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Lettre de Latiniusà Masius, 20 janv

UN HX-I.IBRIS DE GUILLAUME POSTEL 327

au moment où, craignant pour sa tête, il s'y attendait le moins (i8 août 1559 et non, erreur de ses biographes, 1558). Grande est la détresse de Postel au sortir des prisons du Château Saint-Ange. Déjà, peu de temps avant de quitter Vienne, il avait dû céder contre 200 ducats sa collection de manuscrits orientaux. La misère va le réduire aux pires tribulations. Il se rend de Rome à Bâle, revient en Italie, repart pour Augsbourg en passant par Trente (Pâques 1561). Ces longs et pénibles voyages, ces démarches de solliciteur sont entreprises en pure perte. Ne sachant plus que devenir, il prend le parti de regagner la France où tout le monde ignore ce qu'il est devenu. Après un séjour de quelques semaines à Dijon, il arrive à Lyon (octobre). Là, il publie quelques ouvrages de courte haleine et s'apprête à traduire les deux Testaments en plusieurs langues, lorsqu'un ordre du roi le fait arrêter sur une plainte en hérésie émanant des Protestants eux-mêmes ; il est vrai que Postel ne les avait jamais beaucoup ménagés (5 fév. 1562). Son innocence ayant été reconnue, il ne tarde pas à être élargi, mais c'est pour se faire incarcérer de nouveau, quand, revenu à Paris (avril), il a pris la décision de se laver une fois pour toutes des crimes que, depuis la publication du livre des Merveilleuses Victoires, on n'a cessé de lui imputer. L'instruction de son procès dure plus de six mois. Enfin, le 12 décembre, la Cour du Parlement jugeant que Postel n'est, au fond, coupable d'aucune machination perverse, que ses extravagances proviennent plutôt d'une inoffensive manie, ordonne qu'il sera enfermé pendant trois mois dans l'enceinte du Prieuré de Saint-Martin-des-Champs et que, ce délai expiré, un jugement définitif sera rendu à son sujet après enquête sur ses « manière de vivre, conversation et religion ». Le 29 janvier 1563 ',

I. G. Weill corrige la date 1563, qu'indiquent les Mémoires de Cotidé, en 1564, n. st. (/. c, p. 43, n. 2). Mais cette interprétation introduit une grave invraisemblance dans la biographie de Postel, et elle ne paraît pas nécessaire, car s'il est exact que l'édit de janvier 1563 (ancien st.)

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Postel qui a été relâché dans l'intervalle et a recouvré ses livres et papiers préalablement saisis, est conduit de la maison de son hôte, J.-J. Scaliger, au Prieuré. Le 4 juin suivant, la Cour confirme son jugement en décidant que la communauté baillerait à Postel « par aulmosne » 40 livres parisis pour son entretien.

Postel a enfin trouvé des juges pour s'entendre déclarer qu'il n'est ni dément, ni hérétique. Sa raison et sa religion sont désormais à l'abri de l'injure ; son existence est, par surcroît, à l'abri des coups du sort. Le prieuré de Saint-Martin en efl^et, loin d'être une geôle expiatoire, sera pour lui un refi.ige contre l'Erreur et la vie errante, un port d'attache en même temps qu'un port de salut. Telle paraît être la signification de la sentence prononcée à l'égard de cet homme plein de sincérité et d'enthousiasme, mais à Tâme combative et mal équilibrée. Sa réclusion est toute nominale, sa liberté soumise à une règle à peine rigoureuse. Il lui est permis d'aller et de venir, d'enseigner au dehors pour subvenir à ses besoins : ainsi, aux Collèges Saint-Gervais, d'Autun, de Cambrai, il est professeur privé de cosmographie. On le voit comme jadis fréquenter la Cour. Il ne tient qu'à lui de devenir le précepteur d'un des fils de Catherine de Médicis. Charles IX, qui l'appelle « son philosophe », aime à deviser en sa compagnie. Il remplit^ sans titre officiel, les fonctions d'interprète du roi pour les langues orientales.

Au Prieuré, où il édifie les moines par sa piété et la douceur de son caractère, Postel reçoit ses amis et ses disciples. « Sur ses vieux ans, les princes et gens de sçavoir alloient veoir ce vénérable vieillard... assis en sa chaire, la barbe blanche lui tombant jusques à la ceincture, avec une telle majesté en son port, une telle gravité en ses sentences,

relatif à la façon de dater les actes, n'a été adopté par le Parlement de Paris qu'en 1567, rien n'empêche de supposer que la date de 1563 fournie par les Mémoires de Coudé y est déjà formulée en nouveau style.

que nul ne s'en retournoit jamais sans désir de le reveoir et étonnement de ce qu'il avoit oui '. » L'imagination des contemporains est grandement frappée par cette attitude digne et imposante — peut-être composée — de l'émule de Paracelse et de Cornélius Agrippa. Aussi bien, c'est sous cet aspect que les estampes du temps représentent le plus volontiers Postel. Des trois portraits que nous possédons du célèbre visionnaire, le plus intéressant à tous les points de vue est une gravure à l'eau-forte dont je trouve la planche conservée à la Chalcographie du Louvre (n° 2258 du catalogue, 16X12). Il orne à titre documentaire VHistoria reghlis monasterii S . Martini de Campis de Dom Marrier -, qui, Postel mort, occupa au Prieuré la même cellule que lui. Quelques attributs caractérisent ce beau portrait malheureusement sans signature: une sphère armillaire, un compas, des livres, etc.. Mieux encore, une inscription toute de circonstance l'accompagne : ce sont, écrits en langue et en cursive hébraïques, quatre vers à la louange de Postel, dus au talent de quelque lettré juif, si ce n'est de Raphelengius lui-même. Voici, vers pour vers, le sens général de ce quatrain gravé dans le cuivre et tombé dans l'oubli :

Des peuples il parla les langages divers,

Poiirnieiia son génie à travers VUnivers,

Et de chasque science en hiy parfeist la sonie.

Oui tient Dieu pour Unique eut pour aniy cest holîie 3.

1. Florimond de Rémond, Hisi . delà naissance, proorc^ et décadence de Yhérésie de ce siècle (Vnx'xs, 1605, in-40).

2. Paris, 1636, in-40, p. 556. Les deux autres portraits sont donnés par A. Thevet (Pourtraits et Vie des hommes illustres, Paris, 1584, in-fo), et par BuLLART (Acad. des Se. et des Arts, Bruxelles, 1682, in-fo, p. 297).

3. Traduction littérale : « (i) Une langue dans cette tête parla les idiomes des peuples ; (2) Esprit sublime, il circula en tous lieux ; (5) Et l'intelligence de cet homme fut experte en toutes choses, instruite en toutes sciences ; (4) Aimé [de tous], il aima tous ceux qui reconnaissent l'unité de Dieu. » J'ai pour garant de l'exactitude de cette interprétation la haute compétence de M.Joseph Halévy. Dans la traduction versifiée qu'on trouve chez Dom Marrier, le premier vers seul est compris :

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Entre temps, le reclus de Saint-Martin-des-Champs s'occupe, dès 1563, de rédiger plusieurs cahiers d'^^o/oo'/w et de Rétractations, dont le dernier porte la date de 1578 ; il les garde inédits (Bibl. Nat. fds fr.). Il travaille surtout à la traduction du Sepher ha-Zohar '. C'est, en grande partie, de ce fameux commentaire juif du Pentateuque, où l'exégèse se mêle à la Kabbale, au gnosticisme et à bien d'autres choses encore, qu'il avait tiré les éléments de son singulier système. A l'en croire, ce Livre de la Splendeur avait livré jadis tous ses secrets à la Mère Jeanne qui pouvait le réciter par cœur d'un bout à l'autre, par un miracle dont bénéficiait son ignorance native. Enfin nous voyons Postel se prendre de goût, dans les trois dernières années de sa vie, à la poésie religieuse ^ C'est ainsi qu'il s'amuse à ébaucher une longue et insipide Préface de la très digne histoire de Noslre Dame de Lyesse (Bibl. Nat., ms, 21 14, fds fr.) :

Bons pèlerins qui par deuotion

Voutei souffrir et douleur et tristesse

Pour imiter de Christ la Passion

Icy voye^ conte hom trouve Lyesse etc.

Il compose une espèce de catéchisme qu'il donne au public sous le titre de Les premiers élémens d'Eiiclide Çhrestien... escriis en vers par Guillaume Postel dit Rorisperge, doyen des

« Une langue en ce Chef parla maints idiomes;

« L'âme de ce pourtraict environna tout lieu.

« Cet esprit fut profond, docte entre les Grands hommes,

« Et fut le Bien-avmc des favoris de Dieu ».

Cela a du moins le mérite d'être vraiment de l'époque, non un pastiche.

1. Cf. BÉROALDEDE Verville, Le Moyoi de Parvenir, éd. du bibliophile Jacob, p. 122. La traduction du Sepher hi-Zohdr vient d'être publiée pour la première fois par J. de Pauly (Paris, 191 1, gr. in-80).

2. «Il se montra plusieurs années devant sa mort très Catholique, s'estant purgé de toutes ses opinions, que la superbe grandeur de sa cervelle pouvoit avoir avorté, plus tost que conçeu, soumettant le tout au Jugement de l'Eglise. Disoit ordinairement la messe avec une extraordinaire dévotion. » El. de Rémokd, 1. c.

Lecteurs du Roy (Paris, 1579, 32 pp. in-8°). Près de huit cents alexandrins mathématiques, où la Théologie se concerte avec la Géométrie « pour la raison de la diuine et éthernelle Vérité démonstrer » ! Ronsard avait bien raison de dire que « tous ceux qui escrivent en carmes, tant doctes puissent-ils estre, ne sont pas poètes ».

On ne risque guère de se tromper en plaçant à cette époque la composition de l'ex-libris en trois quatrains dont Postel illustra les marges de son lexicon. Tout plats qu'ils sont, ces vers-là sont encore les meilleurs qu'il ait faits. Ils ont ceci de bien, c'est d'être un exact reflet de son âme recueillie. L'heure et le lieu, du reste, étaient propices. « Soy cognoissant home mortel », il offre à son vieil ami Raphelengius, ainsi qu'un gage de son estime, l'un de ses plus précieux livres de chevet. Sur un coin de ce manuscrit, comme « pour chasser de soy l'obliance », il inscrit son nom, rappelle le long effort de sa vie toute marquée de contrastes : « povre enfance », fortune rapide, amers déboires, s'attendrit au souvenir de la folle à qui il crut toujours devoir ce qu'il appelait « son accroissement de lumière », et, nous ayant pris à témoins, avoue humblement qu'il « fonda » sa renommée sur peu de chose. Que de résignation dans ce regard jeté en arrière, de mélancolie dans ce modeste Exegi moniimentum !

La postérité a rendu justice à ce fou de génie en qui germa l'idée alors inouïe, exprimée par lui en vagues termes mystiques, du socialisme chrétien. Son œuvre, qui est considérable, n'offre plus guère d'intérêt qu'aux bibliophiles. Il n'en est pas moins vrai qu'on le regarde aujourd'hui comme le père de l'orientalisme français. « Postel, avec toutes ses rêveries étranges, en dépit de l'incohérence de ses actes et de ses écrits, a été un grand initiateur. Le premier dans notre pays, il a deviné et entrevu l'immense domaine des langues et des littératures orientales... Avec ce magnifique enthousiasme pour la science universelle qui est le propre de tous les grands savants de la Renaissance, il tenta de défricher seul ce

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champ dont l'étendue est si vaste que des générations de travailleurs n'ont pas réussi, à l'heure actuelle, à en explorer toutes les parties. Ses forces le trahirent et sa raison ne sut pas résistera un pareil eftbrt. Mais, n'importe, l'impulsion donnée par lui fut vraiment féconde... Il a compris le premier l'utilité des langues orientales et clairement défini le lien par lequel notre civilisation occidentale s'y rattache à tant de titres différents. » (A. Lefranc, /. c, p. i86).

Postel mourut le 6 septembre 1 581 et fut inhumé, suivant son désir, dans la chapelle de la Vierge de l'église du Prieuré. On sait que ce monument est devenu la galerie des machines du Conservatoire des Arts et Métiers'. Disparu de ce monde, Postel n'en continua pas moins d'occuper l'opinion. Ses traits furent reproduits par l'image, sa biographie esquissée par Marrier, Thevet, Sainte-Marthe. Aux pamphlets d'autrefois, aux accusations mensongères, aux injurieux brocards, succédèrent les dithyrambes passionnés, dictés par un esprit de tendance inverse, et jusqu'à des contes absurdes dont le merveilleux fit tous les frais. Les plus raisonnables de ses biographes se contentèrent cependant de retracer, non sans se contredire, les péripéties de son aventureuse existence en glissant sur « plusieurs choses assez mal digérées tant de sa mère Jeanne, que de quelques curiositez qui, sans la soupeçon

I. Ce que l'on sait moins, c'est que, à une époque difficile à déterminer, les cendres de Postel furent transférées de cette église au cimetière tout proche de Saint-Nicolas-des-Champs, qui s'étendait sur l'emplacement compris actuellement entre les nos 6y et 77 de la rue Beaubourg. Lorsqu'en 1804 ce cimetière fut désaffecté et que les ossements qu'il recelait durent être évacués vers les catacombes, on releva dans l'inventaire des tombes celle de G. Postel. Voyez E. Gérards, Les Catacombes de Pa;» (Paris, 1892, in- 12, p. 152). Il ne reste de tout cela qu'une copie d'épitaphe, dans l'ouvrage de Doni Marrier. La Bibl. Nat. possède un testament autographe de Postel (fds fr., 2115 fo 118) qui a été publié par A. Lefranc (Annuaire de la Soc.de VHist. de France, 1891, XXVIII, 2'-^ partie, p. 211 sq.).

de bourderie, ne sont d'aulcune édification » (Thevet, /. c, f° 590 v°). D'autres crurent ne pouvoir plus congrument louer sa mémoire qu'en confiant leur admiration à la poésie hébraïque, comme on l'a vu, ou à la française, comme en fait foi ce sonnet d'un « dévotionné » anonyme, inséré par Thevet dans sa notice et qui, pour l'inspiration, émane évidemment de la même source que l'épigraphe du portrait de la Chalcographie :

Toy quiconque verras ceste morte peinture, Asseiire toy de vcoir un chef, qui a compris L'un des plus généreux & sublimes espris. Que Dieu de notre temps ait mis en la nature.

Tout ce que le ciel prend dedans sa couverture Fut contenu dedans un si petit pourpris : Tous lieux de terre & ruer dessus un globe escris Furent escris en luy d'une vive escritiire.

Il vid d'œil ou d'esprit tout le rond univers : Il sçeut des nations les langages divers : Il méditoit en luy la concorde du Monde :

Il fut pauvre & hay, mais non des gens de bien,

Il avait tout en luy & ne possédoit rien.

Or il joïiit du bien, qui en tous biens abonde.

Encore qu'il soit de médiocre facture, ce sonnet méritait aujourd'hui de revoir la lumière : le fonds parfois rachète la forme. Nous y trouvons exprimée l'idée qu'on se faisait alors du génie de Guillaume Postel et, de plus, comme une paraphrase indirecte de ses propres quatrains, de cet énigmatique ex-libris dont l'intérêt^ pour le moins, n'est plus à deviner.

Paul Ravaisse, Charge de cours à l'École des Langues orientales.

Le trinitairc Robert Gaguin, se trouvant à Burgos au mois d'août 1468 pour les affaires de son ordre, soutint avec quelques habitants de cette ville des controverses sur la question de savoir lequel des deux pays, la France ou l'Espagne, méritait la préférence. On a tout lieu de croire que ces discussions demeurèrent courtoises, qu'on n'y entendit aucune parole acrimonieuse, aucune de ces lourdes invectives dont les humanistes du xV siècle ne se montrent que trop friands. Gaguin, en effet, dans le compte rendu qu'il nous en donne, indique que ses adversaires et lui y mirent de la bonne grâce : « Est mihi, dit-il, quotidianum fere certamen cum Hispanis inter jocandum, Gallia ne sit an Castella feracior... » Et ailleurs : « Hisce garritibus, pcr jocum me... lacessunt Hispani. » Il n'apparaît pas non plus — quoi qu'en dise le dernier et savant éditeur des épîtres de Gaguin, M. Louis Thuasne ' — que les Espagnols en question aient mêlé à la dispute des ressentiments d'ordre politique, résultant de certains conflits entre la France et l'Espagne à propos de la ratification d'un traité du roi Henri IV de Castille avec l'Angleterre, ni que Gaguin ait eu à protester contre « les dénigrements et les insinuations malveillantes qu'il entendait débiter autour de lui ». A mon sens, les controverses de Burgos demeurèrent étrangères à la politique ; elles appartiennent au genre des exercices de rhéthorique si fort en honneur à cette époque . En tout cas la riposte de Gaguin qui nous a été conservée a essentiellement

I . Robert i Gagiiini Epistolac et Oratioiws, texte publie... par Louis Thuasne, Paris, 1905, 2 vol. 8" (Bibliothèque littéraire delà Reiuiissance).

le caractère d'une diatribe d'humaniste. Suivant l'usage, Gaguin en fit une épître qu'il adressa à son ami François Ferrebouc. Nous en avons la teneur dans le manuscrit de la Bibliothèque nationale latin 5870 quia servi à Martène, premier éditeur de l'épître. M. Louis Thuasne l'a rééditée plus correctement en la munissant d'un copieux commentaire '.

A première vue, on pourrait croire que l'épître à François Ferrebouc réfute seulement des propos tenus à Burgos par les interlocuteurs de Gaguin. En fait, il en est autrement. Gaguin vise dans sa réponse un document écrit, un traité qui s'efforçait d'établir la préexcellence du pays et du peuple d'Espagne sur tous les autres. M. Thuasne a fort à propos cité un passage de l'Abrégé d'histoire de France de Gaguin où celui-ci, rappelant un incident d'un de ses voyages en Espagne, écrit ces mots : « Me trouvant ci Tolède, où j'eus l'occasion de vanter Charlemagne et sa conquête d'une grande partie de l'Espagne jusqu'à Tolède, on me montra un livre intitulé Preconia Hispanie dans lequel ce que je racontais de Charlemagne est réfuté avec beaucoup de vivacité et de force. » L'incident dont s'agit se passa-t-il en 1468, lors du second voyage de Gaguin, ou antérieurement, lors de son premier voyage en 1465-66 ? Nous ne le savons pas et cela n'a d'ailleurs aucune importance. Ce qui nous intéresse, c'est que, dans l'une ou l'autre circonstance, Gaguin vit un livre intitulé P;-m)///rt Hispanie et qu'il y nota le passage où l'auteur déclarait fabuleux les récits de nos jongleurs sur les conquêtes de Charlemagne en Espagne. M. Thuasne n'a rien su nous dire de ces Preconia Hispanie, et on le lui pardonnera aisément, car non seulement le livre n'a pas été publié, mais son auteur ne jouit pas d'une notoriété bien grande. Jean Gilles de Zamore, de l'ordre des frères mineurs, à qui fut confié le soin d'instruire l'infant Sanche, fils et successeur d'Alphonse X le Savant, a cependant beaucoup écrit et son œuvre historique, notamment, bien

I. Robcrli Gaguini Epislolac el Orutioiies, t. I'^'', p. 185 à 208.

qu'elle demeure encore inédite, obtint un certain succès de son temps. Mais cet émule, à certains égards, de Vincent de Beau vais, fut moins favorisé que notre grand compilateur et les produits de son activité littéraire tombèrent bientôt dans un oubli profond, sauf auprès de quelques historiens espagnols de l'âge suivant qui l'exploitèrent sans le citer. Parmi les ouvrages de Gilles de Zamore figure précisément un traité, qu'il composa sous le titre de Brevis libclliis de preconiis Hispanie, à l'adresse de son royal élève, en l'an 1278 *. C'est ce traité que les Espagnols de Tolède montrèrent à Gaguin, mais, à ce qu'il semble, sans lui en nommer l'auteur, car on ne voit pas bien pourquoi il l'aurait tu dans le passage cité de son Compcnâiiiin. Le LibcUus de preconiis Hispanie est divisé en dix livres qui ont tous pour objet de mettre en évidence les richesses matérielles et morales de la péninsule ibérique, en même temps qu'ils tendent à instruire le prince de ses devoirs en lui offrant de grands exemples à imiter, car, dit Gilles, « magis movent exempla quam verba, facta quam dicta, expérimenta quam ostentamenta, exemplum Alexandri pugnantis quam Aristotelis disputantis ». Il serait long et fastidieux de le suivre dans sa démonstration ; nous n'en retiendrons qu'un trait qui fut discuté par Gaguin. Dans le deuxième livre du De preconiis, Gilles énumérant les grandeurs et les parures de sa contrée, la qualifie entre autres de privilegiata castris. Ce mot dont les conversations de Burgos grossirent sans doute beaucoup l'importance, piqua l'attention de Gaguin. « Castella admodum magni pendunt », dit-il au commencement de sa lettre ; « ils font grand cas de leurs châteaux. » Après quoi il revient sur le même sujet, qu'il traite avec un certain détail. Concédant que le nombre des châteaux en France est peutêtre inférieur à celui d'Espagne, que les châteaux de ce dernier pays sont en fait très nombreux, très forts et pour la plupart

I. La Bibliothèque nationale de Paris en possède un exemplaire du xiiic siècle, classé dans le fonds des nouvelles acquisitions latines, sous le numéro 175.

construits sur des hauteurs escarpées, il leur reproche en revanche d'être trop resserrés, de manquer d'ouvrages extérieurs. Bons pour la défense de leur garnison, ils se prêtent mal à repousser de violentes attaques, ne favorisent pas les sorties et n'offrent pas de protection suffisante au territoire environnant, au lieu que les Bastilles françaises, d'une savante et somptueuse architecture, ser\'ent de refuge et de soutien aux habitants d'une vaste étendue de terre, etc.

A propos de ce commentaire de Gaguin sur le texte de Gilles Hispania... privilegiata castris, M. Thuasne a écrit la note suivante :

Ce passage évoque le proverbe, faire des chàlcaiix eu Espagne, dont l'origine se trouve déjà dans une chanson de geste du commencement du xni« siècle,

Ja en Espaigne n'avroie manantie;

(Voy. Aymcride Narhouiie, publié par L. Demaison, Paris, 1887, in-8°, t. II, p. 17, v. 373), et que Guillaume de Lorris a inséré dans le Roman delà Rose (édition Méon, Paris, 1814, in-S^, t. I, p. 99, V. 2454) :

Lors feras chasliaus en Espaigne.

Cf. Pasquier, Recherches de la France, 1. VIII, ch. xvn.

Mais, dira-t-on, si de l'exposé de Gaguin résulte que l'Espagne, ou qu'une partie au moins de l'Espagne, cette partie surtout qui porte le nom de Castille dérivé du pluriel castcUa, reste encore au xv^ siècle, pour tout étranger, un pays de châteaux, si l'Espagne possède comparativement à d'autres contrées beaucoup ou trop de châteaux, le proverbe faire des châteaux en Espagne devrait signifier faire quelque chose d'inutile, porter de l'eau à la rivière, du charbon à Newcastle ou des chouettes à Athènes. Or tel n'est pas du tout le sens de la locution dès son entrée dans notre littérature. L'art d'amour imité d'Ovide, que Guillaume de Lorris a inséré dans son Roman de la Rose, nous décrit les souffrances de l'amant éloigné de son amie. La nuit tombée, dit-il, c'est

alors que ses pensées le tourmentent. Sur la couciie où il vient chercher le sommeil réparateur, un trouble soudain l'envahit, il se met à trembler, à tressaillir, se tournant et se retournant sans cesse, comme « fait homme qui a mal as dens ». Alors se présente à sa mémoire celle à qui nulle autre ne saurait ressembler. Alors — transcrivons ici le vieux texte qui nous dispensera de rien atténuer :

il t'iert avis Que tu tendras celé au cler vis Entre tes bras trestote nue, Ausi con s'el fust devenue Dou tôt t'amie e ta compaigne ; Lors feras chastiaus en Espaigne, Et avras joie de noient, Tout con tu iras foloiant En la pensée delitable Où il n'a que mençonge e fable '.

Le sens que prête ici Guillaume de Lorris aux mots ferai chatians en Espaigne n'est pas douteux. Il veut dire que l'amant dans son délire se repaîtra de chimères, croyant tenir entre ses bras un corps, il ne palpera qu'une ombre, il aura « joie de néant ». A cet égard nulle hésitation, chacun comprend de même. La locution répond donc à d'autres bien connues de nos langues modernes. L'allemand dit « bâtir des châteaux aériens ^ » et possède un proverbe ainsi conçu : « Tel qui bâtit des châteaux en l'air ne pourrait pas construire une hutte sur le sol 5. » L'espagnol se sert aussi des expressions castillos en el aire ou torres de viento pour rendre l'idée de projets aventureux, fous et sans aucune réalisation possible. L'anglais se contenté même du castle building, sans y rien ajouter d'aérien. Donc la constatation faite par Gaguin de la

1. Roman de la Rose, v. 2437-46, de l'édition en préparation de M. Ernest Langlois, qui m'a obligeamment communiqué ce passage.

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