DEUX TÉMOIGNAGES INÉDITS SUR LE COSTUME DES ÉLÉGANTS
AU XI Vc SIÈCLE
Le manuscrit français 25405 de la Bibliothèque nationale (anc. Notre-Dame 242) est composé de deux volumes du xiii^ siècle originairement distincts, reliés ensemble '. Sur le dernier feuillet du premier manuscrit (fol. 88 r° er v°) on lit un fragment sans titre — le Calaloj^iic général l'appelle « Satire du temps présent » — qui a été tracé, après coup, sur un feuillet laissé en blanc à la confection du manuscrit, par une main qui n'est probablement pas celle d'un copiste de profession. L'écriture en est, par endroits, presque effacée; c'est une grande cursive, qui me semble accuser le milieu du xiV-' siècle. Je crois que les détails que contient ce petit fragment ne sont pas entièrement dépourvus d'intérêt pour ceux qui s'occupent de l'histoire du costume. C'est en eiiet principalement par les témoignages des écrivains que nous connais sons certains détails concernant l'habillement au moyen âge : il est même tellement rare que certaines modes passagères et particulièrement extravagantes aient laissé des traces dans les produits des arts descriptifs, queAKvin Schultz, l'homme qui de nos jours connaissait le mieux l'histoire du costume, a pu écrire qu'il est inutile de tâcher de mettre le témoignage des poètes et des moralistes d'accord avec celui des dessins contemporains -.
1. Voir A. G. Van Hamel, Li Roiinins de Carilc cl de Miserere, par le Rendus de Moiliens, 1885, p. xix ; C. Coudcrc et Ch. de La Ronciére, Catalogue général des manuscrits, 1902, p. 580.
2. AIwin Schultz, Deutsches Lehcn iin XIV. und XV. Jdbrhuiidert, Grosse Auflage, Wien, 1892, p. 285.
léo ARTUR LANGl-ORS
Voici maintenant ce qu'on lit au toi. 88 du manuscrit français 25405 delà Bibliothèque Nationale :
Moût va li siècles bestournant,
Car che derrière va devant
Et che devant si va derrière.
4 Or ne sai je en quel manière
D'ore en avant me maintenrai,
Se droit ou tort me main tenrai,
Car li siècles trop se bestourne.
8 Or me convient que je m'atournc,
Se je weuls vivre ne durer ;
Car il me couvient endurer
Par moût de fois moût de paroles 12 Que je tiens pour niches et foies.
Car le monde couvient servir
Par flaterie et par plaisir,
Si que [s'Jaucuns weut amender 16 D'un autre, il li couvient llater.
Et mal ait celé flaterie,
De leur flater se Dix (?) n'en rie
Ne fâche de cheus qui les croient, 20 Qui par leur flater se desvoient
De maintenir les grans beubans
Et sans proweche estre aquerans.
Caperons metent par derrière 24 Et les coquilles par derrière (sic),
Et le poitrine [ont] escolee [foj. SS v°]
Plus que femme qui escolee [corr. estalcc rj
Est de sur (sic) a Puis d'un bordel ; 28 Cliertes, che n'est ne bon ne bel.
Et puis ont manches fachounees
De mailles, cordes, boutounees,
De l'espaulle dusques as poins.
32 Et de che n'ai je mie soing
K'es manches a niout peu de drap :
Pas ne se croient u hanap
Quant woelent boire, che m'est vis.
36 Et si lairoient trop en vis
Leur surcos trop largcfs] au pis.
Et encore me fait trop pis
Ke trop dessus le cul se chaingnent,
LE COSTUME DES ELEGANTS AU XIV'^ SIECLE lél
40 Mais [que ?] mie trop ne s'estraingnent.
Et puis si ont coutel a pointe,
Qui devant le ventre s'apointe,
Tout au travers, bas le pumel. 44 Et si se tienent par revel
As testes estendus les bras.
Et si vestent meut divers dras ;
Et puis wont du cul et d'espauUe 48 Chascuns a desguiser se maulle.
Et font toupés comme rounchis,
A woult sanblant comme esmaris.
Et ont saullers decrenelés, 52 Moût volentiers les decaupés...
Malgré quelques détails qui offrent des difficultés, on peut dire, d'une manière générale, que la satire qu'on vient de lire a trait à ce changement radical du costume qui commence à se produire dans les dernières années du xiii^ siècle et qui devient un fait accompli vers 1330. A cette époque, le luxe dans l'habillement augmente singulièrement ; le goût est aux étoffes précieuses, aux tissus mélangés de plusieurs couleurs (v. 46). La différence essentielle entre la coupe de l'ancien costume, inauguré sous Philippe Auguste, et celle du costume moderne^ dit d'origine catalane ', est qu'aux anciens vêtements longs et larges fut substitué un costume court et extraordinairement étroit (c'est sans doute à cela que font allusion les vers 36, 37 et 40). Ce nouveau costume apparut simultanément dans toute l'Europe centrale : vers 1330, on le signale en Italie, en France, en Angleterre, de Bohème jusqu'en Styrie et à Cologne. Ce fut naturellement la jeunesse qui donna le signal de la nouvelle mode. Les jeunes dandies aux allures insolentes que blâme notre poète anonyme portent un costume qui, pour plusieurs détails, s'accordent avec les costumes qui, dans la première moitié du xiv^ siècle, éveillent l'indignation des moralistes des différents pays de l'Europe.
I. J. Quicherat, Histoire du coslwiie en Fiance, 1875, p. 225. Mélanges. h
î62 ARTUR LÂnGFORS
L'habitude des hommes de se décolleter (v. 25-28) est attestée par un passage curieux du Pèlerinage de vie biiiiiaiiie, poème composé, entre 1330 et 1332, par Guillaume de Deguileville. Etant donnée l'extrême rareté de l'édition ', il est utile de citer in extenso le passage qui intéresse l'histoire du costume. C'est Orgueil qui parle :
Nouvelletez se font par moi,
Plus en fais assez que li roi.
7505 Je fais chaperons pourfilez
De soie et or entour listez,
Chapiaus hupcs et haut crcstus
A marmousés cocus locus,
Estroites cotes par les flans,
Manches a penonchaus pendans,
A blanc surcot rouge manche.
A col et poitrine blanche
Colc bien eicolclce.
Pour bien estre regardée ; 7515 Vestemens trop cours ou trop Ions,
Trop grans ou petis chaperons,
Estiviaus petis et estrois
Ou grans dont on feroit bien .iij.
Greille çainturc ou large trop...
Un chroniqueur styrien de l'époque, que l'on désigne ainsi, Anon3'mus Leobiensis, donne (après 1322) sur la même habitude les renseignements les plus explicites : « Ampliabant etiam tune capicia, id est foramina pcr que caput vestes egreditur, ut in hominibus istis pectora, humcri, scapule in maxima parte apparerent ^.. »
La ceinture était mise très bas (v. 39) '. Même ce couteau que nos élégants portent avec une si agaçante désinvolture (v. 41-43) est parfltitement de style : comme les clercs commençaient à imiter la tenue des élégants mondains, l'Église
1. Le Pèlerinage de -z'ie hiiviaine, de Guillaume de Deguileville. Edited by J. J. Stùrzinger. Printed for tlic Roxburghe Club. London, 1893.
2. Cité par Alwin Schultz, Deulsches Lebcii iiii XIV. uml XV. Jabrhiiiukrt, p. 288, note.