Doujaiiine, doucine, sorte de chalumeau ou hautbois
UN REGIME DE SANTE DU XV'- Sll'CEE I55
latte dessus lasienne en yvcr, et en esté de fin Manchet. Et soit sa teste bien couverte d'un beguinet d'iver, et d'un bonnet double par nuit ; et de jor, d'un petit chapperon doble pour le garder d'enrumer.
Car enfant naturelenient tirent au tieuntaticq de legier, et quant la reume leur descent sur le pomon, et ils ne scevent crachier, pour ce advient que ilz en estaingnent maintes fois.
Cy fiuc le régime des josiics eiifiuis des Princes.
Il suffit de lire ces lignes pour se convaincre que le mc^decin, leur auteur, aimait les petits enfants, et qu'il savait les traiter et approprier ses soins à leur âge. L'enfltnt dont il s'occupe doit avoir un an, sinon davantage, puisqu'il ne prend plus exclusivement de la bouillie, ou qu'il n'est plus « élevé au petit pot », comme on disait jadis, d'où la variété de son alimentation. Si l'on en avait la place et le loisir, on montrerait facilement que plusieurs de ces prescriptions ne sont pas nouvelles, mais se retrouvent déjà bien antérieurement dans l'éducation du petit duc de Ponthieu, le futur roi Charles VII, laquelle a été minutieusement décrite par Vallet de Viriville et par du Fresne de Beaucourt d'après les comptes authentiques. Ainsi pour les précautions contre le mauvais air et contre le froid, indispensables dans ces grandes salles mal fermées, aux grands murs blancs, revêtus par intervalles de tapisseries. Les fenêtres du petit Charles VII sont feutrées et ses berceaux munis d'écrans, sans compter les paravents. Ainsi encore -la mention des harpes et des (lûtes qui doivent réjouir les petits ducs de Bourgogne, et qui font penser, à tort du reste, à un passage célèbre de Montaigne, puisqu'il s'agit ici de distraire, d'éveiller, et non de réveiller. A moins d'un an, Charles VII avait déjà lui aussi ses joueurs de harpes '. Mais la musique qu'on fait aux petits enfants leur est peut-être moins agréable
I. '< A. Perrin Chappecel, pour une harpe prinse et achetée de lui par le commandement et ordonnance de la Royne [Isabeau de Bavière] et délivrée aux gens de Mgr de Pontliieu pour en jouer devant ledit seigneur, pour ce le xv^ jour de février l'an mil cccc et trois, xxxvi sols parisis. « (Archives Nationales, KK \t,. folio 8iS v".)
que celle qu'ils font eux-mêmes, et cela aussi était prévu dans l'éducation du petit roi :
A lui (Jehan Clerbout orfèvre) pour un petit chauderon de laitton qu'il a baillié et livré pour f;iire jouer et esbattre le dit seigneur, lequel estoit mal disposé. Pour ce, par marché à lui fait, ledcrrenier jour de juing(i404) xn s. par. (Arch . Nat. KK 43, fol . 90 v° 91 r*^) .
C'est assez dire que la lavette n'est pas négligée, et que le même petit roi possède, comme les ducs de Bourgogne, un nombre déraisonnable de chemises en escarlatte vermeille de Bruxelles, de béguins, béguinets et autres fanfreluches. Ainsi en 1400 comme en 1500, les petits enfants des rois et des princes étaient élevés avec le plus grand soin, rien n'était abandonné au hasard, c'était un véritable luxe de précautions et de minuties. Faut-il remonter plus haut dans le moyen âge ou descendre plus bas, citer les prescriptions de Raymon Lui le sur la nourrice, la nourriture et l'éducation des petits enfants dans la i"' partie du livre de Blaquerne, ou le beau manuscrit ' bien contemporain de Rabelais, celui-là. qui fut offert à Louise de Savoie et au roi François I" pour l'éducation du dauphin François ? A quoi bon ? Il vaut mieux expliquer le plus brièvement possible pourquoi le début du Gar^anlua est si fort éloigné de la réalité, ou plus précisément pourquoi Rabelais qui cite et critique si exactement les livres d'enseignement du moyen âge, le Donat, le Facet, VAlaïuis in Parabolis etc., feint d'ignorer tous ses traités d'hygiène.
Commençons par \e Pantagruel qui, très vraisemblablement composé et publié avant le Gargantua, suit immédiatement les Grandes chroniques gargantnines et emploie les mêmes procédés de grossissement et d'exagération faciles. Si les manuscrits de
I . Les triiiniphcs des vertus , manuscrit signalé, et longuement décrit et anah'sé par Paulin Paris, tes Manuscrits de la Ril'liotijèque du roy, I, 286, 290 et IV, 136.
la vieille comédie de Guillaume de Blois ', Y Aida, n'étaient pas si rares, on pourrait croire que Rabelais y a pris la scène initiale, celle du père qui ne sait s'il doit se désoler de la mort de sa femme ou se réjouir de la naissance de son fils. Quoi qu'il en soit, le voilà « né a tout le poil » le beau fils auquel il faut 4600 vaches pour l'allaiter ; il est si goulu qu'il commence par en dévorer une, et il continue par l'ours venu pour le lécher. Ce sont là plaisanteries banales sur l'appétit colossal des petits géants, d'ailleurs sans mélange de grossièretés. On ne nous dit pas exactement ni même pas du tout ce que ce petit monstre vient apprendre à l'école avant qu'il aille s'amuser dans les diverses Universités, puis finalement travailler à Paris pour devenir « un abysme de science. » Point de dates ni de détails minutieux ; nous sommes en pleine fantaisie, les chapitres se suivent et ne se ressemblent pas, sans lien bien logique.
Dans le Gargantua la trame du récit est autrement serrée et le récit lui-même autrement précis et détaillé. Mêmes plaisanteries traditionnelles d'abord sur la taille des petits géants et sur leurs vaches nourricières, 17.913 cette fois, et les dimensions de leurs layettes et de leurs jouets, mais aussi des dates, des étapes bien marquées. Quand le nourrisson est sevré (à un an et onze mois !), et qu'il a remplacé le lait par « la purée septembrale », voici l'emploi minutieux du temps d'abord jusqu'à trois, puis jusqu'à cinq ans, l'adolescence; c'est une gradation d'absurdités, pour ne pas dire plus, et en tout
I. C'était exactement la même situation, mais il s'agit d'une tille. Dum parit, Aida périt...
Dixit et ingeminans vix protulit illa : « Va — aie », In lucem prodit filia, mater obit, Et miser et felix dolet et laetatur habetque Vir causam fletus, laetitiaeque pater.
L'Allia, encore inconnue, en 1820, des rédacteurs de VHisloire littérai? delà France, t. XV, p. 415, n'a été publiée qu'en 1842 par Th. Wright d'après un ms. de la Bib. Imp. de Vienne, cf. Hist. liit. de la Fr., t. XX, p. 51.
cas rien, ni le boire, ni le manger, ni le dormir, rien n'est réglé. A cinq ans l'enfant est livré à maistre Thubal Holoferne et à Jobelin Bridé qui le soumettent à un enseignement stupide, dont, à vingt ans largement sonnés, Ponocrates viendra le délivrer pour lui inculquer une science, mais tout d'abord une h3'giène nouvelle. Qu'est-ce à dire ? Ce beau régime ou cette absence de régime a porté ses fruits. Les sorbonnagres l'ont laissé, sinon rendu, paresseux, goinfre, ivrogne, malpropre. Ne faut-il pas que le corps soit renouvelé comme l'esprit, que la transformation soit complète ? C'est ici peut-être la véritable explication des « folies » qu'on nous disait de négliger, et qui tiennent étroitement au dessein de Rabelais. Si l'enseignement du mo3'en âge prêtait à la critique, l'hygiène des petits enfants, on l'a vu, ne laissait pas grand'chose à désirer. Rabelais a ridiculisé l'un comme l'autre, en bloc, pour forcer la symétrie, compléter l'antithèse. Semblable à ce Grec de ses bons amis dont on a dit « qu'il ferait gagner à Pompée la bataille de Pharsale, si cehi pouvait arrondir tant soit peu sa phrase ». Dans l'espèce, étant donné le véritable régime si sagement et si minutieusement réglé des petits princes, la plaisanterie était d'autant plus comique q-u'elle était plus énorme ou plus absurde.
Emile Roy.