II Cor,, XII
traint de recourir à la folie ds la croix : Factus sum insipiens, vos me coegistis ^ . Un immense effort de foi, de charité^ de sacrifice, A^a relever partout les écoles chrétiennes sous les auspices de la liberté. Les Frères ne seront plus les interprètes de l'enseignement public : ils seront plus que jamais les dispensateurs de renseignement] chrétien. Mais pour suffire à celte tâche, pour fournir sans! défaillance cette nouvelle carrière de dévouement, il leurj faut puiser avec plus d'abondance aux sources surnaturelles. Les successeurs du frère Philippe ont compris lej signe des temps. Si le frère Jean Olympe ne fait que pas-j ser au généralat, ses exemples et ses prières donneront àj l'Institut cette impulsion qui le fera marcher d'un pas plus rapiie dans la voie tracée par son fondateur. Le| frère Irlide prend l'œuvre en main, et meurt à la peine. Le frère Joseph, en qui vivait depuis longtemps l'idéal du] maître religieux, recueille avec piété le précieux hérilage. Au milieu des soucis d'une administration traversée par! des difficultés chaque jour grandissantes, ces deux supé-j rieurs font de la culture spirituelle des sujets leur première et principale affaire. L'œuvre des petits noviciats,] si chère au fondateur^ revit et grandit sous le patronage) de son nom. Avant de prendre l'habit de novice, le futur] instituteur chrétien à déjà reçu l'esprit de la perfection] religieuse. Chacun de ses pas dans la carrière sera marqué d'une initiation nouvelle. Les retraites ordinaires nej suifisent plus. Le novice profès, déjà exercé dans leî œuvres de sa vocation, sera souvent appelé dans la solitude pour y retremper son âme. Tantôt on proposera à si ferveur, avec la grande profession, la vigoureuse discipline des exercices de trente jours ; tantôt, — et c'est h une institution pleine d'avenir, — le profès lui-même devri chercher, dans son second noviciat de six mois, une intel-! 1. Ibld., 11.
ligence plus parfaite des devoirs de la vie religieuse. 0 vous qui pensiez tuer l'école chrétienne, vous avez travaillé sans le savoir à sa régénération.
Et qa'est-ce donc que ce perfectionnement, sinon une inspiration da saint fondateur? Quand nous voyons ses fils plus remplis que janaais des pensées surnaturelles qui l'animaient lui-même, ne devons-nous pas reconnaître qu'il se prépare quelque chose de grand pour son Institut ? Pouvons-nous être surpris d'apprendre que son souvenir devient plus présent à tous les cœurs et que les instances se font plus pressantes pour hâter le progrès de sa causée Dieu n'a pu rester sourd à tant de pieux désirs. La procédure romaine se précipite, les miracles exigés par la prudence du Saint-Siège sortent victorieux des plus rigoureux examens. La béatification du vénérable de la Salle sera la récompense comme elle a été l'une des causes de cegrand effort de sanctification qui a fait les enfants dignes de leur Père.
Avions-nous tort de le dire en commençant ? Voilà une marche des événements qui contredit les lois de l'histoire. Voilà une gloire qui, après plus de cent-soixante ans, rajeunit son éclat. Voilà un artisan qui a paru presque éclipsé par son ouvrage et qui^ dans le perfectionnement de cet ouvrage sous les coups de lépreuve, retrouve une célébrité nouvelle. Le doigt de Dieu est là, et nous devions tout d'abord l'y montrer.]
Il nous reste maintenant à faire ressortir les conséquences de l'Acte pontifical qui place sur les autels le fondateur des écoles chrétiennnes. Cette exaltation met le comble à la gloire de l'humble prêtre ; elle ouvre sur la société contemporaine une nouvelle source de bienfaits.
C'est d'abord une glorification qui dépasse les moyens humains. L'humilité de l'ouvrier a fait la fécondité de l'œuvre, fécondité surnaturelle comme le principe d'où
elle émane. C'est là que l'ouvrier, à son tour, trouvera la mesure de sa gloire. La parole du vicaire de Jésus- Christ désigne le bienheureux de la Salle aux hommages, à la confiance, aux invocations de ses enfants Mais ces enfants sont partout. Ce sont d'abord ces douze mille religieux qui, dans toutes les parties du monde, de Paris à New-York, de Madrid à Constantinople, de Londres à Hong-Kong, distribuent renseignement chrétien ; ce sont aussi ces trois mille novices qui, à la maison mère et dans les petits noviciats, placent leur vocation naissante sous le patronage du fondateur ; ce sont enfin ces trois cent mille élèves et ces groupes de jeunes gens, ces associations de prières et de zèle, qui fournissent aux écoles et aux œuvres des Frères leur innombrable clientèle. Voilà bien des voix. Toutes désormais rediront la gloire de celui qu'elles appelleront Bienheureux : Beatum me dicent omnes generationes. La louange, la reconnaissance, la prière monteront de tous les points du globe vers celui qui sur la terre n'a cherché et trouvé que l'obscurité. Décidément l'Église s'entend à glorifier ses Saints.
Il y plus : la gloire qu'elle dispense n'est pas, comme la gloire humaine, un vain bruit, un éclat stérile. En multi[)liant les hommages rendus aux amis de Dieu, elle multiplie leurs bienfaits envers les hommes. Le principal effet de la béatification d'un fondateur, c'est d'apporter à son œuvre une consécration nouvelle qui la fortifie. Le bien qu'elle produit s'étend, au grand profit de la société. Considérons de ce point de vue l'exaltation du Bienheureux de la Salle.
Avant tout, c'est un bienfait moral, le bienfait de l'exemple : la gloire du saint prêtre est la récompense de son dévouement. Et quel fut le caractère de ce dévouement % Un mot sufiità le déllnir : ce fut le sacrifice de soi
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au bien des humbles, et telle est la grande leçon dont notre siècle a besoin. Jamais peut être on n'a plaidé plus bruyamment qu'aujourd hui la cause du peuple et des déshérités ; jamais on n'a dénoncé avec plus d'emphase la prétendue injustice des inégalités sociales ; jamais enfin on n'a plus hautement vanté les avantages de l'instruclion pour relever la condition des humbles. Mais qui tient ces beaux discours ? Des ambitieux et des égoïstes, qui ne flattent le peuple que pour l'exploiter, ne flétrissent la richesse que pour se hisser aux places d'oii il leur sera facile de l'acquérir, ne préconisent la science que pour donner quelque crédit aux mensongères promesses de bien-être dont ils leurrent la multitude. Ainsi se font les renommées et les fortunes. La conscience publique en est ébranlée ; elle a besoin que de grands et purs exemples viennent la rafî'ermir, rendre aux mots leur sens et replacer sous son regard l'image du dévouement véritable. C'est cette œuvre salutaire que le Pape vient d'accomplir. Nous y devons reconnaître un premier bienfait.
Le second est plus apparent : c'est un encouragement puissant donné à 1 œuvre capitale de notre temps, Tensei gnement libre et chrétien.
Déjà, dans le passé, Jean-Baptiste de la Saîle a bien mérité de la société. Alors que l'instruction populaire était depuis longtemps dans les vœux de tous, mais que des obstacles sans nombre paralysaient les efforts tentés en divers lieux, c'est lui qui a reçu de Dieu, avec une mission décisive, la grâce de réussir là où tant d'autres avaient échoué. C'est lui qui a pris en main la partie la plus malaisée de la tâche, l'enseignement des petits garçons, laissant à d'autres l'œuvre plus facile de 1 instruction des filles. C'est lui qui le premier a formé, non pas une association locale et éphémère, mais une société
permanente et universelle d'instituleurs chrétiens, attachés par le lien des vœux au plus ingrat comme au plus utile des labeurs. Si l'on veut mesurer l'étendue de ce bienfait social, il ne faut pas regarder seulement l'Institut fondé par le Bienheureux, quelle que soit déjà son importance : il faut encore faire état de tout le bien qu'accomplissent tant d'autres Congrégations de Frères, en qui les fils de la Salle voient, non des rivaux, mais des émules, dont les règles et les traditions sont empruntées, pour la plus grande partie, à l'œuvre du chanoine de Reims. Il n'est pas jusqu'aux Congrégations de femmes qui ne lui soient redevables, beaucoup d'entre elles ayant trouvé leur raison d'être dans ce grand mouvement d'instruction populaire dont il fut l'initiateur.
Voilà ce que le passé doit au Bienheureux. L'avenir lui devra davantage encore. Son exaltation multipliera les écoles chrétiennes, qui sont le grand besoin de ce siècle. Ces écoles aujourd'hui ne peuvent plus naître et durer que sous les auspices de la liberté et par la vertu du sacrifice. A mesure qu'une société impie sépare idus impitoyablement l'enseignement de la religion, l'alliance devient plus étroite entre ces deux forces au sein de la société chrétienne, et d'autres rapprochements résultent de celuilà. L'école populaire n'a pas d'autre soutien parmi nous que l'aumône, et c'est la même pensée de foi qui inspire au pauvre de choisir pour son fils l'école chrétienne, au riche d'en assurer le bienfait au fils du pauvre. Cependant, ni la fidélité des populations à préférer l'école chrétienne, ni celle des hommes de cœur à la faire vivre, ne suffiraient à soutenir la lutte contre la concurrence écrasante d écoles impies, richement dotées aux dépens des contribuables. Il faut encore des maîtres choisis, préparés de longue main à leur tâche, journellementinitiés aux progrès des méthodes, et capables, en un mot, de justifier par les
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fruilsde leiirenseignemeixt la confiance dont ils sont l'objet. Instruction clémenlaire^ technique, professionnelle, il faut que l'école chrétienne puisse tout donner ; il faut qu'elle prenne toutes les formes pour répondre aux besoins variables d'une société inquiète^ toujours en travail de perfectionnement matériel. Si le tortdecelle-ci est d'oublier en chemin le perfectionnement moral, l'école chrétienne est là pour réparer cette omission coupable ; mais elle ne trouvera crédit dans cette partie essentielle de sa lâche que si, sur tout le reste, elle est la rivale heureuse de l'école sans Dieu.
11 est donc vrai, l'avenir moral et social de notre pays dépend du développement des écoles chrétiennes; mais le développement des écoles chrétiennes a pour condition première la valeur des maîtres. Pour les rencontrer^ l'Eglise s'adresse aux Congrégations ; elle les trouve prêtes à suivre son appel, et à leur tête, dans l'ordre de l'enseignement populaire, elle trouve l'Institutdu bienheureux de la Salle. Le premier par le nombre de ses membres, par l'importance et la variété de ses établissements, par la valeur de ses méthodes, il sert d'exemple et d'encouragement aux autres ; il les précède et les accompagne dans la voie d'un dévouement éclairé dont l'amour des âmes est l'inspiration^ mais auquel la science pédagogique peut seule assurer le succès. Si cette armée d'instituteurs n'eût pas été rangée en bataille à l'heure où la Belgique d'abord, puis la France, virent les pouvoirs publics chasser la religion de l'école^ c'en était fait de l'enseignement chrétien dans les deux pays. « Gomment aurions-nous fait sans les Frères ^ » disait, peu de jours avant sa mort, le vénérable cardinal Guibert. Cette simple parole exprime le sentiment de tous ceux qui s'intéressent à nos écoles, de tous ceux que ne laisse pas indifférents le sort spirituel des enfants du peuple, c'est-à-dire le sen-
timent de tous les chrétiens. Et comme la glorification du saint fondateur des Frères promet à son Institut et à toutes les Congrégations similaires un renouvellement intérieur depiété et de zèle, comme elleleur assure unaccroissement extérieur d'importance et de prospérité, tous les enfants de Dieu se réjouissent, tous remercient le chef de 1 Eglise d'avoir donné cet encouragement à leur charité et déposé, au sein d'une œuvre nécessaire entre toutes, ce germe nouveau de vitalité surnaturelle. Tous se sentent réconfortés par cet hommage éclatant rendu à la sollicitude maternelle de l'Eglise: En face des prétentions insolentes d'une société qui se vante d'avoir édifié l'instruction générale sur les ruines de la superstition, il est bon que se dresse dans toute sa hauteur la figure de celui qui, cent ans avant la Révolution française, trouvait dans sa foi l'inspiration d'une grande œuvre d'enseignement populaire, de celui qui s'inclinait vers l'enfant pauvre pour l'instruire et l'éclairer, cinquante ans avant que Voltaire lui destinât a un aiguillon et du foin ». Il y a douze ans, la ville de Rouen a vu s'élever sur une de ses places la statue du saint fondateur. Aujourd'hui un monument plus magnifique et plus durable est érigé à sa mémoire par les moins du Souverain Pontife. Aucun lieu, aucun temps ne retiendra captive celte gloire que vient de consacrer la parole de celui dont le Christ au ciel ratifie les sentences. Cette glorification est un acte de justice : elle rétablit les droits de l'histoire ; elle venge dignement les maîtres chrétiens des basses injures que la haine leur adresse. Elle récompense leurs bienfaiteurs des sacrifices dont ils se sont montrés prodigues. Elle console tous les enfants de 1 Eglise des amertunes dont leur situation est pleine. Elleleur apporte l'espoir d'un meilleur avenir: le règne de l'iniquité n'est pas éternel ^
1. Le Bienheureux La Salle fut canonisé par Léon XIII en 1900.