économie révélée, l'architecture du dogme et celle de la hiérarchie sont

NOUVEAUX MÉLANGES PHILOSOPHIQUES T. III, — il.

disposées en vue du commerce intime qui s'échange entre Dieu et Tâme dans les profondeurs de la conscience.

On n'a donc pas fait connaître toute l'activité chrétienne d'une époque, on n'en a décrit que les dehors, on n'a montré que des effets détachés de leur cause, tant qu'on n'a pas découvert les sources cachées où les enfants de Dieu ont alimenté leur vie du dedans.

C'est la tâche qui nous a été assignée dans cette œuvre collective^ destinée à glorifier Dieu dans les solennités jubilaires où la France de saint Rémi et de Clovis s'apprèle à célébrer le quatorzième centenaire de son baptême.

Où en était cette vie surnaturelle dans notre pays au lendemain de la Révolution française? Pour s'en rendre compte, il ne faut pas s'en tenir aux apparences, A juger des choses parle dehors, tout était détruit. Un joug de fer avait pesé sur les consciences. Aux sanglantes hécatombes de la Terreur avait succédé, bientôt après, la persécution plus hypocrite, mais non moins atroce du régime de Fructidor. Les autels étaient renversés, le culte schismatique s'éteignait dans le mépris, le culte orthodoxe était traqué et proscrit en la personne des prêtres insermentés, De ridicules parodies prenaient sa place dans quelques^ unes de nos églises avec la secte des théophilanthropes. Mais la foi qui avait animé les confesseurs et les martyrs, qui avait accompagné à l'échafaud les Carmélites d( Compiègne, encouragé les prêtres fidèles sur les pontons de l'Ile de Ré ou dans les marais de la Guyane, souteni jusque dans l'écrasement de leur cause les combattanlî de la Vendée, vivait encore, puissante et inviolée, danî bien des cœurs intrépides. La Révolution, fille de l'impiété, avait pu opprimer et réduire au silence la France chrè tienne, elle ne l'avait pas détruite. On ne change pas ei

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dix ans Tâme d'un peuple. Or, à la veille des Étals généraux de 1789, la France, prise en masse, était encore profondément catholique. Ce serait la calomnier que de la juger d'après cette société sceptique et corrompue qui composait la cour et la ville. Et là même encore, la persécution avait suscité d'admirables exemples de lidélité et de courage. Mais la noblesse et la bourgeoisie des provinces et les populations des campagnes gardaient intact le trésor des saintes croyances et des anciennes mœurs.

Tandis que les membres les plus en vue du clergé avaient émigré à l'étranger, emportant dans l'exil les fières traditions de la race et les inspirations des plus hautes vertus, d'autres en grand nombre étaient demeurés cachés au ^milieu du troupeau dispersé^ prodiguant, au péril de leur vie, les secours de leur ministère aux chrétiens de tous rangs qui refusaient les soins des prêtres jureiirs. Non contents de remplir au jour le jour leur tâche héroïque, ils préparaient l'avenir, ils discernaient dans les familles restées fidèles les âmes visitées par l'appel divin et formaient, dans l'ombre de nouvelles catacombes, les clercs destinés à transmettre après eux aux générations futures le flambeau de la vraie foi.

La religion n'était donc pas plus abolie alors qu'à l'époque des persécutions primitives. Chassée partout de la vie publique et de la nation, elle retrouvait dans le secret des âmes une force nouvelle, une plus grande intensité.

Deux ennemis l'avaient affaiblie au cours du siècle précédent : le Jansénisme, en isolant les âmes des sources sacramentelles de la grâce ; le Gallicanisme, en isolant la société chrétienne du centre de l'unité catholique.

Or la Révolution, sans le vouloir, avait resserré les liens de la France croyante avec le Saint-Siège. La ton-

chante sollicitude de Pie VI avait soutenu les enfants de rÉglise dans leur résistance au schisme. L'heure approchait où, pour relever tartt de ruines, le Vicaire de Jésus- Christ allait faire de son autorité suprême l'usage le plus extraordinaire dont les annales catholiques gardent le souvenir; et la soumission généreuse de plus de cent évêques, abandonnant leurs sièges épiscopaux sur un mot du Pape^ allait replacer le pouvoir pontifical à une hauteur que n'avaient pas connue les anciens âges.

Plus profonde et plus difficile à effacer était la trace que le Jansénisme avait laissée dans les âmes. Sans doute \di Constitution civile du clergé, en poussant jusqu'à ses dernières conséquences le principe schismatique contenu dans celte hérésie sournoise, avait produit chez les vrais fidèles une réaction salutaire. Mais le côté moral de la doctrine janséniste continuait de séduire les meilleurs chrétiens et une grande partie du cltrgé par une fausse apparence de régularité et d'austérité. Et c'est par le tableau des ravages qu'elle a causés qu'il faut commencer l'histoire de la renaissance chrétienne en ce siècle.

Quand le Concordat eut restitué aux catholiques l'usage de leurs églises, replacé des pasteurs à la tète des diocèses et des paroisses, rendu au culte orthodoxe la liberté et la publicité dont il était privé depuis dix ans, un mouvement spontané porta de loutes parts les consciences affranchies au-devant des influences régénératrices de la grâce. Hélas ! ceux qui avaient mission d'ouvrir ces sources fécondes, se crurent trop souvent obligés de les fermer aux âmes de bonne volonté. A la ville et aux champs, de bons chrétiens voyaient leurs meilleurs désirs arrêtés par les barrières factices qu'une théologie, étroite et dure, élevait entre eux et les créalionsde la divine miséricorde. Tel pénitent, d'une vie régulière et édifiante,

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devait retourner quinze fois de suite au saint tribunal avant de recevoir l'absolution. Des missionnaires, envoyés pourrenouveler la vie chrétienne dans une paroisse, recevaient de l'cvêque des pouvoirs si restreints qu'à peine osaient-ils commencer à prêcher, dans la crainte de ne pouvoir absoudre que les dévots. Le vénérable cardinal Guibert m'a raconté à moi-même que, lorsqu'il était jeune prêtre de la Congrégation des Oblats de Marie, il fut chargé avec un de ses confrères, de prêcher une mission aux environs de Barcelonnelte; mais il n'avait obtenu de l'évêque, M^*" Miollis, la juridiction pour confesser qu'avec des réserves sans nombre, applicables entre autres aux cas suivants: le péché d'ivrognerie, la danse en général, le prêt à intérêt et généralement la rechiite habituelle dans les fautes mortelles. Tous les pénitents qui se trouvaient dans un de ces cas, et n'était-ce pas le plus grand nombre? devaient aller demander l'absolulion à l'évêque en personne et traverser pour cela un département montagneux. Autant vaut dire qu'on refusait les sacrements aux pécheurs désireux de se convertir, aux chrétiens jaloux de s'approcher de Dieu. Fautil s'étonner après cela si la pratique religieuse sest bientôt ralentie partout, si l'élan a été brisé, si l'abstention forcée est devenue peu à peu l'abstention volontaire, si le déclin de la foi a suivi l'abandon des actes générateurs de la vie chrétienne, si enfin la religion a plus perdu, en pleine paix et sous l'égide d'un régime en apparence protecteur, qu'elle n'avait fait sous l'aiguillon delà persécution?

C'est seulement à l'époque delà Restauration que le mouvement ultramontain, sous l'impulsion de Lamennais e' de l'école de V Avenir^ commence à se dessiner ; la théologie morale de saint Alphonse de Liguori fait son apparition dans quelques diocèses du midi de la France, à

travers les contradictions et les protestations indignées des tenants de la tradition janséniste. C'étaient pourtant des prêtres vénérables, dont plusieurs avaient confessé la Toi dans la tourmente révolutionnaire ; mais leurs idées étaient faussées et elles faussaient leur ministère.

Il fallut quarante ans pour que la transformation s'achevât. Parmi les facteurs principaux qui en assurèrent le succès, il convient de citer dom Guérangcr et les Bénédictins, dont l'œuvre liturgique eut un retentissement profond dans le domaine tliéologique et la Compagnie de Jésus, dont l'action favorisée par la loi de 1850 déborda des collèges dans le sanctuaire.

Nous aurons à apprécier tout à l'heure les conséquences pratiques de cette réaction bienfaisante et nécessaire, mais qui semble à plusieurs tout près de dépasser les justes bornes.

La théologie morale n'influence la vie intérieure que par un côté, celui qui regarde l'usage des sacrements. Le fond même de ce que nous avons appelé le Christianisme spirituel est régi parla 1 héologie mystique. Ici encore notre siècle avait reçu du passé un héritage mêlé. A travers le vide absolu du xvui*^ siècle en matière d'ascétisme, le xvii^ siècle nous avait légué sa spiritualité noble et imposante, mais raide, excessive, manquant de simplicité, de largeur et de tendresse. Je ne sais quel alliage difficile à doser et à définir y altérait la pureté delà grande tradition mystique. Le retour au véritable esprit catholique ne rencontra, dans cet ordre d'idées, ni les obstacles ni les lenteurs qui avaient arrêté la réforme des doctrines morales. Si le xix° siècle n'a pas produit, d\i moins chez nous, de grande œuvre ascétique^ il a eu 1 incontestable mérite de revenir de bonne heure aux vrais maîtres. Saint Ignace avec ses grands disciples Rodriguez^ le P. Surin et le P. Lallemand, sainte Thérèse, saint Jean de la Croix,

saint François de Sales, Tauler^ et, en remontant le cours des âges^ saint Bernard, le dernier des Pères et le plus mystique^ furent les initiateurs dont on rechercha les leçons. A côté de leurs récits, dégagés par une critique intelligente des retouches maladroites qui les défiguraient, on vit, il est vrai, s'élever toute une floraison de livres médiocres, de compositions fades et vides, qui eurent de grands succès de librairie. Mais toutes les âmes touchées du désir de l'union divine allèrent s'abreuver aux sources primitives, et la piété retrouva les voies les plus hautes et les plus sures. Si Ton voulait chercher les résultats condensés de ce travail de restauration doctrinale, j'estime qu'on les trouverait dans l'œuvre de M^"" Gay.

En même temps que la théologie mystique se retrempait dans le commerce des docteurs les plus autorisés, les fruits de cette régénération mûrissaient dans un grand nombre d'âmes choisies de Dieu, les unes pour relever les anciennes formes de la vie religieuse, les autres pour en inaugurer de nouvelles, adaptées aux besoins des temps, d'autres enfin, pour donner au monde le spectacle d'une vie possédée de Dieu dans la condition commune. Lacordaire, prêchant d'exemple et de parole, fitreparaitre dans les chaires chrétiennes et jusque sur les places publiques l'habitde saint Dominique ;les Trappistes l'avaient précédé en repeuplant leurs déserts ; les fils de saint François, de saint Elle, de saint Benoît le suivirent ; les Jésuites échangèrent contre leur vrai nom celui de Pères de la foi ; les Liguoriens, les Eudistes, les Oratoriens reprirent possession de notre sol ; les Pères du Saint-Esprit, les Maristes, les Oblats de Marie et tant d'autres congrégations de clercs séculiers ajoutèrent aux richesses de l'Église dans le passé des ressources nouvelles. Lesfemmes avaient marché les premières dans cette voie : les filles de sainte Thérèse comptèrent bientôt plus de Carmels que n'en

avait possédé rancieniio France ; ces asiles austères de la pénitence et de la contemplation sont aujourd'hui au nombre de cent deux dans notre pays. Les Clarisses reformées de sainte Colette, les Trappistincs, les Bénédictines firent retentir partout, au sein d'une société oublieuse des droits de Dieu, les accents de la religion désintéressée qui joint le sacrifice à la louange et féconde la prière par l'immolation.

Dès les premières années du siècle, M'"^ Barat confriit à la terre française lo grain de sénevé éclos pendant les années de la persécution et devenu aujourd'hui l'arbre vigoureux qu'on appelle la Congrégation du Sacré-Cœur. Les Augustines hospitalières, momentanément sécularisées pendant la Révolution^ reprenaient avec leur nom et leur habit leur mission consolatrice dans les hôpitaux transformés. Les filles de saint Vincent de Paul se multipliaient à ce point, dans les œuvres d'assistance et d'enseignement, que leur nombre a plus que triplé depuis le dernier siècle : les filles de saint François de Sales et de sainte Chantai rouvraient partout les monastères de la Visitation. Une foule do congrégations locales, consacrées à des ministères semblables, ou renaissaient de leurs ruines, ou faisaient apparaître de nouvelles formes du dévouement. Les petites Sœurs des pauvres, dont on a raconté ailleurs dans ce livre les merveilleuses origines, couvraient la France et le monde de leurs fondations bienfaisantes^ assises sur la pauvreté et sur la confiance en Dieu.

Ce ne sont là, à vrai dire, que les signes extérieurs de la vitalité surnaturelle rendue à notre patrie; mais qui pourra compter les fruits de sainteté que la grâce a fait mûrir, depuis quatre vingts ans, dans ces jardins fermés où l'Époux desVierges attire, ret'tent, transfigure les âmes qu'il a marquées de son sceau ? Qu'il nous suffise de rap-

peler qu'en ces derDiers temps, chaque aiiDée a vu introduire à Rome la cause de quelqu'une de ces généreuses initiatrices de la vie parfaite. Quelquefois, comme pour montrer qu'aucune forme extérieure ne saurait arrêter la liberté de l'action divine, c'étaient les congrégations actives qui fournissaient les manifestations les plus éclatantes de l'opération surnaturelle. La mère de Jésus (du Bourgi, fondatrice d'une communauté enseignante vouée à 1 instruction des filles de campagne, la Congrégation du Sauveur, présentait dans sa vie la réunion des plus étonnants phénomènes qu'aient jamais décrits les historiens de l'ascétisme. C'est à une tille de saint Vincent de Paul, la sœur Labouré, qu'à été révélée la médaille miraculeuse.

En dehors du cloître, on peut citer la vie merveilleuse de M. Dupont appelé, même de son vivant, le saint homme de Tours ; la restauration et le développement rapide des tiers ordres de saint Dominique, de saint François, du Carmel ; la création et le progrès des œuvres dont l'objet est purement spirituel, telles que les confréries du Saint- Sacrement, les congrégations de la Sainte Vierge, les associations d'enfants de Marie, l'Adoration perpétuelle, l'Adoration nocturne, l'Apostolat de la prière, le Rosaire perpétuel, et tant d'autres groupements pieux, témoins et facteurs tout ensemble d'un renouveau de vie intérieure au sein du peuple chrétien. Chacun des noms que nous venons de prononcer,et bien d'autres que nous omettons, désignent autant de foyers allumés sur la terre de France et d'où rayonne, à travers les ténèbres d'un siècle sans • foi, l'ascétisme contemporain : prières ardentes, vertus cachées, actes héroïques d'immolation et de pénitence, où les chrétiens, engagés dans les liens du monde, rivalisent avec les hôtes des monastères et attestent, avec la réalité des opérations de la grâce, la puissance de ses attraits.

Et n'est-ce pas aussi un indice frappant de la reviviscence du surnaturel parmi nous, que ces grands courants qui emportent les foules croyantes vers les lieux sacrés où Dieu se révèle par ses bienfaits?

La Terre Sainte, où Chateaubriand promenait son ennui solitaire, revoit par milliers les pèlerins de France, fils des croisés.

Le tombeau de saint Pierre et le palais qui sert de prison à ses successeurs, retentissent despas de ces multitudes qui portent là l'hommage de la fille aînée de l'Église. Puis ce sont les vieux temples qui ont fait la gloire de la Gaule : Notre-Dame de Chartres, le plus ancien des sanctuaires dédiés à Marie sur notre sol; Notre-Dame du Puy, chère à Jeanne d'Arc et à toute la France d'autrefois, mais plus que jamais vénérée aujourd'hui sous le vocable de Notre-Dame de France; Saint-Martin de Tours, où jadis affluaient, comme à Rome et à Jérusalem, les pèlerins de tout l'univers. Comme pour relier le présent au passé, c'est Paray-le-Monial, foyer primitif de la dévotion au Sacré-Cœur. Le dernier siècle avait déserté ces asiles privilégiés de la prière. Le nôtre les a remis en honneur. Et, dans chaque province, combien d'autres pèlerinages ont retrouvé quelque chose de leur antique splendeur! Mais ce sont surtout les nouveaux sanctuaires qui attirent les fidèles de tout rang et voient revivre les saints excès d'une foi et d'un enthousiasme qu'on croyait éteints. Voici Montmartre, l'église votive et expiatoire, élevée par la France entière à la gloire du Cœur de Jésus; car ce sont les oboles des humbles, autant et plus que les riches offrandes des grands, qui ont formé en vingt ans ce trésor de 30 millions, pieusement prodigué, comme les parfums de Madeleine aux pieds du Rédempteur. Voici Lourdes surtout, Lourdes c'est-à-dire l'évidence du surnaturel ; Lourdes théâtre, il y a trente-sept ans, d'un fait

qui ne semble rien^ qui s'est passé dans l'âme d'une enfant, qui paraît échapper à toute vérification liumaine : la Vierge Immaculée est apparue à Bernadette, elle lui a parlé ; la petite paysanne l'affirme; le monde, semble-t-il, a beau jeu pour le nier, pour en douter, ou pour dire : Que m'importe? Oui, mais Dieu ne permet pas qu'on le nie, ni qu'on en doute, ni qu'on s'en désintéresse. Et voilà l'affirmation d'une humble fille des champs qui va, comme autrefois celle de Jeanne d'Arc, remuer tout un siècle, mettre en mouvement des multitudes, secouer l'indifférence, fasciner les regards des amis et des ennemis de Dieu, rallumer les ardeurs de la prière et jeter, comme un défi miséricordieux à cette génération qui avait déclaré le miracle impossible, tout un faisceau d'indéniables miracles.

Certes nous ne prétendons pas garantir, en parlant ainsi, le caractère miraculeux de tous les faits extraordinaires dont Lourdes est le théâtre. La thèse naturaliste, qui prétend tout expliquer par la suggestion ou par les surprises de l'automatisme nerveux ou cérébral, n'est fausse que par sa prétention d'étendre à tous les cas, réels ou possibles, ce mode d'interprétation. Inventée pour établir l'impossibilité philosophique du miracle, elle condamne ses auteurs à plier les faits aux nécessités du système; à rejeter l'évidence elle-même quand elle va contre des conclusions adoptées d'avance. Par un retour inattendu, c'est l'élat d'esprit du croyant éclairé qui répond seul ici aux justes exigences de la méthode scientifique. Saint Paul, parlant des phénomènes surnaturels de son temps, avait trouvé la vraie formule de la critique honnête et légitime quand il disait : « Eprouvez toutes choses : ne retenez que ce qui est bon : Omnia probate, quod bonum est tenete ». Nous ne demandons pas qu'on applique un autre critérium aux faits réputés miraculeux;

la foi chrétienne, qui ne dépend d'aucun miracle en particulier, a tout intérêt à ne produire que ceux qui résistent à une telle épreuve.

Il n'est pas inutile d'ajouter, pour être tout à fait exact, que, même en donnant une place dans sa liturgie au souvenir des apparitions de la Vierge à Bernadette, l'Église n'a pas voulu imposer la réalité de ces événements comme objet de croyance. L'ère de la révélation se clôt avec l'âge apostolique et l'autorité doctrinale ne peut rien ajouter à ce trésor fermé de vérités dont elle a le dépôt. Si, lorsqu'il s'agit de la canonisation d'un saint, l'enseignement commun de la théologie reconnaît au jugement du Saint-Siège un caractère irréformable, c'est que l'erreur qui tendrait à égarer sur un sujet indigne le culte public de l'Église et à recommander aux fidèles l'imitation de fausses vertus, impliquerait une méprise dans l'application de la règle morale dont l'épouse du Christ est, de par Dieu, l'infaillible interprète. Mais le devoir du croyant consiste uniquement à reconnaître, pour saint et vrai- disciple du Sauveur, le personnage canonisé; il ne va pas jusqu'à nous obliger d'admettre comme authentiques, par un acte de foi intérieur et surnaturel, les miracles pourtant si sévèrement contrôlés, dont la procédure de canonisation exige la constatation.

Ajoutons que nous avons choisi les merveilles de Lourdes comme la manifestation la plus éclatante du surnaturel dansla vie de l'Église de France en ce siècle. Les principes théologiques que nous venons de rappeler doivent guider le jugement de tout chrélien instruitdans l'appréciation des faits inégalement certains qui ont rendu célèbres d'autres lieux de pèlerinage tels que la Salette, Pontmain,etc. Tout ce qu'on peut affirmer avec assurance, c'est que Dieu a fait connaître, par les faveurs qu'il prodigue, qu'il lui plaît particulièrement d'être invoqué en

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ces lieux. Le reste est abandonné à l'examen de la raison ; et si c'est le droit de la raison de rejeter le miracle là où l'explication naturelle est possible, c'est son devoir de le reconnaître là où celle-ci reste en défaut.

Vus du dehors, des phénomènes comme ceux qui président à l'origine du pèlerinage de Lourdes, intéressent l'histoire du culte catholique en ce temps; mais vus du dedans, ils marquent une évolution du christianisme intérieur, un retour à la simplicité des âges de foi, une expansion, comprimée dans l'âme française depuis le siècle de Louis XIV, et qui reprend ses droits dans les eir lisions d'une piété naïve et populaire. Cette évolution^ nous aurons à l'apprécier tout à l'heure; il nous suffit pour l'instaut de la constater.

Et c'est un fait psychologique du même genre qu'on peut signaler dans le crédit restitué tout à coup à ces souvenirs locaux intéressant les origines de nos Eglises. Traditions suivant les uns, légendes suivant les autres, ces récits défraient encore et défraieront peut-être toujours les discussions des érudils. Ce qu'il importe de noter, c'est que, il y a cent et deux cents ans, la piété des croyants éclairés prenait parti pour les sévérités de l'école critique, tandis qu'aujourd'hui elle s'en scandalise. A vrai dire, la piété ne devrait faire ni l'un ni l'autre. Des usages anciens, des textes liturgiques approuvés suffisent pour autoriser le culte, sans garantir nécessairement la valeur historique des faits invoqués. Le pape Benoit XIV enseigne expressément que les récits consignés dans les leçons du bréviaire romain, n'ont pas d'autre valeur historique que celle des sources auxquelles ils sont empruntés. Et de fait, en ces derniers temps, la Congrégation des Rites en a réformé plusieurs. S'il en est ainsi du plus autorisé des livres liturgiques, à plus forte raison peut-on en dire autant des documents concernant des

églises particulières. L'historien sortirait de son rôle^ s'il prétendait imposer ses conclusions à la prière; le fidèle j sortirait du sieo, s'il prétendait dicter des affirmations à la science.

Pour achever le tableau de la spiritualité contemporaine, il nous reste à parler des grandes dévotions qui ali- j mentent la vie intérieure. La Passion, l'Eucharistie, la ! Sainte Vierge, les âmes duPurgatoire, voilà les principaux objets de la dévotion catholique dans tous les temps. Une époque où elles ne seraient pas florissantes ne pourrait être qu'une période de décadence religieuse. Et certes la nôtre ne mérite pas d'être qualifiée de la sorte. Les institulions que je rappelais tout à l'heure, toutes ces formes variées de l'association et des œuvres^ vont à populariser ces grands moyens de sanctification dans tous les rangs de la société. L'exercice du chemin de croix, de plus en plus familier aux âmes pieuses, fortifie la dévotion à la Passion; le culte de Marie trouve dans l'archiconfrérie de Notre-Dame des Victoires, dans la médaille miraculeusp, dans les pèlerinages aux sanctuaires de la Vierge, un puissant stimulant; V Adoration perpétuelle étend le règne de la dévotion eucharistique. f

Ajoutons vie culte des saints, que l'influence janséniste avait fait décliner chez nos pères et qui a repris parmi nous une faveur extraordinaire. Un exemple entre beaucoup d'autres en fournira la preuve : c'est le développement prodigieux qu'a pris en quelques années la dévotion à saint Antoine de Padoue, invoqué à la fois comme pourvoyeur des pauvres et comme bienfaiteur de ceux qui les assistent Qui n"a vu, dans nos plus riches églises et dans nos plus modestes chapelles, l'image de l'angélique Franciscain et, à ses pieds, les deux troncs ouverts l'un aux prières, l'autre aux aumônes? Le fidèle confie au saint ses désirs et les appuie par des largesses. L'argent déposé

d'un côté, va nourrir les indigenls ; les demandes consignées de l'autre^ sont comme une lettre de change tirée sur l'invisible. Née au fond de l'arrière-boutique d'une pauvre marchande de Toulon, cette dévotion qui, au lieu même de son origine, a déjà enfanté des prodiges de charité et fait couler un fleuve de largesses, (environ 700.000 francs en trois ou quatre ans), s'est répandue dans la France entière avec une rapidité qui tient du miracle. Elle répond, par l'idée qui l'inspire, aux plus pures conceptions de la foi. Il se peut qu'ici ou là elle soit entendue et appliquée de telle sorte qu'un certain esprit superstitieux ou mercenaire n'en soit point absent. Ce serait alors le défaut ou Terreur des personnes, non le vice de l'institution. En tout cas, l'empressement des chrétiens de notre temps à s'approprier cette pensée et celte pratique naïves^ peut servir à caractériser un état d'esprit que n'auraient guère compris et moins encore goûté les croyants si fermes qu'évangélisaient Bourdaloue et surtout Massillon.

Mais si notre âge est demeuré fidèle aux dévotions anciennes, il en est une qui ne mérite ce nom que par les racines qu'elle a poussées dans le Dogme : car l'objet formel qui la caractérise a été proposé pour la première fois au culte dans les dernières années du xvii^ siècle. C'est la dévotion au Sacré-Cœur.

C'est une admirable histoire que celle des origines et des progrès de Cette dévotion. On y prend sur le vif Je procédé de la sagesse divine dans le gouvernement intérieur et extérieur de son Eglise. Deux actions providentielles alternent et ee balancent, l'une impulsive, l'autre modératrice. L'impulsion vient du Sauveur luimême^ communiquant à la bienheureuse Marguerite- Marie le mystère de son cœur, lui suscitant des auxiliaires dans l'accomplissement de sa mission, sollicitant les âmes

fidèles par l'attrait de ce culte à la fois tendre et fort qui rapidement conquiert et retient les prédilections de la partie la plus saine et la plus fervente de son troupeau. Puis l'Eglise hiérarchique intervient avec son pouvoir modérateur non pour réprouver l'initiative des mystiques^ mais pour l'éprouver, pour confronter les formules de la nouvelle dévotion, ses pratiques, ses symboles à la règle vivante de la tradition catholique-, pour discuter aussi les objections et les délations des adversaires, car les adversaires ne manquent pas. Ils se lèvent de partout : des rangs des jansénistes, comme de ces milieux orthodoxes où règne l'esprit de raideur et de rigueur. Ceux qui veulent prolonger dans la nouvelle alliance le règne de la crainte, prennent ombrage^ comme malgré eux, d'une forme de piété qui épanouit l'amour. On empruntera même aux protestants et aux incrédules le reproche d'idolâtrie qu'ils font au culte des saints, pour l'appliquer au culte qui s'adresse à une partie de l'humanité adorable duSauveur.il n'estpas jusqu'aux jalousies d'Ordres et aux querelles d'écoles qui ne jouent leur rôle dans ce concert d'oppositions inégalement sincères, inégalement respectables. Et le Saint Siège, saisi du litige, ne se hâte pas de le trancher. C'est peu d'années après la mort de Marguerite- Marie et à son instigation, que les premières demandes d'approbation sont transmises au pape Innocent XII (1697). La cause est repri.-e en 1727 et occupe la Congrégation des Rites pendant trois années entières sous le pontificat de Benoît XIII. Celui qui devait être le pape Benoît XIV remplissait l'office de promoteur de la foi : l'opinion des juges était favorable à la concession, mais les postulateurs avaient eu le tort d'insister sur une allégation scientifiquement contestable, à savoir que a le cœur est le principe sensible de toutes les affections ». — «L'Eglise, dit le grand Lambertini, n'a pas encore porté de jugement sur

l'uneoul'autrede ces doctrines et s'abstienl très sagement detranclierde semblablescontrovcrses. C'est pourquoi j'ai respectueusement insinué qu'il ne fallait pas accueillir une demande principalement appuyée sur un sentiment d'anciens philosophes, combattu, comme il l'est^, par les modernes ».

C'est seulement en 1765, quatre-vingts ans après que le culte du Sacré-Cœur avait commencé au monastère de Paray-le-Monial, qu'il reçoit du pape Clément XIII une approbation pleine et définitive, non pas que Rome soit devenue moins ennemie des nouveautés en matière de foi et de piété, mais parce tous les doutes soulevés autour de la légitimité de ce culte ont été éclaircis.

Cette décision du Saint-Siège ne désarma pas les opposants. L'hostilité de l'esprit janséniste contre la dévotion au Sacré-Cœur se manifesta dans le pseudo-concile de Pistoie, où l'accusation d'idolâtrie était renouvelée contre les adorateurs du Cœur de Jésus. Il fallut que Pie VI condamnât cette proposition, entre beaucoup d'aulres,dans la Bulle Auctorem fidei. Mais les âmes pieuses, rassurées par le jugementdeRome, accueillirent avec une avidité croissante ce puissantmoyen de sanctification; et l'on sait que le roi Louis XVI^ dans son testament, consacra son royaume au Sacré-Cœur.

C'est sous le vocable du Sacré-Cœur que M"'^ Barat, dès les premières années du xix'' siècle, plaça le grand Institut dont elle était la mère. La défiance à l'égard de cette dévotion ne fut plus, chez un certain nombre de chrétiens fidèles^ qu'un reste inconscient des préjugés gallicans ou jansénistes. Mais il faut dépasser la première moitié du siècle pour voir la fête du Sacré-Cœur, jusque-là concédée seulement à des Ordres religieux, à des confréries^ à des iéglises particulières^ prendre place, par un décret du 1 pape Pie IX, dans la liturgie de l'Eglise universelle (1856).

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Hait ans après, en J8B4, la béatification de Marguerite- Marie mettait le dernier sceau à l'œuvre dont elle avait ètéy de par Dieu, l'instigatrice. Et depuis lors, les développements du culte privé et public rendu au Cœur de Jésus ont été aussi rapides qu'étendus. C'est sous cette forme que la piété des chrétiens de notre âge s'épanouit le pins volontiers ; ce siècle méritera d'être appelé le siècle du Sacré-Cœur.

Nous croyons avoir passé en revue les principaux éléments de ce qu'on peut appeler la vitalité surnaturelle de la France contemporaine. Il nous resterait à juger ce que nous venons de décrire : tâche délicate entre toutes, car le recul des siècles serait nécessaire, tant pour porter un jugement équitable que pour le faire accepter.

Remarquons d'abord que, du moins en ces derniers temps, le mouvement naturel des esprits semble avoir favorisé cette tendance. On a souvent relevé ce fait que, en dehors même des rangs chrétiens, le mysticisme retrouve la faveur. En philosophie, toute une école critique fait de la certitude et de la conquête du vrai une affaire de bonne volonté et d'amour. En morale, les néochrétiens, sans accepter les dogmes, s'efforcent d'emprunter à l'Evangile sa chaleur et sa tendresse : les préceptes de la tempérance et ceux de la charité prennent, sur les lèvres de ces nouveaux maîtres ou plutôt de ces chercheurs, un accent imité du Sermon sur la montagne. On voit des convertis chez qui la disposition mystique a précédé et facilité le retour à la foi. Faut-il s'étonner dès lors que, là où il trouve la révélation positive d'une économie toute d'amour et les conditions organisées d'un commerce intime avec Dieu, le mysticisme s'épanouisse à l'aise, et donne des fruits abondants ?

Et de fait, jamais, aux plus beaux temps de notre histoire religieuse, les vocations n'ont été plus nombreuses

LA VIE SURNATURELLE EN FRANCE 27o

qui arrachent de jeunes existences aux promesses de bonheur terrestre pour les plier à la loi du sacrifice. C'est un fait constaté que notre siècle^, à son déclin, compte deux fois plus de religieux et trois fois plus de religieuses que n'en comptait la France à la veille de la Révolution. J'en dirai autant des missionnaires qui vont, au péril de leur vie, porter la foi aux pays barbares. C'est là un signe indéniable du pouvoir exercé sur les âmes par ces réalités mystérieuses avec lesquelles le mysticisme les met en contact.

Cette part largement faite à l'éloge, il y a lieu de faire celle de la critique.

En parlant du jansénisme et de l'heureuse réaction qui nous en a délivrés, nous avons déjà fait pressentir ce qu'on peut reprocher à la dévotion contemporaine. Chez plusieurs, chez un grand nombre, elle se compose trop exclusivement des éléments mêmes dont le jansénisme l'avait dépossédée. Autrefois des chrétiens solides s'éloignaient des sacrements : aujourd'hui, je me garderai bien de dire que plusieurs y recourent trop souvent, — il ne saurait y avoir d'excès dans la fréquentation des sources de la vie divine, — mais on y recourt en méconnaissant le vrai caractère de l'institution sacramentelle qui est un moyen, non un but, un auxiliaire et non un équivalent de la vertu. Pour être chrétien, il faut se confesser et communier, mais manger n'est pas vivre.

Le christianisme est une vie : vie de l'esprit par la foi, vie de la volonté par les œuvres, vie du cœur par l'amour. Les sacrements sont, à l'égard de cette vie, des aliments et des remèdes. Qui s'en éloigne, dépérit ; mais à qui s'en approche, il reste le devoir d'en tirer parti pour croire, pour obéir, pour aimer.

Or, si l'on excepte l'élite, si l'on considère la masse des croyants, surtout dans les hautes classes où l'Église de

France se félicite à bon droit d'avoir reconquis sur l'indifférence religieuse de nombreuses recrues de fidèles, que voit-on ? Une religion qui s'absorbe dans la pratique, c'est-à-dire dans les moyens, et qui néglige le but, c'està-dire les vertus. On croit être chrétien^ parce qu'on demeure en contact avec les institutions du salut. On compte sur la dernière heure pour fixer dans le bien une volonté débile, qui a fui devant l'épreuve jusqu'au moment où l'épreuve va prendre fin. A supposer que ce calcul présomptueux ne soit pas déçu, c'est là une religion qui sert tout au plus à bien mourir; le vrai christianisme sert à bien vivre. Ce qu'il aurait fallu demander aux sacrements, c'eût été le courage d'agir : on y a cherché, tout au contraire, comme une dispense de l'effort, rendu inutile^ pensait-on, par la facilité du pardon. Le résultat est funeste à la cause de la foi ; car en un temps où tout se mesure à l'utilité, que pensera le monde d'une doctrine qui offre à la conscience humaine le concours d'une vertu réputée divine, et qui ne réussit pas à élever ceux qu'elle prétend nourrir de Dieu au-dessus du niveau moyen, c'est-à-dire de la commune faiblesse ?

Voilà ce qu'on peut reprocher de nos jours à la piété d'un grand nombre, considérée du côté moral. Dans le domaine proprement mystique, il y a peu à reprendre. En constatant que la spiritualité contemporaine s'alimente aux meilleures sources de la doctrine, qu'elle se plaît aux dévotions les plus lécondes et les plus autorisées^ qu'elle a su rompre avec des préjugés suspects et revenir franchement à la simplicité de la prière et de la foi; nous lui avons décerné un éloge mérité.

Ce n'est pas que l'imperfection ne se glisse çà et là au travers des pratiques les plus louables. Théoriquement, un abîme sépare la superstition de la religion véritable : celle-ci fait remonter à Dieu tout pouvoir sur la nature ;

c'est Dieu qui communique librement à ses saints, à leur reliques, à leurs images, aux lieux qui gardent leur dépouille ou leur souvenir^ les vertus bienfaisantes qu'invoque la confiance des croyants ; la superstition, au contraire^ est un reste depaganisme, elle attribue aux choses créées une eificacilé propre, aussi bien dans l'ordre du miracle que dans le domaine des phénomènes naturels : ainsi une source miraculeuse agirait sur les maladies à la façon d'un remède. De là uii partage rigoureux d'attributions entre les objets du culte populaire. Tel pèlerinage guérit les maux d'yeux et ne sert de rien pour les maux d'oreilles. Et dans le pèlerinage lui-même tout se réduit au matériel de l'action: il faut faire lel « voyage ))^ toucher telle châsse, passer à genoux sous tel arceau. Des dispositions morales, de la prière intérieure, le superstitieux n'a point cure. Ainsi devaient procéder les dévots d'Esculape dans leurs pèlerinages au temple d'Epidaure. Cela est dans la logique de la religion païenne qui divinise les forces de la nature. Cela est contraire à l'esprit de la religion chrétienne, qui réserve au Dieuunique l'empire du monde.

Or, les exemples de superstitions que je viens de citer sont empruntés sans doute aux idées grossières de paysans ignorants et oublieux du catéchisme. Mais est-il bien sûr que, parmi les personnes du monde qui fréquentent les lieux de dévotion, il ne s'en trouve pas qui sacrifient à cette conception matérielle et mercenaire du commerce avec l'Invisible? Il est bon sans doute de ramener la piété de ces régions froides où l'avait confinée le jansénisme, dans un milieu plus chaud^ d'assouplir l'orgueil de l'esprit aux pratiques naïves d'une piété humble et simple. Mais il faut s'arrêtera la limite au delà de laquelle on verse dans la superstition et dans une sorte de paganisme. Je ne crois pas calomnier bon nombre de chrétiens de nos

jours en les soupçonnant de l'avoir quelquefois franchie. Qui donc par exemple osera dire que c'est appuyer solidement une dévotion que de lui donner pour fondement un jeu de mots \ Or on raille la candeur des croyanls du moyen âge qui invoquaient saint Clair pour les maladies des yeux. D'où vient donc qu'on profite de ce qu'un saint a porté le nom latin d'^a?2?et?i7M5, pour le charger spécialement d'expédier toutes les affaires embarrassantes 1 Le dix-septième siècle s'y serait certainement refusé, et, bien que souvent je lui donne tort, ce n'est pas de ceci que je lui ferais un reproche. Il est certes permis de confier à ce saint, comme à tout autre, des demandes dont l'objet est légitime ; mais le motif qui l'a fait choisir pour patron spécial dans les cas difficiles mérite d'être taxé de frivole et ne paraît pas exempt de tout alliage superstitieux.

Ce sont là des taches légères, des défauts faciles à corriger. Une foi un peu plus éclairée et plus généreuse suffit à tout remettre en ordre. Et si nous n'avons pas craint de nous montrer sévère pour les moindres imperfections qu'on peut relever dans ce que j'oserai appeler le réveil mystique de notre âgC; c'est que l'ensemble de ce mouvement ne mérite que des louanges. Oui^ si la foi a reçu en notre pays, dans les cent dernières années^ de cruelles blessures; si la philosophie^, lasciencej'histoire, la politique, la sociologie ont fourni aux ennemis delà Révélation des armes redoutables contre les croyances révélées ; si, sous le choc de tant d'attaques combinées, on a vu décliner l'empire de la religion sur la société actuelle, on peut affirmerd'autre part que la vie chrétienne a regagné en intensité ce qu'elle perdait en étendue. Le respect humain n'enchaîne plus les âmes. On ne rougit plus de pratiquer ce qu'on croit. Ceux qui se réclament du nom chrétien ne craignent plus de puiser ouvertement aux sources de la grâce. Enfin la piété dans ce qu'elle a

déplus simple et de plus tendre, la mysticité même en ce qu'elle a de plus élevé, ne rencontrent plus la défiance et n'excitent plus le souriredes hommes religieuxet instruits. Plus que jamais le Christianisme, sous sa forme authentique, qui est le catholicisme, garde à l'humanité le secret de ce commerce avec l'au-delà dont le rêve la hante sans cesse et dont elle ne trouve ailleurs qu'une contrefaçon toujours infirme et ridicule, parfois odieuse et immorale. Celui qui a fait l'homme à son image, qui a noué avec lui, dès l'origine, les liens d'une alliance miséricordieuse, qui en a repris, après la chute, le dessein bienfaisant, lui a donné, dans la Rédemption par le Christ, une consécration définitive. C'est en vain qu'on tentera de persuader à l'âme humaine ou de s'en passer à l'aide de la seule philosophie, ou d'y suppléer par les ressources aventureuses du spiritisme, de l'occultisme, du palladisme, ou d'autres formes du faux surnaturel. «L'heure est venue, a dit l'unique Sauveur, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. » Pour adorer Dieu de la sorte, il faut confier à Jésus-Christ notre religion et nos hommages, car c( Il est la voie, personne ne peut aller au Père que par Lui )>. « Il est la porte du bercail, et c'est par cette porte qu'il faut entrer pour trouver les vrais pâturages. »

INTRODUCTION A LA VIE DU BIENHEUREUX J.-B. DF. LA SALLE Par Armand RAYELET i.

L'homme peut nier son immortalité, il ne peut renoncer à la poursuivre. Quand il se ferme à lui môme les perspectives de l'immortalité véritable, il faut qu'il s'en ouvre d'autres pour tromper ses désirs. Revivre dans la mémoire, dans l'admiration de ses semblables, voilà l'espoir qui doit le consoler, pense-t-il, de ce grand espoir perdu : « vivre éternellement dans le sein de Dieu. y> Mais les promesses de la gloire humaine sont faites d'un triple mcQSonge. C'est ce qu'atteste éloquemment l'expérience de tous les siècles, c'est ce qu'enseigne Thisloire de tous les peuples.

Et tout d'abord, cette survivance qu'annonce la gloire humaine est une pure fiction. Elle devrait être la récompense de celui qui n'est plus, elle n'est que l'amusement de ceux qui viennent après lui. Le bruit que fait son nom ne réveille pas le mort dans sa tombe et ne lui rend pas le pouvoir de savourer la louange.

Ensuite l'immortalité est le rève^, la passion de tout homme; la gloire est le privilège d'un petit nombre. Pour une ambition heureuse, que d'ambitions frustrées ! Que d'existences obscures, pour une destinée brillante !

Enfin, et c'est le dernier mensonge de la gloire, elle promet Téternilé du souvenir, elle ne peut pas l'assurer. Seules quelques renommées grandissent avec les siècles et se relèvent à l'horizon du passé, alors que les autres

1 Marne 1888.

.s'inclinent et disparaissent. D'ordinaire la gloire n'a i qu'un temps, et, quand elle a commencé de pâlir, rien ne ïijsaurait ramener son éclat.

 Ainsi l'homme ne dédaigne pas impunément l'iramorlitalité que Dieu lui offre. Le ciel se venge des mépris de la Vterre en livrant l'impie à l'inutilité de ses expériences, à la vanité de ses convoitises.

Mais voici une revancheplus éclatante. 11 y a des hommes qui, pour mieux honorer Dieu, ont dédaigné la gloire. Us ont fait plus, ils l'ont prise en haine. On a vu en eux une passion étrange et nouvelle, la passion de l'obscurilé; c'est trop peu encore : la passion de l'opprobre et du mépris. Et quelle a été leur destinée^ Dirons-nous que, pour prix de leurs renoncements héroïques, ils ont obtenu le partage de la gloire divine? Ce n'est pas assez : Dieu veut encore leur prodiguer ç^ttc gloire humaine qu'ils ont sacrifiée pour lui.Etenla leur assurant, il l'affranchit des conditions imparfaites qui faisaient d'elle une tromperie, La gloire humaine des Saints n'est pas fictive; car leur survivance en Dieu les rend capables d'en jouir. Elle n'est pas le privilège du génie ou le don capricieux du hasard, mais le prix dune fidélité plus parfaite. Enfin elle n'est pas condamnée à subir l'inflexible loi du déclin : une loi meilleure préside à sa destinée et c'est la loi du gouvernement providentiel. Les Saints deviennent célèbres, quand leur célébrité peut servir les desseins de Dieu sur son Église. Tantôt leur mémoire atteint du premier coup au sommet de la renommée et ne descend plus jamais de ces hauteurs; tantôt elle semble dormir, oubliée, jusqu'au jour où il est utile qu'elle se réveille. On voit alors l'humanité s'étonner de sa longue ingratitude envers ceux, qui, pour avoir servi Dieu en perfection, avaient bien mérité des hommes. D'autres fois enfin, après une période lumineasc,raslresemblcprilir,comme si l'époque

nouvelle avait moins besoin de son éclat ; mais viennent des orages inattendus^ Tétoile retrouve sa clarté et devient comme un phare céleste, pour guider les voyageurs à traversées obscurités de l'épreuve.

Telle nous apparaît la douce et radieuse figure de celui que le monde catholique appellera désormais le bienheureux Jean-Baptiste de la Salle. De son vivant, nul n'a plus que lui tourné le dos à la gloire ; nul n'a vu plus amplement satisfaite sa soif d'outrages et de mépris. On pourra s'étonner de nous voir chercher là le trait caractéristique d'un personnage dont le nom^ dont l'œuvre surtout sont aujourd'hui si populaires. Et pourtant la vérité nous y oblige. Jean-Baptiste de la Salle est un grand homme sans doute, mais il l'est à la manière des Saints. Sa sagesse, à lui, c'est la folie de la croix. Pareil à cet architecte prudent dont parle l'Evangile, il s'est assis avant de bâtir sa tour, et il s'est demandé de quelles ressources il disposait pour l'achever. L'humilité alors lui est apparue comme l'instrument nécessaire au service de l'apostolat. Conquérir les âmes, sauver la jeunesse, refaire par en bas une société chrétienne, réserver les préférence de sa charité aux petits, aux abandonnés : voilà la pensée dominante qui s'empare de l'esprit du jeune chanoine de Reims, qui devient la forme de son zèle et le moteur puissant de sa vie tout entière. C'est elle qui le rend sympathique aux premiers essais de M. Niel^ et qui bientôt le décide à prendre en main lui-même une entreprise si difficile et si nécessaire.

Mais cette entreprise, qu'est-elle^ sinon l'œuvre même du Rédempteur 1 Divine dans sa nature, il faut qu'elle le soit dans ses moyens. Dès lors l homme doit disparaître pour montrer Dieu. L'anéantissement volontaire du serviteur laissera le champ libre à l'action du maître. Ainsi se révèle au saint prêtre, avec le prix de l'humilité, ;

celui de l'humiliation qui y conduit. Pour devenir l'apôtre de la jeunesse, il sera humble; pour devenir humble, il acceptera il cherchera Ihumilialion.

A cet égard, la vie da fondateur des Ecoles chrétiennes n'a rien à envier à celle des plus fervents amis de l'abjection. Bien des saints ont pu désirer, autant que lui, le dédain du monde : je ne sais si aucun Ta obtenu d'une façon aussi complète et aussi constante. D'autres ont passé par des alternatives de gloire et d'humiliation; pour lui, l'humiliation est de tous les jours : elle le prend au début de sa mission, alors qu'il se démet de soncanonicatpour se vouer à la formation des Ecoles chrétiennes ; elle l'accompagne jusqu'à sa mort. D'autres ont été méprisés des [méchants, honorés des bons : Jean-Baptiste de la Salle a ce privilège d'attirer sur sa personne et sur son œuvre le blâme et les sévéritésdes hommes de bien. Quedis-je :[ihumiliation est tellement dans sa vocation, qu'elle lui vient de ceux-là même qui l'estiment, qui le vénèrent, et à l'heure même où ils ressentent pour lui cette estime, cette vénération, trois prêtres éminents, célèbres par leur piété et leur zèle^ se succèdent dans la cure de Saint-Sulpice. à Paris : le premier fait mille instances pour attirer dans sa paroisse l'instituteur des Frères, les deux autres se font les patrons de son œuvre; mais tous les trois veulent substituer leur direction à la sienne, lui font sentir durement leur autorité et finissent par repousser sa personne en essayant de séparer de lui ses enfants. Un archevêque de Rouen, vénéré pour ses hautes qualités pastorales, possède dans son diocèse le noviciat des Frères : il ne témoigne que du mépris pour celui qui a faitfleurirdans le champ de son église les vertus d'une nouvelle Thébaïde. Un curé de Rouen ose accuser de mensonge le saint vieillard, déjà sur le seuil de l'éternité: l'accusation trouve créance, l'homme de Dieu est abreuvé de mépris; quel-

ques jours après il meurt, et le premier cri de son accusateur est celui-ci : a Le Saint est mort. » Il l'estimait donc un saint^ alors qu'il le diffamait? Mystérieuse permission de la Providence !

Mais c'est trop" peu des mépris qui viennent du dehors ; Jean-Baptiste de la Salle doit savourer celte autre amertume : être méprisé de ses enfants. Plusieurs de ses premiers élus le trahissent, servent les desseins de ses ennemis et finissent par le quitter en violant leurs vœux. Parmi ceux qui lui restent fidèles, il en est qui le vénèrent comme un saint et qui ne cessent de le traiter avec irrévérence. Il semble que cet homme admirableporte malheur à l'œuvre qu'il a fondée. Partout où il l'établit, un orage se forme contre sa personne et semble ébranler son ouvrage. Après quarante ans d'efforts, de travaux prodigieux, après des miracles de vertu, de pénitence et de zèle, il laisse un établissement incertain, des règles contredites, une congrégation de moyenne importance. Les dernières années de sa vip sont tellement marquées du sceau de l'épreuve, qu'il juge à propos de disparaître pour un temps, de se cacher aux regards de tous, de se rendre invisible à ses propres enfants, comme pour détourner de sa famille d'adoption l'animosité dont il est l'objet. Acet égard, sa fin ressemble à celle de saint Alphonse de Liguori, mais avec cette différence que l'humiliation succéda pour Alphonse à une longue période durantlaquelleil avait été universellement respecté, tandis que, pour le fondateur des Frères, elle compose une trame ininterrompue et ne fait qu'un avec sa vie tout entière. Voilà certes une étrange préparation à la gloire.

La gloire vient pourtant, rapide, éclatante. Six années après la mort de l'homme de Dieu, son œuvre a obtenu ce qu'il n'osait même pas demander pour elle : les lettres patentes du roi et une Bulle d institution du Saint-Siège.

La société des maîtres d'école est devenue un ordre religieux reconnu dans l'Eglise et dans l'Etat. Le noviciat de Saint-Yon se développe ; les ressources arrivent sans amener le relâchement avec elles ; elles arrivent selon les besoins, assez pour favoriser le développement de l'œuvre, mais de manière à laisser toujours sentir aux Frères Taiguillon de la pauvreté.

Le xvîir siècle s'avance à pas précipités vers la crise religieuse et sociale qui doit en marquer la fin. La société chrétienne est atteinte dans ses œuvres vives. La secte des philosophes entreprend contre l'Eglise une guerre savante ; tout un système d'approches est organisé contre celle qui, en civilisant le monde, avait marqué la civilisation de son empreinte. Tandis que les encyclopédistes travaillentàdélacher d'elle les esprits déjà formés, une conspiration plus dangereuse encore tend à lui arracher des mains l'éducation, cette clef des âmes. Une Société illustre, dont le nom semblait personnifier l'alliance de la religion et de la culture humaine, succombe au plus formidable assaut moral dont l'histoire garde le souvenir. Le Saint-Siège est vaincu dans sa résistance, et les ennemis de notre foi se vantent d'avoir frappé, dans la Compagnie de Jésus, l'éducation chrétienne elle-même.

C'est le moment où un Institut nouveau fait pénétrer cette éducation dans lescouches populaires, et transforme en un effort collectif et permanent des tentatives jusquelà isolées etintermittentes. A la veille du jour où le peuple sera salué du litre de souverain, une disposition de la Providence tourne vers l'instruction du peuple l'atlention trop longtemps distraite des pasteurs, et met dans leur main, comme un instrument puissant, toute une armée d'institeurs chrétiens. Le nom de Jean-Baptiste de la Salle est inséparable des progrès de celte œuvre. C'est ainsi que Dieu lui prodigue la gloire.

Toutefois, si le serviteur de Dieu est glorifié clans son ouvrage, il ne semble pas tout d'abord qu'il le doive être dans sa personne. Sans doute sa mémoire demeure en bénédiction dans la famille religieuse qu'il a fondée. Le souvenir de ses vertus héroïques, de ses prodigieuses pénitences, de son esprit de prière, d'humilité, de pauvreté, continue d'inspirer ses enfants et laisse dans l'âme de ses contemporains un parfum de sainteté. Mais son nom fait pende bruit dans le siècle, à la fois frivole et tourmenté, qui l'a vu mourir.

Lorsque éclate la tempête révolutionnaire, le saint fondateur révèle son crédit auprès de Dieu par la grâce de fidélité qu'il obtient aux membres de son Institut. Un instant épargnés à cause du caractère populaire de leur dévouement, les Frères des Ecoles chrétiennessont bientôt emportés dans la tourmente. On va même jusqu'à oublier leur condition laïque pour exiger d'eux le serment schismatique imposé aux prêtres. Pas un ne cède à la séduction ni à la violence. Arrachés à leurs écoles, dispersés^ dépouillés, ils vont cacher en d'obscurs villages leur vocation persévérante et attendre en se dévouant, selon l'occasion . le jour où il leur sera permis de reprendre la vie commune. Certes, c'est là le mérite des fils mais c'est aussi la gloire des pères. Les Saints savent seuls imprimer à leurs ouvrages ces fortes empreintes.

Une renaissance inespérée vient, au début de ce siècle, ranimer en France la vie religieuse, que dix années de guerre à mort n'avaient pu éteindre au cœur de la nation.

Dans les choses de l'éducation comme dans celles du culte, la Révolution n'avaitfait que des ruines. Les Frères furent appelés, des premiers, à relever l'éducation populaire. Le génie de Napoléon sut les défendre contre les sots préjugés de ses conseillers. Admis aux privilèg^es du

grand corps enseignant que l'empereur créait de toutes pièces, ils prirent dès lors, dans renseignement public en France, une place qu'ils n'ont cessé d'occuper avec honneur. Il appartenait à de nouveaux jacobins de les en chasser, après quatre-vingts ans de paisible et bienfaisante possession. Pendant ce temps, l'Institut s'est propagé au dehors; il a suivi la marche de l'apostolat dans les contrées lointaines : il garde en Orient les traditions de la France chrétienne et s'impose au loin, par ses services patriotiques, au respect, à la protection de ceux-là môme qui le persécutent dans la mère patrie. Ici encore le saint fondateur est glorifié dans son ouvrage.

Si l'œuvre a pu grandir ainsi sans ramener l'attention publique sur l'ouvrier, ne faut-il pas renoncer à voir Jean-Baptiste de la Salle devenir jamais populaire comme riostitut qu'il a formé ? Oui, si sa renommée ne relevait que des lois qui régissent les célébrités purement humaines . Mais c'est ici que nous allons voir comment Dieu dispose à son gré du souvenir des hommes.

La piété filiale des Frères n'a jamais négligé la mémoire de leur Père. Avant la fin du xviii° siècle, sous le généralat du frère Agathon, des démarches furent commencées pour introduire la cause de béatification de l'abbé de la Salle. Nous ignorons quels obstacles empêchèrent alors l'affaire d'aboutir. Les pièces qui pourraient nous éclairer sur ce point ont péri durant la Révolution. Peut-être Dieu n'a pas voulu laisser au siècle de Voltaire et du jansénisme l'honneur immérité de publier la gloire des Saints dont le siècle précédent lui avait légué les œuvres et les exemples. Toujours est-il que, le fondateur des Frères étant mort dans le premier quart du siècle dernier (1719), la première instruction de sa cause appartient à la première moitié de celui-ci (1834). Cette procédure si tardivement commencée devait suivre, même de notre temps.

une marche assez lente. Un décret du Saint Siège, rendu en 1840, donnait au fondateur des Frères le titre de Vénérable. Plus de trente ans après, en 1873, un autre décret proclamait l'héroïcité de ses vertus. C'est seulement depuis lors que les progrès delà cause s'accélèrent, grâce à l'initiative du Frère Philippe, de sainte mémoire, et à l'intérêt particulier qu'y prenait l'immortel Pie IX. Enfin l'année jubilaire de Léon XllI la voit aboutir en même temps que celle d'un contemporain du Bienheuieux, fondateur comme lui d'un Institut d'éducation chrétienne ' .

Nous pouvons donc distinguer quatre périodes, de durée fort inégale, dans l'histoire des honneurs posthumes rendus à ce grand humilié.

Depuis sa mort jusqu'à la Révolution française, son œuvre grandit, prospère, recueille les sympathies et l'estime de tous; mais, au dehors du moins, on s'occupe peu de la personne du fondateur.

Depuis la restauration du culle jusqu'en 1834, l'œuvre renaît de ses ruines. Sorti d'une pensée de foi, l'Institut des Frères apparaît à la France moderne comme l'utile auxiliaire du zèle purement philanthropique dont elle se pique pour l'éducation populaire. De part et d'aulre on veut la même chose sans la vouloir pour les mêmes motifs ; on poursuit le même but sans y tendre dans le même esprit. Quoi d'étonnant si, d'un côté du moins, on se montre assez indifférent à la mémoire du saint prêtre ?

Mais les Frères n'ont pas oublié le conseil du prophète « Ne quittez pas des yeux la roche d'où vous avez été détachés^ la carrière où vous avez été taillés ^. ))Ils savent

1. Le bienheureux Giignion de Montfort, fondateur des Sœurs de la Sagesse.

2. Atlendite ad petram unde excisi estis et ad cavernam laci de qua prœcisi estis (Is., li. 1).

que tous les biens leur viennent de leur saint fondateur avec grâce de leur vocation, et ils souffrent de ne pouvoir traduire dans un culte public les sentiments de vénération que leur inspire la sublimité de ses exemples. C'est l'honneur du frère Anaclet, dixième successeur du Bienheureux, d'avoir inauguré la troisième période, celle qui s'étend depuis rintroduction de la cause jusqu'au décret rendu, en 187o, sur l'héroïcitédes vertus. L'œuvre semble d'abord marcher à souhait; moins de six ans après les premières démarches, le titre de Vénérable^ conféré à leur Père, vient réjouir le cœur des fils et exalter leurs espérances. Puis il semble que tout s'arrête. C'est cependant l'époque de la plus grande expansion pour l'Institut des Frères. Le régime de Juillet, malgré quelques oppositions, est favorable à leur développement ; M. Guizot leur fait une part considérable dans l'application de la loi de 1833. La République de 1848 n'a que des sympathies pour ces vrais amis du peuple. La loi de 1850 vient hâter leur progrès. Sous le second empire, la lutte commence, sourde d'abord, puis de plus en plus déclarée; le programme se dessine avec une audace croissante, mais les Frères tiennent encore les écoles publiques et se défendent à force de succès. Le système des concours à outrance, inventé par les patrons du laïcisme, tourne à la gloire des écoles chrétiennes, dont les triomphes multipliés paralysent le mauvais vouloir de leurs ennemis.

Entrailles dans cette mêlée pédagogique par la nécessité de vivre, obligés de disputer leur existence dans les efforts d'une concurrence sans trêve, les Frères ne perdaient pas de vue la grande affaire engagée à Rome pour la glorification de leur fondateur. Peut-être se sentaient-ils moins libres pour en promouvoir les progrès. Mais surtout la Providence réservait,pour des jours de lutte plus périlleuse encore et plus décisive, le secours surnaturel que devait

NOUVEAUX MÉLANGES PHILOSOmiQUES T. III. — 19.

apporter à leur zèle la glorification du Bienheureux.

L'Empire vient de tomber; la France est accablée. La défaite, l'invasion, la guerre civile semblent devoir consommer sa ruine. Tout à coup un souffle de patriotisme et de foi s'est élevé; le pouvoir passe aux mains des plus honnêtes, sinon des plus habiles, et l'on peut croire un instant que c'est une grande régénération qui se prépare. A ce moment, l'inspiration religieuse se retrouve dans tous les actes de la vie nationale. Gomment les Frères, à qui nos désastres ont offert de nouvelles occasions de dévouement, ne suivraient-ils pas l'élan qui entraîne l'âme de la France vers les préoccupations surnaturelles? C'est la quatrième période qui s'ouvre pour la mémoire de leur fondateur. Le décret de 1873 fait faire à la cause un pas décisif, et le mouvement commencé ne s'arrêtera plus jusqu'au décret de béatification promulgué par Léon XIIL

Hé quoi ! est-ce donc que la France a persévéré dans la voie du retour à Dieu'? Loin de là! jamais elle n'a donné plus de gages à ceul qui la sollicitent à l'apostasie. Une réaction formidable a ramené aux affaires, non plus tels ou tels ennemis de l'Église, mais la secte même qui a juré d'en finir avec le christianisme. )1 ne s'agit plus d'une substitution de personnes, il s'agit de l'avènement d'un programme, et ce programme n'a de politique que le nom; son objet véritable, c'est l'anéantissement de l'influence chrétienne dans la société. Sur ce mot d'ordre, les factions irréconciliables sont d'accord ; pour cette œuvre commune, les mains ennemies s'enlacent; au service de ce dessein les incapables deviennent habiles, les brouillons se font prévoyants, les indisciplinés obéissent, et le plan destructeur se déroule lentement, mais sûrement, sous une direction anonyme et constante qui sait allier l'hypocrisie au cynisme.

Un mot a été trouvé. C'est beaucoup, un mot, pour mener

INTRODUGTIOiN A LA VIE DU B. J.-B. DE LA SALLE 291

ceux qui ne comprennent pas les choses. Laïcité! voilà de quoi défrayer les professions de foi des quêteurs de suffrages. Et comment ne seraient-ils pas écoutés? Etre laïque, c'est ne pas appartenir au clergé. Tous ceux à qui l'on s'adresse sont laïques. « Voulez-vous, leur dit-on, être gourvernés par les prêtres? — Non, répond le grand nombre ; nous voulons nous appartenir. — Alors vous êtes pour la laïcité % — Oui, sans doute. — C'est bien : nommez-nous.» On les nomme, et les voici à l'œuvre pour accomplir leur mandat. » Laïcisons l'école. » Et l'on 'envoie les Frères, les Sœurs, les meilleurs amis du peuple. « Mais ce n'est pas cela que nous voulions, s'écrient les bonnes gens. — Mes amis, c'est la laïcité. » — (( Laïcisons les livres. Hé quoi! le nom de Dieu se trouve encore dans quelque page de lecture! Vite, biffons le, la page fût-elle du bon La Fontaine ou de rimmensô Hugo. — Mais il est ridicule de mutiler ainsi la langue. — Ainsi le veut la laïcité. Et maintenant laïcisons le tribunal. » L'image du Christ présidait aux débats où il se traite des intérêts et de la vie des hommes. Le parjure s'arrêtait, tremblant, devant cette figure ; mais l'athée s'est déclaré opprimé dans sa conscience, et le Crucifix a quitté le prétoire, a Laïcisons l'hôpital. — Mais, malheureux, c'est l'asile de la souffrance. Voulez vous en bannir la consolation? Voulez- vous livrer les pauvres à l'exploitation de la cupidité, à la dureté d'un service mercenaire? — Qu'importe, pourvu que le laïcisnic triomphe! » Voilà le régime qui fleurit depuis dix ans.

On a compté sans la vertu de l'Évangile, qui fortifie les persécutés : « Quand on m'abat, c'est alors que je suis puissant K » Ainsi parlait saint Paul. Si l'on ôte aux enfants de TÉglise les ressources humaines, on les con-

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