SUR LA MORT DE PAN DANS RABELAIS ET QUELQUES VERSIONS MODERNES
L'anecdote énigmatique sur la mort de Pan que Plutarque nous raconte (De dcfectu oracnlonim, éd. Teubner, III, 1891, p. 69-142) est devenue plus populaire dans la littérature occidentale que beaucoup de légendes d'un sens plus clair ou d'une moralité plus élevée. M. Jean Plattard a suivi sa fortune jusqu'à Rabelais dans sa remarquable thèse (^L'œuvre de Rabelais, Paris, 1910, p. 291-294). lia montré que Rabelais a traduit Plutarque d'après l'original dont deux exemplaires sont revêtus de l'ex-libris de Rabelais et il a gardé du grec l'accusatif Thamoun employé comme régime direct au lieu de Thamus ou Thamum. L'auteur de Pantagruel (Quart livre, ch. ixviii), cependant, ne s'est pas borné à traduire Plutarque, il a remplacé Texplication démoniaque de celui-ci par une interprétation fantastique. Guillaume Bigot {Christ, phil. praeL, p. IV, p. 442) l'a devancé dans cette voie en identifiant Pan avec Jésus-Christ (At de magno Pane, id est de Christo, id ambagiose daemones loquuti sunt, etc. /. c).
La filiation des textes est établie, mais l'origine et le sens de l'anecdote restent toujours obscurs. Le zèle des philologues n'a pas manqué de construire des hypothèses ingénieuses. M. L. Garello {La Morte di Pan, Milano, 1908) a exposé toutes les interprétations qu'on a hasardées pour reconstruire sur cette base l'évolution de la légende. Mais il est loin d'avoir épuisé le sujet et résolu le problème.
Le nom du dieu est le point de départ pour M. Roscher (Pan aïs Allgott. Festschrift filr Overbeck, Leipzig, 1893). Le Pan agreste et le Pan (== le tout) des philosophes sont identifiés à l'époque du symbolisme alexandrin. D'autre part le
Pan grec fut peut-être confondu avec le dieu Chnumou Mendes des Egyptiens dont parle Hérodote (1. II, ch. xlvii, cf. Plattard, 0. c, p. 198).
M. S. Reinach (Bnll.corr. HelL, XXXI, 1907, p. 1-12) partage l'opinion de M. Roscher sur l'authenticité du texte, mais il rejette son explication. Suivant lui l'anecdote racontée par Epitherses a subi quelques transformations. La scène devant les Palodes où le pilote crie la nouvelle de la mort de Pan vers le rivage est ajoutée au noyau primitif suivant lequel les voyageurs ont entendu à l'île de Paxo ou au port des Palodes une voix forte qui a crié trois fois le nom du pilote Thamus leur annonçant par des hurlements plaintifs la mort de Pan. Ils croyaient entendre le nom du pilote qui s'appelait par hasard Thamus, mais c'étaient les complaintes que les adorateurs du grand Thamus ont chantées sur le rivage. Ce Thamus est le dieu syrien qui répond à l'Adonis grec (= sém. le seigneur). M. Reinach reprend ainsi l'hypothèse de Liebrecht (éd. Otia imperialia de Gervais de Tilbury, p. 180) et il y ajoute une explication de Plutarque que la critique ne peut pas approuver'.
Bigot et Rabelais ont identifié Pan avec Jésus-Christ. L'opposition des deux se trouve déjà dansEusèbe {Praeparalio Evangelica, 1. V, ch. xvii, éd. Teubner, t. I, 1867, p. 238, 239) qui l'ajoute à l'anecdote de Plutarque. Les poètes modernes suivent l'une ou l'autre version, il y a même une tendance de parallélisme entre le dieu des païens et le Seigneur. Nous en voulons énumérer quelques-unes pour montrer la vitalité d'une anecdote obscure qui souffre tant d'applications.
I. M. Reinach rejette la scène devant les Palodes comme ajoutée au récit primitif. Or il a dit : « L'anecdote que Plutarque tient de bonne source, et qui fut comme authentiquée par l'enquête de Tibère » (0. c, p. 8). La contradiction est évidente : il prend pour authentique ce qui convient à sa théorie préconçue et il retranche le reste. Mais ce qu'il garde ne reste pas intact. Le nom de Thamus ne se trouve pas dans le message entendu par les voyageurs tel que Plutarque nous le raconte, mais M. Reinach l'y fait entrer et ajoute le grand Pan (= tout) comme épithète. Une pareille reconstruction n'a aucune valeur, sauf pour l'auteur qui en peut tirer tout ce qu'il veut.
Fontenelle ' {Histoire des oracles, ch. i, Œuvres, II, 1736, p. 516) rapporte la légende d'après le hollandais Van Dale (Dg oraculis veterum ethnicoriim dissertatiuncnlae, III, Amstelodami, 1700). Au nom du rationalisme, il la rejette, quitte à la laisser croire à Eusèbe et à d'autres grands hommes. Mais les oracles n'« avaient pas cessé ni à la venue de Jésus-Christ », ni après le siècle de Voltaire. Les poètes les ont ressuscites au xix^ siècle. Paul Arène a composé son poème En Mer en 1876 {Poésies, Paris, 1900, p. 79-81). Le Dieu-Enfant y succède à Pan, il détruit le monde païen et Thamus lui offre son bateau.
Cette idée originale fait défaut à M. Michel Joufïret {Poèmes idéalistes, Paris, 1900, p. 85-89) qui suit la version Bigot- Rabelais ^. Une description précise du voyage de Thamus et de l'effet de l'oracle trahissent le poète parnassien. L'allusion à Jésus se trouve à la fin du poème :
Or, dans la même année à peu près vers les ides D'avril, en Israël, les prêtres déicides, Les scribes, les docteurs, ainsi qu'il est écrit, Crucifiaient celui qu'on nomme Jésus-Christ.
Henri Heine a fait connaître l'anecdote de Plutarque à d'autres poètes. Il l'a rapporté dans un article polémique contre Louis Bœrne daté du 18 juillet 1830 {Sàmtliche Werhe, Hamburg, 1862, p. 73-74). La révolution de juillet à Paris lui suggère l'idée philosophique de l'évolution des religions. Le sang de Jésus-Christ a tué les dieux de Grèce; ils ne vont pas renaître, mais une nouvelle conception du monde réunira peutêtre la tradition grecque avec l'idéal chrétien.
Hermann Lingg accepte cette interprétation dans son épopée {Die Fœlkerwanderung, 1866-1868, ch. i^', str. 51-54). Il suit le récit de Plutarque comme Heine, mais il ne nomme ni Thamus ni lesPalodes. Adolphe Pichler, un autre compatriote