‹ MélangesChapitre 91 sur 104 · HOMELIE POUR LE IP DIMANCHE DE CAREME · texte numérisé non relu

HOMELIE POUR LE IP DIMANCHE DE CAREME

En ce temps-là Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les conduisit à l'écart sur une montagne fort élevée, et il se transfigura devant eux. — Qu'est ceci, mes enfants? sont-ce là les mystères que l'Eglise nous propose en ces jours de deuil et d'humiliation? Dimanche dernier, nous suivions Jésus pénitent au désert, Jésus chargé des péchés du monde et tout couvert de nos infirmités. Aujourd'hui oserons nous bien le suivre au Thabor avec ses disciples choisis qu'il veut rendre témoins de sa gloire? Oui, nous l'y suivrons, puisque l'Église nous y convie ; aussi bien, ce n'est pas pour nous faire oublier la pénitence, c'est pour nous encourager à la poursuivre. Si le labeur nous paraît dur, songeons à la couronne; si les plaisirs du temps nous tiennent au cœur, rappelonsnous ceux de l'éternité ; ce Jésus pénitent qu'il faut suivre au désert, n'est-ce pas aussi Jésus transfiguré qui nous appelle à partager sa gloire?

Mais ce n'est pas le seul rapport qui rapproche les deux mystères. Jésus, victime du péché, est poussé par l'Esprit dans la solitude ; c'est aussi un lieu solitaire qui

sera le théâtre de sa transfiguration. Il les conduisit àl'écart, sur une montagne^ duxit eos in monlem seorsum ; àl'écart, loin du monde^ sur une montagne, au-dessus du monde^ au-dessus de ses vanités et de ses plaisirs, de ses occupations, de ses intérêts. Au désert Jésus priait et pleurait; c'est dans la prière et les larmes que l'âme fidèle se purifie et se détache, c'est là qu'elle se transforme, avec Jésus-Christ; ses vêtements deviennent blancs comme la neige, sa face brillante comme le soleil ; car l'innocence est son manteau, et le divin amour étincelle dans son regard. Ahl chrétien pusillanime, si le désert t'effraie, si la pénitence te rebute, cesse pareillement d'aspirer au Thabor : là on goûte des délices, mais ce ne sont pas les tiennes ; là on converse avec les habitants du ciel, mais on n'y parle pas de tes affaires : si Moïse et Élie s'y montrent avec Jésus, c'est pour s'entretenir du drame sanglant qui va s'accomplir au Calvaire: dicebant excessum ejus quem completurus erat in Jérusalem. Pierre n'avait pas encore compris ce mystère, qiiand^ charmé d'un si beau spectacle, il s'écriait: Maître, il fait bon resler ici ; s'il vous plaît, faisons-y trois tentes. — Mais écoutez l'Évangéliste : nesciens quid diceret : il ne savait ce qu'il disait.

Non, grand apôtre, et vous le comprendrez bientôt, ce n'est pas encore le moment de planter la tente ; le Thabor, c'est une espérance, c'est un gage des biens à venir, ce n'est pas la possession et la couronne : on n'y jouit pas du triomphe, mais on s'y prépare au combat. On y contemple Jésus dans sa gloire pour n'être pas scandalisé de ses opprobres; on voit sa face resplendissante; on la compare à ce visage défiguré, meurtri de coups, souillé de sang et couvert de crachats; on se dit : c'est bien le même roi, le même Seigneur; et l'on entend de la bouche du Père Éternel ce solennel témoignage : « Celui-ci est mon

Fils Bien-Aimé, l'objet de mes complaisances, écoutez le. » C'est mon Fils et je vous le donne; — c'est mon Fils bienaimé, et à cause de lui, je vous aime. Je vous le donne ; écoutez-le. 0 Dieu, prêtons l'oreille, ouvrons nos cœurs^ écoutons-le ! Il nous dit sa croix et sa mort, il nous annonce sa résurrection ; ne faut-il pas que le Christ souffre et meure et qu'il entre ainsi dans la gloire ? Mais le disciple n'est pas plus que le maître, ni le coupable plus que l'innocent. Si quelqu'un veut le suivre en son royaume, qu'il se renonce soi-même et partage le fardeau de sa croix ; celui qui recule à celte vue n'est pas digne de lui, il ne peut être son disciple. 0 Jésus, depuis longtemps nous nous glorifions de ce nom : mais où sont nos titres, où est notre croix 1 Ah ! couverts de confusion et de douleur, tombons avec les apôlres la face contre terre ; repassons, dans l'amertume d'un cœur contrit et humilié, tant d'années que nous avons perdues à servir deux maîtres. Mais courage, il est temps encore ; comme ils étaient prosternés, Jésus s'approcha d'eux^ les toucha, et leur dit : « Levez-vous et ne craignez pas. » Oh ! non. Ne craignons pas, car il est là tout proche, il nous touche : tetigit eos. Oui, mes enfants, sa grâce touche nos cœurs, sa chair sacrée touche nos lèvres, descend dans nos poitrines, au banquet de l'Eucharistie. Oh! quel mort ne ressusciterait à ce contact vivifiant ! Mais quoi? Je lève les yeux avec les apôtres, et je ne vois plus que Jésus seul, Jésus voilé. Moïse et Elle ont disparu ; plus de rayons célestes, plus de nuée lumineuse, plus de vêtements resplendissants : Jésus tout seul, vu par la foi, Jésus présent mais invisible aux sens, Jésus puissant mais revêtu d'infirmité ; la vision a cessé, l'éclair s'est évanoui, c'est le moment de prouver notre amour. Oui, descendons de la montagne, il nous accompagnera dans la plaine, il sera avec nous au jour du combat ; que dis-je? il nous y précède, et, che-

min taisant, il veut encore nous instruire, il nous enseigne l'humilité.

Comme ils descendaient de la montagne, il dit à ses apôtres : « Ne parlez à personne de ce que vous avez vu, jusqu'à ce que le Fils de l'homme ressuscite d'entre les morts » . Mais eux ne comprenaient rien à ces choses et se demandaient ce qu'il voulait dire. Oh! mon Dieu, éclairé de votre lumière, je le comprends maintenant; si vous manifestez votre gloire au Thabor, c'est pour ranimer mon courage et soutenir mon espérance; mais vous ne dépouillez qu'à regret cette obscurité qui vous couvrit, et bientôt vous vous empressez de la revêtir; vous rentrez avec joie dans cette carrière d'humiliations où vous voulez que je vous suive ; il n'est plus question de gloire, jusqu'au jour de la résurrection.

Mais que dis-je, Seigneur'? N'êtes-vous pas ressuscité? D'oùvientdoncque vous cherchezencorel'ombreetl'oubli? Au ciel sans doute vous régnez dans la splendeur; mais au Tabernacle vous vous immolez dans l'anéantissement. Là comme au désert vous êtes seul, pauvre, abandonné; pour quelques âmes qui vous y honorent, combien qui vous y outragent, combien plus vous y méconnaissent? 0 Jésus, expliquez-moi ce mystère : n'avez-vous pas assez fait pour mériter la gloire? Jusqu'où s'éiendra donc le règne de vos abaissements ? Ah ! l'Apôtre va nous répondre ; mes enfants, écoutons-le: «Jésus-Christ n'est pas mort, n'est pas ressuscité tout entier ; il est la tête; mais nous sommes les membres; l'Église est son corps et sa plénitude; il manque quelque chose aux souffrances, quelque chose aux humiliations de Jésus ; son humanité sainte n'a pas pu tout porter, parce qu'elle est finie; c'est à nous d'accomplir son ouvrage, à nous d'achever en nousmêmes ce qui manque à la passion de Jésus-Christ : adimpleo ea quœ desunt passionum Christi in carne mea. »

Courage donc, car voici l'heure propice, voici les jours du salut. Ranimés par la vue du mystère du Thabor, gravissons généreusement le sentier du Calvaire; l'Eglise nous y invite et Jésus nous appelle. Entendons-le nous crier par son prophète : aO vous tous qui passez par le chemin, voyez s'il est au monde une douleur semblable à ma douleur; ayez pitié de moi, ayez pitié de moi, vous du moins qui êtes mes amis ; car la main duDieu vengeur m'atouché. J'ai été blessé pour vos crimes, j'ai été brisé pour vos iniquités ; j'ai vu tomber sur moi le châtiment qui vous procurelapaix, et je vous aiguéris parmes blessures. ))0 Jésus, vous avez vraiment pris sur vous le poids de nos mibères ; refuserons-nous de soulager les vôtres? Mais que faire? dites-le-nous. Ah ! la chose est bien simple; et vous ne demandez rien qui dépasse nos forces. Aimons seulement, et l'amour sera notre guide ; aimons Jésus souffrant, et nous méditerons ses souffrances ; aimons Jésus s'immolant pour l'Église, et nous sentirons nos cœurs enflammés d'un immense amour pour l'Église, et nous prierons pour elle ; aimons Jésus expiant cruellement les infidélités des hommes, et nous serons fidèles à nos moindres devoirs, relevant, par des sentiments peu communs, les actions les plus communes. Ainsi donc mes enfants, souvenir fréquent de la Passion du Sauveur, esprit de prière, esprit d'offrande, de fidélité, d'obéissance. Voilà le baume qu'avec Madeleine nous répandrons en ces jours sur les plaies de Jésus-Christ. Désirons seulement de l'aimer; son Esprit est en nous pour y opérer ces merveilles, pour y détruire le règne du péché, pour y former peu à peu l'homme nouveau, et nous mettre en état de participer efficacement sur la terre au mystère de la résurrection, afin d'en recueillir les fruits au grand jour de la Transfiguration éternelle !

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