‹ Mélanges numismatiques (volume 2)Chapitre 49 sur 239 · LA TRADITION PHRYGIENNE DU DÉLUGE · texte numérisé non relu

LA TRADITION PHRYGIENNE DU DÉLUGE

Les savants qui s'occupent d'exégèse biblique ont tous été frappés de ce fait, que chez un grand nombre des peuples dispersés sur la surface du globe, il existe une tradition relative à un déluge ou à une inondation qui aurait, dans les temps primitifs, englouti la presque totalité d^une race d'hommes ou même de l'espèce humaine tout entière. G*est ce qu'on appelle l'universalité de la tradition du déluge. Loin de moi la pensée de reprendre l'étude d'une question qui paraît épuisée, tant on a écrit à son sujet, surtout depuis la découverte par Georges Smith des tablettes cunéiformes renfermant le récit chaldéen du déluge. Je voudrais seulement essayer de démontrer que sur un point spécial de ce curieux problème, celui qui concerne le déluge phrygien, on s'est trop hâté de conclure, et la base de mes recherches sera naturellement un type monétaire bien souvent signalé et commenté : je veux parler du revers des monnaies impériales romaines d'Apamée, qui représente le patriarche Noé et sa femme dans l'arche diluvienne.

Parmi les travaux des modernes, je m'en référerai surtout au livre important de François Lenormant, Les Origines de Phistoirc d'après la Bible, dans lequel une longue étude critique est consacrée au déluge et à ses traditions chez les différents peuples '. Voici comment ce savant parle du déluge phrygien, après avoir traité des déluges grecs d*Ogygès et de Deucalion :

« En Phrygie, la tradition diluvienne était nationale comme en Grèce. La ville d'Apamée en tirait son surnom de Kibôtos ou

1) Tome I, pp. 382 à 491 et tome II, pp. 1 à 156.

« arche », prétcndaat être le lieu où Tarcbe s'était arrêtée*. IconioD, de son côté, avait la même prétention*. C'est ainsi que les gens du pays de Milyas, en Arménie, montraient, sur le sommet de la montagne appelée Baris, les débris de Tarcbe*! que Ton faisait aussi voir aux pèlerins sur TArarat, dans les premiers siècles du christianisme*, comme Bérose raconte que sur les monts Gordyéens on visitait de son temps les restes du vaisseau de Hasisatra(le Noé chaldécn).

» Dans le ii® et le m* siècle de Tère chrétienne, par suite de rinHltralion syncrétiq\ie de traditions juives et chrétiennes qui pénétrait jusque dans les esprits encore attachés au paganisme, les autorités sacerdotales d'Apamée de Pbrygie firent frapper des monnaies qui ont pour type Tarche ouverte, dans laquelle sont le palriarche sauvé du déluge et sa femme, recevant la colombe qui apporte le rameau d'olivier, puis, à côté, les deux mêmes personnages sortis du coffre pour reprendre possession de la terre*. Sur l'arche est écrit le nom deNûE, c'est-à-dire la forme même que revêt Tappcllation de Nôa h dans la version grecque de la Bible, dite des Septante. Ainsi, à cette époque, le sacerdoce païen de la cité phrygienne avait adopté le récit biblique avec ses noms mêmes, et l'avait greffe sur Tancienne tradition indigène.»

Ainsi, d'après cette thèse, il y aurait eu chez les Phrygiens, peuple que Ion dit d'origine japhétique, une tradition spéciale et nationale du déluge, laquelle se serait fusionnée avec la tradilion biblique après que celte dernière eût pénétré jusqu* en Phrygic

i) Orae. Sibyll., I. r. 261 et suiv.; Cedren., Histor. c<mpend.. Il, p. iO.éd.de Paris; voy. f^vald, Jahrbûcher der biblischen Wisscnschafi^ t85i, p. i et 19. Sur le nom do KWÙtos porté par la ville d'Apamée, Strab., XII, p. 576 ; riolém.. V, 2, 25; Pila., llist. nat.y V, 29.

2) Steph. Byx., y 'ixivtov.

3)Nicol. Damasc. ap. Jowph., Antiq, Jud., 1,3, 6.

4) S. Jean Chrysost., Deperfcct. cariL, t. VI, p. 350, éd. Gaiime.

5) Eckhel, Doctr. num. vct., t. III, p. 131-139; Charles Lenormtnt, dans le» MHangcs d'archMogie des RR. PP. Marlin et Cahier, t. IIÎ, p. 199 al buIt.; Madden, A'Mwwm. Chronicle, 1866, p. 173-219; Fr. Lenormant, La monnaie dans VantinuUé, t. IH, p. 123 et sui?.

avec les idées judéo-chrétiennes. Ladoclrine du déluge phrygien est admise non seulement par les exégctes et les commentateurs des livres bibliques, mais parles historiens profanes eux-mêmes. Après avoir signalé le type des monnaies d'Apamée, Droysen ajoute : « La légende doit avoir été importée de Gelienas, où elle sera venue de Babylone, et c'est plus tard seulement qu'elle se sera combinée de cette façon avec la tradition juive ^ » Enfin, on me permettra de citer encore le témoignage de M. Théodore Reinach qui, parlant des médailles d'Apamée dans le charmant opuscule qu'il a consacré aux monnaies juives, s'exprime comme il suit : « Non seulement le monothéisme juif, la morale juive gagnaient des prosélytes jusque sur les marches du trône, mais les légendes païennes elles-mêmes commençaient à s'accommoder aux traditions juives, à se fondre avec elles. Nous avons un exemple bien remarquable de cette fusion graduelle dans une monnaie de la ville d*Apaméeen Phrygie, qui date de Tempereur Scplime Sévère et qui a été répétée plusieurs fois sous les règnes suivants... Les Phrygiens avaient leur mythe du déluge, qui avait fini par se localiser à Apamée-Cibotus, Apamée « la Boîte » . Comme cette ville renfermait, dès Tépoque de Cicéron, une nombreuse popu* lation juive, il dut s*opércr de bonne heure une fusion des deux légendes,,. »'.

Il semble que Ton doive s'incliner devant un jugement aussi unanime et aussi formel. On me permettra néanmoins d'exposer les raisons qui, selon moi, établissentqu'iln'yajamaiseu de tradition nationale du déluge chez les Phrygiens; que le mythe qu'on a attribué à ce peuple comme un patrimoine de race, une vieille légende de famille, n'est en réalité que le récit biblique, et que ce dernier n a point eu, en Phrygie, a se fusionner avec une autre tradition qui n'existait pas.

En premier lieu nous constatons que la tradition du déluge en Phrygie, à l'époque de la domination romaine, est localisée à Apamée. Celte ville en avait reçu le surnom de Ki^taroç, le coffre,

1) Droyseu, Ui:ituirc de l'huile ahme, Iviul. Buuciié-Lûclci(|» t. 11, |>* 71 i

2) Tli. Reinach, Les monnaies juives^ pp. 71 et 73.

V arche ; sur la montagne voisine, on montrait les débris du viûsseau, et c'est là que s'éleva, à l'époque chrétienne, la fameuse basilique de TArche, où M. Ramsay a récemment entrepris de» fouilles archéologiques*. Or, qu'elle était l'origine d'Apamée? Cette ville fut fondée sur remplacement de l'antique Celaens, par Antiocbus P*^ Soter, en l'honneur de sa mère Apama, femme de Séleucus I®"" Nicator. Ce fut une colonie créée et embellie, comme tant d'autres, par les premiers rois de Syrie qui peuplaient ces villes nouvelles en y transportant, de gré ou de force, une partie des habitants d'une autre région généralement fort éloignée. C'est par ce système que d'innombrables familles juives de la Judée, de la Babylonie et de la Mésopotamie furent exilées en Syrie, en Arménie et dans diverses régions de l'Asie Mineure. Afin d'attacher les colons à leur nouvelle cité et d'en attirer d'autres, on leur concédait des dégrèvements d*imp6ts et des privilèges exceptionnels. Nous n'insisterons pas sur ces faits bien connus, mais il importe à notre sujet de rappeler au moins le passage des AiUiquités judaïques de Josèphe (XII, 3, 4) dans lequel l'historien juif raconte comment la Phrygie en particulier fut repeuplée par les colons juifs qu'y installa Antiochus III le Grand. Le roi de Syrie écrit h Zcuxis, le chef de ses armées en Lydie et en Phrygie, qu'il croit nécessaire, pour maintenir ces contrées dans Tobéissance, d'y transporter deux mille familles juives de la Mésopotamie et de la Babylonie (izo tîJç tllvjo'KO'ziyiaç xxl Ba6uAov{aç *lo'j$a{{i)v cr^sj; hT/ùdo\j^ ^-jv eTuicnceui] jjLcxoYatYeTv). Antiochus ajoute qu'il a éprouvé la fidélité et le dévouement des Juifs à sa cause et qu'il tient à les en récompenser. Il veut qu'ils vivent dans leur nouvelle patrie, c'est-à-dire en Phrygie, suivant leur» propres lois ; « qu'on leur donne des places pour bâtir, des terres pour cultiver et planter des vignes, sans qu'ils soient obligés, durant dix ans, de rien payer des fruits qu'ils recueilleront ». On leur fournira du blé pour vivre jusqu'à ce qu'ils aient moissonné leur première récolte ; « nous vous recommandons, ajoute

\) Voyez Bulletin critique, 1890, p. 196. M. Ramsay a pablié le résalUt de ses fouilles dans les Tramactions of the Aberdeen eeclesiological Society, 1890.

le roi, de prendre un si grand soin d'eux que personne n'ait la hardiesse de leur faire du déplaisir ».

Les colons juifs installés en Phrygie, par les princes Séleucides, y demeurèrent et s'y multiplièrent sous la domination romaine, Apamée, en particulier, renfermait au temps de Cicéron, une très nombreuse population juive ; Cicéron évalue à 100 livres la quantité d'or destinée à Jérusalem, qui fut coniisquée par Flaccus sur les Juifs d'Apamée% et, remarque M. Th. Reinach, <x étant donné le rapport des valeurs de Tor et de Targent, cette somme correspond à environ 350 kilos d'argent, ou 50,000 demi-sicles, quantité si considérable qu'elle doit représenter la contribution de plusieurs années ou des dons extraordinaires* ». Inutile d'insister plus longuement : la population d'Apamée, à Tépoque romaine, était juive en grande partie, et elle descendait évidemment des colons installés en Phrygie par les rois de Syrie.

Dès lors, le lecteur comprendra que notre but est, ici, de démontrer que ce qu'on a pris pour une tradition phrygienne du déluge, n'est que la tradition biblique implantée dans le pays par les colons juifs. Pour admettre une tradition véritablement phrygienne, il faudrait prouver l'existence de cette tradition antérieurement à l'arrivée des colons juifs, ou bien constater que cette tradition se présente à nous avec des particularités que n'aurait pas le récit biblique. On va voir qu'il n'en est rien, et qu'au contraire c'est le récit génésiaque seul qui forme le fond de la prétendue légende phrygienne.

En premier lieu, nous constaterons qu'avant la fondation d'Apamée, c'est-à-dire antérieurement à l'arrrivée des colons juifs en Phrygie, on ne trouve dans ce pays aucune trace de tradition relative au déluge. La conjecture de Droysen rapportée plus haut et qui suppose que « la légende doit avoir étéim^oriée de Celaens, où elle sera venue de Babylone », ne repose sur aucun fondement et elle n'a été inspirée à son auteur que par une idée préconçue. Aucun souvenir de ce genre ne s'attache à la ville de

1) Ciréron, Pro Flacco, 28.

2) Th. Reioacb, Les monnaies juives, p. 72-73, note.

Celsnae qui devait devenir Apamée ; jamais le surnoû de Kt6»TJç ne lui est attribué.

Appliqué à Apamée, le nom de Kt6(i)tf(;, se renconlrAt-îl dès l'époque où la ville fut fondée par Anliochus I", ne prouverait rien on faveur du mythe phrygien, puisqu'Apamée était UDe colonie juive en grande partie ; il ne sera pas inutile toutefois d'observer que ce nom de Kiôwtoç apparaît pour la première fois dans Strahon (XII, 569) ; on le trouve ensuite dans Ptolémée (V, 2, 23) et dans Pline [HiÈt. nat., V, 29). Ainsi, il n'est usité par les auteurs qu*à Tépoque romaine, c est^à-dire au temps où la colonie juive était le plus prospère, et où Ton montrait sans doute déjà les prétendues reliques de l'arche'.

Les témoignages littéraires sur lesquels on s*appuie pour affirmer l'existence d'un déluge phrygien ne sont pas plus concluants. Tous sont d'une époque basse et ils ne donnent aucun détail caractéristique qui distingue la tradition phrygienne de la tradition biblique. On cite d'abord les Oracles sibyllins ; mais si nous ouvrons ce livre fameux, recueil incohérent de fables de tons les temps et de tous les pays, nous y constatons que le passage qui concerne le déluge d'Apamée n'est qu'une amplification fastidieuse du récit biblique; Noé en est le héros; quand il a quitté Tarcho on lui adresse un discours pour l'exhorter à repeupler la terre : Nois ^CÊçjXavjxive, rtr:!, 3{xat€, etc. Bref, il n'est pas besoin de se livrer à une critique bien approfondie du texte pour démontrer qu'on est on présence d'une amplification biblique d'un rhéteur des bas temps de l'Empire romain*.

On cite encore le témoignage de l'historien byzantin Gedrenus* qui, à notre point de vue, n'a pas plus d'autorité que les Oracles de la Sibylle, car on y reconnaît, au premier coup d'œil, Tinfluence exclusive du récit biblique, sans la moindre infiltration étrangère.

1) Au temps de Strabon, Apamée Cibotos était, après Éphëse, la ville la plus commerçante de TAsie Mineure. Cf. Droysen, Histoire de VhelUnisme, t. Il, p. 7i3.

2) C. Alexandre, Oracula Sibyllina, lib. I, vers 261 et Buiir.

3) Cedrenus, Hist. compend., II, p. 10 (éd. de Paris).

n M sera ph» indîlTirent k notre thèse de rappeler une autre légende qui avait cours aussi dans certaines pftriioa de l'Asie Mineure et qui, tout en paraissant, de prime abord, autochtone et originale, n'a de fondement que le texte de la Genèse. D'après Suidas et Étienno de Byzancc, on racontait qu'à Iconion avait régné, un peu avant le déluge, un saiut homme nommé AnnacoB OH Nannacos, qui l'avait prédit et avait occupé le trAue pendant plus de trois cents ans*. Or, il est manifeste que loin d'être un héros national , cet Annacos ou Nannacos (l'assyrien Amtnna/ci) n'est que le 'Hanftch biblique avec ses trois cent aoixante-cinq ans de vie dans les voies du Seigneur'.

Quant au type monétaire dont nous avons parlé et qu'on invoque également comme nn témoignage palpable de la tradition

phrygienne du déluge, je uc m'y arrêterai pas longtemps, car il n'yaplus rieo lien dire de uouveau. Il (îgure sur des médaillons de brome qui portent au droit l'efrigic de Septime Sévère, de Macrin et de Philippe përe, et les meilleurs commentaires qui en aient été donnés sont ceux d'I'^ckheP et de Charles Lcnormant*. Au lieu d'y reconnaître Deucalion et Pyrrha, comme le voulait

1}S(«ph.Bfl., »• 'Ix&viov; SuidUB, V« Niî«a»0(.

2) C'ut oa que Buttinaon & reconnu le premier, dins le Mytkologvs, t. 1^ p. 170 et suif.; cf. Fr. Lenorra&Dt, Les oi-igines de l'hùtoire, t. I, p. 441.

3) Doelr. num. vet., t. III, pp. 134 à 139.

4) Duu ]0B Mibinges d'anhéologte des PP. Cahier et Martin, pp. 199 k 203. Ja dois le oliofai qui ttocoinptgiie la présenta notice à l'obligeance de mon tmi H. Théodore Rainach.

encore Bfionnet, Charles Lenormant démontre en tonte évidence, surtout en s'appuyant sur Tinscription bien constatée NQ€, qu'il faut y voir Noé et sa femme, c'esUà-dirc une allusion au déluge biblique. Il y a le corbeau et la colombe ; Noé et sa femme sont représentés deux fois, d^abord dans l'arche, puis au dehors, comme cela arrive couramment dans les représentations antiques, notamment dans les bas-reliefs des sarcophages où le priacipal héros est Figuré plusieurs fois, suivant les développements et les épisodes successifs du mythe, bien qu'aucune séparation ne soit indiquée matériellement entre les diverses scènes. Les monnaies portent, sous les règnes do Septime Sévère et de Macrin, la légende : EOI AmNOOETOY APTEMA - T • AnAMEHN^etsous Philippe père : EHM AVP AAEZANAPOY • B • APXI- AnAMEHN (sons AriémaSy agonothète pour la troisième fois \ ou, sous Atarcus Aurelius Alexandre^ grand prêtre pour la seconde fois). Le principal intérêt de la publication de Charles Lenormant est de faire connaître une sculpture en bas-relief, des catacombes de Rome, qui représente, avec un plus grand développement, une scène, identique, de tous points, au type monétaire d'A-

pamée.

Ainsi, en venant s'installer à Apamée, sous les premiers rois Séleucides, les colons juifs apportèrent avec eux en Phrygie leurs traditions nationales. Peu à peu, ils les localisèrent dans leur patrie d*adoption, et ce sont ces souvenirs bibliques, plus ou moins altérés et hellénisés, que les historiens modernes ont pris pour d'antiques légendes de la race phrygienne. Il ne saurait plus être question, selon nous, de syncrétisme et de pénétration réciproque de la tradition pflaenne et de la tradition juive, BOUS rinfluence des idées chrétiennes. C'est partout la légende jui v<; gardée par des colons comme un précieux dépôt, et traduite par eux en image, à une époque où ils étaient déjà complètement hellénisés, sur les monnaies de leur puissante et riche colonie. Nombre de types monétaires, dans différentes villes, s'expliquent de la même façon, par les souvenirs mythiques ou historiques ^péf:iaux à chacune d'elles^ et à ce propos nous signalerons ici uie monnaie d'Elaea en Éolide, à l'effigie de Lucius Vems ;

elle porte, aa revers, an type encore inexpliqué, qui, plastiquement, n*est pas sans analogie avec celui des monnaies d'Apamée '.

On nous objectera peut-être : Si les colons juifs ont transporté la tradition biblique en Phrygie, comment se fait-il que ces colons aient prétendu que Tarche de Noé s'était arrêtée en Phrygie, au mont Bérécynthe ou sur la montagne voisine dWpamée, tandis que le récit delà Genèse place^ au contraire, l'événement «dans les montagnes d*Arârât »? Mais il est facile de répondre à une pareille objection, car le lieu où s*arrêta Farche n'était point fixé avec précision dans la tradition biblique, et ce sont seulement d'anciens interprètes grecs et latins de rÉcriture sainte qui ont localisé TArâràt du déluge au mont MasMs en Arménie.* La tradition juive était si vague à cet égard que la montagne où Noé sortit de Tarche est placée dans vingt régions différentes. La plupart des colonies juives en Orient soutenaient naturellement que la montagne la plus élevée de leur voisinage était celle du déluge^ et si les Juifs d*Apamée prétendaient montrer aux curieux, à Tépoque romaine, des débris du vaisseau de Noé, on conservait des épaves analogues dans les monts Gordyéens, ainsi que dans une localité voisine du lac de Van et dans une autre située sur le mont Massis'.

Pour rendre compte de ces variations dans la légende juive, et de la contradiction de ces souvenirs qui ont la même origine, nous pourrions invoquer un grand nombre de phénomènes analogues dans les traditions mythologiques des Grecs el des Romains. Une foule de localités où le culte de Bacchus était en honneur, par exemple, affirmaient avoir donné le jour à ce dieu et montraient dans leur voisinage la grotte où il était né, ou bien des souvenirs de son enfance et des nymphes qui Tavaient élevé. Une colonie de Thraccs transporle-t-elle le culte de Bacchus dans Tile de Naxos, bientôt après, les habitants prétendent que le dieu est né au milieu d'eux, et Ton montre aux pieux pé-

1) lolioof-BIuaier, Monnaies grecques^ p. 274. TIa/, .i m>u.j/1h ')|Aw^ A/k I^^<

2) Fr. LeDormant, op. cit,, t. Il, p. 3. '

3) Vojex fortout au sujet de toutes ces localisations, Fr. L'^oormant, op. cU.^ l. U, pp. i et iui?.

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lerius les lieux i^ui soiil cuasùs avoir releati de «es premien vagissements.

On a vu de même, au moyen àgc, des villes nombreuses offrir simultanément ù la véoéralioR des iidèles le corps saint d'un même martyr, ou se disputer l'honnour de localiser sa léf^ode. 11 ea fut ainsi en tous les temps. C'est un fait reconnu que les colons chcrchaieat k faire revivre dans le pays où ils se iransplsntaient, la mère-patrie qu'Us avaieat quittée, donnant des noms qui leur étaient cliers el auxquels ils étaient habitués, aux iicux et aux objets nouveaux qui avaient quelque analogie avec ceux d'autrefois.

ELAGABALE, FILS D'APOLLON

M ■ AVP ■ ANTHNINOC ■ KAIC ■ AHOAA ■ V ■ €VC€B • Busle de l'empereur Etagabalc, à droite, lalète laurée, la poitrine couverte de la cuirasse el du paludamcnlum.

i'^ Légende fruste. L'empereur Elagalabc debout, en coatume militaire, le paludamentum sur les épaules; de la maio gauche il s'appuie sur une haste, et de la main droite il tient une patère avec laquelle il s'apprête à faire un sacrilice. Dans le champ, à gauche, uuc date fruste, peut-être Li {an 4).

Monnaie de bron'/e, frappée û Alexandrie d'Egypte.

Tout l'intérêt de cette médaille qui fait partie de la coUeclîon Démétrio, au musée d'Athènes, réside dans la légende : Mipu; Ayp^^p.;:; '\yiiùii-iz^ KaT:;,;, 'Ar.i'/Xiôia^ u!;;, EiatS^;. Pour la première lois dans la numismatique, nous voyons un prince, roi grec ou empereur romain, se proclamer dans ses titres officiels, fils d'un dieu ; Elagahale s'intitule fils (TApolton.

liai puUication toute récente donne un intérêt d'actualité à cotte légende monétaire : je veux parler de la thèse de doctorat de H.rabbé E. Beurlier : Le culte impérial^ son histoire et son or-

ffomùaiion depuis Auguste jusqu'à Juslinien (inSoi Paris, Tborin, I89i)» Les recherches approfondies de M. Beurlier nous montrent les origines orientales de Tapolbéoso; à Timitalion des rois raecesseurs d'Alexandre, les empereurs romains deviennent des dieux en montant sur le trône impérial, et ils se font représenter avec les illributs de diverses divinités. Mais sur leurs monnaies, ils ne portent jamais les noms de dieux particuliers comme Zeus, Hercule, Apollon, ou le titre de (ils de ces dieux, bien que les auteurs et parfois même les inscriptions les gratifient complaisamment de ces orgueilleux qualicatifs. Si les titres de Oeo^ et de diviis sont fréquents dans Tépigraphie monétaire, ce sont les seuls par lesquels se manifeste Tapotbéose officielle, bien que des types nombreux en soient, au contraire^ le reflet évident. Caligula, par exemple, dans ses accès de démence, prend tour à tour les noms d'Hercule, de Castor, de Pollux, de Trophonius, d'Amphiaraus, de Bacchus, de Mercure; il s'alTuble, sur ses espèces monétaires, du costume et des attributs de ces personnages divins, il appelle Jupiter son frère, mais jamais ces noms ne 1 al colés au sien dans les légendes de ses monnaies. Domitien 1 c m le croie fils de Minerve et il écrit aux procurateurs en le titre de Dieu, mais aucune de ses pièces ne l'appelle ^œ. Si ses monnaies d'Alexandrie lui donnent le titre Y YIOZ, c'est par allusion à son père Vespasien devenu pour le désigner comme fils d'un Dieu de l'Olympe. Dioclétien et Maximien Hercule ne prennent pas sur les surnoms de Joviu^ et à* Herculius^ bien qu'ils Attributs de Jupiter et d'Hercule. Ce silence ratt étonnant si l'on songe qu'il s'agit de sur- Kq Is les empereurs tenaient plus encore qu'aux î • que les monnaies leur décernent souvent, les ont si peu mérités.

autre, Élagabale tenait aux honneurs divins et idendifié avec un dieu ou de passer pour

fils de l'un d'eux. Il fut dieu — un triste dieu, — mais ses monnaies, grecques ou latines, ne lui donnent pas le titre divin, à l'exception de celle que nous faisons connaître aujourd'hui. S'il se proclame souvent prêtre d'Elagabale, le dieu d'Émèse dont il avait introduit le culte à Rome, Sacerdos dei Solis Elagabali^ il n'ose s'arroger sur ses monnaies le nom de son dieu préféré.

Le bronze d'Alexandrie qui donne à Elagabale l'épithètc de/E/s d Apollon, nous révèle donc, à lui seul, un empiétement nouveau et insolite dans la déification des empereurs. Pourquoi ce fait se produit-il à Alexandrie, et pourquoi Éiagabale se proclame-t-il fils d'Apollon, plutôt que d*une autre divinité? c*est ce qu'il est aisé d'expliquer. Le dieu d'Émëse, Éiagabale , dont l'empereur était le pontife suprême, nétait autre que le Soleil même. Sol ElagabahiSy comme disent les médailles et les inscriptions; or, le Soleil est fils d'Apollon. La monuaie d'Alexandrie identifie Tempercur avec son dieu même, et cette identification officielle n'a pas lieu de nous surprendre, étant donné qu'elle se présente sur une monnaie frappée en Egypte. Les anciens Egyptiens vénéraient dans leurs Pharaons , les incarnations de Rà , le dieu Soleil, le chef suprême de leur Panthéon. Les Lagides, héritiers des Pharaons^ bénéficièrent des mêmes honneurs, et furent considérés comme les manifestations vivantes du Soleil; Tun d*entre eux est désigné, dans un texte cité par M. Beurlier, sous le nom de fils du Soleil, \jizq tcj 'HaCsj. Les empereurs romains, successeurs des Ptolémécs, passèrent aussi, à leur tour, pour des incarnations de Râ, et c'est cette forme que revêt en Egypte le culte impérial. Il est donc tout naturel qu'une monnaie d'Alexandrie qualifie un empereur romain de jts; 'ArdXAiovo; : nous trouverons même singulier que ce titre ne se rencontre qu'une seule fois sur les monnaies, alors que des qualifications divines analogues sont si fréquemment données aux rois et aux empereurs par les historiens ou sur les inscriptions lapidaires.

ANOEKA, IIP. A. BCRDirV KT C^S 4, RUE GABRlIlt.

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