DE L'EDUCATION SOCIALE DES OUVRIERS
Revue des associations catholiques ouvrières.
Depuis un an, le nombre de ceux qui prétendent régénérer la société est si grand que l'esprit français a déjà trouvé là l'occasion de créer un mot pour caractériser une ridicule espèce : le régénérateur.
On s'accorde généralement à penser qu'il a été dit sur ce sujet assez de paroles, et qu'il serait temps de régénérer en action,
Les catholiques ont sur les autres médecins sociaux cet avantage qu'il n'en sont pas à chercher leur remède : ils le connaissent, ils le possèdent; il s'agit de l'appliquer.
Le grand remède c'est Jésus-Christ; c'est lui qui a pu dire: Je suis la vérité, la voie et la vie. L'humanité a besoin de connaître, de progresser et de vivre; pour cela il lui faut une lumière, un chemin, un aliment. Le Christ est tout cela pour Thomme individuel^ et c'est par lui qu'il y a des hommes qui se sauvent. Le Christ doit être tout cela pour l'homme social, et c'est faute de recourir à lui qu'il y a des sociétés qui périssent.
Cette vérité commence à se dégager des terribles événements dont notre âge est témoin.
Bon nombre d'esprits paraissent désabusés de ce système chimérique qui prétendait faire deux parts de la
vie de l'homme, et n'en livrer qu'une seule, la part individuelle, aux influences de la Rédemption.
On reconnaît peu à peu que, s'il est mauvais à l'homme d'être seul, il est plus mauvais encore aux hommes réunis d'être sans Dieu, et de mettre en commun les vices originels^ triste legs du premier Adam, sans placer leur association sous le patronage de la grâce, heureux héritage du second.
Voilà, si je ne me trompe, un véritable progrès de la pensée contemporaine, et qui peut servir de réponse à ceux qui disent que nos malheurs n'ont servi de rien. Sans doute, il faut être chrétien pour profiter de la leçon: mais combien étaient chrétiens sincères qui pourtant avaient besoint delà leçon?
Il faut se réjouir de ce résultat, il ne faut pas s'en contenter.
Pour quelques centaines d'esprits de bonne foi qui ont vu clair à la lueur de la foudre, il y en a des millions qui demeurent plongés dans les ténèbres d'un milieu intellectuel que n'illumine aucun rayon du ciel.
C'est à cette multitude aveugle qu'il faudrait pouvoir appliquer le divin remède.
Mais cette multitude à son tour se divise en deux groupes.
Il y a le groupe des satisfaits, de ceux qui, assurés du pain matériel, ne sentent guère la nécessité d'en chercher un autre. De ces conservateurs sans principes, nous avons dit un jour ici même ce que nous pensions : réfractaires à 11 grâce, ils semblent faits pour décourager l'espérance des plus ardents apôtres. En tous cas, on ne voit guère par quel moyen nouveau la vérité pourrait leur être intimée. Ils savent lire, ils croient savoir juger, et ils n'admettent pas qu'on les instruise.
Mais à côté, ou en dessous, ou en face de ce premier
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groupe, il y en a un second, groupe puissant par le nombre, redoutable parce qu'il souffre, audacieux parce qu'il n'a rien à perdre, menaçant parce qu'il veut tout acquérir : j'ai nommé le prolétariat.
Cet autre groupe est pour le premier un épouvantai!, un cauchemar. Plus d'un conservateur voudrait pouvoir le supprimer. Eh! quoi! supprimer l'ouvrier? Mais alors qui travaillera? Qui produira? Qui fabriquera le capital? Non, non, se dit notrehonnète homme; gardons l'ouvrier, mais ôtons lui ses désirs. — Autant vaudrait dire de suite : gardons son corps, ôtons-lui son âme.
Et, de fait, on n'y a que trop bien réussi. Quatre vingts ans de révolution bourgeoise ont ôté à l'ouvrier son âme : qu'y a gagné le conservateur? Au lieu d'avoir affaire à un homme, il a affaire à une bête féroce ; et quand il n'est pas bien armé, il n'est pas le plus fort.
0 Christ! Et dire que l'humanité en revient là, après avoir appris ton nom etcOnnu ta lumière! Mais elle n'en revient là que pour avoir oublié l'un et l'autre!
Or donc, notre solution à nous, la voici : c'est de rendre Jésus-Christ aux ouvriers.
Avec le Christ, l'ouvrier retrouve ces deux choses dont la privation transformait son malaise en révolte : le remède à ses maux guérissables; l'explication de ses maux inévitables.
Oui, il y a des maux guérissables : tous ceux dont le vice est l'origine. Quand le Christ vient dans une âme, il en bannit l'orgueil, la violence, la paresse, la passion de jouir; quand il s'assied au foyer d'une famille, il en bannit l'oisiveté, la débauche et la haine ; et qui dira combien de souffrances ces misères morales emporteront dans leur fuite?
Oui, il y a aussi des maux inévitables : tous ceux qui tiennent à la condition de l'humanité depuis sa première
déchéance; mais quand le Christ apporte sa lumière, le mystère de la douleur s'illumine des rayons qui parten du Calvaire, et l'aurore de la béatitude qui s'approche vient y mêler ses clartés. Et le pauvre alors sait pourquoi il souffre, il sait qu'un Dieu lui en tient compte, et qu'un ami divin l'a précédé dans ce chemin qui conduit au bonheur.
Voilà l'Evangile; et qui osera dire que ce n est pas vraiment la bonne nouvelle?
Bonne nouvelle, en effet, vieille de dix neuf siècles, mais oubliée à ce point que l'ouvrier l'accueille avec surprise.
A toute force, il faut la lui porter.
Mais comment?
Il y a l'apostolat général, la grande prédication qui s'adresse à tous : c'est le coup de filet de Tibériade. Heureux le siècle où cette pêche est abondante !
Mais la pêche miraculeuse n'est pas le don de tous les jours.
Quand une époque, une société^ un peuple ont longtemps abusé de la grâce, ils s'endurcissent, et les moyens communs ne suffisent plus à faire pénétrer jusqu'à eux le divin message.
Alors l'apôtre s'ingénie ; il cherche des formes spéciales, des procédés particuliers, il crée des œuvres.
D'ordinaire, c'est la souffrance, avec ses variétés infinies, qui lui désigne le point d'attaque; il se présente couvert du manteau de la charité, et c'est alors qu'il acquiert le droit d'instruire, d'évangéliser, de sauver le pauvre, le malade, l'affligé, le vieillard, tous ceux auxquels il peut prêcher cette étonnante doctrine : la béatitude des larmes.
L'histoire de l'apostolat depuis cinquante ans, c'est l'histoire des œuvres : noble et touchante histoire, où nos