‹ MélangesChapitre 83 sur 104 · DE L ÉDUCATION SOCIALE DES OUVRIERS · texte numérisé non relu

DE L ÉDUCATION SOCIALE DES OUVRIERS

neveux liront une preuve nouvelle de la fécondité de l'Eglise.

Mais en attendant que devient la masse?

La masse, se perd, et il n'y a point d'apostolat pour elle, parce qu'on ne voit pas d'œuvre qui la puisse atteindre.

"Seule l'enfance tombe collectivement sous l'action de l'Evangile. Malgré des exceptions douloureuses, que des lois imprudentes ou perfides ne tarderaient pas, si elles prenaient pied parmi nous, à multiplier dans des proportions effrayantes, on peut encore dire que l'universalité des enfants français traverse les épreuves et l'initiative précieuse de la première communnion.

Mais les fruits de cette évangilisalion de l'enfance sont loin de répondre aux plus modestes prétentions.

On voit annuellement le courant des jeunes générations se perdre et se confondredans l'océan du siècle, sans garder au milieu de la masse la couleur propre et la direction de ses eaux.

Et les apôtres les plus hardis, ceux qui ont osé porter la lutte jusqu'au cœur de la cité de ce monde^ s'arrêtent parfois déconcertés devant cette question qui les étreint : Est-il bien possible de faire prévaloir l'Evangile sur l'influence victorieuse du milieu?

C'est alors que, bon gré, mal gré, le pêcheur d'hommes se sent ramené vers la Question sociale.

Dans les efforts généreux de son zèle, il avait voulu la négliger pour un temps; il s'était dit : Je sauverai des âmes une à une, et la société profitera de mes humbles conquêtes

Mais voilà que la société, parce qu'elle élait collectivement mauvaise et organisée pour le mal, lui a ravi ses conquêtes et l'a réduit à pleurer sur ses plus chères espérances.

Certes si le découragement était permis au messager de Dieu, il se découragerait ici.

Mais parce que Dieu le lui défend, il se relève et il cherche encore.

Cette fois ce qu'il cherche, c'est uu moyen de créer quelque part un milieu social qui soit un milieu chrétien.

En d'autres termes, il se pose à lui-même le difficile problème de V Education sociale du peuple.

Tout ce que nous venons de dire prouve surabondamment l'utilité, la nécessité même d'une telle éducation. Il reste à savoir si elle est possible et quelle en pourrait être la méthode.

Et d'abord est-il possible de donner au peuple une éducation sociale qui le place dans un milieu chrétien?

D'aucuns pensent que c'est un beau rêve, mais rien de plus.

L'éducation sociale, disent-ils, se fait par les lois et les mœurs. Or les lois qui nous régissent ne sont pas des lois chrétiennes.

Et les moeurs^ si elles ont gardé quelque chose de l'héritage des siècles chrétiens, tendent chaque jour davantage à rompre une tradition qui les gêne.

D'autres sont moins pessimistes, ils ont pris pour devise : Nil actum reputans si quid supsresset agendum.

Leur raisonnement, d'ailleurs, mérite d'être écouté.

Existe-t-il, oui ou non, une philosophie chrétienne de la société?

Répondre négativement, c'est nier le christianisme dans sa conception et dans son histoire.

Et maintenant le peuple sait-il quelque chose de cette théorie chrétienne?

Évidemment non.

Autrefois le peuple ne discutait pas le mécanisme social.

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Aujourd'hui il le discute^ ou plutôt on le discute devant lui et pour lui.

Le peuple a des professeurs à ses gages; il les paye avec ses suffrages et les envoie aux assemblées parler de lui, mais travailler pour eux-mêmes.

Ces professeurs-là touchent à tout^ expliquent tout, enveniment tout. Les utopies se succèdent sur leurs lèvres et sous leurs plumes. Il n'est pas un ouvrier de quarante ans qui n'ait déjà vu défiler devant lui trois ou quatre systèmes complets de réforme sociale, accompagnés parfois d'une révolution à l'appui.

Au bout de tout cela, l'ouvrier n'est pas plus heureux : il n'a pas vu disparaître un seul de ses griefs. Mais il est plus sceptique, il ne croit plus à rien ni à personne

Il est pourtant une voix qu'il n'a pas entendue; la voix de l'Eglise.

Il a pu apprendre, savoir, retenirmème son catéchisme. Mais il ne lui est jamais venu à l'idée qu'il pût exister un rapport entre cet enseignement des choses d'outrotombe et les questions brûlantes d'actualité, soulevées par les réformateurs.

Eh bien, par sa nouveauté même, la solution chrétienne n'a-t-elle pas quelque chance d'être écoutée?

N'a-t-on pas vu des hommes de talent et de cœur conquérir l'attention et soulever les applaudissements d'un auditoire d'ouvriers^ en leur expliquant, dans un simple et lucide langage, les merveilles du monde physique et l'harmonie de ses lois?

Pourquoi les mêmes hommes ne réussiraient-ils pas à piquer d'abord la curiosité, puis à gagner les sympathies d'un semblable auditoire en découvrant, à leurs regards surpris, l'harmonie du monde moral et les merveilles de la Rédemption? En leur disant en substance :

«Vous êtes hommes, vous vivez en société, c'est un bien.

a Mais la société a des besoins qui semblent contradictoires.

« La liberté, qui est le besoin de chacun, lutte contre l'autorité qui est le besoin de tous.

a Le travail; qui est l'instrument du bien-être, entraîne avec soi la souffrance qui en est la négation.

ce Et vos maîtres, jusqu'ici, ont trouvé plus commode de supprimer un des éléments au profit de l'autre : l'autorité au profit de la liberté, et ils ont abouti au désordre; la peine au profit du bien être, et ils ont abouti à la misère.

Le christianisme vous propose un accord.

« La création, la Rédemption, le ciel vous révèlent la dignité de vos âmes ; voilà le principe de liberté.

c( Mais ces mêmes dogmes vous montrent le bonheur dans la soumission à Dieu ; voilà le principe d'autorité.

« La morale évangélique et l'influence de l'Église, en faisant tomber partout 1 esclavage, en resserrant les liens de la famille, en consacrant le foyer, en plaçant toutes les transactions sous la garantie de la conscience, honorent le travail libre et le rendent fécond; Aoilà le principe du bien-être.

(( Mais en faisant de la croix rédemptrice le signe du salut, la religion vous apprend à ne pas chercher ici-bas la félicité sans mélange, la justice complète, la récompense égale au mérite ; elle substitue la patience au murmure et l'espérance au désespoir. Yoilà le remède à l'inévitable malaise. »

Encore une fois, un tel enseignement survenant après tant d'autres leçons plus flatteuses, mais cent fois convaincues de mensonge, ne pourra-t-il jamais obtenir l'attention de ces hommes dont l'esprit, peu cultivé sans doute, est néanmoins et depuis longtemps éveillé sur les grands problèmes de la vie sociale?

Nous posons la question, nous ne la tranchons pas.

Si quelqu'un prenait sur lui de la résoudre par une affirmation, il aurait encore à indiquer la méthode la plus propre à faire accepter l'enseignement dont il s'agit.

Faire des conférences, des cours, des traités, c'est quelque chose ; mais se faire des auditoires^ des élèves^ des lecteurs^ voilà la vraie difficulté.

Plusieurs pensent que, pour être efficace, l'éducation sociale devrait prendre pour base la solidarité des intérêts.

Comment a-ton essayé jusqu'ici d'attirer l'ouvrier?

Par l'appât du plaisir, de la distraction honnête ou de l'instruction agréable.

Un gymnase, un jeu de balles attirent les enfants; un billard;, une bibliothèque attirent les jeunes hommes.

Mais l'homme fait^ le père de famille échappe à cette attraction. Vous n'avez rien à lui offrir qu'il ne puisse aisément se procurer sans vous et loin de vous.

Mais il a des intérêts^ des affaires : c'est là surtout qu'est sa pensée, son cœur, parce que là est le pain et l'avenir de ses enfants.

Or il ne peut rester isolé : moins il a de ressources, plus il a besoin d'associer ses efforts à des efforts amis.

Pourquoi ne pas exploiter cette veine l Pourquoi ne pas faire de l'uniondes croyances une garantie de l'union des intérêts? Pourquoi ne pas essayer des associations de crédit, de travail, de consommation et dont le lien serait la foi religieuse, dont le centre serait la maison de prière ; dont la force serait l'union fraternelle ? Bientôt ces ouvriers, ces patrons, associés pour le travail et pour le gain, habitués à se servir mutuellement, à se donner réciproquement la préférence dans toutes les occasions de profit, à se préserver entre eux du chômage et delà misère, bientôt, dis-je, ces associés formeraient l'assistance ordinaire des offices religieux, l'auditoire-né des

cours et des coatereaces, le recrutement régulier des écoles chrétiennes^ des cercles et des patronages, de toutes ces institutions qui sont assurées de faire du bien à la seule condition de trouver des hommes qui consentent à s'en laisser faire.

Ceux qui entrevoient là tout un avenir pour les OEuvres Catholiques auraient encore à serrer de plus près les détails du procédé qu'ils recommandent. Qu'il nous suffise d'en avoir indique le principe et d'en avoir signalé ce que saint Paul appelait ostium aperlum : une porle nouvelle prèle à s'ouvrir devant les efforts persévérants de ceux qui ne désespèrent jamais de la société, parce qu'ils espèrent toujours en l'Evangile.

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